Les Travailleurs de la mer (page 6)
La rêverie, qui est la pensée à l’état de nébuleuse, confine au sommeil, et s’en préoccupe comme de sa frontière. L’air habité par des transparences vivantes, ce serait le commencement de l’inconnu ; mais au delà s’offre la vaste ouverture du possible. Là d’autres êtres, là d’autres faits. Aucun surnaturalisme ; mais la continuation occulte de la nature infinie. Gilliatt, dans ce désœuvrement laborieux qui était son existence, était un bizarre observateur. Il allait jusqu’à observer le sommeil. Le sommeil est en contact avec le possible, que nous nommons aussi l’invraisemblable. Le monde nocturne est un monde. La nuit, en tant que nuit, est un univers. L’organisme matériel humain sur lequel pèse une colonne atmosphérique de quinze lieues de haut, est fatigué le soir, il tombe de lassitude, il se couche, il se repose ; les yeux de chair se ferment ; alors dans cette tête assoupie, moins inerte qu’on ne croit, d’autres yeux s’ouvrent ; l’Inconnu apparaît. Les choses sombres du monde ignoré deviennent voisines de l’homme, soit qu’il y ait communication véritable, soit que les lointains de l’abîme aient un grossissement visionnaire ; il semble que les vivants indistincts de l’espace viennent nous regarder et qu’ils aient une curiosité de nous, les vivants terrestres ; une création fantôme monte ou descend vers nous et nous côtoie dans un crépuscule ; devant notre contemplation spectrale, une vie autre que la nôtre s’agrège et se désagrège, composée de nous-mêmes et d’autre chose ; et le dormeur, pas tout à fait voyant, pas tout à fait inconscient, entrevoit ces animalités étranges, ces végétations extraordinaires, ces lividités terribles ou souriantes, ces larves, ces masques, ces figures, ces hydres, ces confusions, ce clair de lune sans lune, ces obscures décompositions du prodige, ces croissances et ces décroissances dans une épaisseur trouble, ces flottaisons de formes dans les ténèbres, tout ce mystère que nous appelons le songe et qui n’est autre chose que l’approche d’une réalité invisible. Le rêve est l’aquarium de la nuit.
Ainsi songeait Gilliatt.
VIII
LA CHAISE GILD-HOLM-’UR
Ce serait vainement qu’on chercherait aujourd’hui, dans l’anse du Houmet, la maison de Gilliatt, son jardin, et la crique où il abritait la panse. Le Bû de la Rue n’existe plus. La petite presqu’île qui portait cette maison est tombée sous le pic des démolisseurs de falaises et a été chargée, charretée à charretée, sur les navires des brocanteurs de rochers et des marchands de granit. Elle est devenue quai, église et palais, dans la capitale. Toute cette crête d’écueils est depuis longtemps partie pour Londres.
Ces allongements de rochers dans la mer, avec leurs crevasses et leurs dentelures, sont de vraies petites chaînes de montagnes ; on a, en les voyant, l’impression qu’aurait un géant regardant les Cordillères. L’idiome local les appelle Banques. Ces banques ont des figures diverses. Les unes ressemblent à une épine dorsale, chaque rocher est une vertèbre ; les autres à une arête de poisson ; les autres à un crocodile qui boit.
À l’extrémité de la banque du Bû de la Rue, il y avait une grande roche que les pêcheurs du Houmet appelaient la Corne de la Bête. Cette roche, sorte de Pyramide, ressemblait, quoique moins élevée, au pinacle de Jersey. À marée haute, le flot la séparait de la banque, et la Corne était isolée. À marée basse, on y arrivait par un isthme de roches praticables. La curiosité de ce rocher, c’était, du côté de la mer, une sorte de chaise naturelle creusée par la vague et polie par la pluie. Cette chaise était traître. On y était insensiblement amené par la beauté de la vue ; on s’y arrêtait « pour l’amour du prospect », comme on dit à Guernesey ; quelque chose vous retenait ; il y a un charme dans les grands horizons. Cette chaise s’offrait ; elle faisait une sorte de niche dans la façade à pic du rocher ; grimper à cette niche était facile, la mer qui l’avait taillée dans le roc avait étagé au-dessous et commodément disposé une sorte d’escalier de pierres plates ; l’abîme a de ces prévenances, défiez-vous de ses politesses ; la chaise tentait, on y montait, on s’y asseyait ; là on était à l’aise ; pour siège le granit usé et arrondi par l’écume, pour accoudoirs deux anfractuosités qui semblaient faites exprès, pour dossier toute la haute muraille verticale du rocher qu’on admirait au-dessus de sa tête sans penser à se dire qu’il serait impossible de l’escalader ; rien de plus simple que de s’oublier dans ce fauteuil ; on découvrait toute la mer, on voyait au loin les navires arriver ou s’en aller, on pouvait suivre des yeux une voile jusqu’à ce qu’elle s’enfonçât au delà des Casquets sous la rondeur de l’océan, on s’émerveillait, on regardait, on jouissait, on sentait la caresse de la brise et du flot ; il existe à Cayenne un vespertilio, sachant ce qu’il fait, qui vous endort dans l’ombre avec un doux et ténébreux battement d’ailes ; le vent est cette chauve-souris invisible ; quand il n’est pas ravageur, il est endormeur. On contemplait la mer, on écoutait le vent, on se sentait gagner par l’assoupissement de l’extase. Quand les yeux sont remplis d’un excès de beauté et de lumière, c’est une volupté de les fermer. Tout à coup on se réveillait. Il était trop tard. La marée avait grossi peu à peu. L’eau enveloppait le rocher.
On était perdu.
Redoutable blocus que celui-ci : la mer montante.
La marée croît insensiblement d’abord, puis violemment. Arrivée aux rochers, la colère la prend, elle écume. Nager ne réussit pas toujours dans les brisants. D’excellents nageurs s’étaient noyés à la corne du Bû de la Rue.
En de certains lieux, à de certaines heures, regarder la mer est un poison. C’est comme, quelquefois, regarder une femme.
Les très anciens habitants de Guernesey appelaient jadis cette niche façonnée dans le roc par le flot la chaise Gild-Holm-’Ur, ou Kidormur. Mot celte, dit-on, que ceux qui savent le celte ne comprennent pas et que ceux qui savent le français comprennent. Qui-dort-meurt. Telle est la traduction paysanne.
On est libre de choisir entre cette traduction, Qui-dort-meurt, et la traduction donnée en 1819, je crois, dans l’Armoricain, par M. Athénas. Selon cet honorable celtisant, Gild-Holm-’Ur signifierait Halte-de-troupes-d’oiseaux.
Il existe à Aurigny une autre chaise de ce genre, qu’on nomme la Chaise-au-Moine, si bien confectionnée par le flot, et avec une saillie de roche ajustée si à propos, qu’on pourrait dire que la mer a la complaisance de vous mettre un tabouret sous les pieds.
Au plein de la mer, à la marée haute, on n’apercevait plus la chaise Gild-Holm-’Ur. L’eau la couvrait entièrement.
La chaise Gild-Holm-’Ur était la voisine du Bû de la Rue. Gilliatt la connaissait et s’y asseyait. Il venait souvent là. Méditait-il ? Non. Nous venons de le dire, il songeait. Il ne se laissait pas surprendre par la marée.
I
VIE AGITÉE ET CONSCIENCE TRANQUILLE
Mess Lethierry, l’homme notable de Saint-Sampson, était un matelot terrible. Il avait beaucoup navigué. Il avait été mousse, voilier, gabier, timonier, contre-maître, maître d’équipage, pilote, patron. Il était maintenant armateur. Il n’y avait pas un autre homme comme lui pour savoir la mer. Il était intrépide aux sauvetages. Dans les gros temps il s’en allait le long de la grève, regardant à l’horizon. Qu’est-ce que c’est que ça là-bas ? Il y a quelqu’un en peine. C’est un chasse-marée de Weymouth, c’est un coutre d’Aurigny, c’est une bisquine de Courseulle, c’est le yacht d’un lord, c’est un anglais, c’est un français, c’est un pauvre, c’est un riche, c’est le diable, n’importe, il sautait dans une barque, appelait deux ou trois vaillants hommes, s’en passait au besoin, faisait l’équipe à lui tout seul, détachait l’amarre, prenait la rame, poussait en haute mer, montait et descendait et remontait dans les creux du flot, plongeait dans l’ouragan, allait au danger. On le voyait ainsi de loin dans la rafale, debout sur l’embarcation, ruisselant de pluie, mêlé aux éclairs, avec la face d’un lion qui aurait une crinière d’écume. Il passait quelquefois ainsi toute sa journée dans le risque, dans la vague, dans la grêle, dans le vent, accostant les navires en perdition, sauvant les hommes, sauvant les chargements, cherchant dispute à la tempête. Le soir il rentrait chez lui et tricotait une paire de bas.
Il mena cette vie cinquante ans, de dix ans à soixante, tant qu’il fut jeune. À soixante ans il s’aperçut qu’il ne levait plus d’un seul bras l’enclume de la forge du varclin ; cette enclume pesait trois cents livres ; et tout à coup il fut fait prisonnier par les rhumatismes. Il lui fallut renoncer à la mer. Alors il passa de l’âge héroïque à l’âge patriarcal. Ce ne fut plus qu’un bonhomme.
Il était arrivé en même temps aux rhumatismes et à l’aisance. Ces deux produits du travail se tiennent volontiers compagnie. Au moment où l’on devient riche, on est paralysé. Cela couronne la vie.
On se dit : jouissons maintenant.
Dans les îles comme Guernesey, la population est composée d’hommes qui ont passé leur vie à faire le tour de leur champ et d’hommes qui ont passé leur vie à faire le tour du monde. Ce sont les deux sortes de laboureurs, ceux-ci de la terre, ceux-là de la mer. Mess Lethierry était des derniers. Pourtant il connaissait la terre. Il avait eu une forte vie de travailleur. Il avait voyagé sur le continent. Il avait été quelque temps charpentier de navire à Rochefort, puis à Cette. Nous venons de parler du tour du monde ; il avait accompli son tour de France comme compagnon dans la charpenterie. Il avait travaillé aux appareils d’épuisement des salines de Franche-Comté. Cet honnête homme avait eu une vie d’aventurier. En France il avait appris à lire, à penser, à vouloir. Il avait fait de tout, et de tout ce qu’il avait fait il avait extrait la probité. Le fond de sa nature, c’était le matelot. L’eau lui appartenait. Il disait : les poissons sont chez moi. En somme toute son existence, à deux ou trois années près, avait été donnée à l’océan ; jetée à l’eau, disait-il. Il avait navigué dans les grandes mers, dans l’Atlantique et dans le Pacifique, mais il préférait la Manche. Il s’écriait avec amour : C’est celle-là qui est rude ! il y était né et voulait y mourir. Après avoir fait un ou deux tours du monde, sachant à quoi s’en tenir, il était revenu à Guernesey, et n’en avait plus bougé. Ses voyages désormais étaient Granville et Saint-Malo.
Mess Lethierry était guernesiais, c’est-à-dire normand, c’est-à-dire anglais, c’est-à-dire français. Il avait en lui cette patrie quadruple, immergée et comme noyée dans sa grande patrie l’océan. Toute sa vie et partout, il avait gardé ses mœurs de pêcheur normand.
Cela ne l’empêchait point d’ouvrir un bouquin dans l’occasion, de se plaire à un livre, de savoir des noms de philosophes et de poëtes, et de baragouiner un peu toutes les langues.
II
UN GOÛT QU’IL AVAIT
Gilliatt était un sauvage. Mess Lethierry en était un autre.
Ce sauvage avait ses élégances.
Il était difficile pour les mains des femmes. Dans sa jeunesse, presque enfant encore, étant entre matelot et mousse, il avait entendu le bailli De Suffren s’écrier : Voilà une jolie fille, mais quelles grandes diables de mains rouges ! un mot d’amiral, en toute matière, commande. Au-dessus d’un oracle, il y a une consigne. L’exclamation du bailli De Suffren avait rendu Lethierry délicat, et exigeant en fait de petites mains blanches. Sa main à lui, large spatule couleur acajou, était massue pour la légèreté et tenaille pour la caresse, et cassait un pavé en tombant dessus, fermée.
Il ne s’était jamais marié. Il n’avait pas voulu ou pas trouvé. Cela tenait peut-être à ce que ce matelot prétendait à des mains de duchesse. On ne rencontre guère de ces mains-là dans les pêcheuses de Portbail.
On racontait pourtant qu’à Rochefort en Charente, il avait jadis fait la trouvaille d’une grisette réalisant son idéal. C’était une jolie fille ayant de jolies mains. Elle médisait et égratignait. Il ne fallait point s’attaquer à elle. Griffes au besoin, et d’une propreté exquise, ses ongles étaient sans reproche et sans peur. Ces charmants ongles avaient enchanté Lethierry, puis l’avaient inquiété ; et, craignant de ne pas être un jour le maître de sa maîtresse, il s’était décidé à ne point mener par-devant monsieur le maire cette amourette.
Une autre fois, à Aurigny, une fille lui avait plu. Il songeait aux épousailles, quand un habitant lui dit : Je vous fais mon compliment. Vous aurez là une bonne bouselière. Il se fit expliquer l’éloge. À Aurigny, on a une mode. On prend de la bouse de vache et on la jette contre les murs. Il y a une manière de la jeter. Quand elle est sèche, elle tombe, et l’on se chauffe avec cela. On appelle ces bouses sèches des coipiaux. On n’épouse une fille que si elle est bonne bouselière. Ce talent mit Lethierry en fuite.
Du reste il avait, en matière d’amour, ou d’amourette, une bonne grosse philosophie paysanne, une sagesse de matelot toujours pris, jamais enchaîné, et il se vantait de s’être, dans sa jeunesse, aisément laissé vaincre par le « cotillon ». Ce qu’on nomme aujourd’hui une crinoline, on l’appelait alors un cotillon. Cela signifie plus et moins qu’une femme.
Ces rudes marins de l’archipel normand ont de l’esprit. Presque tous savent lire et lisent. On voit le dimanche de petits mousses de huit ans assis sur un rouleau de cordages un livre à la main. De tout temps ces marins normands ont été sardoniques, et ont, comme on dit aujourd’hui, fait des mots. Ce fut l’un d’eux, le hardi pilote Quéripel, qui jeta à Montgomery, réfugié à Jersey après son malencontreux coup de lance à Henri II, cette apostrophe : Tête folle a cassé tête vide. C’est un autre, Touzeau, patron à saint-Brelade, qui a fait ce calembour philosophique, attribué à tort à l’évêque Camus : Après la mort les papes deviennent papillons et les sires deviennent cirons.
III
LA VIEILLE LANGUE DE MER
Ces marins des Channel Islands sont de vrais vieux gaulois. Ces îles, qui aujourd’hui s’anglaisent rapidement, sont restées longtemps autochthones. Le paysan de Serk parle la langue de Louis XIV.
Il y a quarante ans, on retrouvait dans la bouche des matelots de Jersey et d’Aurigny l’idiome marin classique. On se fût cru en pleine marine du dix-septième siècle. Un archéologue spécialiste eût pu venir étudier là l’antique patois de manœuvre et de bataille rugi par Jean Bart dans ce porte-voix qui terrifiait l’amiral Hidde. Le vocabulaire maritime de nos pères, presque entièrement renouvelé aujourd’hui, était encore usité à Guernesey vers 1820. Un navire qui tient bien le vent était « bon boulinier » ; un navire qui se range au vent presque de lui-même, malgré ses voiles d’avant et son gouvernail, était un « vaisseau ardent ». Entrer en mouvement, c’était « prendre aire » ; mettre à la cape, c’était « capeyer » ; amarrer le bout d’une manœuvre courante, c’était « faire dormant » ; prendre le vent dessus, c’était « faire chapelle » ; tenir bon sur le câble, c’était « faire teste » ; être en désordre à bord, c’était « être en pantenne » ; avoir le vent dans les voiles, c’était « porter-plain ». Rien de tout cela ne se dit plus. Aujourd’hui on dit : louvoyer, alors on disait : leauvoyer ; on dit : naviguer, on disait : naviger ; on dit : virer vent devant, on disait : donner vent devant ; on dit : aller de l’avant, on disait : tailler de l’avant ; on dit : tirez d’accord, on disait : halez d’accord ; on dit : dérapez, on disait : déplantez ; on dit : embraquez, on disait : abraquez ; on dit : taquets, on disait : bittons ; on dit : burins, on disait : tappes ; on dit : balancines, on disait : valancines ; on dit : tribord, on disait : stribord ; on dit : les hommes de quart à bâbord, on disait : les basbourdis. Tourville écrivait à Hocquincourt : nous avons singlé. Au lieu de « la rafale », le raffal ; au lieu de « bossoir », boussoir ; au lieu de « drosse », drousse ; au lieu de « loffer », faire une olofée ; au lieu de « élonger », alonger ; au lieu de « forte brise », survent ; au lieu de « jouail », jas ; au lieu de « soute », fosse ; telle était, au commencement de ce siècle, la langue de bord des îles de la Manche. En entendant parler un pilote jersiais, Ango eût été ému. Tandis que partout les voiles faseyaient, aux îles de la Manche elles barbeyaient. Une saute-de-vent était une « folle-vente ». On n’employait plus que là les deux modes gothiques d’amarrage, la valture et la portugaise. On n’entendait plus que là les vieux commandements : Tour-et-choque ! — Bosse et bitte ! — Un matelot de Granville disait déjà le clan, qu’un matelot de Saint-Aubin ou de Saint-Sampson disait encore le canal de pouliot. Ce qui était bout d’alonge à Saint-Malo, était à Saint-Hélier oreille d’âne. Mess Lethierry, absolument comme le duc De Vivonne, appelait la courbure concave des ponts la tonture et le ciseau du calfat la patarasse. C’est avec ce bizarre idiome entre les dents que Duquesne battit Ruyter, que Duguay-Trouin battit Wasnaer, et que Tourville en 1681 embossa en plein jour la première galère qui bombarda Alger. Aujourd’hui, c’est une langue morte. L’argot de la mer est actuellement tout autre. Duperré ne comprendrait pas Suffren.
La langue des signaux ne s’est pas moins transformée ; et il y a loin des quatre flammes, rouge, blanche, bleue et jaune de La Bourdonnais aux dix-huit pavillons d’aujourd’hui qui, arborés deux par deux, trois par trois, et quatre par quatre, offrent aux besoins de la communication lointaine soixante-dix mille combinaisons, ne restent jamais court, et, pour ainsi dire, prévoient l’imprévu.
IV
ON EST VULNÉRABLE DANS CE QU’ON AIME
Mess Lethierry avait le cœur sur la main ; une large main et un grand cœur. Son défaut, c’était cette admirable qualité, la confiance. Il avait une façon à lui de prendre un engagement ; c’était solennel ; il disait : J’en donne ma parole d’honneur au bon Dieu. Cela dit, il allait jusqu’au bout. Il croyait au bon Dieu, pas au reste. Le peu qu’il allait aux églises était politesse. En mer, il était superstitieux.
Pourtant jamais un gros temps ne l’avait fait reculer ; cela tenait à ce qu’il était peu accessible à la contradiction. Il ne la tolérait pas plus de l’océan que d’un autre. Il entendait être obéi ; tant pis pour la mer si elle résistait ; il fallait qu’elle en prît son parti. Mess Lethierry ne cédait point. Une vague qui se cabre, pas plus qu’un voisin qui dispute, ne réussissait à l’arrêter. Ce qu’il disait était dit, ce qu’il projetait était fait. Il ne se courbait ni devant une objection, ni devant une tempête. Non, pour lui, n’existait pas ; ni dans la bouche d’un homme, ni dans le grondement d’un nuage. Il passait outre. Il ne permettait point qu’on le refusât. De là son entêtement dans la vie et son intrépidité sur l’océan.
Il assaisonnait volontiers lui-même sa soupe au poisson, sachant la dose de poivre et de sel et les herbes qu’il fallait, et se régalait autant de la faire que de la manger. Un être qu’un suroît transfigure et qu’une redingote abrutit, qui ressemble, les cheveux au vent, à Jean Bart, et, en chapeau rond, à Jocrisse, gauche à la ville, étrange et redoutable à la mer, un dos de portefaix, point de jurons, très rarement de la colère, un petit accent très doux qui devient tonnerre dans un porte-voix, un paysan qui a lu l’Encyclopédie, un guernesiais qui a vu la révolution, un ignorant très savant, aucune bigoterie, mais toutes sortes de visions, plus de foi à la dame blanche qu’à la sainte Vierge, la force de Polyphème, la volonté de Christophe Colomb, la logique de la girouette, quelque chose d’un taureau et quelque chose d’un enfant, un nez presque camard, des joues puissantes, une bouche qui a toutes ses dents, un froncement partout sur la figure, une face qui semble avoir été tripotée par la vague et sur laquelle la rose des vents a tourné pendant quarante ans, un air d’orage sur le front, une carnation de roche en pleine mer ; et maintenant mettez dans ce visage dur un regard bon, vous aurez mess Lethierry.
Mess Lethierry avait deux amours : Durande et Déruchette.
I
BABIL ET FUMÉE
Le corps humain pourrait bien n’être qu’une apparence. Il cache notre réalité. Il s’épaissit sur notre lumière ou sur notre ombre. La réalité c’est l’âme. À parler absolument, notre visage est un masque. Le vrai homme, c’est ce qui est sous l’homme. Si l’on apercevait cet homme-là, tapi ou abrité derrière cette illusion qu’on nomme la chair, on aurait plus d’une surprise. L’erreur commune, c’est de prendre l’être extérieur pour l’être réel. Telle fille, par exemple, si on la voyait ce qu’elle est, apparaîtrait oiseau.
Un oiseau qui a la forme d’une fille, quoi de plus exquis ! Figurez-vous que vous l’avez chez vous. Ce sera Déruchette. Le délicieux être ! On serait tenté de lui dire : Bonjour, mademoiselle la bergeronnette. On ne voit pas les ailes, mais on entend le gazouillement. Par instants, elle chante. Par le babil, c’est au-dessous de l’homme ; par le chant, c’est au-dessus. Il y a le mystère dans ce chant ; une vierge est une enveloppe d’ange. Quand la femme se fait, l’ange s’en va ; mais plus tard, il revient, apportant une petite âme à la mère. En attendant la vie, celle qui sera mère un jour est très longtemps un enfant, la petite fille persiste dans la jeune fille, et c’est une fauvette. On pense en la voyant : qu’elle est aimable de ne pas s’envoler ! Le doux être familier prend ses aises dans la maison, de branche en branche, c’est-à-dire de chambre en chambre, entre, sort, s’approche, s’éloigne, lisse ses plumes ou peigne ses cheveux, fait toutes sortes de petits bruits délicats, murmure on ne sait quoi d’ineffable à vos oreilles. Il questionne, on lui répond ; on l’interroge, il gazouille. On jase avec lui. Jaser, cela délasse de parler. Cet être a du ciel en lui. C’est une pensée bleue mêlée à votre pensée noire. Vous lui savez gré d’être si léger, si fuyant, si échappant, si peu saisissable, et d’avoir la bonté de ne pas être invisible, lui qui pourrait, ce semble, être impalpable. Ici-bas, le joli, c’est le nécessaire. Il y a sur la terre peu de fonctions plus importantes que celle-ci : être charmant. La forêt serait au désespoir sans le colibri. Dégager de la joie, rayonner du bonheur, avoir parmi les choses sombres une exsudation de lumière, être la dorure du destin, être l’harmonie, être la grâce, être la gentillesse, c’est vous rendre service. La beauté me fait du bien en étant belle. Telle créature a cette féerie d’être pour tout ce qui l’entoure un enchantement ; quelquefois elle n’en sait rien elle-même, ce n’en est que plus souverain ; sa présence éclaire, son approche réchauffe ; elle passe, on est content, elle s’arrête, on est heureux ; la regarder, c’est vivre ; elle est de l’aurore ayant la figure humaine ; elle ne fait pas autre chose que d’être là, cela suffit, elle édénise la maison, il lui sort par tous les pores un paradis ; cette extase, elle la distribue à tous sans se donner d’autre peine que de respirer à côté d’eux. Avoir un sourire qui, on ne sait comment, diminue le poids de la chaîne énorme traînée en commun par tous les vivants, que voulez-vous que je vous dise, c’est divin. Ce sourire, Déruchette l’avait. Disons plus, Déruchette était ce sourire. Il y a quelque chose qui nous ressemble plus que notre visage, c’est notre physionomie ; il y a quelque chose qui nous ressemble plus que notre physionomie, c’est notre sourire. Déruchette souriant, c’était Déruchette.
C’est un sang particulièrement attrayant que celui de Jersey et de Guernesey. Les femmes, les filles surtout, sont d’une beauté fleurie et candide. C’est la blancheur saxonne et la fraîcheur normande combinées. Des joues roses et des regards bleus. Il manque à ces regards l’étoile. L’éducation anglaise les amortit. Ces yeux limpides seront irrésistibles le jour où la profondeur parisienne y apparaîtra. Paris, heureusement, n’a pas encore fait son entrée dans les anglaises. Déruchette n’était pas une parisienne, mais n’était pas non plus une guernesiaise. Elle était née à Saint-Pierre-Port, mais mess Lethierry l’avait élevée. Il l’avait élevée pour être mignonne ; elle l’était.
Déruchette avait le regard indolent, et agressif sans le savoir. Elle ne connaissait peut-être pas le sens du mot amour, et elle rendait volontiers les gens amoureux d’elle. Mais sans mauvaise intention. Elle ne songeait à aucun mariage. Le vieux gentilhomme émigré qui avait pris racine à Saint-Sampson disait : Cette petite fait de la flirtation à poudre.
Déruchette avait les plus jolies petites mains du monde et des pieds assortis aux mains, quatre pattes de mouche, disait mess Lethierry. Elle avait dans toute sa personne la bonté et la douceur, pour famille et pour richesse mess Lethierry, son oncle, pour travail de se laisser vivre, pour talent quelques chansons, pour science la beauté, pour esprit l’innocence, pour cœur l’ignorance ; elle avait la gracieuse paresse créole, mêlée d’étourderie et de vivacité, la gaîté taquine de l’enfance avec une pente à la mélancolie, des toilettes un peu insulaires, élégantes, mais incorrectes, des chapeaux de fleurs toute l’année, le front naïf, le cou souple et tentant, les cheveux châtains, la peau blanche avec quelques taches de rousseur l’été, la bouche grande et saine, et sur cette bouche l’adorable et dangereuse clarté du sourire. C’était là Déruchette.
Quelquefois, le soir, après le soleil couché, au moment où la nuit se mêle à la mer, à l’heure où le crépuscule donne une sorte d’épouvante aux vagues, on voyait entrer dans le goulet de Saint-Sampson, sur le soulèvement sinistre des flots, on ne sait quelle masse informe, une silhouette monstrueuse qui sifflait et crachait, une chose horrible qui râlait comme une bête et qui fumait comme un volcan, une espèce d’hydre bavant dans l’écume et traînant un brouillard, et se ruant vers la ville avec un effrayant battement de nageoires et une gueule d’où sortait de la flamme. C’était Durande.
II
HISTOIRE ÉTERNELLE DE L’UTOPIE
C’était une prodigieuse nouveauté qu’un bateau à vapeur dans les eaux de la Manche en 182… toute la côte normande en fut longtemps effarée. Aujourd’hui dix ou douze steamers se croisant en sens inverse sur un horizon de mer ne font lever les yeux à personne ; tout au plus occupent-ils un moment le connaisseur spécial qui distingue à la couleur de leur fumée que celui-ci brûle du charbon de Wales et celui-là du charbon de Newcastle. Ils passent, c’est bien. Wellcome, s’ils arrivent. Bon voyage, s’ils partent.
On était moins calme à l’endroit de ces inventions-là dans le premier quart de ce siècle, et ces mécaniques et leur fumée étaient particulièrement mal vues chez les insulaires de la Manche. Dans cet archipel puritain, où la reine d’Angleterre a été blâmée de violer la bible en accouchant par le chloroforme, le bateau à vapeur eut pour premier succès d’être baptisé le Bateau-Diable (Devil-Boat). À ces bons pêcheurs d’alors, jadis catholiques, désormais calvinistes, toujours bigots, cela sembla être de l’enfer qui flottait. Un prédicateur local traita cette question : A-t-on le droit de faire travailler ensemble l’eau et le feu que Dieu a séparés ? Cette bête de feu et de fer ne ressemblait-elle pas à Léviathan ? N’était-ce pas refaire, dans la mesure humaine, le chaos ? Ce n’est pas la première fois que l’ascension du progrès est qualifiée retour au chaos.
Idée folle, erreur grossière, absurdité ; tel avait été le verdict de l’académie des sciences consultée, au commencement de ce siècle, sur le bateau à vapeur par Napoléon ; les pêcheurs de Saint-Sampson sont excusables de n’être, en matière scientifique, qu’au niveau des géomètres de Paris, et, en matière religieuse, une petite île comme Guernesey n’est pas forcée d’avoir plus de lumières qu’un grand continent comme l’Amérique. En 1807, quand le premier bateau de Fulton, patronné par Livingstone, pourvu de la machine de Watt envoyée d’Angleterre, et monté, outre l’équipage, par deux français seulement, André Michaux et un autre, quand ce premier bateau à vapeur fit son premier voyage de New-York à Albany, le hasard fit que ce fut le 17 août. Sur ce, le méthodisme prit la parole, et dans toutes les chapelles les prédicateurs maudirent cette machine, déclarant que ce nombre dix-sept était le total des dix antennes et des sept têtes de la bête de l’Apocalypse. En Amérique on invoquait contre le navire à vapeur la bête de l’Apocalypse et en Europe la bête de la Genèse. Là était toute la différence.
Les savants avaient rejeté le bateau à vapeur comme impossible ; les prêtres à leur tour le rejetaient comme impie. La science avait condamné, la religion damnait. Fulton était une variété de Lucifer. Les gens simples des côtes et des campagnes adhéraient à la réprobation par le malaise que leur donnait cette nouveauté. En présence du bateau à vapeur, le point de vue religieux était ceci : — l’eau et le feu sont un divorce. Ce divorce est ordonné de Dieu. On ne doit pas désunir ce que Dieu a uni ; on ne doit pas unir ce qu’il a désuni. — Le point de vue paysan était ceci : ça me fait peur.
Pour oser à cette époque lointaine une telle entreprise, un bateau à vapeur allant de Guernesey à Saint-Malo, il ne fallait rien moins que mess Lethierry. Lui seul pouvait la concevoir comme libre penseur, et la réaliser comme hardi marin. Son côté français eut l’idée, son côté anglais l’exécuta.
À quelle occasion ? disons-le.
III
RANTAINE
Quarante ans environ avant l’époque où se passent les faits que nous racontons ici, il y avait dans la banlieue de Paris, près du mur de ronde, entre la Fosse-aux-Lions et la Tombe-Issoire, un logis suspect. C’était une masure isolée, coupe-gorge au besoin. Là demeurait avec sa femme et son enfant une espèce de bourgeois bandit, ancien clerc de procureur au Châtelet, devenu voleur tout net. Il figura plus tard en cour d’assises. Cette famille s’appelait les Rantaine. On voyait dans la masure sur une commode d’acajou deux tasses en porcelaine fleurie ; on lisait en lettres dorées sur l’une : souvenir d’amitié, et sur l’autre : don d’estime. L’enfant était dans le bouge pêle-mêle avec le crime. Le père et la mère ayant été de la demi-bourgeoisie, l’enfant apprenait à lire ; on l’élevait. La mère, pâle, presque en guenilles, donnait machinalement « de l’éducation » à son petit, le faisait épeler, et s’interrompait pour aider son mari à quelque guet-apens, ou pour se prostituer à un passant. Pendant ce temps-là, la croix de Jésus, ouverte à l’endroit où on l’avait quittée, restait sur la table, et l’enfant auprès, rêveur.
Le père et la mère, saisis dans quelque flagrant délit, disparurent dans la nuit pénale. L’enfant disparut aussi.
Lethierry dans ses courses rencontra un aventurier comme lui, le tira d’on ne sait quel mauvais pas, lui rendit service, lui en fut reconnaissant, le prit en gré, le ramassa, l’amena à Guernesey, le trouva intelligent au cabotage, et en fit son associé. C’était le petit Rantaine devenu grand.
Rantaine, comme Lethierry, avait une nuque robuste, une large et puissante marge à porter des fardeaux entre les deux épaules, et des reins d’Hercule Farnèse. Lethierry et lui, c’était la même allure et la même encolure ; Rantaine était de plus haute taille. Qui les voyait de dos se promener côte à côte sur le port, disait : voilà les deux frères. De face, c’était autre chose. Tout ce qui était ouvert chez Lethierry était fermé chez Rantaine. Rantaine était circonspect. Rantaine était maître d’armes, jouait de l’harmonica, mouchait une chandelle d’une balle à vingt pas, avait un coup de poing magnifique, récitait des vers de la Henriade et devinait les songes. Il savait par cœur les tombeaux de saint-Denis, par Treneuil. Il disait avoir été lié avec le sultan de Calicut que les portugais appellent le zamorin. Si l’on eût pu feuilleter le petit agenda qu’il avait sur lui, on y eût trouvé, entre autres notes, des mentions du genre de celle-ci : « À Lyon, dans une des fissures du mur d’un des cachots de saint-Joseph, il y a une lime cachée ». Il parlait avec une sage lenteur. Il se disait fils d’un chevalier de Saint-Louis. Son linge était dépareillé et marqué à des lettres différentes. Personne n’était plus chatouilleux que lui sur le point d’honneur ; il se battait et tuait. Il avait dans le regard quelque chose d’une mère d’actrice.
La force servant d’enveloppe à la ruse, c’était là Rantaine.
La beauté de son coup de poing, appliquée dans une foire sur une cabeza de moro, avait gagné jadis le cœur de Lethierry.
On ignorait pleinement à Guernesey ses aventures. Elles étaient bigarrées. Si les destinées ont un vestiaire, la destinée de Rantaine devait être vêtue en arlequin. Il avait vu le monde et fait la vie. C’était un circumnavigateur. Ses métiers étaient une gamme. Il avait été cuisinier à Madagascar, éleveur d’oiseaux à Sumatra, général à Honolulu, journaliste religieux aux îles Gallapagos, poëte à Oomrawuttee, franc-maçon à Haïti. Il avait prononcé en cette dernière qualité au Grand-Goâve une oraison funèbre dont les journaux locaux ont conservé ce fragment : « … Adieu donc, belle âme ! Dans la voûte azurée des cieux où tu prends maintenant ton vol, tu rencontreras sans doute le bon abbé Léandre Crameau du Petit-Goâve. Dis-lui que, grâce à dix années d’efforts glorieux, tu as terminé l’église de l’Anse-à-Veau ! Adieu, génie transcendant, maç… modèle ! » Son masque de franc-maçon ne l’empêchait pas, comme on voit, de porter le faux nez catholique. Le premier lui conciliait les hommes de progrès et le second les hommes d’ordre. Il se déclarait blanc pur sang, il haïssait les noirs ; pourtant il eût certainement admiré Soulouque. À Bordeaux, en 1815, il avait été verdet. À cette époque, la fumée de son royalisme lui sortait du front sous la forme d’un immense plumet blanc. Il avait passé sa vie à faire des éclipses, paraissant, disparaissant, reparaissant. C’était un coquin à feu tournant. Il savait du turc ; au lieu de guillotiné il disait néboïssé. Il avait été esclave en Tripoli chez un thaleb, et il y avait appris le turc à coups de bâton ; sa fonction avait été d’aller le soir aux portes des mosquées et d’y lire à haute voix devant les fidèles le koran écrit sur des planchettes de bois ou sur des omoplates de chameau. Il était probablement renégat.
Il était capable de tout, et de pire.
Il éclatait de rire et fronçait le sourcil en même temps. Il disait : En politique, je n’estime que les gens inaccessibles aux influences. Il disait : Je suis pour les mœurs. Il était plutôt gai et cordial qu’autre chose. La forme de sa bouche démentait le sens de ses paroles. Ses narines eussent pu passer pour des naseaux. Il avait au coin de l’œil un carrefour de rides où toutes sortes de pensées obscures se donnaient rendez-vous. Le secret de sa physionomie ne pouvait être déchiffré que là. Sa patte d’oie était une serre de vautour. Son crâne était bas au sommet et large aux tempes. Son oreille, difforme et encombrée de broussailles, semblait dire : ne parlez pas à la bête qui est dans cet antre.