Les Travailleurs de la mer (page 2)
L’architecture locale a des fantaisies tenaces ; la ville de Saint-Pierre-Port est fidèle à la reine, à la bible, et aux fenêtres-guillotines ; l’été les hommes se baignent nus ; un caleçon est une indécence ; il souligne.
Les mères excellent à vêtir les enfants ; rien n’est joli comme cette variété de petites toilettes, coquettement inventées. Les enfants vont seuls dans les rues, confiance touchante et douce. Les marmots mènent les bébés.
En fait de modes, Guernesey copie Paris. Pas toujours ; quelquefois des rouges vifs ou des bleus crus révèlent l’alliance anglaise. Pourtant nous avons entendu une modiste locale, conseillant une élégante indigène, protester contre l’indigo et l’écarlate et ajouter cette observation délicate : « Je trouve une couleur bien dame et bien comme il faut un beau pensée. »
La charpenterie maritime de Guernesey est renommée ; le carénage regorge de bâtiments au radoub. On tire les navires à terre au son de la flûte. — Le joueur de flûte, disent les maîtres charpentiers, fait plus de besogne qu’un ouvrier.
Saint-Pierre-Port a un Pollet comme Dieppe, et un Strand comme Londres. Un homme du monde ne se montrerait pas dans la rue avec un album ou un portefeuille sous le bras, mais va au marché le samedi et porte un panier. Le passage d’une personne royale a servi de prétexte à une tour. On enterre dans la ville. La rue du Collège longe et côtoie à droite et à gauche deux cimetières. Une tombe de février 1610 fait partie d’un mur.
L’Hyvreuse est un square de gazon et d’arbres comparable aux plus beaux carrés des Champs-Élysées de Paris, avec la mer de plus. On voit, aux vitrines de l’élégant bazar dit les Arcades, des affiches telles que celle-ci : Ici se vend le parfum recommandé par le sixième régiment d’artillerie.
La ville est traversée en tous sens par des baquets chargés de barils de bière ou de sacs de charbon de terre. Le promeneur peut lire encore çà et là d’autres annonces : — Ici, on continue à prêter un joli taureau comme par le passé. — Ici, on donne le plus haut prix pour chiques, plomb, verre, os. — À vendre, de nouvelles pommes de terre rognonnes, aux choix. — À vendre, rames à pois, quelques tonnes d’avoine pour chaff, un service complet de portes anglicées pour un salon, comme aussi un cochon gras. Ferme de Mon-Plaisir. Saint-Jacques. — À vendre, de bons soubats dernièrement battus, des carottes jaunes par le cent, et une bonne seringue française. S’adresser au moulin de l’échelle Saint-André. — Défense d’habiller du poisson et de déposer des encombriers. — À vendre un âne donnant lait. Etc., etc.
IX
JERSEY, AURIGNY, SERK
Les îles de la Manche sont des morceaux de France tombés dans la mer et ramassés par l’Angleterre. De là une nationalité complexe. Les jersiais et les guernesiais ne sont certainement pas anglais sans le vouloir, mais ils sont français sans le savoir. S’ils le savent, ils tiennent à l’oublier. Cela se voit un peu au français qu’ils parlent.
L’archipel est fait de quatre îles ; deux grandes, Jersey et Guernesey, et deux petites, Aurigny et Serk ; sans compter les îlots, Ortach, les Casquets, Herm, Jethou, etc. Les îlots et les écueils dans cette vieille Gaule sont volontiers qualifiés Hou. Aurigny a Bur-Hou, Serk a Brecq-Hou, Guernesey a Li-Hou et Jet-Hou, Jersey a les Kere-Hou, Granville a le Pir-Hou. Il y a le cap la Hougue, la Hougue-bye, la Hougue des Pommiers, les Houmels, etc. Il y a l’île de Chousey, recueil Chouas, etc. Ce remarquable radical de la langue primitive, hou, se retrouve partout (houle, huée, hure, hourque, houre (échafaud, vieux mot), houx, houperon (requin), hurlement, hulotte, chouette, d’où (chouan, etc,) ; il transperce dans les deux mots qui expriment l’indéfini, unda et unde Il est dans les deux mots qui expriment de doute, ou et où.
Serk est la moitié d’Aurigny, Aurigny est le quart de Guernesey, Guernesey est les deux tiers de Jersey. Toute l’île de Jersey est exactement grande comme la ville de Londres. Il faudrait pour faire la France deux mille sept cents Jersey. Au calcul de Charassin, excellent agronome pratique, la France, si elle était cultivée comme Jersey, pourrait nourrir deux cent soixante-dix millions d’hommes, toute l’Europe. Des quatre îles, Serk, la plus petite, est la plus belle ; Jersey, la plus grande, est la plus jolie ; Guernesey, sauvage et riante, participe des deux. Il existe à Serk une mine d’argent, inexploitée à cause de la faiblesse du rendement. Jersey a cinquante-six mille habitants, Guernesey trente mille ; Aurigny quatre mille cinq cents ; Serk six cents ; Li-Hou, un seul. De l’une de ces îles à l’autre, d’Aurigny à Guernesey et de Guernesey à Jersey, il y a l’enjambée d’une botte de sept lieues. Le bras de mer s’appelle entre Guernesey et Herm le petit Ruau, et entre Herm et Serk le grand Ruau. La pointe de France la plus proche est le cap Flamanville. De Guernesey on entend le canon de Cherbourg, et de Cherbourg on entend le tonnerre de Guernesey.
Les orages sur l’archipel de la Manche, nous l’avons dit, sont terribles. Les archipels sont les pays du vent. Entre chaque île, il y a un corridor qui fait soufflet. Loi mauvaise pour la mer et bonne pour la terre. Le vent emporte les miasmes et apporte les naufrages. Cette loi est sur les Channel’s Islands comme sur les autres archipels. Le choléra a glissé sur Jersey et Guernesey. Il y eut pourtant à Guernesey, au moyen âge, une si furieuse épidémie qu’un baillif brûla les archives pour détruire la peste.
On nomme volontiers ces îles en France îles anglaises, et en Angleterre îles normandes. Les îles de la Manche battent monnaie ; de cuivre seulement. Une voie romaine, encore visible, menait de Coutances à Jersey.
C’est en 709, nous l’avons dit, que l’océan a arraché Jersey à la France. Douze paroisses furent englouties. Des familles actuellement vivantes en Normandie ont encore la seigneurie de ces paroisses ; leur droit divin est sous l’eau ; cela arrive aux droits divins.
X
HISTOIRE, LÉGENDE, RELIGION
Les six paroisses primitives de Guernesey appartenaient à un seul seigneur, Néel, vicomte de Cotentin, vaincu à la bataille des Dunes en 1047. En ce temps-là, au dire de Dumaresq, il y avait dans les îles de la Manche un volcan. La date des douze paroisses de Jersey est inscrite dans le Livre Noir de la cathédrale de Coutances. Le sire de Briquebec s’intitulait baron de Guernesey. Aurigny était le fief d’Henri l’Artisan. Jersey a subi deux voleurs, César et Rollon.
Haro est un cri au duc (Ha ! Rollo !), à moins qu’il ne vienne du saxon haran, crier. Le cri Haro se répète trois fois, à genoux, sur la grande route, et tout travail cesse dans le lieu où le cri a été poussé jusqu’à ce que justice ait été rendue.
Avant Rollon, duc des normands, il y avait eu, sur l’archipel, Salomon, roi des bretons. De là beaucoup de Normandie à Jersey et beaucoup de Bretagne à Guernesey. La nature y répercute l’histoire ; Jersey a plus de prairies, et Guernesey plus de rochers ; Jersey est plus verte et Guernesey plus âpre.
Les gentilshommes couvraient les îles. Le comte d’Essex a laissé une ruine à Aurigny, Essex Castle. Jersey a Montorgeuil, Guernesey le château Cornet. Le château Cornet est construit sur un rocher qui a été un Holm ou Heaume, cette métaphore se retrouve dans les Casquets, Casques. Le château Cornet a été assiégé par le pirate picard Eustache, et Montorgueil par Duguesclin. Les forteresses comme les femmes se vantent de leurs assiégeants quand ils sont illustres.
Un pape, au quinzième siècle, a déclaré Jersey et Guernesey îles neutres. Il songeait à la guerre, et non au schisme. Calvin, prêché à Jersey par Pierre Morice et à Guernesey par Nicolas Baudoin, a fait son entrée dans l’archipel normand en 1563. Il y a prospéré, ainsi que Luther, fort gêné pourtant aujourd’hui par le wesleyanisme, excroissance du protestantisme qui contient l’avenir de l’Angleterre.
Les églises abondent dans l’archipel. Le détail vaut la peine qu’on y insiste ; partout des temples. La dévotion catholique est distancée ; un coin de terre de Jersey ou de Guernesey porte plus de chapelles que n’importe quel morceau de terre espagnole ou italienne de même grandeur. Méthodistes proprement dits, méthodistes primitifs, méthodistes connexes, méthodistes indépendants, baptistes, presbytériens, millénaires, quakers, bible-christians, brethren (frères de Plymouth), non-sectériens, etc. ; ajoutez l’église épiscopale anglicane, ajoutez l’église romaine papiste. On voit à Jersey une chapelle mormone. On reconnaît les bibles orthodoxes à ce que Satan y est écrit sans majuscule ; satan. C’est bien fait.
À propos de Satan, on hait Voltaire. Le mot Voltaire est, à ce qu’il paraît, une des prononciations du nom de Satan. Quand il s’agit de Voltaire, toutes les dissidences se rallient, le mormon coïncide avec l’anglican, l’accord se fait dans la colère, et toutes les sectes ne sont plus qu’une haine. L’anathème à Voltaire est le point d’intersection de toutes les variétés du protestantisme. Un fait remarquable, c’est que le catholicisme déteste Voltaire, et que le protestantisme l’exècre. Genève enchérit sur Rome. Il y a crescendo dans la malédiction. Calas, Sirven, tant de pages éloquentes contre les dragonnades n’y font rien. Voltaire a nié le dogme, cela suffit. Il a défendu les protestants, mais il a blessé le protestantisme. Les protestants le poursuivent d’une ingratitude orthodoxe. Quelqu’un qui avait à parler en public à Saint-Hélier pour une quête, fut prévenu que, s’il nommait Voltaire dans son speech, la quête avorterait. Tant que le passé aura assez de souffle pour avoir la parole, Voltaire sera rejeté. Écoutez toutes ces voix ; il n’a ni génie, ni talent, ni esprit. On l’a insulté vieux, on le proscrit mort. Il est éternellement « discuté ». C’est là sa gloire. Parler de Voltaire avec calme et justice, est-ce que c’est possible ? Quand un homme domine un siècle et incarne le progrès, il n’a plus affaire à la critique, mais à la haine.
XI
LES VIEUX REPAIRES ET LES VIEUX SAINTS
Les Cyclades dessinent le cercle ; l’archipel de la Manche dessine le triangle. Quand on regarde sur une carte, ce qui est la vue à vol d’oiseau de l’homme, les Channel’s Islands, un segment de mer triangulaire se découpe entre ces trois points culminants, Aurigny, qui marque la pointe nord, Guernesey, qui marque la pointe ouest, Jersey, qui marque la pointe sud. Chacune de ces trois îles mères a autour d’elle ce qu’on pourrait nommer ses poussins d’îlots. Aurigny a Bur-Hou, Ortach et les Casquets ; Guernesey a Herm, Jet-Hou et Li-Hou ; Jersey ouvre du côté de la France le cintre de sa baie de Saint-Aubin, vers laquelle ces deux groupes, épars mais distincts, les Grelets et les Minquiers, semblent, dans le bleu de l’eau, qui est, comme l’air, un azur, se précipiter ainsi que deux essaims vers une porte de ruche. Au centre de l’archipel, Serk, à laquelle se rattachent Brecq-Hou et l’île aux Chèvres, est le trait d’union entre Guernesey et Jersey. La comparaison des Cyclades aux Channel’s Islands eût certainement frappé l’école mystique et mythique qui, sous la restauration, se rattachait à de Maistre par d’Eckstein, et lui eût fourni matière à un symbole : l’archipel d’Hellas arrondi, ore rotundo ; l’archipel de la Manche aigu, hérissé, hargneux, anguleux ; l’un pareil à l’harmonie, l’autre à la chicane ; ce n’est pas pour rien que l’un est grec et que l’autre est normand.
Jadis, avant les temps historiques, ces îles de la Manche étaient féroces. Les premiers insulaires étaient probablement de ces hommes primitifs dont le type se retrouve au Moulin-Guignon, et qui appartenaient à la race aux mâchoires rentrantes. Ils vivaient une moitié de l’année de poisson et de coquillages ; et l’autre moitié, d’épaves. Piller leur côte était leur ressource. Ils ne connaissaient que deux saisons, la saison de pêche et la saison de naufrage ; de même que les groënlandais qui appellent l’été la chasse aux rennes et l’hiver la chasse aux phoques. Toutes ces îles plus tard normandes, étaient des chardonnières, des ronceraies, des trous à bêtes, des logis de forbans. Un vieux chroniqueur local dit énergiquement : Ratières et piratières. Les romains y vinrent, et ne firent faire à la probité qu’un pas médiocre ; ils crucifiaient les pirates, et célébraient les Furinales, c’est-à-dire la fête des filous. Cette fête se célèbre encore dans quelques-uns de nos villages le 25 juillet, et dans nos villes toute l’année.
Jersey, Serk et Guernesey s’appelaient jadis Ange, Sarge et Bissarge. Aurigny est Redanœ, à moins que ce ne soit Thanet. Une légende affirme que dans l’île des Rats, insula rattorum, de la promiscuité des lapins mâles et des rats femelles, est né le cochet d’Inde, « Turkey cony ». À en croire Furetière, abbé de Chalivoy, le même qui reprochait à La Fontaine d’ignorer la différence du bois en grume et du bois marmanteau, la France a été longtemps sans apercevoir Aurigny sur la côte. Aurigny en effet ne tient dans l’histoire de Normandie qu’une place imperceptible. Rabelais pourtant connaissait l’archipel normand ; il nomme Herm, et Serk, qu’il appelle Cerq. « Ie vous asseure que telle est cette terre icy, quelles autres fois I’ai veu les isles de Cerq et Herm, entre Bretagne et Angleterre. » (Édition de 1558. Lyon, p. 423.)
Les Casquets sont un redoutable lieu de naufrages. Les anglais, il y a deux cents ans, avaient pour industrie d’y repêcher des canons. Un de ces canons, couvert d’huîtres et de moules, est au musée de Valognes.
Herm est un eremos ; saint Tugdual, ami de saint Sampson, a été en prières à Herm, de même que saint Magloire à Serk. Il y a eu des auréoles d’ermites sur toutes ces pointes d’écueils. Hélier priait à Jersey, et Marcour dans les rochers du Calvados. C’était le temps où l’ermite Eparchias devenait saint Cybard dans les cavernes d’Angoulême et où l’anachorète Crescentius, au fond des forêts de Trèves, faisait crouler un temple de Diane, en le regardant fixement pendant cinq ans. C’est à Serk, qui était son sanctuaire, son « jonad naomk » que Magloire composa l’hymne de la Toussaint, refaite par Santeuil, Cœlo quos eadem gloria consecrat. C’est de là encore qu’il jetait des pierres aux saxons dont les flottes pillardes vinrent à deux reprises le déranger dans son oraison. L’archipel était aussi quelque peu incommodé à cette époque par l’amwarydour, cacique de la colonie celte. De temps en temps Magloire passait l’eau, et allait se concerter avec le Mactierne de Guernesey, Nivou, lequel était un prophète. Magloire un jour, ayant fait un miracle, fit vœu de ne plus manger de poisson. En outre, pour conserver les mœurs des chiens et ne point donner de coupables pensées à ses moines, il bannit de l’île de Serk les chiennes, loi qui subsiste encore. Saint Magloire rendit à l’archipel plusieurs autres services. Il alla à Jersey mettre à la raison la populace qui avait, le jour de Noël, la mauvaise habitude de se changer en toutes sortes de bêtes, en l’honneur de Mithras. Saint Magloire fit cesser cet abus. Ses reliques furent volées, sous le règne de Nominoë, feudataire de Charles le Chauve, par les moines de Lehon-les-Dinan. Tous ces faits sont prouvés par les bollandistes, Acta Sancti Marculphi, etc., et par l’histoire ecclésiastique de l’abbé Trigan. Victrice de Rouen, ami de Martin de Tours, avait sa grotte à Serk, qui, au onzième siècle, relevait de l’abbaye de Montebourg. À l’heure où nous parlons, Serk est un fief immobilisé entre quarante tenanciers.
XII
PARTICULARITÉS LOCALES
Chaque île a sa monnaie à part, son patois à part, son gouvernement à part, ses préjugés à part. Jersey s’inquiète d’un français propriétaire. S’il allait acheter toute l’île ! À Jersey, défense aux étrangers d’acheter de la terre ; à Guernesey, permission. En revanche, l’austérité religieuse est moindre dans la première île que dans la seconde, le dimanche jersiais a la clef des champs que n’a pas le dimanche guernesiais. La bible est exécutoire à Saint-Pierre-Port plus qu’à Saint-Hélier. L’achat d’une propriété à Guernesey se complique, particulièrement pour l’étranger ignorant, d’un péril singulier ; l’acheteur répond sur son acquêt, pendant vingt ans, de la situation commerciale et financière du vendeur telle qu’elle était au moment précis où la vente a eu lieu.
D’autres enchevêtrements naissent de la diversité des monnaies et des mesures. Le schelling, notre ancien ascalin ou chelin, vaut vingt-cinq sous en Angleterre, vingt-six sous à Jersey, et vingt-quatre sous à Guernesey. « Le poids de la reine » a, lui aussi, des caprices ; la livre guernesiaise n’est pas la livre jersiaise, qui n’est pas la livre anglaise. À Guernesey on mesure le champ en vergées et la vergée en perches. Ce mesurage change à Jersey. À Guernesey on ne se sert que d’argent français, et l’on ne nomme que l’argent anglais. Un franc s’appelle un « dix pence ». L’absence de symétrie va jusque-là qu’il y a dans l’archipel plus de femmes que d’hommes ; six femmes pour cinq hommes.
Guernesey a eu beaucoup de sobriquets, quelques-uns archéologiques ; elle est pour les savants Granosia, et pour les loyaux la petite Angleterre. Elle ressemble en effet par sa forme géométrale à l’Angleterre ; Serk serait son Irlande, mais une Irlande à l’est. Guernesey a dans ses eaux deux cents variétés de testacés et quarante espèces d’éponges. Elle a été dédiée par les romains à Saturne, mais par les celtes à Gwyn ; elle n’y a pas gagné grand’chose, Gwyn est, comme Saturne, un mangeur d’enfants. Elle a un vieux code français qui date de 1331 et qu’on intitule le Précepte d’Assize. De son côté Jersey a trois ou quatre vieilles tables normandes, la cour d’héritage, où ressortissent les fiefs, la cour de Catel, qui est criminelle, la cour du Billet, qui est un tribunal de commerce, et la cour du Samedi, qui est une police correctionnelle. Guernesey exporte du vinaigre, du bétail et des fruits, mais surtout elle s’exporte elle-même ; son principal commerce, c’est le gypse et le granit. Guernesey a trois cent cinq maisons inhabitées. Pourquoi ? La réponse, pour quelques-unes du moins, est peut-être dans un des chapitres de ce livre. Les russes baraqués à Jersey au commencement de ce siècle ont laissé leur souvenir dans les chevaux ; le cheval jersiais est un composé singulier du cheval normand et du cheval cosaque ; c’est un admirable coureur et un marcheur puissant. Il pourrait porter Tancrède et traîner Mazeppa.
Au dix-septième siècle, il y a eu guerre civile entre Guernesey et le château Cornet ; le château Cornet étant pour Stuart et Guernesey pour Cromwell. C’est à peu près comme si l’île Saint-Louis déclarait la guerre au quai des Ormes. À Jersey il existe deux factions, la Rose et le Laurier ; diminutifs des whigs et des tories. La division, la hiérarchie, la caste, le compartiment, plaisent aux insulaires de cet archipel, si bien qualifié La Normandie inconnue. Les guernesiais en particulier ont tellement le goût des îles qu’ils font des îles dans la population ; en haut de ce petit ordre social, soixante familles, les sixty, vivent à part ; à mi-côte, quarante familles, les forty, font un autre groupe, également isolé ; autour est le peuple. Quant à l’autorité, tout à la fois locale et anglaise, elle se décompose ainsi : dix paroisses, dix recteurs, vingt connétables, cent soixante douzeniers, une cour royale avec procureur et un contrôle, un parlement dit les états, douze juges appelés juvats, un bailli qualifié baillif. Balnivus et coronator disent les vieilles, chartes. Pour loi la coutume de Normandie. Le procureur est nommé par commission, et le baillif par patente, nuance anglaise fort sérieuse. Outre le baillif qui gouverne le civil, il y a le doyen qui règle le spirituel, et le gouverneur qui régit le militaire. Le détail des autres offices est indiqué dans le « tableau des Messieurs qui ont les premiers postes dans l’île ».
XIII
TRAVAIL DE LA CIVILISATION DANS L’ARCHIPEL
Jersey est le septième port de l’Angleterre. En 1845, l’archipel possédait quatre cent quarante navires jaugeant quarante-deux mille tonneaux ; il se faisait dans son port un va-et-vient de soixante mille tonneaux entrant et de cinquante-quatre mille tonneaux sortant sur douze cent soixante-cinq navires de toutes nations Dont cent quarante-deux steamers. Ces chiffres ont plus que triplé en vingt ans.
La monnaie fiduciaire fonctionne dans les îles sur une large échelle et donne d’excellents résultats. À Jersey, émet des billets de banque qui veut ; si ces billets résistent à l’afflux du remboursement, la banque est fondée. Le billet de banque de l’archipel est invariablement d’une livre sterling. Le jour où le billet a rente serait compris des anglo-normands, ils le pratiqueraient sans nul doute, et l’on aurait ce curieux spectacle de voir le même fait à l’état d’utopie en Europe et de progrès accompli dans les Channel’s Islands. La révolution financière serait microscopiquement faite dans ce petit coin du monde.
Une intelligence ferme, vive, alerte, rapide, caractérise les jersiais, qui seraient, s’ils voulaient, d’admirables français. Les guernesiais, tout aussi pénétrants et tout aussi solides, sont plus lents.
Ce sont de vaillantes et fortes populations, éclairées plus qu’on ne croit, et chez lesquelles on a plus d’un étonnement. Les journaux y abondent, en anglais et en français ; six à Jersey, quatre à Guernesey ; de fort grands et de fort bons journaux. Tel est le puissant et irréductible instinct anglais. Supposez une île déserte ; le lendemain de son arrivée, Robinson fait un journal, et Vendredi s’y abonne.
Pour complément l’affiche. Affichage illimité et colossal, pancartes de toute couleur et de toute dimension, majuscules, images, textes illustrés, en plein air ; sur tous les murs de Guernesey, une vaste vignette, représentant un homme de six pieds de haut une cloche à la main, sonne le tocsin de l’annonce, Guernesey, à cette heure, a plus d’affiches que toute la France.
De cette publicité sort la vie. Vie de la pensée très souvent, avec des résultats inattendus, nivelant la population par l’habitude de lire, qui produit la dignité des manières. Vous causez sur la route de Saint-Hélier ou de Saint-Pierre-Port avec un passant irréprochable : vêtu de noir, sévèrement boutonné, au linge très blanc, vous parlant de John Brown et s’informant de Garibaldi. C’est un révérend ? point. C’est un bouvier. Un écrivain contemporain arrive à Jersey, entre chez un épicier. Et, dans un magnifique salon attenant au magasin, il aperçoit derrière une vitrine ses œuvres complètes reliées, dans une haute et large bibliothèque surmontée d’un buste d’Homère.
XIV
AUTRES PARTICULARITÉS
D’une île à l’autre, on fraternise ; on se raille aussi, doucement. Aurigny, subordonnée à Guernesey, s’en fâche parfois, et voudrait tirer à elle le bailliage et faire de Guernesey un satellite. Guernesey riposte, sans colère, par cette « riselée » populaire :
Hale, Pier’, hale, Jean,
L’Guernesey vian.
Ces insulaires, étant une famille de mer, ont parfois de l’amertume, jamais d’aigreur ; qui leur prête des grossièretés, les méconnaît. Nous n’ajoutons aucune foi au prétendu dialogue proverbial entre Jersey et Guernesey : — Vous êtes des ânes. — Réplique : — Vous êtes des crapauds. — C’est là une salutation dont l’archipel normand est incapable. Vadius et Trissotin devenus deux îles de l’océan, nous n’admettons point cela.
Aurigny, du reste, a son importance relative. Pour les Casquets, Aurigny est Londres. La fille du garde-phare Houguer, née aux Casquets, fit à l’âge de vingt ans, le voyage d’Aurigny. Elle fut éperdue du tumulte et redemanda son rocher. Elle n’avait jamais vu de bœufs. En apercevant un cheval, elle s’écria : Quel gros chien !
On est très jeune vieux, non de fait, mais de droit, en ces îles normandes. Deux passants causent : — Le bon homme qui venait tous les jours par ici, il est mort. — Quel âge avait-il ? — Mais bien trente-six ans.
Les femmes de cette Normandie insulaires sont, est-ce un blâme ? est-ce un éloge ? difficilement servantes. Deux dans la même maison ont quelque peine à s’accorder. Elles ne se font aucune concession ; de là un service peu souple, très intermittent, et fort cahoté. Elles s’occupent médiocrement de leur maître, sans lui en vouloir, Il devient ce qu’il peut. En 1852, une famille française, débarquée à Jersey à la suite d’événements, prit à son service une cuisinière native de Saint-Brelade et une femme de chambre native de Boulay-bay. Un matin de décembre, le maître de la maison, levé au petit jour, trouva la porte du logis, qui donnait sur un grand chemin, ouverte à deux battants, et plus de servantes. Ces deux femmes n’avaient pu s’entendre, et à la suite d’une querelle, ayant probablement du reste quelques motifs pour se considérer comme payées de leurs gages, elles avaient empaqueté leurs nippes et s’en étaient allées, chacune de son côté, au milieu de la nuit, laissant derrière elles leurs maîtres endormis et la porte ouverte. L’une avait dit à l’autre : Je ne reste pas avec une beuveresse, et l’autre avait répliqué : Je ne reste pas avec une voleresse.
Toujours les deux sur les dix, est une séculaire locution proverbiale du pays. Que signifie-t-elle ? Que jamais, si vous avez chez vous un homme de peine ou une femme de service, vos deux yeux ne quittent ses dix doigts. Conseil de maître avare ; c’est la vieille défiance qui dénonce la vieille paresse. Diderot raconte que, pour un carreau cassé à sa fenêtre, en Hollande, cinq ouvriers vinrent ; un portait la vitre neuve, un le mastic, un le seau d’eau, un la truelle, et un autre l’éponge. En deux jours, et à eux cinq, ils remirent la vitre.
Ce sont là, disons-le, les antiques langueurs gothiques, nées du servage comme les indolences créoles sont nées de l’esclavage, vices communs à tous les peuples, et qui de nos jours disparaissent partout au frottement du progrès, dans les Channel’s Islands comme ailleurs, et peut-être plus rapidement qu’ailleurs. Dans ces industrieuses communautés insulaires, l’activité, qui fait partie de la probité, est de plus en plus la loi du travail.
Dans l’archipel de la Manche, certaines choses du passé sont encore visibles. Ceci par exemple, — Cour de fief, tenue en la paroisse de Saint-Ouen, en la maison de M. Malzard, le lundi 22 mai 1854, heure de midi. La cour est présidée par le sénéchal, ayant à sa droite le prévôt et à sa gauche le sergent. Assiste à l’audience, noble écuyer sire de Morville et aux autres lieux, possédant en lige une partie de la paroisse. Le sénéchal a requis du prévôt le serment, dont la teneur suit : — Vous jurez et promettez, par votre foi en Dieu, que bien et fidèlement vous exercerez la charge de prévôt de la cour du fief et seigneurie de Morville, et conserverez le droit du seigneur. — Et, ledit prévôt, ayant levé la main et salué le seigneur, a dit : — Je l’jurons.
L’archipel normand parle français, avec quelques variantes, comme on voit. Paroisse se prononce paresse. On a « un ma à la gambe qui n’est pas commun ». — Comment vous portez-vous ? — Petitement. Moyennement. Tout à l’aisi. C’est-à-dire, mal, pas mal, bien. Être triste, c’est avoir les esprits bas ». Sentir mauvais, c’est avoir « un mauvais sent » ; causer du dégât, c’est « faire du ménage » ; balayer sa chambre, laver sa vaisselle, etc., c’est « picher son fait » ; le baquet, souvent plein d’immondices, c’est « le bouquet ». On n’est pas ivre, on est « bragi » ; on n’est pas mouillé, on est « mucre ». Être hypocondriaque, c’est avoir « des fixes ». Une fille est une « hardelle », un tablier est un « devantier », une nappe est un « doublier », une robe est un « dress », une poche est une « pouque », un tiroir est un « haleur », un chou est une « caboche », une armoire est une « presse », un cercueil est un « coffre à mort », les étrennes sont des « irvières », la chaussée est « la cauchie », un masque est un « visagier », les pilules sont des « boulets ». Bientôt, c’est « bien dupartant ». La halle est peu garnie, la denrée est rare ; le poisson et les légumes sont « écarts ». Plaider, bâtir, voyager, tenir maison, avoir table ouverte, donner des fêtes, c’est coutâgeux (en Belgique, et dans la Flandre française, frayeux). Noble est un des mots les plus usités dans ce français local. Toute chose réussie est un « noble train. » Une cuisinière rapporte du marché « un noble quartier de veau ». Un canard bien nourri « est un noble pirot ». Une oie grasse est « un noble picot ». La langue judiciaire et légale a, elle aussi, l’arrière-goût normand. Un dossier de procès, une requête, un projet de loi, sont « logés au greffe ». Un père qui marie sa fille ne lui doit rien « pendant qu’elle est couverte de mari ».
Aux termes de la coutume normande, une fille non mariée, qui est grosse, désigne le père de son enfant dans la population. Elle le choisit quelquefois un peu. Cela n’est pas sans quelque inconvénient.
Le français que parlent les anciens habitants de l’archipel n’est peut-être pas tout à fait de leur faute.
Il y a une quinzaine d’années, plusieurs français arrivèrent à Jersey, nous venons d’indiquer ce détail. (Disons-le en passant, on ne comprenait pas bien pourquoi ils avaient quitté leur pays ; quelques habitants les appelaient ces biaux révoltés.) Un de ces français reçut la visite d’un vieux professeur de langue française, établi depuis longtemps, disait-il, dans le pays. C’était un alsacien, accompagné de sa femme. Il montrait peu d’estime pour le français normand qui est l’idiome de la Manche. En entrant il s’écria : — J’ai pien te la beine à leur abrendre le vranzais. On barle ici badois.
— Comment badois ?
— Oui, badois.
— Ah ! patois ?
— C’est ça, badois.
Le professeur continua ses plaintes sur le « badois » normand. Sa femme lui ayant adressé la parole, il se tourna vers elle et lui dit : — Ne me vaites bas ici de zènes gonchicales.
XV
ANTIQUITÉS ET ANTIQUAILLES, COUTUMES, LOIS ET MŒURS
Aujourd’hui, constatons-le, les îles normandes, qui possèdent chacune leur collège et de nombreuses écoles, ont d’excellents professeurs, les uns français, les autres guernesiais et jersiais.