L’Homme qui rit (page 44)
Gwynplaine venait d’avoir la réception d’un spectre entrant chez les dieux.
Ici tout ce qu’il avait en lui se soulevait. Non, il n’était pas un spectre, il était un homme. Il le leur avait dit, il le leur avait crié, il était l’Homme.
Il n’était pas un fantôme. Il était une chair palpitante. Il avait un cerveau, et il pensait ; il avait un cœur, et il aimait ; il avait une âme, et il espérait. Avoir trop espéré, c’était même là toute sa faute.
Hélas ! il avait exagéré l’espérance jusqu’à croire en cette chose éclatante et obscure, la société. Lui qui était dehors, il y était rentré.
La société lui avait tout de suite, d’emblée, à la fois, fait ses trois offres et donné ses trois dons, le mariage, la famille, la caste. Le mariage ? il avait vu sur le seuil la prostitution. La famille ? son frère l’avait souffleté, et l’attendait le lendemain, l’épée à la main. La caste ? elle venait de lui éclater de rire à la face, à lui patricien, à lui misérable. Il était rejeté presque avant même d’avoir été admis. Et ses trois premiers pas dans cette profonde ombre sociale avaient ouvert sous lui trois gouffres.
Et c’était par une transfiguration traître que son désastre avait débuté. Et cette catastrophe s’était approchée de lui avec le visage de l’apothéose ! Monte ! avait signifié : Descends !
Il était une sorte de contraire de Job. C’est par la prospérité que l’adversité lui était venue.
Ô tragique énigme humaine ! Voilà donc les embûches ! Enfant, il avait lutté contre la nuit, et il avait été plus fort qu’elle. Homme, il avait lutté contre le destin, et il l’avait terrassé. De défiguré, il s’était fait rayonnant, et de malheureux, heureux. De son exil il avait fait un asile. Vagabond, il avait lutté contre l’espace, et, comme les oiseaux du ciel, il y avait trouvé sa miette de pain. Sauvage et solitaire, il avait lutté contre la foule, et il s’en était fait une amie. Athlète, il avait lutté contre ce lion, le peuple, et il l’avait apprivoisé. Indigent, il avait lutté contre la détresse, il avait fait face à la sombre nécessité de vivre, et, à force d’amalgamer à la misère toutes les joies du cœur, il s’était fait de la pauvreté une richesse. Il avait pu se croire le vainqueur de la vie. Tout à coup de nouvelles forces étaient arrivées contre lui du fond de l’inconnu, non plus avec des menaces, mais avec des caresses et des sourires ; à lui, tout pénétré d’amour angélique, l’amour draconien et matériel était apparu ; la chair l’avait saisi, lui qui vivait d’idéal ; il avait entendu des paroles de volupté semblables à des cris de rage ; il avait senti des étreintes de bras de femme faisant l’effet de nœuds de couleuvre ; à l’illumination du vrai avait succédé la fascination du faux ; car ce n’est pas la chair, qui est le réel, c’est l’âme. La chair est cendre, l’âme est flamme. À ce groupe lié à lui par la parenté de la pauvreté et du travail, et qui était sa véritable famille naturelle, s’était substituée la famille sociale, famille du sang, mais du sang mêlé, et, avant même d’y être entré, il se trouvait face à face avec un fratricide ébauché. Hélas ! il s’était laissé reclasser dans cette société dont Brantôme, qu’il n’avait pas lu, a dit : Le fils peut justement appeler le père en duel. La fortune fatale lui avait crié : Tu n’es pas de la foule, tu es de l’élite ! et avait ouvert au-dessus de sa tête, comme une trappe dans le ciel, le plafond social, et l’avait lancé par cette ouverture, et l’avait fait surgir, inattendu et farouche, au milieu des princes et des maîtres.
Subitement, autour de lui, au lieu du peuple qui l’applaudissait, il avait vu les seigneurs qui le maudissaient. Métamorphose lugubre. Grandissement ignominieux. Brusque spoliation de tout ce qui avait été sa félicité ! Pillage de sa vie par la huée ! arrachement de Gwynplaine, de Clancharlie, du lord, du bateleur, de son sort antérieur, de son sort nouveau, à coups de bec de tous ces aigles !
À quoi bon avoir commencé tout de suite la vie par la victoire sur l’obstacle ? À quoi bon avoir triomphé d’abord ? Hélas ! il faut être précipité, sans quoi la destinée n’est pas complète.
Ainsi, moitié de force, moitié de gré, car après le wapentake, il avait eu affaire à Barkilphedro, et dans son rapt il y avait eu du consentement, il avait quitté le réel pour le chimérique, le vrai pour le faux, Dea pour Josiane, l’amour pour l’orgueil, la liberté pour la puissance, le travail fier et pauvre pour l’opulence pleine de responsabilité obscure, l’ombre où est Dieu pour le flamboiement où sont les démons, le paradis pour l’Olympe !
Il avait mordu dans le fruit d’or. Il recrachait la bouchée de cendre.
Résultat lamentable. Déroute, faillite, chute et ruine, expulsion insolente de toutes ses espérances fustigées par le ricanement, désillusion démesurée. Et que faire désormais ? S’il regardait le lendemain, qu’apercevait-il ? une épée nue dont la pointe était devant sa poitrine et dont la poignée était dans la main de son frère. Il ne voyait que l’éclair hideux de cette épée. Le reste, Josiane, la chambre des lords, était derrière, dans un monstrueux clair-obscur plein de silhouettes tragiques.
Et ce frère, il lui apparaissait comme chevaleresque et vaillant ! Hélas ! ce Tom-Jim-Jack qui avait défendu Gwynplaine, ce lord David qui avait défendu lord Clancharlie, il l’avait entrevu peine, il n’avait eu que le temps d’en être souffleté, et de l’aimer.
Que d’accablements !
Maintenant, aller plus loin. Impossible. L’écroulement était de tous les côtés. D’ailleurs, à quoi bon ? Toutes les fatigues sont au fond du désespoir.
L’épreuve était faite, et n’était plus à recommencer.
Un joueur qui a joué l’un après l’autre tous ses atouts, c’était Gwynplaine. Il s’était laissé entraîner au tripot formidable. Sans se rendre exactement compte de ce qu’il faisait, car tel est le subtil empoisonnement de l’illusion, il avait joué Dea contre Josiane ; il avait eu un monstre. Il avait joué Ursus contre une famille, il avait eu l’affront. Il avait joué son tréteau de saltimbanque contre un siège de lord ; il avait l’acclamation, il avait eu l’imprécation. Sa dernière carte venait de tomber sur ce fatal tapis vert du bowling-green désert. Gwynplaine avait perdu. Il n’avait plus qu’à payer. Paie, misérable !
Les foudroyés s’agitent peu. Gwynplaine était immobile. Qui l’eût aperçu de loin dans cette ombre, droit et sans mouvement, au bord du parapet, eût cru voir une pierre debout.
L’enfer, le serpent et la rêverie s’enroulent sur eux-mêmes. Gwynplaine descendait les spirales sépulcrales de l’approfondissement pensif.
Ce monde qu’il venait d’entrevoir, il le considérait, avec ce regard froid qui est le regard définitif. Le mariage, mais pas d’amour ; la famille, mais pas de fraternité ; la richesse, mais pas de conscience ; la beauté, mais pas de pudeur ; la justice, mais pas d’équité ; l’ordre, mais pas d’équilibre ; la puissance, mais pas d’intelligence ; l’autorité, mais pas de droit ; la splendeur, mais pas de lumière. Bilan inexorable. Il fit le tour de cette vision suprême où s’était enfoncée sa pensée. Il examina successivement la destinée, la situation, la société, et lui-même. Qu’était la destinée ? un piège. La situation ? un désespoir. La société ? une haine. Et lui-même ? un vaincu. Et au fond de son âme, il s’écria : La société est la marâtre. La nature est la mère. La société, c’est le monde du corps ; la nature, c’est le monde de l’âme. L’une aboutit au cercueil, à la boîte de sapin dans la fosse, aux vers de terre, et finit là. L’autre aboutit aux ailes ouvertes, à la transfiguration dans l’aurore, à l’ascension dans les firmaments, et recommence là.
Peu à peu le paroxysme s’emparait de lui. Tourbillonnement funeste. Les choses qui finissent ont un dernier éclair où l’on revoit tout.
Qui juge, confronte. Gwynplaine mit en regard ce que la société lui avait fait et ce que lui avait fait la nature. Comme la nature avait été bonne pour lui ! comme elle l’avait secouru, elle qui est l’âme ! Tout lui avait été pris, tout, jusqu’au visage ; l’âme lui avait tout rendu. Tout, même le visage ; car il y avait ici-bas une céleste aveugle, faite exprès pour lui, qui ne voyait pas sa laideur et qui voyait sa beauté.
Et c’est de cela qu’il s’était laissé séparer ! c’est de cet être adorable, c’est de ce cœur, c’est de cette adoption, c’est de cette tendresse, c’est de ce divin regard aveugle, le seul qui le vît sur la terre, qu’il s’était éloigné ! Dea, c’était sa sœur ; car il sentait d’elle à lui la grande fraternité de l’azur, ce mystère qui contient tout le ciel. Dea, quand il était petit, c’était sa vierge ; car tout enfant a une vierge, et la vie a toujours pour commencement un mariage d’âmes consommé en pleine innocence, par deux petites virginités ignorantes. Dea, c’était son épouse, car ils avaient le même nid sur la plus haute branche du profond arbre Hymen. Dea, c’était plus encore, c’était sa clarté ; sans elle tout était le néant et le vide, et il lui voyait une chevelure de rayons. Que devenir sans Dea ? que faire de tout ce qui était lui ? Rien de lui ne vivait sans elle. Comment donc avait-il pu la perdre de vue un moment ? Ô infortuné ! Entre son astre et lui il avait laissé se faire l’écart, et, dans ces redoutables gravitations ignorées, l’écart est tout de suite l’abîme ! Où était-elle, l’étoile ! Dea ! Dea ! Dea ! Dea ! Hélas ! il avait perdu sa lumière. Ôtez l’astre, qu’est le ciel ? une noirceur. Mais pourquoi donc tout cela s’était-il en allé ? Oh ! comme il avait été heureux ! Dieu pour lui avait refait l’éden ; — trop, hélas ! — jusqu’à y laisser rentrer le serpent ! mais cette fois ce qui avait été tenté, c’était l’homme. Il avait été attiré au dehors, et là, piège affreux, il était tombé dans le chaos des rires noirs qui est l’enfer ! Malheur ! malheur ! que tout ce qui l’avait fasciné était effroyable ! Cette Josiane, qu’était-ce ? oh ! l’horrible femme, presque bête, presque déesse ! Gwynplaine était à présent sur le revers de son élévation, et il voyait l’autre côté de son éblouissement. C’était funèbre. Cette seigneurie était difforme, cette couronne était hideuse, cette robe de pourpre était lugubre, ces palais étaient vénéneux, ces trophées, ces statues, ces armoiries étaient louches, l’air malsain et traître qu’on respirait là vous rendait fou. Oh ! les haillons du saltimbanque Gwynplaine étaient des resplendissements ! Oh ! où étaient la Green-Box, la pauvreté, la joie, la douce vie errante ensemble comme des hirondelles ? On ne se quittait pas, on se voyait à toute minute, le soir, le matin, à table on se poussait du coude, on se touchait du genou, on buvait au même verre, le soleil entrait par la lucarne, mais il n’était que le soleil, et Dea était l’amour. La nuit, on se sentait endormis pas loin les uns des autres, et le rêve de Dea venait se poser sur Gwynplaine, et le rêve de Gwynplaine allait mystérieusement s’épanouir au-dessus de Dea ! On n’était pas bien sûr, au réveil, de n’avoir pas échangé des baisers dans la nuée bleue du songe. Toute l’innocence était dans Dea, toute la sagesse était dans Ursus. On rôdait de ville en ville ; on avait pour viatique et pour cordial la franche gaîté aimante du peuple. On était des anges vagabonds, ayant assez d’humanité pour marcher ici-bas, et pas tout à fait assez d’ailes pour s’envoler. Et maintenant, disparition ! Où était tout cela ? Était-ce possible que tout se fût effacé ! Quel vent de la tombe avait soufflé ? C’était donc éclipsé ! c’était donc perdu ! Hélas, la sourde toute-puissance qui pèse sur les petits dispose de toute l’ombre, et est capable de tout ! Qu’est-ce qu’on leur avait fait ? Et il n’avait pas été là, lui, pour les protéger, pour se mettre au travers, pour les défendre, comme lord, avec son titre, sa seigneurie et son épée, comme bateleur, avec ses poings et ses ongles ! Et ici survenait une réflexion amère, la plus amère de toutes peut-être. Eh bien, non, il n’eût pas pu les défendre ! C’était lui précisément qui les perdait. C’était pour le préserver d’eux, lui lord Clancharlie, c’était pour isoler sa dignité de leur contact, que l’infâme omnipotence sociale s’était appesantie sur eux. La meilleure façon pour lui de les protéger, ce serait de disparaître, on n’aurait plus de raison de les persécuter. Lui de moins, on les laisserait tranquilles. Glaçante ouverture où sa pensée entrait. Ah ! pourquoi s’était-il laissé séparer de Dea ! Est-ce que son premier devoir n’était pas envers Dea ? Servir et défendre le peuple ? mais Dea, c’était le peuple ! Dea, c’était l’orpheline, c’était l’aveugle, c’était l’humanité ! Oh ! que leur avait-on fait ? Cuisson cruelle du regret ! son absence avait laissé le champ libre à la catastrophe. Il eût partagé leur sort. Ou il les eût pris et emportés avec lui, ou il se fût englouti avec eux. Que devenir sans eux maintenant ? Gwynplaine sans Dea, était-ce possible ? Dea de moins, c’est tout de moins ! Ah ! c’était fini. Ce groupe bien-aimé était à jamais enfoui dans l’irréparable évanouissement. Tout était épuisé. D’ailleurs, condamné et damné comme l’était Gwynplaine, à quoi bon lutter plus longtemps ? Il n’y avait plus rien à attendre, ni des hommes, ni du ciel. Dea ! Dea ! où est Dea ? Perdue ! Quoi, perdue ! Qui a perdu son âme n’a plus pour la retrouver qu’un lieu, la mort.
Gwynplaine, égaré et tragique, posa fermement sa main sur le parapet comme sur une solution, et regarda le fleuve.
C’était la troisième nuit qu’il ne dormait pas. Il avait la fièvre. Ses idées, qu’il croyait claires, étaient troubles. Il sentait un impérieux besoin de sommeil. Il demeura ainsi quelques instants penché sur cette eau ; l’ombre lui offrait le grand lit tranquille, l’infini des ténèbres. Tentation sinistre.
Il ôta son habit, le plia et le posa sur le parapet. Puis il déboutonna son gilet. Comme il allait l’ôter, sa main heurta dans la poche quelque chose. C’était le red-book que lui avait remis le librarian de la chambre des lords. Il retira ce carnet de cette poche, l’examina dans la lueur diffuse de la nuit, y vit un crayon, prit ce crayon, et écrivit, sur la première page blanche qui s’ouvrit, ces deux lignes :
« Je m’en vais. Que mon frère David me remplace et soit heureux.
Et il signa : Fermain Clancharlie, pair d’Angleterre.
Puis il ôta le gilet et le posa sur l’habit. Il ôta son chapeau, et le posa sur le gilet. Il mit dans le chapeau le red-book ouvert à la page où il avait écrit. Il aperçut à terre une pierre, la prit et la mit dans le chapeau.
Cela fait, il regarda l’ombre infinie au-dessus de son front.
Puis, sa tête s’abaissa lentement comme tirée par le fil invisible des gouffres.
Il y avait un trou dans les pierres du soubassement du parapet, il y mit un pied, de telle sorte que son genou dépassait le haut du parapet, et qu’il n’avait presque plus rien à faire pour l’enjamber.
Il croisa ses mains derrière son dos et se pencha.
— Soit, dit-il.
Et il fixa ses yeux sur l’eau profonde.
En ce moment il sentit une langue qui lui léchait les mains.
Il tressaillit et se retourna.
C’était Homo qui était derrière lui.