Notre-Dame de Paris (page 25)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Notre-Dame de Paris · 44 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Saturnalitias mittimus ecce nuces.

— À bas les six théologiens avec leurs surplis blancs !

— Ce sont là les théologiens ? Je croyais que c’étaient les six oies blanches données par Sainte-Geneviève à la ville, pour le fief de Roogny.

— À bas les médecins !

— À bas les disputations cardinales et quodlibétaires !

— À toi ma coiffe, chancelier de Sainte-Geneviève ! tu m’as fait un passe-droit. — C’est vrai cela ! il a donné ma place dans la nation de Normandie au petit Ascanio Falzaspada, qui est de la province de Bourges, puisqu’il est Italien.

— C’est une injustice, dirent tous les écoliers. À bas le chancelier de Sainte-Geneviève !

— Ho hé ! maître Joachim de Ladehors ! Ho hé ! Louis Dahuille ! Ho hé ! Lambert Hoctement !

— Que le diable étouffe le procureur de la nation d’Allemagne !

— Et les chapelains de la Sainte-Chapelle, avec leurs aumusses grises ; cum tunicis grisis !

— Seu de pellibus grisis fourratis !

— Holàhée ! les maîtres ès arts ! Toutes les belles chapes noires ! toutes les belles chapes rouges !

— Cela fait une belle queue au recteur.

— On dirait un duc de Venise qui va aux épousailles de la mer.

— Dis donc, Jehan ! les chanoines de Sainte-Geneviève !

— Au diable la chanoinerie !

— Abbé Claude Choart ! docteur Claude Choart ! Est-ce que vous cherchez Marie la Giffarde ?

— Elle est rue de Glatigny.

— Elle fait le lit du roi des ribauds.

— Elle paie ses quatre deniers ; quatuor denarios.

— Aut unum bombum.

— Voulez-vous qu’elle vous paye au nez ?

— Camarades ! maître Simon Sanguin, l’électeur de Picardie, qui a sa femme en croupe.

— Post equitem sedet atra cura.

— Hardi, maître Simon !

— Bonjour, monsieur l’électeur !

— Bonne nuit, madame l’électrice !

— Sont-ils heureux de voir tout cela, disait en soupirant Joannes de Molendino, toujours perché dans les feuillages de son chapiteau.

Cependant le libraire juré de l’Université, maître Andry Musnier, se penchait à l’oreille du pelletier-fourreur des robes du roi, maître Gilles Lecornu.

— Je vous le dis, monsieur, c’est la fin du monde. On n’a jamais vu pareils débordements de l’écolerie. Ce sont les maudites inventions du siècle qui perdent tout. Les artilleries, les serpentines, les bombardes, et surtout l’impression, cette autre peste d’Allemagne. Plus de manuscrits, plus de livres ! L’impression tue la librairie. C’est la fin du monde qui vient.

— Je m’en aperçois bien aux progrès des étoffes de velours, dit le marchand fourreur.

En ce moment midi sonna.

— Ha !… dit toute la foule d’une seule voix. Les écoliers se turent. Puis il se fit un grand remue-ménage, un grand mouvement de pieds et de têtes, une grande détonation générale de toux et de mouchoirs ; chacun s’arrangea, se posta, se haussa, se groupa ; puis un grand silence ; tous les cous restèrent tendus, toutes les bouches ouvertes, tous les regards tournés vers la table de marbre. Rien n’y parut. Les quatre sergents du bailli étaient toujours là, roides et immobiles comme quatre statues peintes. Tous les yeux se tournèrent vers l’estrade réservée aux envoyés flamands. La porte restait fermée, et l’estrade vide. Cette foule attendait depuis le matin trois choses : midi, l’ambassade de Flandre, le mystère. Midi seul était arrivé à l’heure.

Pour le coup c’était trop fort.

On attendit une, deux, trois, cinq minutes, un quart d’heure ; rien ne venait. L’estrade demeurait déserte, le théâtre muet. Cependant à l’impatience avait succédé la colère. Les paroles irritées circulaient, à voix basse encore, il est vrai. — Le mystère ! le mystère ! murmurait-on sourdement. Les têtes fermentaient. Une tempête, qui ne faisait encore que gronder, flottait à la surface de cette foule. Ce fut Jehan du Moulin qui en tira la première étincelle.

— Le mystère, et au diable les flamands ! s’écria-t-il de toute la force de ses poumons, en se tordant comme un serpent autour de son chapiteau.

La foule battit des mains.

— Le mystère, répéta-t-elle, et la Flandre à tous les diables !

— Il nous faut le mystère, sur-le-champ, reprit l’écolier ; ou m’est avis que nous pendions le bailli du Palais, en guise de comédie et de moralité.

— Bien dit, cria le peuple, et entamons la pendaison par ses sergents.

Une grande acclamation suivit. Les quatre pauvres diables commençaient à pâlir et à s’entre-regarder. La multitude s’ébranlait vers eux, et ils voyaient déjà la frêle balustrade de bois qui les en séparait ployer et faire ventre sous la pression de la foule.

Le moment était critique.

— À sac ! à sac ! criait-on de toutes parts.

En cet instant, la tapisserie du vestiaire que nous avons décrit plus haut se souleva, et donna passage à un personnage dont la seule vue arrêta subitement la foule, et changea comme par enchantement sa colère en curiosité.

— Silence ! silence !

Le personnage, fort peu rassuré et tremblant de tous ses membres, s’avança jusqu’au bord de la table de marbre, avec force révérences qui, à mesure qu’il approchait, ressemblaient de plus en plus à des génuflexions.

Cependant le calme s’était peu à peu rétabli. Il ne restait plus que cette légère rumeur qui se dégage toujours du silence de la foule.

— Messieurs les bourgeois, dit-il, et mesdemoiselles les bourgeoises, nous devons avoir l’honneur de déclamer et représenter devant son éminence M. le cardinal une très belle moralité, qui a nom : Le bon jugement de madame la vierge Marie. C’est moi qui fais Jupiter. Son éminence accompagne en ce moment l’ambassade très honorable de monsieur le duc d’Autriche ; laquelle est retenue, à l’heure qu’il est, à écouter la harangue de M. le recteur de l’Université, à la Porte Baudets. Dès que l’éminentissime cardinal sera arrivé, nous commencerons.

Il est certain qu’il ne fallait rien moins que l’intervention de Jupiter pour sauver les quatre malheureux sergents du bailli du Palais. Si nous avions le bonheur d’avoir inventé cette très véridique histoire, et par conséquent d’en être responsable par-devant Notre-Dame la Critique, ce n’est pas contre nous qu’on pourrait invoquer en ce moment le précepte classique : Nec deus intersit. Du reste, le costume du seigneur Jupiter était fort beau, et n’avait pas peu contribué à calmer la foule en attirant toute son attention. Jupiter était vêtu d’une brigandine couverte de velours noir, à clous dorés ; il était coiffé d’un bicoquet garni de boutons d’argent dorés ; et, n’était le rouge et la grosse barbe qui couvraient chacun une moitié de son visage, n’était le rouleau de carton doré, semé de passequilles et tout hérissé de lanières de clinquant qu’il portait à la main et dans lequel des yeux exercés reconnaissaient aisément la foudre, n’était ses pieds couleur de chair et enrubannés à la grecque, il eût pu supporter la comparaison, pour la sévérité de sa tenue, avec un archer breton du corps de monsieur de Berry.

ii

PIERRE GRINGOIRE.

Cependant, tandis qu’il haranguait, la satisfaction, l’admiration unanimement excitées par son costume se dissipaient à ses paroles ; et quand il arriva à cette conclusion malencontreuse : « Dès que l’éminentissime cardinal sera arrivé, nous commencerons », sa voix se perdit dans un tonnerre de huées.

— Commencez tout de suite ! Le mystère ! le mystère tout de suite ! criait le peuple. Et l’on entendait par-dessus toutes les voix celle de Johannes de Molendino, qui perçait la rumeur comme le fifre dans un charivari de Nîmes : — Commencez tout de suite ! glapissait l’écolier.

— À bas Jupiter et le cardinal de Bourbon ! vociféraient Robin Poussepain et les autres clercs juchés dans la croisée.

— Tout de suite la moralité ! répétait la foule. Sur-le-champ ! tout de suite ! Le sac et la corde aux comédiens et au cardinal !

Le pauvre Jupiter, hagard, effaré, pâle sous son rouge, laissa tomber sa foudre, prit à la main son bicoquet ; puis il saluait et tremblait en balbutiant : Son éminence… les ambassadeurs… madame Marguerite de Flandre… Il ne savait que dire. Au fond, il avait peur d’être pendu.

Pendu par la populace pour attendre, pendu par le cardinal pour n’avoir pas attendu, il ne voyait des deux côtés qu’un abîme, c’est-à-dire une potence.

Heureusement quelqu’un vint le tirer d’embarras et assumer la responsabilité.

Un individu qui se tenait en deçà de la balustrade dans l’espace laissé libre autour de la table de marbre, et que personne n’avait encore aperçu, tant sa longue et mince personne était complètement abritée de tout rayon visuel par le diamètre du pilier auquel il était adossé, cet individu, disons-nous, grand, maigre, blême, blond, jeune encore, quoique déjà ridé au front et aux joues, avec des yeux brillants et une bouche souriante, vêtu d’une serge noire, râpée et lustrée de vieillesse, s’approcha de la table de marbre et fit un signe au pauvre patient. Mais l’autre, interdit, ne voyait pas.

Le nouveau venu fit un pas de plus : — Jupiter ! dit-il, mon cher Jupiter !

L’autre n’entendait point.

Enfin le grand blond, impatienté, lui cria presque sous le nez :

— Michel Giborne !

— Qui m’appelle ? dit Jupiter, comme éveillé en sursaut.

— Moi, répondit le personnage vêtu de noir.

— Ah ! dit Jupiter.

— Commencez tout de suite, reprit l’autre. Satisfaites le populaire. Je me charge d’apaiser monsieur le bailli, qui apaisera monsieur le cardinal.

Jupiter respira.

— Messeigneurs les bourgeois, cria-t-il de toute la force de ses poumons à la foule qui continuait de le huer, nous allons commencer tout de suite.

— Evoe, Juppiter ! Plaudite, cives ! crièrent les écoliers.

— Noël ! Noël ! cria le peuple.

Ce fut un battement de mains assourdissant, et Jupiter était déjà rentré sous sa tapisserie que la salle tremblait encore d’acclamations.

Cependant le personnage inconnu qui avait si magiquement changé la tempête en bonace, comme dit notre vieux et cher Corneille, était modestement rentré dans la pénombre de son pilier, et y serait sans doute resté invisible, immobile et muet comme auparavant, s’il n’en eût été tiré par deux jeunes femmes qui, placées au premier rang des spectateurs, avaient remarqué son colloque avec Michel Giborne-Jupiter.

— Maître, dit l’une d’elles en lui faisant signe de s’approcher…

— Taisez-vous donc, ma chère Liénarde, dit sa voisine, jolie, fraîche, et toute brave à force d’être endimanchée. Ce n’est pas un clerc, c’est un laïque ; il ne faut pas dire maître, mais bien meßire.

— Messire, dit Liénarde.

L’inconnu s’approcha de la balustrade.

— Que voulez-vous de moi, mesdamoiselles ? demanda-t-il avec empressement.

— Oh ! rien, dit Liénarde toute confuse, c’est ma voisine Gisquette la Gencienne qui veut vous parler.

— Non pas, reprit Gisquette en rougissant ; c’est Liénarde qui vous a dit : Maître ; je lui ai dit qu’on disait : Messire.

Les deux jeunes filles baissaient les yeux. L’autre, qui ne demandait pas mieux que de lier conversation, les regardait en souriant :

— Vous n’avez donc rien à me dire, mesdamoiselles ?

— Oh ! rien du tout, répondit Gisquette.

— Rien, dit Liénarde.

Le grand jeune homme blond fit un pas pour se retirer. Mais les deux curieuses n’avaient pas envie de lâcher prise.

— Messire, dit vivement Gisquette avec l’impétuosité d’une écluse qui s’ouvre ou d’une femme qui prend son parti, vous connaissez donc ce soldat qui va jouer le rôle de madame la Vierge dans le mystère ?

— Vous voulez dire le rôle de Jupiter ? reprit l’anonyme.

— Hé ! oui, dit Liénarde, est-elle bête ! Vous connaissez donc Jupiter ?

— Michel Giborne ? répondit l’anonyme ; oui, madame.

— Il a une fière barbe ! dit Liénarde.

— Cela sera-t-il beau, ce qu’ils vont dire là-dessus ? demanda timidement Gisquette.

— Très beau, madamoiselle, répondit l’anonyme sans la moindre hésitation.

— Qu’est-ce que ce sera ? dit Liénarde.

— Le bon jugement de madame la Vierge, moralité, s’il vous plaît, madamoiselle.

— Ah ! c’est différent, reprit Liénarde.

Un court silence suivit. L’inconnu le rompit :

— C’est une moralité toute neuve, et qui n’a pas encore servi.

— Ce n’est donc pas la même, dit Gisquette, que celle qu’on a donnée il y a deux ans, le jour de l’entrée de monsieur le légat, et où il y avait trois belles filles faisant personnages…

— De sirènes, dit Liénarde.

— Et toutes nues, ajouta le jeune homme.

Liénarde baissa pudiquement les yeux. Gisquette la regarda, et en fit autant. Il poursuivit en souriant :

— C’était chose bien plaisante à voir. Aujourd’hui c’est une moralité faite exprès pour madame la demoiselle de Flandre.

— Chantera-t-on des bergerettes ? demanda Gisquette.

— Fi ! dit l’inconnu, dans une moralité ! Il ne faut pas confondre les genres. Si c’était une sotie, à la bonne heure.

— C’est dommage, reprit Gisquette. Ce jour-là il y avait à la fontaine du Ponceau des hommes et des femmes sauvages qui se combattaient et faisaient plusieurs contenances en chantant de petits motets et des bergerettes.

— Ce qui convient pour un légat, dit assez sèchement l’inconnu, ne convient pas pour une princesse.

— Et près d’eux, reprit Liénarde, joutaient plusieurs bas instruments qui rendaient de grandes mélodies.

— Et pour rafraîchir les passants, continua Gisquette, la fontaine jetait par trois bouches, vin, lait et hypocras, dont buvait qui voulait.

— Et un peu au-dessous du Ponceau, poursuivit Liénarde, à la Trinité, il y avait une passion par personnages, et sans parler.

— Si je m’en souviens ! s’écria Gisquette : Dieu en la croix, et les deux larrons à droite et à gauche !

Ici les jeunes commères, s’échauffant au souvenir de l’entrée de monsieur le légat, se mirent à parler à la fois.

— Et plus avant, à la Porte-aux-Peintres, il y avait d’autres personnes très richement habillées.

— Et à la fontaine Saint-Innocent, ce chasseur qui poursuivait une biche avec grand bruit de chiens et de trompes de chasse !

— Et à la boucherie de Paris, ces échafauds qui figuraient la bastille de Dieppe !

— Et quand le légat passa, tu sais, Gisquette, on donna l’assaut, et les Anglais eurent tous les gorges coupées.

— Et contre la porte du Châtelet, il y avait de très beaux personnages !

— Et sur le Pont-au-Change, qui était tout tendu par-dessus !

— Et quand le légat passa, on laissa voler sur le pont plus de deux cents douzaines de toutes sortes d’oiseaux ; c’était très beau, Liénarde.

— Ce sera plus beau aujourd’hui, reprit enfin leur interlocuteur, qui semblait les écouter avec impatience.

— Vous nous promettez que ce mystère sera beau ? dit Gisquette.

— Sans doute, répondit-il ; puis il ajouta avec une certaine emphase : — Mesdamoiselles, c’est moi qui en suis l’auteur.

— Vraiment ? dirent les jeunes filles, tout ébahies.

— Vraiment ! répondit le poëte en se rengorgeant légèrement ; c’est-à-dire nous sommes deux : Jehan Marchand, qui a scié les planches, et dressé la charpente du théâtre et toute la boiserie, et moi qui ai fait la pièce. — Je m’appelle Pierre Gringoire.

L’auteur du Cid n’eût pas dit avec plus de fierté : Pierre Corneille.

Nos lecteurs ont pu observer qu’il avait déjà dû s’écouler un certain temps depuis le moment où Jupiter était rentré sous la tapisserie jusqu’à l’instant où l’auteur de la moralité nouvelle s’était révélé ainsi brusquement à l’admiration naïve de Gisquette et de Liénarde. Chose remarquable : toute cette foule, quelques minutes auparavant si tumultueuse, attendait maintenant avec mansuétude, sur la foi du comédien ; ce qui prouve cette vérité éternelle et tous les jours encore éprouvée dans nos théâtres, que le meilleur moyen de faire attendre patiemment le public, c’est de lui affirmer qu’on va commencer tout de suite.

Toutefois l’écolier Joannes ne s’endormait pas.

— Holàhée ! cria-t-il tout à coup au milieu de la paisible attente qui avait succédé au trouble, Jupiter, madame la Vierge, bateleurs du diable ! vous gaussez-vous ? la pièce ! la pièce ! Commencez, ou nous recommençons.

Il n’en fallut pas davantage.

Une musique de hauts et bas instruments se fit entendre de l’intérieur de l’échafaudage ; la tapisserie se souleva ; quatre personnages bariolés et fardés en sortirent, grimpèrent la roide échelle du théâtre, et, parvenus sur la plate-forme supérieure, se rangèrent en ligne devant le public, qu’ils saluèrent profondément ; alors la symphonie se tut. C’était le mystère qui commençait.

Les quatre personnages, après avoir largement recueilli le paiement de leurs révérences en applaudissements, entamèrent, au milieu d’un religieux silence, un prologue dont nous faisons volontiers grâce au lecteur. Du reste, ce qui arrive encore de nos jours, le public s’occupait encore plus des costumes qu’ils portaient que du rôle qu’ils débitaient ; et en vérité c’était justice. Ils étaient vêtus tous quatre de robes mi-parties jaune et blanc, qui ne se distinguaient entre elles que par la nature de l’étoffe ; la première était en brocart, or et argent, la deuxième en soie, la troisième en laine, la quatrième en toile. Le premier des personnages portait en main droite une épée, le second deux clefs d’or, le troisième une balance, le quatrième une bêche ; et pour aider les intelligences paresseuses qui n’auraient pas vu clair à travers la transparence de ces attributs, on pouvait lire en grosses lettres noires brodées, au bas de la robe de brocart : je m’appelle Noblesse ; au bas de la robe de soie, je m’appelle Clergé ; au bas de la robe de laine, je m’appelle Marchandise ; au bas de la robe de toile, je m’appelle Labour. Le sexe des deux allégories mâles était clairement indiqué à tout spectateur judicieux par leurs robes moins longues et par la cramignole qu’elles portaient en tête, tandis que les deux allégories femelles, moins court-vêtues, étaient coiffées d’un chaperon.

Il eût fallu aussi beaucoup de mauvaise volonté pour ne pas comprendre, à travers la poésie du prologue, que Labour était marié à Marchandise et Clergé à Noblesse, et que les deux heureux couples possédaient en commun un magnifique dauphin d’or, qu’ils prétendaient n’adjuger qu’à la plus belle. Ils allaient donc par le monde cherchant et quêtant cette beauté, et après avoir successivement rejeté la reine de Golconde, la princesse de Trébizonde, la fille du Grand-Khan de Tartarie, etc., etc., Labour et Clergé, Noblesse et Marchandise étaient venus se reposer sur la table de marbre du Palais de Justice, en débitant devant l’honnête auditoire autant de sentences et de maximes qu’on en pouvait alors dépenser à la Faculté des arts aux examens, sophismes, déterminances, figures et actes où les maîtres prenaient leurs bonnets de licence.

Tout cela était en effet très beau.

Cependant, dans cette foule sur laquelle les quatre allégories versaient à qui mieux mieux des flots de métaphores, il n’y avait pas une oreille plus attentive, pas un cœur plus palpitant, pas un œil plus hagard, pas un cou plus tendu, que l’œil, l’oreille, le cou et le cœur de l’auteur, du poëte, de ce brave Pierre Gringoire, qui n’avait pu résister, le moment d’auparavant, à la joie de dire son nom à deux jolies filles. Il était retourné à quelques pas d’elles, derrière son pilier, et là, il écoutait, il regardait, il savourait. Les bienveillants applaudissements qui avaient accueilli le début de son prologue retentissaient encore dans ses entrailles, et il était complètement absorbé dans cette espèce de contemplation extatique avec laquelle un auteur voit ses idées tomber une à une de la bouche de l’acteur dans le silence d’un vaste auditoire. Digne Pierre Gringoire !

Il nous en coûte de le dire, mais cette première extase fut bien vite troublée. À peine Gringoire avait-il approché ses lèvres de cette coupe enivrante de joie et de triomphe, qu’une goutte d’amertume vint s’y mêler.

Un mendiant déguenillé, qui ne pouvait faire recette, perdu qu’il était au milieu de la foule, et qui n’avait sans doute pas trouvé suffisante indemnité dans les poches de ses voisins, avait imaginé de se jucher sur quelque point en évidence, pour attirer les regards et les aumônes. Il s’était donc hissé pendant les premiers vers du prologue, à l’aide des piliers de l’estrade réservée, jusqu’à la corniche qui en bordait la balustrade à sa partie inférieure, et là, il s’était assis, sollicitant l’attention et la pitié de la multitude avec ses haillons et une plaie hideuse qui couvrait son bras droit. Du reste il ne proférait pas une parole.

Le silence qu’il gardait laissait aller le prologue sans encombre, et aucun désordre sensible ne serait survenu, si le malheur n’eût voulu que l’écolier Joannes avisât, du haut de son pilier, le mendiant et ses simagrées. Un fou rire s’empara du jeune drôle, qui, sans se soucier d’interrompre le spectacle et de troubler le recueillement universel, s’écria gaillardement : — Tiens ! ce malingreux qui demande l’aumône !

Quiconque a jeté une pierre dans une mare à grenouilles ou tiré un coup de fusil dans une volée d’oiseaux, peut se faire une idée de l’effet que produisirent ces paroles incongrues, au milieu de l’attention générale. Gringoire en tressaillit comme d’une secousse électrique. Le prologue resta court, et toutes les têtes se retournèrent en tumulte vers le mendiant, qui, loin de se déconcerter, vit dans cet incident une bonne occasion de récolte, et se mit à dire d’un air dolent, en fermant ses yeux à demi : — La charité, s’il vous plaît !

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