Notre-Dame de Paris (page 21)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Notre-Dame de Paris · 44 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le bourgeois à qui était la fenêtre l’ouvrit, y parut en chemise avec sa lampe, regarda sur le quai avec un air hébété, prononça quelques paroles qu’elle n’entendit pas, et referma son volet. C’était la dernière lueur d’espoir qui s’éteignait.

L’homme noir ne proféra pas une syllabe, il la tenait bien, et se remit à marcher plus vite. Elle ne résista plus, et le suivit, brisée.

De temps en temps elle recueillait un peu de force, et disait d’une voix entrecoupée par les cahots du pavé et l’essoufflement de la course : — Qui êtes-vous ? qui êtes-vous ? — Il ne répondait point.

Ils arrivèrent ainsi, toujours le long du quai, à une place assez grande. Il y avait un peu de lune. C’était la Grève. On distinguait au milieu une espèce de croix noire debout. C’était le gibet. Elle reconnut tout cela, et vit où elle était.

L’homme s’arrêta, se tourna vers elle, et leva sa carapoue. — Oh ! bégaya-t-elle pétrifiée, je savais bien que c’était encore lui !

C’était le prêtre. Il avait l’air de son fantôme. C’est un effet du clair de lune. Il semble qu’à cette lumière on ne voie que les spectres des choses.

— Écoute, lui dit-il, et elle frémit au son de cette voix funeste qu’elle n’avait pas entendue depuis longtemps. Il continua. Il articulait avec ces saccades brèves et haletantes qui révèlent par leurs secousses de profonds tremblements intérieurs. — Écoute. Nous sommes ici. Je vais te parler. Ceci est la Grève. C’est ici un point extrême. La destinée nous livre l’un à l’autre. Je vais décider de ta vie ; toi, de mon âme. Voici une place et une nuit au delà desquelles on ne voit rien. Écoute-moi donc. Je vais te dire… D’abord ne me parle pas de ton Phœbus. (En disant cela, il allait et venait, comme un homme qui ne peut rester en place, et la tirait après lui.) Ne m’en parle pas. Vois-tu ? si tu prononces ce nom, je ne sais pas ce que je ferai, mais ce sera terrible.

Cela dit, comme un corps qui retrouve son centre de gravité, il redevint immobile. Mais ses paroles ne décelaient pas moins d’agitation. Sa voix était de plus en plus basse.

— Ne détourne point la tête ainsi. Écoute-moi. C’est une affaire sérieuse. D’abord, voici ce qui s’est passé. — On ne rira pas de tout ceci, je te jure. — Qu’est-ce donc que je disais ? rappelle-le-moi ! ah ! — Il y a un arrêt du parlement qui te rend à l’échafaud. Je viens de te tirer de leurs mains. Mais les voilà qui te poursuivent. Regarde.

Il étendit le bras vers la Cité. Les perquisitions en effet paraissaient y continuer. Les rumeurs se rapprochaient. La tour de la maison du Lieutenant, située vis-à-vis la Grève, était pleine de bruit et de clartés, et l’on voyait des soldats courir sur le quai opposé, avec des torches et ces cris : — L’égyptienne ! où est l’égyptienne ? Mort ! mort !

— Tu vois bien qu’ils te poursuivent, et que je ne te mens pas. Moi, je t’aime. — N’ouvre pas la bouche, ne me parle plutôt pas, si c’est pour me dire que tu me hais. Je suis décidé à ne plus entendre cela. — Je viens de te sauver. — Laisse-moi d’abord achever. — Je puis te sauver tout à fait. J’ai tout préparé. C’est à toi de vouloir. Comme tu voudras, je pourrai.

Il s’interrompit violemment. — Non, ce n’est pas cela qu’il faut dire.

Et courant, et la faisant courir, car il ne la lâchait pas, il marcha droit au gibet, et le lui montrant du doigt : — Choisis entre nous deux, dit-il froidement.

Elle s’arracha de ses mains et tomba au pied du gibet en embrassant cet appui funèbre. Puis elle tourna sa belle tête à demi, et regarda le prêtre par-dessus son épaule. On eût dit une sainte Vierge au pied de la croix. Le prêtre était demeuré sans mouvement, le doigt toujours levé vers le gibet, conservant son geste, comme une statue.

Enfin l’égyptienne lui dit : — Il me fait encore moins horreur que vous.

Alors il laissa retomber lentement son bras, et regarda le pavé avec un profond accablement. — Si ces pierres pouvaient parler, murmura-t-il, oui, elles diraient que voilà un homme bien malheureux.

Il reprit. La jeune fille agenouillée devant le gibet et noyée dans sa longue chevelure le laissait parler sans l’interrompre. Il avait maintenant un accent plaintif et doux qui contrastait douloureusement avec l’âpreté hautaine de ses traits.

— Moi, je vous aime. Oh ! cela est pourtant bien vrai. Il ne sort donc rien au dehors de ce feu qui me brûle le cœur ! Hélas ! jeune fille, nuit et jour, oui, nuit et jour, cela ne mérite-t-il aucune pitié ? C’est un amour de la nuit et du jour, vous dis-je, c’est une torture. — Oh ! je souffre trop, ma pauvre enfant ! — C’est une chose digne de compassion, je vous assure. Vous voyez que je vous parle doucement. Je voudrais bien que vous n’eussiez plus cette horreur de moi. — Enfin, un homme qui aime une femme, ce n’est pas sa faute ! — Oh ! mon Dieu ! — Comment ! vous ne me pardonnerez donc jamais ? Vous me haïrez toujours ! C’est donc fini ! C’est là ce qui me rend mauvais, voyez-vous, et horrible à moi-même ! — Vous ne me regardez seulement pas ! Vous pensez à autre chose peut-être tandis que je vous parle debout et frémissant sur la limite de notre éternité à tous deux ! — Surtout ne me parlez pas de l’officier ! — Quoi ! je me jetterais à vos genoux, quoi ! je baiserais, non vos pieds, vous ne voudriez pas, mais la terre qui est sous vos pieds, quoi ! je sangloterais comme un enfant, j’arracherais de ma poitrine, non des paroles, mais mon cœur et mes entrailles, pour vous dire que je vous aime, tout serait inutile, tout ! — Et cependant vous n’avez rien dans l’âme que de tendre et de clément, vous êtes rayonnante de la plus belle douceur, vous êtes tout entière suave, bonne, miséricordieuse et charmante. Hélas ! vous n’avez de méchanceté que pour moi seul ! Oh ! quelle fatalité !

Il cacha son visage dans ses mains. La jeune fille l’entendit pleurer. C’était la première fois. Ainsi debout et secoué par les sanglots, il était plus misérable et plus suppliant qu’à genoux. Il pleura ainsi un certain temps.

— Allons ! poursuivit-il ces premières larmes passées, je ne trouve pas de paroles. J’avais pourtant bien songé à ce que je vous dirais. Maintenant je tremble et je frissonne, je défaille à l’instant décisif, je sens quelque chose de suprême qui nous enveloppe, et je balbutie. Oh ! je vais tomber sur le pavé si vous ne prenez pas pitié de moi, pitié de vous. Ne nous condamnez pas tous deux. Si vous saviez combien je vous aime ! quel cœur c’est que mon cœur ! Oh ! quelle désertion de toute vertu ! quel abandon désespéré de moi-même ! Docteur, je bafoue la science ; gentilhomme, je déchire mon nom ; prêtre, je fais du missel un oreiller de luxure, je crache au visage de mon Dieu ! tout cela pour toi, enchanteresse ! pour être plus digne de ton enfer ! et tu ne veux pas du damné ! Oh ! que je te dise tout ! plus encore, quelque chose de plus horrible, oh ! plus horrible !…

En prononçant ces dernières paroles, son air devint tout à fait égaré. Il se tut un instant, et reprit comme se parlant à lui-même, et d’une voix forte : — Caïn, qu’as-tu fait de ton frère ?

Il y eut encore un silence, et il poursuivit : — Ce que j’en ai fait, Seigneur ? Je l’ai recueilli, je l’ai élevé, je l’ai nourri, je l’ai aimé, je l’ai idolâtré, et je l’ai tué ! Oui, Seigneur, voici qu’on vient de lui écraser la tête devant moi sur la pierre de votre maison, et c’est à cause de moi, à cause de cette femme, à cause d’elle…

Son œil était hagard. Sa voix allait s’éteignant, il répéta encore plusieurs fois, machinalement, avec d’assez longs intervalles, comme une cloche qui prolonge sa dernière vibration : — À cause d’elle… — À cause d’elle… Puis sa langue n’articula plus aucun son perceptible, ses lèvres remuaient toujours cependant. Tout à coup il s’affaissa sur lui-même comme quelque chose qui s’écroule, et demeura à terre sans mouvement, la tête dans les genoux.

Un frôlement de la jeune fille qui retirait son pied de dessous lui le fit revenir. Il passa lentement sa main sur ses joues creuses, et regarda quelques instants avec stupeur ses doigts qui étaient mouillés. — Quoi ! murmura-t-il, j’ai pleuré !

Et se tournant subitement vers l’égyptienne avec une angoisse inexprimable :

— Hélas ! vous m’avez regardé froidement pleurer ! Enfant, sais-tu que ces larmes sont des laves ? Est-il donc bien vrai ? de l’homme qu’on hait rien ne touche. Tu me verrais mourir, tu rirais. Oh ! moi je ne veux pas te voir mourir ! Un mot ! un seul mot de pardon ! Ne me dis pas que tu m’aimes, dis-moi seulement que tu veux bien, cela suffira, je te sauverai. Sinon… Oh ! l’heure passe, je t’en supplie par tout ce qui est sacré, n’attends pas que je sois redevenu de pierre comme ce gibet qui te réclame aussi ! Songe que je tiens nos deux destinées dans ma main, que je suis insensé, cela est terrible, que je puis laisser tout choir, et qu’il y a au-dessous de nous un abîme sans fond, malheureuse, où ma chute poursuivra la tienne durant l’éternité ! Un mot de bonté ! dis un mot ! rien qu’un mot !

Elle ouvrit la bouche pour lui répondre. Il se précipita à genoux devant elle pour recueillir avec adoration la parole, peut-être attendrie, qui allait sortir de ses lèvres. Elle lui dit : — Vous êtes un assassin !

Le prêtre la prit dans ses bras avec fureur et se mit à rire d’un rire abominable. — Eh bien, oui ! assassin ! dit-il, et je t’aurai. Tu ne veux pas de moi pour esclave, tu m’auras pour maître. Je t’aurai ! J’ai un repaire où je te traînerai. Tu me suivras, il faudra bien que tu me suives, ou je te livre ! Il faut mourir, la belle, ou être à moi ! être au prêtre ! être à l’apostat ! être à l’assassin ! dès cette nuit, entends-tu cela ? Allons ! de la joie ! allons ! baise-moi, folle ! La tombe ou mon lit !

Son œil pétillait d’impureté et de rage. Sa bouche lascive rougissait le cou de la jeune fille. Elle se débattait dans ses bras. Il la couvrait de baisers écumants.

— Ne me mords pas, monstre ! cria-t-elle. Oh ! l’odieux moine infect ! laisse-moi ! Je vais t’arracher tes vilains cheveux gris et te les jeter à poignées par la face !

Il rougit, il pâlit, puis il la lâcha et la regarda d’un air sombre. Elle se crut victorieuse, et poursuivit : — Je te dis que je suis à mon Phœbus, que c’est Phœbus que j’aime, que c’est Phœbus qui est beau ! Toi, prêtre, tu es vieux ! tu es laid ! Va-t’en !

Il poussa un cri violent, comme le misérable auquel on applique un fer rouge. — Meurs donc ! dit-il à travers un grincement de dents. Elle vit son affreux regard, et voulut fuir. Il la reprit, il la secoua, il la jeta à terre, et marcha à pas rapides vers l’angle de la Tour-Roland en la traînant après lui sur le pavé par ses belles mains.

Arrivé là, il se tourna vers elle : — Une dernière fois veux-tu être à moi ?

Elle répondit avec force : — Non.

Alors il s’écria d’une voix haute : — Gudule ! Gudule ! voici l’égyptienne ! venge-toi !

La jeune fille se sentit saisir brusquement au coude. Elle regarda. C’était un bras décharné qui sortait d’une lucarne dans le mur et qui la tenait comme une main de fer.

— Tiens bien ! dit le prêtre. C’est l’égyptienne échappée. Ne la lâche pas. Je vais chercher les sergents. Tu la verras pendre.

Un rire guttural répondit de l’intérieur du mur à ces sanglantes paroles. — Hah ! hah ! hah ! — L’égyptienne vit le prêtre s’éloigner en courant dans la direction du Pont Notre-Dame. On entendait une cavalcade de ce côté.

La jeune fille avait reconnu la méchante recluse. Haletante de terreur, elle essaya de se dégager. Elle se tordit, elle fit plusieurs soubresauts d’agonie et de désespoir, mais l’autre la tenait avec une force inouïe. Les doigts osseux et maigres qui la meurtrissaient se crispaient sur sa chair et se rejoignaient à l’entour. On eût dit que cette main était rivée à son bras. C’était plus qu’une chaîne, plus qu’un carcan, plus qu’un anneau de fer, c’était une tenaille intelligente et vivante qui sortait d’un mur.

Épuisée, elle retomba contre la muraille, et alors la crainte de la mort s’empara d’elle. Elle songea à la beauté de la vie, à la jeunesse, à la vue du ciel, aux aspects de la nature, à l’amour, à Phœbus, à tout ce qui s’enfuyait et à tout ce qui s’approchait, au prêtre qui la dénonçait, au bourreau qui allait venir, au gibet qui était là. Alors elle sentit l’épouvante lui monter jusque dans les racines des cheveux, et elle entendit le rire lugubre de la recluse qui lui disait tout bas : — Hah ! hah ! hah ! tu vas être pendue !

Elle se tourna mourante vers la lucarne, et elle vit la figure fauve de la sachette à travers les barreaux. — Que vous ai-je fait ? dit-elle presque inanimée.

La recluse ne répondit pas, elle se mit à marmotter avec une intonation chantante, irritée et railleuse : — Fille d’Égypte ! fille d’Égypte ! fille d’Égypte !

La malheureuse Esmeralda laissa retomber sa tête sous ses cheveux, comprenant qu’elle n’avait pas affaire à un être humain.

Tout à coup la recluse s’écria, comme si la question de l’égyptienne avait mis tout ce temps pour arriver jusqu’à sa pensée :

— Ce que tu m’as fait ? dis-tu ! — Ah ! ce que tu m’as fait, égyptienne ! Eh bien ! écoute. — J’avais un enfant, moi ! vois-tu ? j’avais un enfant ! un enfant, te dis-je ! — Une jolie petite fille ! — Mon Agnès, reprit-elle égarée et baisant quelque chose dans les ténèbres. — Eh bien ! vois-tu, fille d’Égypte ? on m’a pris mon enfant, on m’a volé mon enfant, on m’a mangé mon enfant. Voilà ce que tu m’as fait.

La jeune fille répondit comme l’agneau : — Hélas ! je n’étais peut-être pas née alors !

— Oh ! si ! repartit la recluse, tu devais être née. Tu en étais. Elle serait de ton âge ! Ainsi ! — Voilà quinze ans que je suis ici, quinze ans que je souffre, quinze ans que je prie, quinze ans que je me cogne la tête aux quatre murs. — Je te dis que ce sont des égyptiennes qui me l’ont volée, entends-tu cela ? et qui l’ont mangée avec leurs dents. — As-tu un cœur ? figure-toi ce que c’est qu’un enfant qui joue, un enfant qui tette, un enfant qui dort. C’est si innocent ! — Eh bien ! cela, c’est cela qu’on m’a pris, qu’on m’a tué ! Le bon Dieu le sait bien ! — Aujourd’hui, c’est mon tour, je vais manger de l’égyptienne. — Oh ! que je te mordrais bien si les barreaux ne m’empêchaient. J’ai la tête trop grosse ! — La pauvre petite ! pendant qu’elle dormait ! Et si elles l’ont réveillée en la prenant, elle aura eu beau crier, je n’étais pas là ! — Ah ! les mères égyptiennes, vous avez mangé mon enfant ! Venez voir la vôtre.

Alors elle se mit à rire ou à grincer des dents, les deux choses se ressemblaient sur cette figure furieuse. Le jour commençait à poindre. Un reflet de cendre éclairait vaguement cette scène, et le gibet devenait de plus en plus distinct dans la place. De l’autre côté, vers le Pont Notre-Dame, la pauvre condamnée croyait entendre se rapprocher le bruit de cavalerie.

— Madame ! cria-t-elle joignant les mains et tombée sur ses deux genoux, échevelée, éperdue, folle d’effroi, madame ! ayez pitié. Ils viennent. Je ne vous ai rien fait. Voulez-vous me voir mourir de cette horrible façon sous vos yeux ? Vous avez de la pitié, j’en suis sûre. C’est trop affreux. Laissez-moi me sauver. Lâchez-moi ! Grâce ! Je ne veux pas mourir comme cela !

— Rends-moi mon enfant ! dit la recluse.

— Grâce ! grâce !

— Rends-moi mon enfant !

— Lâchez-moi, au nom du ciel !

— Rends-moi mon enfant !

Cette fois encore, la jeune fille retomba, épuisée, rompue, ayant déjà le regard vitré de quelqu’un qui est dans la fosse. — Hélas ! bégaya-t-elle, vous cherchez votre enfant. Moi, je cherche mes parents.

— Rends-moi ma petite Agnès ! poursuivit Gudule. — Tu ne sais pas où elle est ? Alors, meurs ! — Je vais te dire. J’étais une fille de joie, j’avais un enfant, on m’a pris mon enfant. — Ce sont les égyptiennes. Tu vois bien qu’il faut que tu meures. Quand ta mère l’égyptienne viendra te réclamer, je lui dirai : La mère, regarde à ce gibet ! — Ou bien rends-moi mon enfant. — Sais-tu où elle est, ma petite fille ? Tiens, que je te montre. Voilà son soulier, tout ce qui m’en reste. Sais-tu où est le pareil ? Si tu le sais, dis-le-moi, et si ce n’est qu’à l’autre bout de la terre, je l’irai chercher en marchant sur les genoux.

En parlant ainsi, de son autre bras tendu hors de la lucarne elle montrait à l’égyptienne le petit soulier brodé. Il faisait déjà assez jour pour en distinguer la forme et les couleurs.

— Montrez-moi ce soulier, dit l’égyptienne en tressaillant. Dieu ! Dieu ! Et en même temps, de la main qu’elle avait libre, elle ouvrait vivement le petit sachet orné de verroterie verte qu’elle portait au cou.

— Va ! va ! grommelait Gudule, fouille ton amulette du démon ! Tout à coup elle s’interrompit, trembla de tout son corps, et cria avec une voix qui venait du plus profond des entrailles : — Ma fille !

L’égyptienne venait de tirer du sachet un petit soulier absolument pareil à l’autre. À ce petit soulier était attaché un parchemin sur lequel ce carme était écrit :

Quand le pareil retrouveras,

Ta mère te tendra les bras.

En moins de temps qu’il n’en faut à l’éclair, la recluse avait confronté les deux souliers, lu l’inscription du parchemin, et collé aux barreaux de la lucarne son visage rayonnant d’une joie céleste en criant : — Ma fille ! ma fille !

— Ma mère ! répondit l’égyptienne.

Ici nous renonçons à peindre.

Le mur et les barreaux de fer étaient entre elles deux. — Oh ! le mur ! cria la recluse ! Oh ! la voir et ne pas l’embrasser ! Ta main ! ta main !

La jeune fille lui passa son bras à travers la lucarne, la recluse se jeta sur cette main, y attacha ses lèvres, et y demeura, abîmée dans ce baiser, ne donnant plus d’autre signe de vie qu’un sanglot qui soulevait ses hanches de temps en temps. Cependant elle pleurait à torrents, en silence, dans l’ombre, comme une pluie de nuit. La pauvre mère vidait par flots sur cette main adorée le noir et profond puits de larmes qui était au dedans d’elle, et où toute sa douleur avait filtré goutte à goutte depuis quinze années.

Tout à coup, elle se releva, écarta ses longs cheveux gris de dessus son front, et, sans dire une parole, se mit à ébranler de ses deux mains les barreaux de sa loge plus furieusement qu’une lionne. Les barreaux tinrent bon. Alors elle alla chercher dans un coin de sa cellule un gros pavé qui lui servait d’oreiller, et le lança contre eux avec tant de violence qu’un des barreaux se brisa en jetant mille étincelles. Un second coup effondra tout à fait la vieille croix de fer qui barricadait la lucarne. Alors avec ses deux mains elle acheva de rompre et d’écarter les tronçons rouillés des barreaux. Il y a des moments où les mains d’une femme ont une force surhumaine.

Le passage frayé, et il fallut moins d’une minute pour cela, elle saisit sa fille par le milieu du corps et la tira dans sa cellule. — Viens ! que je te repêche de l’abîme ! murmurait-elle.

Quand sa fille fut dans la cellule, elle la posa doucement à terre, puis la reprit, et la portant dans ses bras comme si ce n’était toujours que sa petite Agnès, elle allait et venait dans l’étroite loge, ivre, forcenée, joyeuse, criant, chantant, baisant sa fille, lui parlant, éclatant de rire, fondant en larmes, le tout à la fois et avec emportement.

— Ma fille ! ma fille ! disait-elle. J’ai ma fille ! la voilà. Le bon Dieu me l’a rendue. Eh vous ! venez tous ! Y a-t-il quelqu’un là pour voir que j’ai ma fille ? Seigneur Jésus, qu’elle est belle ! Vous me l’avez fait attendre quinze ans, mon bon Dieu, mais c’était pour me la rendre belle. — Les égyptiennes ne l’avaient donc pas mangée ! Qui avait dit cela ? Ma petite fille ! ma petite fille ! baise-moi. Ces bonnes égyptiennes ! J’aime les égyptiennes. — C’est bien toi. C’est donc cela que le cœur me sautait chaque fois que tu passais. Moi qui prenais cela pour de la haine ! Pardonne-moi, mon Agnès, pardonne-moi. Tu m’as trouvée bien méchante, n’est-ce pas ? Je t’aime. — Ton petit signe au cou, l’as-tu toujours ? voyons. Elle l’a toujours. Oh ! tu es belle ! C’est moi qui vous ai fait ces grands yeux-là, mademoiselle. Baise-moi. Je t’aime. Cela m’est bien égal que les autres mères aient des enfants, je me moque bien d’elles à présent. Elles n’ont qu’à venir. Voici la mienne. Voilà son cou, ses yeux, ses cheveux, sa main. Trouvez-moi quelque chose de beau comme cela ! Oh ! je vous en réponds qu’elle aura des amoureux, celle-là ! J’ai pleuré quinze ans. Toute ma beauté s’en est allée, et lui est venue. Baise-moi !

Elle lui tenait mille autres discours extravagants dont l’accent faisait toute la beauté, dérangeait les vêtements de la pauvre fille jusqu’à la faire rougir, lui lissait sa chevelure de soie avec la main, lui baisait le pied, le genou, le front, les yeux, s’extasiait de tout. La jeune fille se laissait faire, en répétant par intervalles très bas et avec une douceur infinie : — Ma mère !

— Vois-tu, ma petite fille, reprenait la recluse en entrecoupant tous ses mots de baisers, vois-tu, je t’aimerai bien. Nous nous en irons d’ici. Nous allons être bien heureuses. J’ai hérité quelque chose à Reims, dans notre pays. Tu sais, Reims ? Ah ! non, tu ne sais pas cela, toi, tu étais trop petite ! Si tu savais comme tu étais jolie, à quatre mois ! Des petits pieds qu’on venait voir par curiosité d’Épernay qui est à sept lieues ! Nous aurons un champ, une maison. Je te coucherai dans mon lit. Mon Dieu ! mon Dieu ! qui est-ce qui croirait cela ? j’ai ma fille !

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