Les Travailleurs de la mer (page 11)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Travailleurs de la mer · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ils approchaient.

En approchant, on reconnaissait qu’il y avait dans la maison quelque chose comme de la lumière étouffée. C’était une lueur très vague, un de ces effets de lanterne sourde indiqués tout à l’heure, et qui abondent dans l’éclairage des sabbats.

Quand ils furent tout près, ils firent halte.

Un des deux de Torteval hasarda cette observation :

— Ce n’est pas des revenants ; c’est des dames blanches.

— Qu’est-ce que c’est que ça qui pend à une fenêtre ? Demanda l’autre.

— Ça a l’air d’une corde.

— C’est un serpent.

— C’est de la corde de pendu, dit le français avec autorité. Ça leur sert. Mais je n’y crois pas.

Et, en trois bonds plutôt qu’en trois pas, il fut au pied du mur de la masure. Il y avait de la fièvre dans cette hardiesse.

Les deux autres, frissonnants, l’imitèrent, et vinrent se coller près de lui, se serrant l’un contre son côté droit, l’autre contre son côté gauche. Les enfants appliquèrent leur oreille contre la muraille. On continuait de parler dans la maison.

Voici ce que disaient les fantômes :

— Asi, entendido está ?

— Entendido.

— Dicho ?

— Dicho.

— Aqui esperará un hombre, y podrá marcharse à Inglaterre con Blasquito ?

— Ainsi, c’est entendu ?

— Entendu.

— C’est dit ?

— Dit.

— Un homme attendra ici, et pourra s’en aller en Angleterre avec Blasquito ?

— Pagando ?

— Pagando.

— Blasquito tomará al hombre en su barca.

— Sin buscar de conocer su pais ?

— No nos toca.

— Ni de saber su nombre ?

— No se pregunta el nombre, pero se pesa la bolsa.

— Bien. Esperará el hombre en esa casa.

— Tenga que comer.

— Tendrá.

— En donde ?

— En esta saco que he traido.

— Muy bien.

— Puedo dexar el saco aqui ?

— Los contrabandistas no son ladrones.

— Y vosotros, cuando os marchais ?

— En payant.

— En payant.

— Blasquito prendra l’homme dans sa barque.

— Sans chercher à savoir de quel pays il est ?

— Cela ne nous regarde pas.

— Sans lui demander son nom ?

— On ne demande pas le nom ; on pèse la bourse.

— Bien. L’homme attendra dans cette maison.

— Il faudra qu’il ait de quoi manger.

— Il en aura.

— Où ?

— Dans ce sac que j’apporte.

— Très bien.

— Puis-je laisser ce sac ici ?

— Les contrebandiers ne sont pas des voleurs.

— Et vous autres, quand partez-vous ?

— Mañana por la mañana. Si su hombre de usted está parado, podria venir con nosotros.

— Parado no está.

— Hacienda suya.

— Cuantos dias esparará alli ?

— Dos, tres, quatro dias. Menos o mas.

— Es cierto que el Blasquito vendra ?

— Cierto.

— A este Plainmont ?

— A este Plainmont.

— En qué semana ?

— La que viene.

— A qual dia ?

— En viernes, o sabado, o domingo.

— No puede faltar ?

— Es mi tocayo.

— Demain matin. Si votre homme était prêt, il pourrait venir avec nous.

— Il n’est pas prêt.

— C’est son affaire.

— Combien de jours aura-t-il à attendre dans cette maison ?

— Deux, trois, quatre jours. Moins ou plus.

— Est-il certain que Blasquito viendra ?

— Certain.

— Ici ? À Plainmont ?

— À Plainmont.

— Quelle semaine ?

— La semaine prochaine.

— Quel jour ?

— Vendredi, samedi, ou dimanche.

— Il ne peut manquer ?

— Il est mon tocayo.

— Por qualquiera tiempo viene ?

— Qualquiera. No teme. Soy el Blasco, es el Blasquito.

— Asi, no puede faltar en venir à Guernesey ?

— Vengo yo un mes, y viene al otro mes.

— Entendido.

— A contar del otro sabado, desde hoy en ochidias, ne pasaran cinco dias sin que venga el Blasquito.

— Pero un mar muy malo ?

— Egurraldia gaïztoa ?

— Si.

— No vendria el Blasquito tan pronto, pero vendria.

— De donde vendrá ?

— De Vilvao.

— A donde ira ?

— A Portland.

— Il vient par tous les temps ?

— Par tous. Il n’a pas peur. Je suis Blasco, il est Blasquito.

— Ainsi, il ne peut manquer de venir à Guernesey ?

— Je viens un mois ; il vient l’autre mois.

— Je comprends.

— À compter de samedi prochain, d’aujourd’hui en huit, il ne se passera pas cinq jours sans que Blasquito arrive.

— Mais si la mer était très dure ?

— Egurraldia gaïztoa ?

— Oui.

— Blasquito ne viendra pas si vite, mais il viendra.

— D’où viendra-t-il ?

— De Bilbao.

— Où ira-t-il ?

— À Portland.

— Bien.

— O a Torbay.

— Mejor.

— Su hombre de usted puede estar quieto.

— No será traidor el Blasquito ?

— Los cobardes son traidores. Somos valientes. El mar es la iglesia del invierno. La traicion es la iglesia del infierno.

— No se entiendo lo que decimos.

— Escucharnos y miranos es imposible. El espanto hace alli el desierto.

— Lo sé.

— Quien se atreveria à escuchar ?

— Es verdad.

— Aun quando escucharian no entienderian. Hablamos une lengua fiera y nuestra que no se conoce. Despues que la sabeis, sois de nosotros.

— C’est bien.

— Ou à Torbay.

— C’est mieux.

— Votre homme peut être tranquille.

— Blasquito ne trahira pas ?

— Les lâches sont les traîtres. Nous sommes des vaillants. La mer est l’église de l’hiver. La trahison est l’église de l’enfer.

— Personne n’entend ce que nous disons ?

— Nous écouter et nous regarder est impossible. L’épouvante fait ici le désert.

— Je le sais.

— Qui oserait se hasarder à nous écouter ?

— C’est vrai.

— D’ailleurs on écouterait qu’on ne comprendrait pas. Nous parlons une farouche langue à nous que personne ne connaît. Puisque vous la savez, c’est que vous êtes des nôtres.

— Soy venido para componer las haciendas con ustedes.

— Bueno.

— Y ahora me voy.

— Corriente.

— Digame usted, hombre. Si el pasagero quiere que el Blasquito le lleve à alguna otra parte que Portland o Torbay ?

— Tenga onzas.

— El Blasquito hara lo que quiera el hombre ?

— El Blasquito hace lo que quieran las onzas.

— Es menester mucho tiempo para ir à Torbay ?

— Como quiere el viento.

— Ocho horas ?

— Menos, o mas.

— El Blasquito obedecera al pasagero ?

— Si le obedece el mar à el Blasquito.

— Je suis venu pour prendre des arrangements avec vous.

— C’est bon.

— Maintenant je m’en vais.

— Soit.

— Dites-moi, si le passager veut que Blasquito le conduise ailleurs qu’à Portland ou à Torbay ?

— Qu’il ait des onces.

— Blasquito fera-t-il ce que l’homme voudra ?

— Blasquito fera ce que les onces voudront.

— Faut-il beaucoup de temps pour aller à Torbay ?

— Comme il plaît au vent.

— Huit heures ?

— Moins ou plus.

— Blasquito obéira-t-il à son passager ?

— Si la mer obéit à Blasquito.

— Bien pagado sera.

— El oro es el oro. El viento es el viento.

— Mucho.

— El hombre hace lo que puede con el oro. Dios con el viento hace lo que quiere.

— Aqui esta à viernes el que desca marcharse con Blasquito.

— Pues.

— A qué momento llega Blasquito ?

— A la noche. A la noche se llega, a la noche se marcha. Tenemos una muger que se llama el mar, y una hermana que se llama la noche. La muger puede faltar, la hermana no.

— Todo está dicho. Abur, hombres.

— Buenas tardes. Un trago de aguardiente ?

— Gracias.

— Es mejor que xarope.

— Tengo vuestra palabra.

— Il sera bien payé.

— L’or est l’or. Le vent est le vent.

— C’est juste.

— L’homme avec l’or fait ce qu’il peut. Dieu avec le vent fait ce qu’il veut.

— L’homme qui compte partir avec Blasquito sera ici vendredi.

— Bien.

— À quel moment arrive Blasquito ?

— À la nuit. On arrive la nuit. On part la nuit. Nous avons une femme qui s’appelle la mer, et une sœur qui s’appelle la nuit. La femme trompe quelquefois ; la sœur jamais.

— Tout est convenu. Adieu, hommes.

— Bonsoir. Un coup d’eau-de-vie ?

— Merci.

— C’est meilleur que du sirop.

— J’ai votre parole.

— Mi nombre es Pundonor.

— Vaya usted con Dios.

— Sois gentleman y soy caballero.

— Mon nom est point-d’honneur.

— Adieu.

— Vous êtes gentilhomme et je suis chevalier.

Il était clair que des diables seuls pouvaient parler ainsi. Les enfants n’en écoutèrent pas davantage, et cette fois prirent la fuite pour de bon, le petit français, enfin convaincu, courant plus vite que les autres.

Le mardi qui suivit ce samedi, sieur Clubin était de retour à Saint-Malo, ramenant la Durande.

Le Tamaulipas était toujours en rade.

Sieur Clubin, entre deux bouffées de pipe, demanda à l’aubergiste de l’auberge Jean :

— Eh bien, quand donc part-il, ce Tamaulipas ?

— Après-demain jeudi, répondit l’aubergiste.

Ce soir-là, Clubin soupa à la table des gardes-côtes, et, contre son habitude, sortit après son souper. Il résulta de cette sortie qu’il ne put tenir le bureau de la Durande, et qu’il manqua à peu près son chargement. Cela fut remarqué d’un homme si exact.

Il paraît qu’il causa quelques instants avec son ami le changeur.

Il rentra deux heures après que Noguette eut sonné le couvre-feu. La cloche brésilienne sonne à dix heures. Il était donc minuit.

VI

LA JACRESSARDE

Il y a quarante ans, Saint-Malo possédait une ruelle dite la ruelle Coutanchez. Cette ruelle n’existe plus, ayant été comprise dans les embellissements.

C’était une double rangée de maisons de bois penchées les unes vers les autres, et laissant entre elles assez de place pour un ruisseau qu’on appelait la rue. On marchait les jambes écartées des deux côtés de l’eau, en heurtant de la tête ou du coude les maisons de droite et de gauche. Ces vieilles baraques du moyen-âge normand ont des profils presque humains. De masure à sorcière il n’y a pas loin. Leurs étages rentrants, leurs surplombs, leurs auvents circonflexes et leurs broussailles de ferrailles simulent des lèvres, des mentons, des nez et des sourcils. La lucarne est l’œil, borgne. La joue, c’est la muraille, ridée et dartreuse. Elles se touchent du front comme si elles complotaient un mauvais coup. Tous ces mots de l’ancienne civilisation, coupe-gorge, coupe-trogne, coupe-gueule, se rattachent à cette architecture.

Une des maisons de la ruelle Coutanchez, la plus grande, la plus fameuse ou la plus famée, se nommait la Jacressarde.

La Jacressarde était le logis de ceux qui ne logent pas. Il y a, dans toutes les villes, et particulièrement dans les ports de mer, au-dessous de la population, un résidu. Des gens sans aveu, à ce point que souvent la justice elle-même ne parvient pas à leur en arracher un, des écumeurs d’aventures, des chasseurs d’expédients, des chimistes de l’espèce escroc, remettant toujours la vie au creuset, toutes les formes du haillon et toutes les manières de le porter, les fruits secs de l’improbité, les existences en banqueroute, les consciences qui ont déposé leur bilan, ceux qui ont avorté dans l’escalade et le bris de clôture (car les grands faiseurs d’effractions planent et restent en haut), les ouvriers et les ouvrières du mal, les drôles et les drôlesses, les scrupules déchirés et les coudes percés, les coquins aboutis à l’indigence, les méchants mal récompensés, les vaincus du duel social, les affamés qui ont été les dévorants, les gagne-petit du crime, les gueux, dans la double et lamentable acception du mot ; tel est le personnel. L’intelligence humaine est là ; bestiale. C’est le tas d’ordure des âmes. Cela s’amasse dans un coin, où passe de temps en temps ce coup de balai qu’on nomme une descente de police. À Saint-Malo la Jacressarde était ce coin.

Ce qu’on trouve dans ces repaires, ce ne sont pas les forts criminels, les bandits, les escarpes, les grands produits de l’ignorance et de l’indigence. Si le meurtre y est représenté, c’est par quelque ivrogne brutal ; le vol n’y dépasse point le filou. C’est plutôt le crachat de la société que son vomissement. Le truand, oui ; le brigand, non. Pourtant il ne faudrait pas s’y fier. Ce dernier étage des bohèmes peut avoir des extrémités scélérates. Une fois, en jetant le filet sur l’Épi-scié qui était pour Paris ce que la Jacressarde était pour Saint-Malo, la police prit Lacenaire.

Ces gîtes admettent tout. La chute est un nivellement. Quelquefois l’honnêteté qui se dépouille tombe là. La vertu et la probité ont, cela s’est vu, des aventures. Il ne faut, d’emblée, ni estimer les Louvres ni mépriser les bagnes. Le respect public, de même que la réprobation universelle, veulent être épluchés. On y a des surprises. Un ange dans le lupanar, une perle dans le fumier, cette sombre et éblouissante trouvaille est possible.

La Jacressarde était plutôt une cour qu’une maison, et plutôt un puits qu’une cour. Elle n’avait point d’étage sur la rue. Un haut mur percé d’une porte basse était sa façade. On levait le loquet, on poussait la porte, on était dans une cour.

Au milieu de cette cour, on apercevait un trou rond, entouré d’une marge de pierre au niveau du sol. C’était un puits. La cour était petite, le puits était grand. Un pavage défoncé encadrait la margelle.

La cour, carrée, était bâtie de trois côtés. Du côté de la rue, rien ; mais en face de la porte, et à droite et à gauche, il y avait du logis.

Si, après la nuit tombée, on entrait là, un peu à ses risques et périls, on entendait comme un bruit d’haleines mêlées, et, s’il y avait assez de lune ou d’étoiles pour donner forme aux linéaments obscurs qu’on avait sous les yeux, voici ce qu’on voyait.

La cour. Le puits. Autour de la cour, vis-à-vis la porte, un hangar figurant une sorte de fer à cheval qui serait carré, galerie vermoulue, tout ouverte, à plafond de solives, soutenue par des piliers de pierre inégalement espacés ; au centre, le puits ; autour du puits, sur une litière de paille, et faisant comme un chapelet circulaire, des semelles droites, des dessous de bottes éculées, des orteils passant par des trous de souliers, et force talons nus, des pieds d’homme, des pieds de femme, des pieds d’enfant. Tous ces pieds dormaient.

Au delà de ces pieds, l’œil, en s’enfonçant dans la pénombre du hangar, distinguait des corps, des formes, des têtes assoupies, des allongements inertes, des guenilles des deux sexes, une promiscuité dans du fumier, on ne sait quel sinistre gisement humain. Cette chambre à coucher était à tout le monde. On y payait deux sous par semaine. Les pieds touchaient le puits. Dans les nuits d’orage, il pleuvait sur ces pieds ; dans les nuits d’hiver, il neigeait sur ces corps.

Qu’était-ce que ces êtres ? Les inconnus. Ils venaient là le soir et s’en allaient le matin. L’ordre social se complique de ces larves. Quelques-uns se glissaient pour une nuit et ne payaient pas. La plupart n’avaient point mangé de la journée. Tous les vices, toutes les abjections, toutes les infections, toutes les détresses ; le même sommeil d’accablement sur le même lit de boue. Les rêves de toutes ces âmes faisaient bon voisinage. Rendez-vous funèbre où remuaient et s’amalgamaient dans le même miasme les lassitudes, les défaillances, les ivresses cuvées, les marches et contre-marches d’une journée sans un morceau de pain et sans une bonne pensée, les lividités à paupières closes, des remords, des convoitises, des chevelures mêlées de balayures, des visages qui ont le regard de la mort, peut-être des baisers de bouches de ténèbres. Cette putridité humaine fermentait dans cette cuve. Ils étaient jetés dans ce gîte par la fatalité, par le voyage, par le navire arrivé la veille, par une sortie de prison, par la chance, par la nuit. Chaque jour la destinée vidait là sa hotte. Entrait qui voulait, dormait qui pouvait, parlait qui osait. Car c’était un lieu de chuchotement. On se hâtait de se mêler. On tâchait de s’oublier dans le sommeil, puisqu’on ne peut se perdre dans l’ombre. On prenait de la mort ce qu’on pouvait. Ils fermaient les yeux dans cette agonie pêle-mêle recommençant tous les soirs. D’où sortaient-ils ? De la société, étant la misère ; de la vague, étant l’écume.

N’avait point de la paille qui voulait. Plus d’une nudité traînait sur le pavé ; ils se couchaient éreintés ; ils se levaient ankylosés. Le puits, sans parapet et sans couvercle, toujours béant, avait trente pieds de profondeur. La pluie y tombait, les immondices y suintaient, tous les ruissellements de la cour y filtraient. Le seau pour tirer l’eau était à côté. Qui avait soif, y buvait. Qui avait ennui, s’y noyait. Du sommeil dans le fumier on glissait à ce sommeil-là. En 1819, on en retira un enfant de quatorze ans.

Pour ne point courir de danger dans cette maison, il fallait être « de la chose ». Les laïques étaient mal vus.

Ces êtres se connaissaient-ils entre eux ? Non. Ils se flairaient.

Une femme était la maîtresse du logis, jeune, assez jolie, coiffée d’un bonnet à rubans, débarbouillée quelquefois avec l’eau du puits, ayant une jambe de bois.

Dès l’aube, la cour se vidait ; les habitués s’envolaient.

Il y avait dans la cour un coq et des poules, grattant le fumier tout le jour. La cour était traversée par une poutre horizontale sur poteaux, figure d’un gibet pas trop dépaysée là. Souvent, le lendemain des soirées pluvieuses, on voyait sécher sur cette poutre une robe de soie mouillée et crottée, qui était à la femme jambe de bois.

Au-dessus du hangar, et, comme lui, encadrant la cour, il y avait un étage, et au-dessus de l’étage un grenier. Un escalier de bois pourri trouant le plafond du hangar menait en haut ; échelle branlante gravie bruyamment par la femme chancelante.

Les locataires de passage, à la semaine ou à la nuit, habitaient la cour ; les locataires à demeure habitaient la maison.

Des fenêtres, pas un carreau ; des chambranles, pas une porte ; des cheminées, pas un foyer ; c’était la maison. On passait d’une chambre dans l’autre indifféremment par un trou carré long, qui avait été la porte, ou par une baie triangulaire qui était l’entre-deux des solives de la cloison. Les plâtrages tombés couvraient le plancher. On ne savait comment tenait la maison. Le vent la remuait. On montait comme on pouvait sur le glissement des marches usées de l’escalier. Tout était à claire-voie. L’hiver entrait dans la masure comme l’eau dans une éponge. L’abondance des araignées rassurait contre l’écroulement immédiat. Aucun meuble. Deux ou trois paillasses dans des coins, ventre ouvert, montrant plus de cendre que de paille. Çà et là une cruche et une terrine, servant à divers usages. Une odeur douce et hideuse.

Des fenêtres on avait vue sur la cour. Cette vue ressemblait à un dessus de tombereau de boueux. Les choses, sans compter les hommes, qui pourrissaient là, qui s’y rouillaient, qui y moisissaient, étaient indescriptibles. Les débris fraternisaient ; il en tombait des murailles, il en tombait des créatures. Les loques ensemençaient les décombres.

Outre sa population flottante, cantonnée dans la cour, la Jacressarde avait trois locataires, un charbonnier, un chiffonnier et un faiseur d’or. Le charbonnier et le chiffonnier occupaient deux des paillasses du premier ; le faiseur d’or, chimiste, logeait au grenier, qu’on appelait, on ne sait pourquoi, le galetas. On ignorait dans quel coin couchait la femme. Le faiseur d’or était un peu poëte. Il habitait, dans le toit, sous les tuiles, une chambre où il y avait une lucarne étroite et une grande cheminée de pierre, gouffre à faire mugir le vent. La lucarne n’ayant pas de châssis, il avait cloué dessus un morceau de feuillard provenant d’une déchirure de navire. Cette tôle laissait passer peu de jour et beaucoup de froid. Le charbonnier payait d’un sac de charbon de temps en temps, le chiffonnier payait d’un setier de grain aux poules par semaine, le faiseur d’or ne payait pas. En attendant il brûlait la maison. Il avait arraché le peu qu’il y avait de boiserie, et à chaque instant il tirait du mur ou du toit une latte pour faire chauffer sa marmite à or. Sur la cloison, au-dessus du grabat du chiffonnier, on voyait deux colonnes de chiffres à la craie, tracées par le chiffonnier semaine à semaine, une colonne de 3 et une colonne de 5, selon que le setier de grain coûtait trois liards ou cinq centimes. La marmite à or du « chimiste » était une vieille bombe cassée, promue par lui chaudière, où il combinait des ingrédients. La transmutation l’absorbait. Quelquefois il en parlait dans la cour aux va-nu-pieds, qui en riaient. Il disait : Ces gens-là sont pleins de préjugés. Il était résolu à ne pas mourir sans jeter la pierre philosophale dans les vitres de la science. Son fourneau mangeait beaucoup de bois. La rampe de l’escalier y avait disparu. Toute la maison y passait, à petit feu. L’hôtesse lui disait : Vous ne me laisserez que la coque. Il la désarmait en lui faisant des vers. Telle était la Jacressarde.

Un enfant, qui était peut-être un nain, âgé de douze ans ou de soixante ans, goîtreux, ayant un balai à la main, était le domestique.

Les habitués entraient par la porte de la cour ; le public entrait par la boutique.

Qu’était-ce que la boutique ?

Le haut mur faisant façade sur la rue était percé, à droite de l’entrée de la cour, d’une baie en équerre à la fois porte et fenêtre, avec volet et châssis, le seul volet dans toute la maison qui eût des gonds et des verrous, le seul châssis qui eût des vitres. Derrière cette devanture, ouverte sur la rue, il y avait une petite chambre, compartiment pris sur le hangar-dortoir. On lisait sur la porte de la rue cette inscription charbonnée : Ici on tient la curiosité. le mot était dès lors usité. Sur trois planches s’appuyant en étagère au vitrage, on apercevait quelques pots de faïence sans anse, un parasol chinois en baudruche à figures, crevé çà et là, impossible à ouvrir et à fermer, des tessons de fer ou de grès informes, des chapeaux d’homme et de femme effondrés, trois ou quatre coquilles d’ormers, quelques paquets de vieux boutons d’os et de cuivre, une tabatière avec portrait de Marie-Antoinette, et un volume dépareillé de l’Algèbre de Boisbertrand. C’était la boutique. Cet assortiment était « la curiosité ». La boutique communiquait, par une arrière-porte, avec la cour où était le puits. Il y avait une table et un escabeau. La femme à la jambe de bois était la dame de comptoir.

VII

ACHETEURS NOCTURNES ET VENDEURS TÉNÉBREUX

Clubin avait été absent de l’Auberge Jean le mardi toute la soirée ; il le fut encore le mercredi soir.

Ce soir-là, à la brune, deux hommes s’engagèrent dans la ruelle Coutanchez ; ils s’arrêtèrent devant la Jacressarde. L’un d’eux cogna à la vitre. La porte de la boutique s’ouvrit. Ils entrèrent. La femme à la jambe de bois leur fit le sourire réservé aux bourgeois. Il y avait une chandelle sur la table.

Ces hommes étaient deux bourgeois en effet.

Celui des deux qui avait cogné dit : — Bonjour, la femme. Je viens pour la chose.

La femme jambe de bois fit un deuxième sourire et sortit par l’arrière-porte, qui donnait sur la cour au puits. Un moment après, l’arrière-porte se rouvrit, et un homme se présenta dans l’entre-bâillement. Cet homme avait une casquette et une blouse, et la saillie d’un objet sous sa blouse. Il avait des brins de paille dans les plis de sa blouse et le regard de quelqu’un qu’on vient de réveiller.

Il avança. On se regarda. L’homme en blouse avait l’air ahuri et fin. Il dit :

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