Quatrevingt-treize (page 19)
Et sa grandeur la consola de sa chute.
La corniche d’entablement au-dessous des fenêtres était fort large ; la poussière des champs, envolée du plateau de bruyère, avait fini par s’y amasser, les pluies avaient refait de la terre avec cette poussière, le vent y avait apporté des graines, si bien qu’une ronce avait profité de ce peu de terre pour pousser là. Cette ronce était de l’espèce vivace dite mûrier du renard. On était en août, la ronce était couverte de mûres, et une branche de la ronce entrait par une fenêtre. Cette branche pendait presque jusqu’à terre.
Gros-Alain, après avoir découvert la ficelle, après avoir découvert la charrette, découvrit cette ronce. Il s’en approcha.
Il cueillit une mûre et la mangea.
— J’ai faim, dit René-Jean.
Et Georgette, galopant sur ses genoux et sur ses mains, arriva.
À eux trois ils pillèrent la branche et mangèrent toutes les mûres. Ils s’en grisèrent et s’en barbouillèrent, et, tout vermeils de cette pourpre de la ronce, ces trois petits séraphins finirent par être trois petits faunes, ce qui eût choqué Dante et charmé Virgile. Ils riaient aux éclats.
De temps en temps la ronce leur piquait les doigts. Rien pour rien.
Georgette tendit à René-Jean son doigt où perlait une petite goutte de sang, et dit en montrant la ronce : — Pique.
Gros-Alain, piqué aussi, regarda la ronce avec défiance, et dit :
— C’est une bête.
— Non, répondit René-Jean, c’est un bâton.
— Un bâton, c’est méchant, reprit Gros-Alain.
Georgette, cette fois encore, eut envie de pleurer, mais elle se mit à rire.
v
Cependant René-Jean, jaloux peut-être des découvertes de son frère cadet Gros-Alain, avait conçu un grand projet. Depuis quelque temps, tout en cueillant des mûres et en se piquant les doigts, ses yeux se tournaient fréquemment du côté du lutrin-pupitre monté sur pivot et isolé comme un monument au milieu de la bibliothèque. C’est sur ce lutrin que s’étalait le célèbre volume Saint-Barthélemy.
C’était vraiment un in-quarto magnifique et mémorable. Ce Saint-Barthélemy avait été publié à Cologne par le fameux éditeur de la Bible de 1682, Blœuv, en latin Cœsius. Il avait été fabriqué par des presses à boîte et à nerfs de bœuf ; il était imprimé, non sur papier de Hollande, mais sur ce beau papier arabe, si admiré par Édrisi, qui est en soie et coton et toujours blanc ; la reliure était de cuir doré et les fermoirs étaient d’argent ; les gardes étaient de ce parchemin que les parcheminiers de Paris faisaient serment d’acheter à la salle Saint-Mathurin « et point ailleurs ». Ce volume était plein de gravures sur bois et sur cuivre, et de figures géographiques de beaucoup de pays ; il était précédé d’une protestation des imprimeurs, papetiers et libraires contre l’édit de 1635 qui frappait d’un impôt « les cuirs, les bières, le pied fourché, le poisson de mer et le papier » ; et au verso du frontispice on lisait une dédicace adressée aux Gryphes, qui sont à Lyon ce que les Elzévirs sont à Amsterdam. De tout cela, il résultait un exemplaire illustre, presque aussi rare que l’Apostol de Moscou.
Ce livre était beau ; c’est pourquoi René-Jean le regardait, trop peut-être. Le volume était précisément ouvert à une grande estampe représentant saint Barthélemy portant sa peau sur son bras. Cette estampe se voyait d’en bas. Quand toutes les mûres furent mangées, René-Jean la considéra avec un regard d’amour terrible, et Georgette, dont l’œil suivait la direction des yeux de son frère, aperçut l’estampe et dit : Gimage.
Ce mot sembla déterminer René-Jean. Alors, à la grande stupeur de Gros-Alain, il fit une chose extraordinaire.
Une grosse chaise de chêne était dans un angle de la bibliothèque ; René-Jean marcha à cette chaise, la saisit, et la traîna à lui tout seul jusqu’au pupitre. Puis, quand la chaise toucha le pupitre, il monta dessus et posa ses deux poings sur le livre.
Parvenu à ce sommet, il sentit le besoin d’être magnifique ; il prit la « gimage » par le coin d’en haut et la déchira soigneusement ; cette déchirure de saint Barthélemy se fit de travers, mais ce ne fut pas la faute de René-Jean ; il laissa dans le livre tout le côté gauche avec un œil et un peu de l’auréole du vieil évangéliste apocryphe, et offrit à Georgette l’autre moitié du saint et toute sa peau. Georgette reçut le saint et dit : Momomme.
— Et moi ! cria Gros-Alain.
Il en est de la première page arrachée comme du premier sang versé. Cela décide le carnage.
René-Jean tourna le feuillet ; derrière le saint il y avait le commentateur, Pantœnus ; René-Jean décerna Pantœnus à Gros-Alain.
Cependant Georgette déchira son grand morceau en deux petits, puis les deux petits en quatre ; si bien que l’histoire pourrait dire que saint Barthélemy, après avoir été écorché en Arménie, fut écartelé en Bretagne.
vi
L’écartèlement terminé, Georgette tendit la main à René-Jean et dit : Encore !
Après le saint et le commentateur venaient, portraits rébarbatifs, les glossateurs. Le premier en date était Gavantus ; René-Jean l’arracha, et mit dans la main de Georgette Gavantus.
Tous les glossateurs de saint Barthélemy y passèrent.
Donner est une supériorité. René-Jean ne se réserva rien. Gros-Alain et Georgette le contemplaient ; cela lui suffisait ; il se contenta de l’admiration de son public.
René-Jean, inépuisable et magnanime, offrit à Gros-Alain Fabricio Pignatelli et à Georgette le père Stilting ; il offrit à Gros-Alain Alphonse Tostat et à Georgette Cornelius a Lapide ; Gros-Alain eut Henri Hammond, et Georgette eut le père Roberti, augmenté d’une vue de la ville de Douai, où il naquit en 1619. Gros-Alain reçut la protestation des papetiers et Georgette obtint la dédicace aux Gryphes. Il y avait aussi des cartes. René-Jean les distribua. Il donna l’Éthiopie à Gros-Alain et la Lycaonie à Georgette. Cela fait, il jeta le livre à terre.
Ce fut un moment effrayant. Gros-Alain et Georgette virent, avec une extase mêlée d’épouvante, René-Jean froncer ses sourcils, roidir ses jarrets, crisper ses poings, et pousser hors du lutrin l’in-quarto massif. Un bouquin majestueux qui perd contenance, c’est tragique. Le lourd volume désarçonné pendit un moment, hésita, se balança, puis s’écroula, et, rompu, froissé, lacéré, déboîté dans sa reliure, disloqué dans ses fermoirs, s’aplatit lamentablement sur le plancher. Heureusement il ne tomba point sur eux.
Ils furent éblouis, point écrasés. Toutes les aventures des conquérants ne finissent pas aussi bien.
Comme toutes les gloires, cela fit un grand bruit et un nuage de poussière.
Ayant terrassé le livre, René-Jean descendit de la chaise.
Il y eut un instant de silence et de terreur ; la victoire a ses effrois. Les trois enfants se prirent les mains et se tinrent à distance, considérant le vaste volume démantelé.
Mais, après un peu de rêverie, Gros-Alain s’approcha énergiquement et lui donna un coup de pied.
Ce fut fini. L’appétit de la destruction existe. René-Jean donna son coup de pied, Georgette donna son coup de pied, ce qui la fit tomber par terre, mais assise ; elle en profita pour se jeter sur Saint-Barthélemy ; tout prestige disparut ; René-Jean se précipita. Gros-Alain se rua, et joyeux, éperdus, triomphants, impitoyables, déchirant les estampes, balafrant les feuillets, arrachant les signets, égratignant la reliure, décollant le cuir doré, déclouant les clous des coins d’argent, cassant le parchemin, déchiquetant le texte auguste, travaillant des pieds, des mains, des ongles, des dents, riants, roses, féroces, les trois anges de proie s’abattirent sur l’évangéliste sans défense.
Ils anéantirent l’Arménie, la Judée, le Bénévent où sont les reliques du saint, Nathanaël qui est peut-être le même que Barthélemy, le pape Gélase qui déclara apocryphe l’évangile Barthélemy-Nathanaël, toutes les figures, toutes les cartes, et l’exécution inexorable du vieux livre les absorba tellement qu’une souris passa sans qu’ils y prissent garde.
Ce fut une extermination.
Tailler en pièces l’histoire, la légende, la science, les miracles vrais ou faux, le latin d’église, les superstitions, les fanatismes, les mystères, déchirer toute une religion du haut en bas, c’est un travail pour trois géants, et même pour trois enfants ; les heures s’écoulèrent dans ce labeur, mais ils en vinrent à bout ; rien ne resta de Saint-Barthélemy.
Quand ce fut fini, quand la dernière page fut détachée, quand la dernière estampe fut par terre, quand il ne resta plus du livre que des tronçons de texte et d’images dans un squelette de reliure, René-Jean se dressa debout, regarda le plancher jonché de toutes ces feuilles éparses, et battit des mains.
Gros-Alain battit des mains.
Georgette prit à terre une de ces feuilles, se leva, s’appuya contre la fenêtre qui lui venait au menton, et se mit à déchiqueter par la croisée la grande page en petits morceaux.
Ce que voyant, René-Jean et Gros-Alain en firent autant. Ils ramassèrent et déchirèrent, ramassèrent encore et déchirèrent encore, par la croisée comme Georgette ; et, page à page, émietté par ces petits doigts acharnés, presque tout l’antique livre s’envola dans le vent. Georgette, pensive, regarda ces essaims de petits papiers blancs se disperser à tous les souffles de l’air, et dit :
— Papillons.
Et le massacre se termina par un évanouissement dans l’azur.
vii
Telle fut la deuxième mise à mort de saint Barthélemy qui avait été déjà une première fois martyr l’an 49 de Jésus-Christ.
Cependant le soir venait, la chaleur augmentait, la sieste était dans l’air, les yeux de Georgette devenaient vagues, René-Jean alla à son berceau, en tira le sac de paille qui lui tenait lieu de matelas, le traîna jusqu’auprès de la fenêtre, s’allongea dessus et dit : — Couchons-nous.
Gros-Alain mit sa tête sur René-Jean, Georgette mit sa tête sur Gros-Alain, et les trois malfaiteurs s’endormirent.
Les souffles tièdes entraient par les fenêtres ouvertes ; des parfums de fleurs sauvages, envolés des ravins et des collines, erraient mêlés aux haleines du soir ; l’espace était calme et miséricordieux, tout rayonnait, tout s’apaisait, tout aimait tout ; le soleil donnait à la création cette caresse, la lumière ; on percevait par tous les pores l’harmonie qui se dégage de la douceur colossale des choses ; il y avait de la maternité dans l’infini ; la création est un prodige en plein épanouissement, elle complète son énormité par sa bonté ; il semblait que l’on sentît quelqu’un d’invisible prendre ces mystérieuses précautions qui dans le redoutable conflit des êtres protègent les chétifs contre les forts ; en même temps, c’était beau ; la splendeur égalait la mansuétude. Le paysage, ineffablement assoupi, avait cette moire magnifique que font sur les prairies et sur les rivières les déplacements de l’ombre et de la clarté ; les fumées montaient vers les nuages, comme des rêveries vers des visions ; des vols d’oiseaux tourbillonnaient au-dessus de la Tourgue ; les hirondelles regardaient par les croisées, et avaient l’air de venir voir si les enfants dormaient bien. Ils étaient gracieusement groupés l’un sur l’autre, immobiles, demi-nus, dans des poses d’amours ; ils étaient adorables et purs, à eux trois ils n’avaient pas neuf ans, ils faisaient des songes de paradis qui se reflétaient sur leurs bouches en vagues sourires, Dieu leur parlait peut-être à l’oreille, ils étaient ceux que toutes les langues humaines appellent les faibles et les bénis, ils étaient les innocents vénérables ; tout faisait silence comme si le souffle de leurs douces poitrines était l’affaire de l’univers et était écouté de la création entière, les feuilles ne bruissaient pas, les herbes ne frissonnaient pas ; il semblait que le vaste monde étoilé retînt sa respiration pour ne point troubler ces trois humbles dormeurs angéliques, et rien n’était sublime comme l’immense respect de la nature autour de cette petitesse.
Le soleil allait se coucher et touchait presque à l’horizon. Tout à coup, dans cette paix profonde, éclata un éclair qui sortit de la forêt, puis un bruit farouche. On venait de tirer un coup de canon. Les échos s’emparèrent de ce bruit et en firent un fracas. Le grondement prolongé de colline en colline fut monstrueux. Il réveilla Georgette.
Elle souleva un peu sa tête, dressa son petit doigt, écouta, et dit :
— Poum !
Le bruit cessa, tout rentra dans le silence. Georgette remit sa tête sur Gros-Alain, et se rendormit.
LIVRE QUATRIÈME. LA MÈRE.
I
LA MORT PASSE.
Ce soir-là, la mère, qu’on a vue cheminant presque au hasard, avait marché toute la journée. C’était, du reste, son histoire de tous les jours ; aller devant elle et ne jamais s’arrêter. Car ses sommeils d’accablement dans le premier coin venu n’étaient pas plus du repos que ce qu’elle mangeait çà et là, comme les oiseaux picorent, n’était de la nourriture. Elle mangeait et dormait juste autant qu’il fallait pour ne pas tomber morte.
C’était dans une grange abandonnée qu’elle avait passé la nuit précédente ; les guerres civiles font de ces masures-là ; elle avait trouvé dans un champ désert quatre murs, une porte ouverte, un peu de paille sous un reste de toit, et elle s’était couchée sur cette paille et sous ce toit, sentant à travers la paille le glissement des rats et voyant à travers le toit le lever des astres. Elle avait dormi quelques heures ; puis s’était réveillée au milieu de la nuit, et remise en route afin de faire le plus de chemin possible avant la grande chaleur du jour. Pour qui voyage à pied l’été, minuit est plus clément que midi.
Elle suivait de son mieux l’itinéraire sommaire que lui avait indiqué le paysan de Vantortes ; elle allait le plus possible au couchant. Qui eût été près d’elle l’eût entendue dire sans cesse à demi-voix : — La Tourgue. — Avec les noms de ses trois enfants, elle ne savait plus guère que ce mot-là.
Tout en marchant, elle songeait. Elle pensait aux aventures qu’elle avait traversées ; elle pensait à tout ce qu’elle avait souffert, à tout ce qu’elle avait accepté ; aux rencontres, aux indignités, aux conditions faites, aux marchés proposés et subis, tantôt pour un asile, tantôt pour un morceau de pain, tantôt simplement pour obtenir qu’on lui montrât sa route. Une femme misérable est plus malheureuse qu’un homme misérable, parce qu’elle est instrument de plaisir. Affreuse marche errante ! Du reste, tout lui était bien égal pourvu qu’elle retrouvât ses enfants.
Sa première rencontre, ce jour-là, avait été un village sur la route ; l’aube paraissait à peine ; tout était encore baigné du sombre de la nuit ; pourtant quelques portes étaient déjà entre-bâillées dans la grande rue du village, et des têtes curieuses sortaient des fenêtres. Les habitants avaient l’agitation d’une ruche inquiétée. Cela tenait à un bruit de roues et de ferrailles qu’on avait entendu.
Sur la place, devant l’église, un groupe ahuri, les yeux en l’air, regardait quelque chose descendre par la route vers le village du haut d’une colline. C’était un chariot à quatre roues traîné par cinq chevaux attelés de chaînes. Sur le chariot on distinguait un entassement qui ressemblait à un monceau de longues solives au milieu desquelles il y avait on ne sait quoi d’informe ; c’était recouvert d’une grande bâche, qui avait l’air d’un linceul. Dix hommes à cheval marchaient en avant du chariot et dix autres en arrière. Ces hommes avaient des chapeaux à trois cornes et l’on voyait se dresser au-dessus de leurs épaules des pointes qui paraissaient être des sabres nus. Tout ce cortège, avançant lentement, se découpait en vive noirceur sur l’horizon. Le chariot semblait noir, l’attelage semblait noir, les cavaliers semblaient noirs. Le matin blêmissait derrière.
Cela entra dans le village et se dirigea vers la place.
Il s’était fait un peu de jour pendant la descente de ce chariot, et l’on put voir distinctement ce cortège qui paraissait une marche d’ombres, car il n’en sortait pas une parole.
Les cavaliers étaient des gendarmes. Ils avaient en effet le sabre nu. La bâche était noire.
La misérable mère errante entra de son côté dans le village et s’approcha de l’attroupement des paysans au moment où arrivaient sur la place cette voiture et ces gendarmes. Dans l’attroupement, des voix chuchotaient des questions et des réponses.
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
— C’est la guillotine qui passe.
— D’où vient-elle ?
— De Fougères.
— Où va-t-elle ?
— Je ne sais pas. On dit qu’elle va à un château du côté de Parigné.
— À Parigné !
— Qu’elle aille où elle voudra, pourvu qu’elle ne s’arrête pas ici !
Cette grande charrette avec son chargement voilé d’une sorte de suaire, cet attelage, ces gendarmes, le bruit de ces chaînes, le silence de ces hommes, l’heure crépusculaire, tout cet ensemble était spectral.
Ce groupe traversa la place et sortit du village ; le village était dans un fond entre une montée et une descente ; au bout d’un quart d’heure, les paysans, restés là comme pétrifiés, virent reparaître la lugubre procession au sommet de la colline qui était à l’occident. Les ornières cahotaient les grosses roues, les chaînes de l’attelage grelottaient au vent du matin, les sabres brillaient ; le soleil se levait. La route tourna, tout disparut.
C’était le moment même où Georgette, dans la salle de la bibliothèque, se réveillait à côté de ses frères encore endormis, et disait bonjour à ses pieds roses.
II
LA MORT PARLE.
La mère avait regardé cette chose obscure passer, mais n’avait pas compris ni cherché à comprendre, ayant devant les yeux une autre vision, ses enfants perdus dans les ténèbres.
Elle sortit du village, elle aussi, peu après le cortège qui venait de défiler, et suivit la même route, à quelque distance en arrière de la deuxième escouade de gendarmes. Subitement le mot « guillotine » lui revint ; « guillotine », pensa-t-elle ; cette sauvage, Michelle Fléchard, ne savait pas ce que c’était ; mais l’instinct avertit ; elle eut, sans pouvoir dire pourquoi, un frémissement, il lui sembla horrible de marcher derrière cela, et elle prit à gauche, quitta la route, et s’engagea sous des arbres qui étaient la forêt de Fougères.
Après avoir rôdé quelque temps, elle aperçut un clocher et des toits, c’était un des villages de la lisière du bois, elle y alla. Elle avait faim.
Ce village était un de ceux où les républicains avaient établi des postes militaires.
Elle pénétra jusqu’à la place de la mairie.
Dans ce village-là aussi il y avait émoi et anxiété. Un rassemblement se pressait devant un perron de quelques marches qui était l’entrée de la mairie. Sur ce perron on apercevait un homme escorté de soldats qui tenait à la main un grand placard déployé. Cet homme avait à sa droite un tambour et à sa gauche un afficheur portant un pot à colle et un pinceau.
Sur le balcon au-dessus de la porte le maire était debout, ayant son écharpe tricolore mêlée à ses habits de paysan.
L’homme au placard était un crieur public.
Il avait son baudrier de tournée auquel était suspendue une petite sacoche, ce qui indiquait qu’il allait de village en village, et qu’il avait quelque chose à crier dans tout le pays.
Au moment où Michelle Fléchard approcha, il venait de déployer le placard, et il en commençait la lecture. Il dit d’une voix haute :
— « République française. Une et indivisible. »
Le tambour fit un roulement. Il y eut dans le rassemblement une sorte d’ondulation. Quelques-uns ôtèrent leurs bonnets ; d’autres renfoncèrent leurs chapeaux. Dans ce temps-là et dans ce pays-là, on pouvait presque reconnaître l’opinion à la coiffure ; les chapeaux étaient royalistes, les bonnets étaient républicains. Les murmures de voix confuses cessèrent, on écouta, le crieur lut :
— « … En vertu des ordres à nous donnés et des pouvoirs à nous délégués par le comité de salut public… »
Il y eut un deuxième roulement de tambour. Le crieur poursuivit :
— « … Et en exécution du décret de la Convention nationale qui met hors la loi les rebelles pris les armes à la main, et qui frappe de la peine capitale quiconque leur donnera asile ou les fera évader… »
Un paysan demanda bas à son voisin :
— Qu’est-ce que c’est que ça, la peine capitale ?
Le voisin répondit :
— Je ne sais pas.
Le crieur agita le placard :
— « … Vu l’article 17 de la loi du 30 avril qui donne tout pouvoir aux délégués et aux subdélégués contre les rebelles,
« Sont mis hors la loi… »
Il fit une pause et reprit :
— « … Les individus désignés sous les noms et surnoms qui suivent… »
Tout l’attroupement prêta l’oreille.
La voix du crieur devint tonnante. Il dit :
— « … Lantenac, brigand. »
— C’est monseigneur, murmura un paysan.
Et l’on entendit dans la foule ce chuchotement : C’est monseigneur.
Le crieur reprit :
— « … Lantenac, ci-devant marquis, brigand. — L’Imânûs, brigand… » Deux paysans se regardèrent de côté.
— C’est Gouge-le-Bruant.
— Oui, c’est Brise-Bleu.
Le crieur continuait de lire la liste :
— « Grand-Francœur, brigand… »
Le rassemblement murmura :
— C’est un prêtre.
— Oui, monsieur l’abbé Turmeau.
— Oui, quelque part, du côté du bois de la Chapelle, il est curé.
— Et brigand, dit un homme à bonnet.
Le crieur lut :
— « … Boisnouveau, brigand. — Les deux frères Pique-en-Bois, brigands. — Houzard, brigand… »
— C’est monsieur de Quélen, dit un paysan.
— « Panier, brigand… »
— C’est monsieur Sepher.
— « … Place-Nette, brigand… »
— C’est monsieur Jamois.
Le crieur poursuivait sa lecture sans s’occuper de ces commentaires.
— « … Guinoiseau, brigand. — Châtenay, dit Robi, brigand… »
Un paysan chuchota :
— Guinoiseau est le même que le Blond, Châtenay est de Saint-Ouen.
— « … Hoisnard, brigand », reprit le crieur.
Et l’on entendit dans la foule :
— Il est de Ruillé.
— Oui, c’est Branche-d’Or.
— Il a eu son frère tué à l’attaque de Pontorson.
— Oui, Hoisnard-Malonnière.
— Un beau jeune homme de dix-neuf ans.
— Attention, dit le crieur. Voici la fin de la liste : — « … Belle-Vigne, brigand. — La Musette, brigand. — Sabre-tout, brigand. — Brin-d’Amour, brigand… »
Un garçon poussa le coude d’une fille. La fille sourit.
Le crieur continua :
— « Chante-en-hiver, brigand. — Le Chat, brigand… »
Un paysan dit :
— C’est Moulard.
— « … Tabouze, brigand… »
Un paysan dit :
— C’est Gauffre.
— Ils sont deux, les Gauffre, ajouta une femme.
— Tous des bons, grommela un gars.
Le crieur secoua l’affiche et le tambour battit un ban.
Le crieur reprit sa lecture :
— « … Les susnommés, en quelque lieu qu’ils soient saisis, et après l’identité constatée, seront immédiatement mis à mort. »