Les Travailleurs de la mer (page 4)
Ces peuples ont gardé de leur vieille vie de contrebandiers un goût hautain pour le risque et le danger. Ils vont partout. Ils essaiment. L’archipel normand colonise aujourd’hui, comme jadis l’archipel grec. C’est là une gloire. Il y a des jersiais et des guernesiais en Australie, en Californie, à Ceylan. L’Amérique du Nord a son New-Jersey, et son New-Guernesey, qui est dans l’Ohio. Ces anglo-normands, quoique un peu ankylosés par les sectes, ont une incorruptible aptitude au progrès, Toutes les superstitions, soit, mais toute la raison aussi. Est-ce que la France n’a pas été brigande ? Est-ce que l’Angleterre n’a pas été anthropophage ? Soyons modestes, et pensons à nos ancêtres tatoués.
Où prospérait le banditisme, le commerce règne. Transformation superbe. Œuvre des siècles, sans doute, mais des hommes aussi. Ce magnanime exemple, c’est ce microscopique archipel qui le donne. Ces espèces de petites nations-là font la preuve de la civilisation. Aimons-les, et vénérons-les. Ces microcosmes reflètent en petit, dans toutes ses phases, la grande formation humaine. Jersey, Guernesey, Aurigny ; anciens repaires, ateliers à présent. Anciens écueils, ports maintenant.
Pour l’observateur de cette série d’avatars qu’on appelle l’histoire, pas de spectacle plus émouvant que de voir lentement et par degrés monter et surgir au soleil de la civilisation ce peuple nocturne de la mer. L’homme des ténèbres se retourne et fait face à l’aurore. Rien n’est plus grand, rien n’est plus pathétique. Jadis forban, aujourd’hui ouvrier ; jadis sauvage, aujourd’hui citoyen ; jadis loup, aujourd’hui homme. A-t-il moins d’audace qu’autrefois ? Non. Seulement cette audace va à la lumière. Quelle splendide différence entre la navigation actuelle, côtière, riveraine, marchande, honnête, fraternelle, et le vieux dromon informe ayant pour devise : Homo homini monstrum ! Le barrage s’est fait pont. L’obstacle est devenu l’aide. Là où ce peuple a été pirate, il est pilote. Et il est plus entreprenant et plus hardi que jamais. Ce pays est resté le pays de l’aventure en devenant le pays de la probité. Plus le point de départ a été infime, plus on est attendri de l’ascension. La fiente du nid sur la coquille de l’œuf fait admirer l’envergure de l’oiseau. C’est en bonne part qu’on pense aujourd’hui à l’ancienne piraterie de l’archipel normand. En présence de toutes ces voiles charmantes et sereines triomphalement guidées à travers vers ces dédales de flots et d’écueils par le phare lenticulaire et la light-house électrique, on songe, avec le bien-être de conscience inhérent au progrès constaté, à ces vieux marins furtifs et farouches, naviguant jadis, en des chaloupes sans boussoles, sur les vagues noires lividement éclairées de loin en loin, de promontoire en promontoire, par ces antiques brasiers à frissons de flammes, que tourmentaient dans des cages de fer les immenses vents des profondeurs.
NOTE I
Sur la page du titre on lit, dans le manuscrit original, les mentions suivantes :
Commencé le 4 juin 1864.
Interrompu le 4 août.
Repris le 4 décembre.
Terminé le 29 avril 1865.
Publié le 12 mars 1866.
À la page qui termine la première partie, Sieur Clubin, on lit :
3 août, 8 heures 1/2 du matin.
Interrompu jusqu’à mon retour. Je vais partir pour mon voyage annuel, le 10 ou le 11.
NOTE II
Dans la première partie, livre VI, au chapitre II, Du cognac inespéré, les lignes qui suivent sont biffées dans le manuscrit :
Une volonté dans un mécanisme fait contre-poids à l’infini. L’infini, lui aussi, contient un mécanisme. Ses engrenages sont pour nous invisibles, tant ils sont démesurés. Le zodiaque est une de ces roues. La loi des saisons est liée à cette rotation. Il faut à l’aiguille aimantée six cent vingt ans pour qu’elle accomplisse son oscillation complète à l’ouest et à l’est du méridien. Ainsi l’oscillation actuelle, commencée en 1660, ne s’achèvera qu’en 2280. La loi des tempêtes est liée à cette oscillation. Dans cette révolution de six cent vingt ans, c’est tantôt le pôle asiatique, tantôt le pôle américain, qui est le pôle le plus froid. Une période de quarante et un ans ramène le maximum des taches solaires. Franklin a prouvé que les coups de vent du nord-est avaient leur source au sud-ouest. Au sud de l’équateur, les ouragans tournent dans le sens d’une montre et au nord de l’équateur en sens inverse.
NOTE III
Le livre septième de la première partie, Imprudence de faire des questions à un livre, a, dans le manuscrit, ces variantes du titre : Joli métier que la bible fait là et Dieu parle aux jeunes plus souvent qu’aux vieux.
Autres variantes de titres :
Deuxième partie, Livre I, Chapitre VIII, Importunæque volucres.
Un romain rentrerait.
Chapitre XII, Le dedans d’un édifice sous mer.
Une cachette de la mer
Troisième partie, Déruchette.
Ce qui échappe à la mer n’échappe pas à la femme.
Livre III, Départ du Cashmere.
La mer n’avait pas dit son dernier mot.
I
UN MOT ÉCRIT SUR UNE PAGE BLANCHE
La Christmas de 182. fut remarquable à Guernesey. Il neigea ce jour-là. Dans les îles de la Manche, un hiver où il gèle à glace est mémorable, et la neige fait événement.
Le matin de cette Christmas, la route qui longe la mer de Saint-Pierre-Port au Valle était toute blanche. Il avait neigé depuis minuit jusqu’à l’aube. Vers neuf heures, peu après le lever du soleil, comme ce n’était pas encore le moment pour les anglicans d’aller à l’église de Saint-Sampson et pour les wesleyens d’aller à la chapelle Eldad, le chemin était à peu près désert. Dans tout le tronçon de route qui sépare la première tour de la seconde tour, il n’y avait que trois passants, un enfant, un homme et une femme. Ces trois passants, marchant à distance les uns des autres, n’avaient visiblement aucun lien entre eux. L’enfant, d’une huitaine d’années, s’était arrêté, et regardait la neige avec curiosité. L’homme venait derrière la femme, à une centaine de pas d’intervalle. Il allait comme elle du côté de Saint-Sampson. L’homme, jeune encore, semblait quelque chose comme un ouvrier ou un matelot. Il avait ses habits de tous les jours, une vareuse de gros drap brun, et un pantalon à jambières goudronnées, ce qui paraissait indiquer qu’en dépit de la fête il n’irait à aucune chapelle. Ses épais souliers de cuir brut, aux semelles garnies de gros clous, laissaient sur la neige une empreinte plus ressemblante à une serrure de prison qu’à un pied d’homme. La passante, elle, avait évidemment déjà sa toilette d’église ; elle portait une large mante ouatée de soie noire à faille, sous laquelle elle était fort coquettement ajustée d’une robe de popeline d’Irlande à bandes alternées blanches et roses, et, si elle n’eût eu des bas rouges, on eût pu la prendre pour une parisienne. Elle allait devant elle avec une vivacité libre et légère, et, à cette marche qui n’a encore rien porté de la vie, on devinait une jeune fille. Elle avait cette grâce fugitive de l’allure qui marque la plus délicate des transitions, l’adolescence, les deux crépuscules mêlés, le commencement d’une femme dans la fin d’un enfant. L’homme ne la remarquait pas.
Tout à coup, près d’un bouquet de chênes verts qui est à l’angle d’un courtil, au lieu dit les Basses-Maisons, elle se retourna, et ce mouvement fit que l’homme la regarda. Elle s’arrêta, parut le considérer un moment, puis se baissa, et l’homme crut voir qu’elle écrivait avec son doigt quelque chose sur la neige. Elle se redressa, se remit en marche, doubla le pas, se retourna encore, cette fois en riant, et disparut à gauche du chemin, dans le sentier bordé de haies qui mène au château de Lierre. L’homme, quand elle se retourna pour la seconde fois, reconnut Déruchette, une ravissante fille du pays.
Il n’éprouva aucun besoin de se hâter, et, quelques instants après, il se trouva près du bouquet de chênes à l’angle du courtil. Il ne songeait déjà plus à la passante disparue, et il est probable que si, en cette minute-là, quelque marsouin eût sauté dans la mer ou quelque rouge-gorge dans les buissons, cet homme eût passé son chemin, l’œil fixé sur le rouge-gorge ou le marsouin. Le hasard fit qu’il avait les paupières baissées, son regard tomba machinalement sur l’endroit où la jeune fille s’était arrêtée. Deux petits pieds s’y étaient imprimés, et à côté il lut ce mot tracé par elle dans la neige : Gilliatt.
Ce mot était son nom.
Il s’appelait Gilliatt.
Il resta longtemps immobile, regardant ce nom, ces petits pieds, cette neige, puis continua sa route, pensif.
II
LE BÛ DE LA RUE
Gilliatt habitait la paroisse de Saint-Sampson. Il n’y était pas aimé. Il y avait des raisons pour cela.
D’abord il avait pour logis une maison « visionnée ». Il arrive quelquefois, à Jersey ou à Guernesey, qu’à la campagne, à la ville même, passant dans quelque coin désert ou dans une rue pleine d’habitants, vous rencontrez une maison dont l’entrée est barricadée ; le houx obstrue la porte ; on ne sait quels hideux emplâtres de planches clouées bouchent les fenêtres du rez-de-chaussée ; les fenêtres des étages supérieurs sont à la fois fermées et ouvertes, tous les châssis sont verrouillés, mais tous les carreaux sont cassés. S’il y a un beyle, une cour, l’herbe y pousse, le parapet d’enceinte s’écroule ; s’il y a un jardin, il est ortie, ronce et ciguë, et l’on peut y épier les insectes rares. Les cheminées se crevassent, le toit s’effondre ; ce qu’on voit du dedans des chambres est démantelé ; le bois est pourri, la pierre est moisie. Il y a aux murs du papier qui se décolle. Vous pouvez y étudier les vieilles modes du papier, les griffons de l’empire, les draperies en croissant du directoire, les balustres et les cippes de Louis XVI. L’épaississement des toiles pleines de mouches indique la paix profonde des araignées. Quelquefois on aperçoit un pot cassé sur une planche. C’est là une maison « visionnée ». Le diable y vient la nuit.
La maison comme l’homme peut devenir cadavre. Il suffit qu’une superstition la tue. Alors elle est terrible. Ces maisons mortes ne sont point rares dans les îles de la Manche.
Les populations campagnardes et maritimes ne sont pas tranquilles à l’endroit du diable. Celles de la Manche, archipel anglais et littoral français, ont sur lui des notions très précises. Le diable a des envoyés par toute la terre. Il est certain que Belphégor est ambassadeur de l’enfer en France, Hutgin en Italie, Bélial en Turquie, Thamuz en Espagne, Martinet en Suisse, et Mammon en Angleterre. Satan est un empereur comme un autre. Satan César. Sa maison est très bien montée ; Dagon est grand panetier ; Succor Bénoth est chef des eunuques ; Asmodée, banquier des jeux ; Kobal, directeur du théâtre, et Verdelet, grand maître des cérémonies ; Nybbas est bouffon. Wiérus, homme savant, bon strygologue et démonographe bien renseigné, appelle Nybbas « le grand parodiste ».
Les pêcheurs normands de la Manche ont bien des précautions à prendre quand ils sont en mer, à cause des illusions que le diable fait. On a longtemps cru que saint Maclou habitait le gros rocher carré Ortach, qui est au large entre Aurigny et les Casquets, et beaucoup de vieux matelots d’autrefois affirmaient l’y avoir très souvent vu de loin, assis et lisant dans un livre. Aussi les marins de passage faisaient-ils force génuflexions devant le rocher Ortach jusqu’au jour où la fable s’est dissipée et a fait place à la vérité. On a découvert et l’on sait aujourd’hui que ce qui habite le rocher Ortach, ce n’est pas un saint, mais un diable. Ce diable, un nommé Jochmus, avait eu la malice de se faire passer pendant plusieurs siècles pour saint Maclou. Au reste l’église elle-même tombe dans ces méprises. Les diables Raguhel, Oribel et Tobiel ont été saints jusqu’en 745 où le pape Zacharie, les ayant flairés, les mit dehors. Pour faire de ces expulsions, qui sont certes très utiles, il faut beaucoup se connaître en diables.
Les anciens du pays racontent, mais ces faits-là appartiennent au passé, que la population catholique de l’archipel normand a été autrefois, bien malgré elle, plus en communication encore avec le démon que la population huguenote. Pourquoi ? Nous l’ignorons. Ce qui est certain, c’est que cette minorité fut jadis fort ennuyée par le diable. Il avait pris les catholiques en affection, et cherchait à les fréquenter, ce qui donnerait à croire que le diable est plutôt catholique que protestant. Une de ses plus insupportables familiarités, c’était de faire des visites nocturnes aux lits conjugaux catholiques, au moment où le mari était endormi tout à fait, et la femme à moitié. De là des méprises. Patouillet pensait que Voltaire était né de cette façon. Cela n’a rien d’invraisemblable. Ce cas du reste est parfaitement connu et décrit dans les formulaires d’exorcismes, sous la rubrique : De erroribus nocturnis et de semine diabolorum. Il a particulièrement sévi à saint-Hélier vers la fin du siècle dernier, probablement en punition des crimes de la Révolution. Les conséquences des excès révolutionnaires sont incalculables. Quoi qu’il en soit, cette survenue possible du démon, la nuit, quand on n’y voit pas clair, quand on dort, embarrassait beaucoup de femmes orthodoxes. Donner naissance à un Voltaire n’a rien d’agréable. Une d’elles, inquiète, consulta son confesseur sur le moyen d’éclaircir à temps ce quiproquo. Le confesseur répondit : − Pour vous assurer si vous avez affaire au diable ou à votre mari, tâtez le front ; si vous trouvez des cornes, vous serez sûre… − De quoi ? demanda la femme.
La maison qu’habitait Gilliatt avait été visionnée et ne l’était plus. Elle n’en était que plus suspecte. Personne n’ignore que lorsqu’un sorcier s’installe dans un logis hanté, le diable juge le logis suffisamment tenu, et fait au sorcier la politesse de n’y plus venir, à moins d’être appelé, comme le médecin.
Cette maison se nommait le Bû de la rue. Elle était située à la pointe d’une langue de terre ou plutôt de rocher qui faisait un petit mouillage à part dans la crique de Houmet-Paradis. Il y a là une eau profonde. Cette maison était toute seule sur cette pointe presque hors de l’île, avec juste assez de terre pour un petit jardin. Les hautes marées noyaient quelquefois le jardin. Entre le port de Saint-Sampson et la crique de Houmet-Paradis, il y a la grosse colline que surmonte ce bloc de tours et de lierre appelé le château du Valle ou de l’Archange, en sorte que de Saint-Sampson on ne voyait pas le Bû de la Rue.
Rien n’est moins rare qu’un sorcier à Guernesey. Ils exercent leur profession dans certaines paroisses, et le dix-neuvième siècle n’y fait rien. Ils ont des pratiques véritablement criminelles. Ils font bouillir de l’or. Ils cueillent des herbes à minuit. Ils regardent de travers les bestiaux des gens. On les consulte ; ils se font apporter dans des bouteilles de « l’eau des malades », et on les entend dire à demi-voix : L’eau paraît bien triste. L’un d’eux un jour, en mars 1856, a constaté dans « l’eau » d’un malade sept diables. Ils sont redoutés et redoutables. Un d’eux a récemment ensorcelé un boulanger « ainsi que son four ». Un autre a la scélératesse de cacheter et sceller avec le plus grand soin des enveloppes « où il n’y a rien dedans ». Un autre va jusqu’à avoir dans sa maison sur une planche trois bouteilles étiquetées B. Ces faits monstrueux sont constatés. Quelques sorciers sont complaisants, et, pour deux ou trois guinées, prennent vos maladies. Alors ils se roulent sur leur lit en poussant des cris. Pendant qu’ils se tordent, vous dites : Tiens, je n’ai plus rien. D’autres vous guérissent de tous les maux en vous nouant un mouchoir autour du corps. Moyen si simple qu’on s’étonne que personne ne s’en soit encore avisé. Au siècle dernier la cour royale de Guernesey les mettait sur un tas de fagots, et les brûlait vifs. De nos jours elle les condamne à huit semaines de prison, quatre semaines au pain et à l’eau, et quatre semaines au secret, alternant. Amant alterna catenœ.
Le dernier brûlement de sorciers à Guernesey a eu lieu en 1747. La ville avait utilisé pour cela une de ses places, le carrefour du Bordage. Le carrefour du Bordage a vu brûler onze sorciers, de 1565 à 1700. En général ces coupables avouaient. On les aidait à l’aveu au moyen de la torture. Le carrefour du Bordage a rendu d’autres services encore à la société et à la religion. On y a brûlé les hérétiques. Sous Marie Tudor, on y brûla, entre autres huguenots, une mère et ses deux filles ; cette mère s’appelait Perrotine Massy. Une des filles était grosse. Elle accoucha dans la braise du bûcher. La chronique dit : « Son ventre éclata. » Il sortit de ce ventre un enfant vivant ; le nouveau-né roula hors de la fournaise ; un nommé House le ramassa. Le bailli Hélier Gosselin, bon catholique, fit rejeter l’enfant dans le feu.
III
POUR TA FEMME, QUAND TU TE MARIERAS
Revenons à Gilliatt.
On contait dans le pays qu’une femme, qui avait avec elle un petit enfant, était venue vers la fin de la Révolution habiter Guernesey. Elle était anglaise, à moins qu’elle ne fût française. Elle avait un nom quelconque dont la prononciation guernesiaise et l’orthographe paysanne avaient fait Gilliatt. Elle vivait seule avec cet enfant qui était pour elle, selon les uns un neveu, selon les autres un fils, selon les autres un petit-fils, selon les autres rien du tout. Elle avait un peu d’argent, de quoi vivre pauvrement. Elle avait acheté une pièce de pré à la Sergentée, et une jaonnière à la Roque-Crespel, près de Rocquaine. La maison du Bû de la Rue était, à cette époque, visionnée. Depuis plus de trente ans, on ne l’habitait plus. Elle tombait en ruine. Le jardin, trop visité par la mer, ne pouvait rien produire. Outre les bruits nocturnes et les lueurs, cette maison avait cela de particulièrement effrayant que, si on y laissait le soir sur la cheminée une pelote de laine, des aiguilles et une pleine assiettée de soupe, on trouvait le lendemain matin la soupe mangée, l’assiette vide et une paire de mitaines tricotée. On offrait cette masure à vendre avec le démon qui était dedans pour quelques livres sterling. Cette femme l’acheta, évidemment tentée par le diable. Ou par le bon marché.
Elle fit plus que l’acheter, elle s’y logea, elle et son enfant ; et, à partir de ce moment, la maison s’apaisa. Cette maison a ce qu’elle veut, dirent les gens du pays. Le visionnement cessa. On n’y entendit plus de cris au point du jour. Il n’y eut plus d’autre lumière que le suif allumé le soir par la bonne femme. Chandelle de sorcière vaut torche du diable. Cette explication satisfit le public.
Cette femme tirait parti des quelques vergées de terre qu’elle avait. Elle avait une bonne vache à beurre jaune. Elle récoltait des mouzettes blanches, des caboches et des pommes de terre Golden Drops. Elle vendait, tout comme une autre, « des panais par le tonneau, des oignons par le cent, et des fèves par le dénerel ». Elle n’allait pas au marché, mais faisait vendre sa récolte par Guilbert Falliot, aux Abreuveurs Saint-Sampson. Le registre de Falliot constate qu’il vendit pour elle une fois jusqu’à douze boisseaux de patates dites trois mois, des plus temprunes.
La maison avait été chétivement réparée, assez pour y vivre. Il ne pleuvait dans les chambres que par les très gros temps. Elle se composait d’un rez-de-chaussée et d’un grenier. Le rez-de-chaussée était partagé en trois salles, deux où l’on couchait, une où l’on mangeait. On montait au grenier par une échelle. La femme faisait la cuisine et montrait à lire à l’enfant. Elle n’allait point aux églises ; ce qui fit que, tout bien considéré, on la déclara française. N’aller « à aucune place », c’est grave.
En somme, c’étaient des gens que rien ne prouvait.
Française, il est probable qu’elle l’était. Les volcans lancent des pierres et les révolutions des hommes. Des familles sont ainsi envoyées à de grandes distances, des destinées sont dépaysées, des groupes sont dispersés et s’émiettent ; des gens tombent des nues, ceux-ci en Allemagne, ceux-là en Angleterre, ceux-là en Amérique. Ils étonnent les naturels du pays. D’où viennent ces inconnus ? C’est ce vésuve qui fume là-bas qui les a expectorés. On donne des noms à ces aérolithes, à ces individus expulsés et perdus, à ces éliminés du sort ; on les appelle émigrés, réfugiés, aventuriers. S’ils restent, on les tolère ; s’ils s’en vont, on est content. Quelquefois ce sont des êtres absolument inoffensifs, étrangers, les femmes du moins, aux événements qui les ont chassés, n’ayant ni haine, ni colère, projectiles sans le vouloir, très étonnés. Ils reprennent racine comme ils peuvent. Ils ne faisaient rien à personne et ne comprennent pas ce qui leur est arrivé. J’ai vu une pauvre touffe d’herbe lancée éperdument en l’air par une explosion de mine. La Révolution française, plus que toute autre explosion, a eu de ces jets lointains.
La femme qu’à Guernesey on appelait la Gilliatt était peut-être cette touffe d’herbe-là.
La femme vieillit, l’enfant grandit. Ils vivaient seuls, et évités. Ils se suffisaient. Louve et louveteau se pourlèchent. Ceci est encore une des formules que leur appliqua la bienveillance environnante. L’enfant devint un adolescent, l’adolescent devint un homme, et alors, les vieilles écorces de la vie devant toujours tomber, la mère mourut. Elle lui laissa le pré de la Sergentée, la jaonnière de la Roque-Crespel, la maison du Bû de la Rue, plus, dit l’inventaire officiel, « cent guinées d’or dans le pied d’une cauche », c’est-à-dire dans le pied d’un bas. La maison était suffisamment meublée de deux coffres de chêne, de deux lits, de six chaises et d’une table, avec ce qu’il faut d’ustensiles. Sur une planche il y avait quelques livres, et, dans un coin, une malle pas du tout mystérieuse qui dut être ouverte pour l’inventaire. Cette malle était en cuir fauve à arabesques de clous de cuivre et d’étoiles d’étain, et contenait un trousseau de femme neuf et complet en belle toile de fil de Dunkerque, chemises et jupes, plus des robes de soie en pièce, avec un papier où on lisait ceci écrit de la main de la morte : Pour ta femme, quand tu te marieras.
Cette mort fut pour le survivant un accablement. Il était sauvage, il devint farouche. Le désert s’acheva autour de lui. Ce n’était que l’isolement, ce fut le vide. Tant qu’on est deux, la vie est possible. Seul, il semble qu’on ne pourra plus la traîner. On renonce à tirer. C’est la première forme du désespoir. Plus tard on comprend que le devoir est une série d’acceptations. On regarde la mort, on regarde la vie, et l’on consent. Mais c’est un consentement qui saigne.
Gilliatt étant jeune, sa plaie se cicatrisa. À cet âge, les chairs du cœur reprennent. Sa tristesse, effacée peu à peu, se mêla autour de lui à la nature, y devint une sorte de charme, l’attira vers les choses et loin des hommes, et amalgama de plus en plus cette âme à la solitude.
IV
IMPOPULARITÉ
Gilliatt, nous l’avons dit, n’était pas aimé dans la paroisse. Rien de plus naturel que cette antipathie. Les motifs abondaient. D’abord, on vient de l’expliquer, la maison qu’il habitait. Ensuite, son origine. Qu’est-ce que c’était que cette femme ? et pourquoi cet enfant ? Les gens du pays n’aiment pas qu’il y ait des énigmes sur les étrangers. Ensuite, son vêtement qui était d’un ouvrier, tandis qu’il avait, quoique pas riche, de quoi vivre sans rien faire. Ensuite, son jardin, qu’il réussissait à cultiver et d’où il tirait des pommes de terre malgré les coups d’équinoxe. Ensuite, de gros livres qu’il avait sur une planche, et où il lisait.
D’autres raisons encore.
D’où vient qu’il vivait solitaire ? Le Bû de la Rue était une sorte de lazaret ; on tenait Gilliatt en quarantaine ; c’est pourquoi il était tout simple qu’on s’étonnât de son isolement, et qu’on le rendît responsable de la solitude qu’on faisait autour de lui.
Il n’allait jamais à la chapelle. Il sortait souvent la nuit. Il parlait aux sorciers. Une fois on l’avait vu assis dans l’herbe d’un air étonné. Il hantait le dolmen de l’Ancresse et les pierres fées qui sont dans la campagne çà et là. On croyait être sûr de l’avoir vu saluer poliment la Roque qui Chante. Il achetait tous les oiseaux qu’on lui apportait et les mettait en liberté. Il était honnête aux personnes bourgeoises dans les rues de Saint-Sampson, mais faisait volontiers un détour pour n’y point passer. Il pêchait souvent, et revenait toujours avec du poisson. Il travaillait à son jardin le dimanche. Il avait un bag-pipe, acheté par lui à des soldats écossais de passage à Guernesey, et dont il jouait dans les rochers au bord de la mer, à la nuit tombante. Il faisait des gestes comme un semeur. Que voulez-vous qu’un pays devienne avec un homme comme cela ?
Quant aux livres, qui venaient de la femme morte, et où il lisait, ils étaient inquiétants. Le révérend Jaquemin Hérode, recteur de Saint-Sampson, quand il était entré dans la maison pour l’enterrement de la femme, avait lu au dos de ces livres les titres que voici : Dictionnaire de Rosier, Candide, par Voltaire, Avis au peuple sur sa santé, par Tissot. Un gentilhomme français, émigré, retiré à Saint-Sampson, avait dit : Ce doit être le Tissot qui a porté la tête de la princesse De Lamballe.
Le révérend avait remarqué sur un de ces livres ce titre véritablement bourru et menaçant : De Rhubarbaro.
Disons-le pourtant, l’ouvrage étant, comme le titre l’indique, écrit en latin, il était douteux que Gilliatt, qui ne savait pas le latin, lût ce livre.
Mais ce sont précisément les livres qu’un homme ne lit pas qui l’accusent le plus. L’inquisition d’Espagne a jugé ce point et l’a mis hors de doute.
Du reste ce n’était autre chose que le traité du docteur Tilingius sur la Rhubarbe, publié en Allemagne en 1679.
On n’était pas sûr que Gilliatt ne fît des charmes, des philtres et des « bouilleries ». Il avait des fioles.
Pourquoi allait-il se promener le soir, et quelquefois jusqu’à minuit, dans les falaises ? évidemment pour causer avec les mauvaises gens qui sont la nuit au bord de la mer dans de la fumée.
Une fois il avait aidé la sorcière de Torteval à désembourber son chariot. Une vieille, nommée Moutonne Gahy.
À un recensement qui s’était fait dans l’île, interrogé sur sa profession, il avait répondu : — Pêcheur, quand il y a du poisson à prendre. — Mettez-vous à la place des gens, on n’aime pas ces réponses-là.
La pauvreté et la richesse sont de comparaison. Gilliatt avait des champs et une maison, et, comparé à ceux qui n’ont rien du tout, il n’était pas pauvre. Un jour, pour l’éprouver, et peut-être aussi pour lui faire une avance, car il y a des femmes qui épouseraient le diable riche, une fille dit à Gilliatt : Quand donc prendrez-vous femme ? Il répondit : Je prendrai femme quand la Roque qui Chante prendra homme.
Cette Roque qui Chante est une grande pierre plantée droite dans un courtil proche monsieur Lemézurier de Fry. Cette pierre est fort à surveiller. On ne sait ce qu’elle fait là. On y entend chanter un coq qu’on ne voit pas, chose extrêmement désagréable. Ensuite il est avéré qu’elle a été mise dans ce courtil par les sarregousets, qui sont la même chose que les sins.
La nuit, quand il tonne, si l’on voit des hommes voler dans le rouge des nuées et dans le tremblement de l’air, ce sont les sarregousets. Une femme, qui demeure au Grand-Mielles, les connaît. Un soir qu’il y avait des sarregousets dans un carrefour, cette femme cria à un charretier qui ne savait quelle route prendre : Demandez-leur votre chemin ; c’est des gens bien faisants, c’est des gens bien civils à deviser au monde. Il y a gros à parier que cette femme est une sorcière.
Le judicieux et savant roi Jacques Ier faisait bouillir toutes vives les femmes de cette espèce, goûtait le bouillon, au goût du bouillon, disait : C’était une sorcière, ou Ce n’en était pas une.
Il est à regretter que les rois d’aujourd’hui n’aient plus de ces talents-là, qui faisaient comprendre l’utilité de l’institution.
Gilliatt, non sans de sérieux motifs, vivait en odeur de sorcellerie. Dans un orage, à minuit, Gilliatt étant en mer seul dans une barque du côté de la Sommeilleuse, on l’entendit demander :
— Y a-t-il du rang pour passer ?
Une voix cria du haut des roches : — Voire ! hardi !
À qui parlait-il, si ce n’est à quelqu’un qui lui répondait ? Ceci nous semble une preuve.
Dans une autre soirée d’orage, si noire qu’on ne voyait rien, tout près de la Catiau-Roque, qui est une double rangée de roches où les sorciers, les chèvres et les faces vont danser le vendredi, on crut être certain de reconnaître la voix de Gilliatt mêlée à l’épouvantable conversation que voici :
— Comment se porte Vésin Brovard ? (C’était un maçon qui était tombé d’un toit.)
— Il guarit.
— Ver dia ! il a chu de plus haut que ce grand pau. C’est ravissant qu’il ne se soit rien rompu.
— Les gens eurent beau temps au varech la semaine passée.