Quatrevingt-treize (page 23)
La lueur des lanternes dont ils éclairaient l’escalier passait à travers ces trous.
L’Imânus aperçut à un de ces trous une de ces prunelles qui regardaient. Il ajusta brusquement à ce trou le canon d’un de ses pistolets et pressa la détente. Le coup partit, et l’Imânus, joyeux, entendit un cri horrible. La balle avait crevé l’œil et traversé la tête, et le soldat qui regardait venait de tomber dans l’escalier à la renverse.
Les assaillants avaient entamé assez largement le bas du couvercle en deux endroits, et y avaient pratiqué deux espèces de meurtrières ; l’Imânus profita de l’une de ces entailles, y passa le bras, et lâcha au hasard dans le tas des assiégeants son deuxième coup de pistolet. La balle ricocha probablement, car on entendit plusieurs cris, comme si trois ou quatre étaient tués ou blessés, et il se fit dans l’escalier un grand tumulte d’hommes qui lâchent pied et qui reculent.
L’Imânus jeta les deux pistolets qu’il venait de décharger, et prit les deux qui restaient ; puis, les deux pistolets à ses deux poings, il regarda par les trous du coffre.
Il constata le premier effet produit.
Les assaillants avaient redescendu l’escalier. Des mourants se tordaient sur les marches ; le tournant de la spirale ne laissait voir que trois ou quatre degrés.
L’Imânus attendit.
— C’est du temps de gagné, pensait-il.
Cependant il vit un homme, à plat ventre, monter en rampant les marches de l’escalier, et en même temps, plus bas, une tête de soldat apparut derrière le pilier central de la spirale. L’Imânus visa cette tête et tira. Il y eut un cri, le soldat tomba, et l’Imânus fit passer de sa main gauche dans sa main droite le dernier pistolet chargé qui lui restait.
En ce moment-là il sentit une affreuse douleur, et ce fut lui qui, à son tour, jeta un hurlement. Un sabre lui fouillait les entrailles. Un poing, le poing de l’homme qui rampait, venait de passer à travers la deuxième meurtrière du bas du coffre, et ce poing avait plongé un sabre dans le ventre de l’Imânus.
La blessure était effroyable. Le ventre était fendu de part en part.
L’Imânus ne tomba pas. Il grinça des dents, et dit : C’est bon !
Puis, chancelant et se traînant, il recula jusqu’à la torche qui brûlait à côté de la porte de fer, il posa son pistolet à terre et empoigna la torche, et, soutenant de la main gauche ses intestins qui sortaient, de la main droite il abaissa la torche et mit le feu à la mèche soufrée.
Le feu prit, la mèche flamba. L’Imânus lâcha la torche, qui continua de brûler à terre, ressaisit son pistolet, et, tombé sur la dalle, mais se soulevant encore, attisa la mèche du peu de souffle qui lui restait.
La flamme courut, passa sous la porte de fer et gagna le pont-châtelet.
Alors, voyant son exécrable réussite, plus satisfait peut-être de son crime que de sa vertu, cet homme qui venait d’être un héros et qui n’était plus qu’un assassin, et qui allait mourir, sourit.
— Ils se souviendront de moi, murmura-t-il. Je venge, sur leurs petits, notre petit à nous, le roi qui est au Temple.
XIV
L’IMÂNUS AUSSI S’ÉVADE.
En cet instant-là, un grand bruit se fit, le coffre violemment poussé s’effondra, et livra passage à un homme qui se rua dans la salle, le sabre à la main.
— C’est moi, Radoub. Qui en veut ? Ça m’ennuie d’attendre. Je me risque. C’est égal, je viens toujours d’en éventrer un. Maintenant je vous attaque tous. Qu’on me suive ou qu’on ne me suive pas, me voilà. Combien êtes-vous ?
C’était Radoub, en effet, et il était seul. Après le massacre que l’Imânus venait de faire dans l’escalier, Gauvain, redoutant quelque fougasse masquée, avait fait replier ses hommes et se concertait avec Cimourdain.
Radoub, le sabre à la main sur le seuil, dans cette obscurité où la torche presque éteinte jetait à peine une lueur, répéta sa question :
— Je suis un. Combien êtes-vous ?
N’entendant rien, il avança. Un de ces jets de clarté qu’exhalent par instants les foyers agonisants et qu’on pourrait appeler des sanglots de lumière, jaillit de la torche et illumina toute la salle.
Radoub avisa un des petits miroirs accrochés au mur, s’en approcha, regarda sa face ensanglantée et son oreille pendante, et dit :
— Démantibulage hideux.
Puis il se retourna, stupéfait de voir la salle vide.
— Il n’y a personne ! s’écria-t-il. Zéro d’effectif.
Il aperçut la pierre qui avait tourné, l’ouverture et l’escalier.
— Ah ! je comprends. Clef des champs. Venez donc tous ! camarades, venez ! ils s’en sont allés. Ils ont filé, fusé, fouiné, fichu le camp. Cette cruche de vieille tour était fêlée. Voici le trou par où ils ont passé, canailles ! Comment veut-on qu’on vienne à bout de Pitt et Cobourg avec des farces comme ça ! C’est le bon Dieu du diable qui est venu à leur secours ! Il n’y a plus personne !
Un coup de pistolet partit, une balle lui effleura le coude et s’aplatit contre le mur.
— Mais si ! il y a quelqu’un. Qui est-ce qui a la bonté de me faire cette politesse ?
— Moi, dit une voix.
Radoub avança la tête et distingua dans le clair-obscur quelque chose qui était l’Imânus.
— Ah ! cria-t-il. J’en tiens un. Les autres se sont échappés, mais toi, tu n’échapperas pas.
— Crois-tu ? répondit l’Imânus.
Radoub fit un pas et s’arrêta.
— Hé, l’homme qui es par terre, qui es-tu ?
— Je suis celui qui est par terre et qui se moque de ceux qui sont debout.
— Qu’est-ce que tu as dans ta main droite ?
— Un pistolet.
— Et dans ta main gauche ?
— Mes boyaux.
— Je te fais prisonnier.
— Je t’en défie.
Et l’Imânus, se penchant sur la mèche en combustion, soufflant son dernier soupir sur l’incendie, expira.
Quelques instants après, Gauvain et Cimourdain, et tous, étaient dans la salle. Tous virent l’ouverture. On fouilla les recoins, on sonda l’escalier ; il aboutissait à une sortie dans le ravin. On constata l’évasion. On secoua l’Imânus, il était mort. Gauvain, une lanterne à la main, examina la pierre qui avait donné issue aux assiégés ; il avait entendu parler de cette pierre tournante, mais lui aussi tenait cette légende pour une fable. Tout en considérant la pierre, il aperçut quelque chose qui était écrit au crayon ; il approcha la lanterne et lut ceci :
— Au revoir, monsieur le vicomte. —
Lantenac.
Guéchamp avait rejoint Gauvain. La poursuite était évidemment inutile, la fuite était consommée et complète, les évadés avaient pour eux tout le pays, le buisson, le ravin, le taillis, l’habitant ; ils étaient sans doute déjà bien loin ; nul moyen de les retrouver ; et la forêt de Fougères tout entière était une immense cachette. Que faire ? Tout était à recommencer. Gauvain et Guéchamp échangeaient leurs désappointements et leurs conjectures.
Cimourdain écoutait, grave, sans dire une parole.
— À propos, Guéchamp, dit Gauvain, et l’échelle ?
— Commandant, elle n’est pas arrivée.
— Mais pourtant nous avons vu venir une voiture escortée par des gendarmes.
Guéchamp répondit :
— Elle n’apportait pas l’échelle.
— Qu’est-ce donc qu’elle apportait ?
— La guillotine, dit Cimourdain.
XV
NE PAS METTRE DANS LA MÊME POCHE UNE MONTRE ET UNE CLEF.
Le marquis de Lantenac n’était pas si loin qu’ils le croyaient.
Il n’en était pas moins entièrement en sûreté et hors de leur atteinte.
Il avait suivi Halmalo.
L’escalier par où Halmalo et lui étaient descendus, à la suite des autres fugitifs, se terminait tout près du ravin et des arches du pont par un étroit couloir voûté. Ce couloir s’ouvrait sur une profonde fissure naturelle du sol qui d’un côté aboutissait au ravin, et de l’autre à la forêt. Cette fissure, absolument dérobée aux regards, serpentait sous des végétations impénétrables. Impossible de reprendre là un homme. Un évadé, une fois parvenu dans cette fissure, n’avait plus qu’à faire une fuite de couleuvre, et était introuvable. L’entrée du couloir secret de l’escalier était tellement obstruée de ronces que les constructeurs du passage souterrain avaient considéré comme inutile de la fermer autrement.
Le marquis n’avait plus maintenant qu’à s’en aller. Il n’avait pas à s’inquiéter d’un déguisement. Depuis son arrivée en Bretagne, il n’avait pas quitté ses habits de paysan, se jugeant plus grand seigneur ainsi.
Il s’était borné à ôter son épée, dont il avait débouclé et jeté le ceinturon.
Quand Halmalo et le marquis débouchèrent du couloir dans la fissure, les cinq autres, Guinoiseau, Hoisnard Branche-d’Or, Brin-d’Amour, Châtenay et l’abbé Turmeau n’y étaient déjà plus.
— Ils n’ont pas été longtemps à prendre leur volée, dit Halmalo.
— Fais comme eux, dit le marquis.
— Monseigneur veut que je le quitte ?
— Sans doute. Je te l’ai dit déjà. On ne s’évade bien que seul. Où un passe, deux ne passent pas. Ensemble nous appellerions l’attention. Tu me ferais prendre et je te ferais prendre.
— Monseigneur connaît le pays ?
— Oui.
— Monseigneur maintient le rendez-vous à la Pierre-Gauvaine ?
— Demain. À midi.
— J’y serai. Nous y serons.
Halmalo s’interrompit.
— Ah ! monseigneur, quand je pense que nous avons été en pleine mer, que nous étions seuls, que je voulais vous tuer, que vous étiez mon seigneur, que vous pouviez me le dire, et que vous ne me l’avez pas dit ! Quel homme vous êtes !
Le marquis reprit :
— L’Angleterre. Il n’y a plus d’autre ressource. Il faut que dans quinze jours les anglais soient en France.
— J’aurai bien des comptes à rendre à monseigneur. J’ai fait ses commissions.
— Nous parlerons de tout cela demain.
— À demain, monseigneur.
— À propos, as-tu faim ?
— Peut-être, monseigneur. J’étais si pressé d’arriver que je ne sais pas si j’ai mangé aujourd’hui.
Le marquis tira de sa poche une tablette de chocolat, la cassa en deux, en donna une moitié à Halmalo et se mit à manger l’autre.
— Monseigneur, dit Halmalo, à votre droite, c’est le ravin ; à votre gauche, c’est la forêt.
— C’est bien. Laisse-moi. Va de ton côté.
Halmalo obéit. Il s’enfonça dans l’obscurité. On entendit un bruit de broussailles froissées, puis plus rien. Au bout de quelques secondes il eût été impossible de ressaisir sa trace. Cette terre du Bocage, hérissée et inextricable, était l’auxiliaire du fugitif. On ne disparaissait pas, on s’évanouissait. C’est cette facilité des dispersions rapides qui faisait hésiter nos armées devant cette Vendée toujours reculante, et devant ses combattants si formidablement fuyards.
Le marquis demeura immobile. Il était de ces hommes qui s’efforcent de ne rien éprouver ; mais il ne put se soustraire à l’émotion de respirer l’air libre après avoir respiré tant de sang et de carnage. Se sentir complètement sauvé après avoir été complètement perdu ; après la tombe vue de si près, prendre possession de la pleine sécurité ; sortir de la mort et rentrer dans la vie, c’était là, même pour un homme comme Lantenac, une secousse ; et, bien qu’il en eût déjà traversé de pareilles, il ne put soustraire son âme imperturbable à un ébranlement de quelques instants. Il s’avoua à lui-même qu’il était content. Il dompta vite ce mouvement qui ressemblait presque à de la joie.
Il tira sa montre, et la fit sonner. Quelle heure était-il ?
À son grand étonnement, il n’était que dix heures. Quand on vient de subir une de ces péripéties de la vie humaine où tout a été mis en question, on est toujours stupéfait que des minutes si pleines ne soient pas plus longues que les autres. Le coup de canon d’avertissement avait été tiré un peu avant le coucher du soleil, et la Tourgue avait été abordée par la colonne d’attaque une demi-heure après, entre sept et huit heures, à la nuit tombante. Ainsi, ce colossal combat, commencé à huit heures, était fini à dix. Toute cette épopée avait duré cent vingt minutes. Quelquefois une rapidité d’éclair est mêlée aux catastrophes. Les événements ont des raccourcis surprenants.
En y réfléchissant, c’est le contraire qui eût pu étonner ; une résistance de deux heures d’un si petit nombre contre un si grand nombre était extraordinaire, et certes elle n’avait pas été courte, ni tout de suite finie, cette bataille de dix-neuf contre quatre mille.
Cependant il était temps de s’en aller, Halmalo devait être loin, et le marquis jugea qu’il n’était pas nécessaire de rester là plus longtemps. Il remit sa montre dans sa veste ; non dans la même poche, car il venait de remarquer qu’elle y était en contact avec la clef de la porte de fer que lui avait rapportée l’Imânus, et que le verre de sa montre pouvait se briser contre cette clef ; et il se disposa à gagner à son tour la forêt.
Comme il allait prendre à gauche, il lui sembla qu’une sorte de rayon vague pénétrait jusqu’à lui.
Il se retourna, et, à travers les broussailles nettement découpées sur un fond rouge et devenues tout à coup visibles dans leurs moindres détails, il aperçut une grande lueur dans le ravin. Il y marcha, puis se ravisa, trouvant inutile de s’exposer à cette clarté, quelle qu’elle fût ; ce n’était pas son affaire après tout ; il reprit la direction que lui avait montrée Halmalo et fit quelques pas vers la forêt.
Tout à coup, profondément enfoui et caché sous les ronces, il entendit sur sa tête un cri terrible ; ce cri semblait partir du rebord même du plateau au-dessus du ravin. Le marquis leva les yeux, et s’arrêta.
LIVRE CINQUIÈME. IN DÆMONE DEUS.
I
TROUVÉS, MAIS PERDUS.
Au moment où Michelle Fléchard avait aperçu la terre rougie par le soleil couchant, elle en était à plus d’une lieue. Elle qui pouvait à peine faire un pas, elle n’avait point hésité devant cette lieue à faire. Les femmes sont faibles, mais les mères sont fortes. Elle avait marché.
Le soleil s’était couché ; le crépuscule était venu, puis l’obscurité profonde ; elle avait entendu, marchant toujours, sonner au loin, à un clocher qu’on ne voyait pas, huit heures, puis neuf heures. Ce clocher était probablement celui de Parigné. De temps en temps elle s’arrêtait pour écouter des espèces de coups sourds qui étaient peut-être un des fracas vagues de la nuit.
Elle avançait droit devant elle, cassant les ajoncs et les landes aiguës sous ses pieds sanglants. Elle était guidée par une faible clarté qui se dégageait du donjon lointain, le faisait saillir, et donnait dans l’ombre à cette tour un rayonnement mystérieux. Cette clarté devenait plus vive quand les coups devenaient plus distincts, puis elle s’effaçait.
Le vaste plateau où cheminait Michelle Fléchard n’était qu’herbe et bruyère, sans une maison ni un arbre ; il s’élevait insensiblement, et, à perte de vue, appuyait sa longue ligne droite et dure sur le sombre horizon étoilé. Ce qui la soutint dans cette montée, c’est qu’elle avait toujours la tour sous les yeux.
Elle la voyait grandir lentement.
Les détonations étouffées et les lueurs pâles qui sortaient de la tour avaient, nous venons de le dire, des intermittences ; elles s’interrompaient, puis reprenaient, proposant on ne sait quelle poignante énigme à la misérable mère en détresse.
Brusquement elles cessèrent ; tout s’éteignit, bruit et clarté ; il y eut un moment de plein silence, une sorte de paix lugubre se fit.
C’est en cet instant-là que Michelle Fléchard arriva au bord du plateau.
Elle aperçut à ses pieds un ravin dont le fond se perdait dans une blême épaisseur de nuit ; à quelque distance, sur le haut du plateau, un enchevêtrement de roues, de talus et d’embrasures qui était une batterie de canons ; et, devant elle, confusément éclairé par les mèches allumées de la batterie, un énorme édifice qui semblait bâti avec des ténèbres plus noires que toutes les autres ténèbres qui l’entouraient.
Cet édifice se composait d’un pont dont les arches plongeaient dans le ravin, et d’une sorte de château qui s’élevait sur le pont, et le château et le pont s’appuyaient à une haute rondeur obscure, qui était la tour vers laquelle cette mère avait marché de si loin.
On voyait des clartés aller et venir aux lucarnes de la tour, et, à une rumeur qui en sortait, on la devinait pleine d’une foule d’hommes dont quelques silhouettes débordaient en haut jusque sur la plate-forme.
Il y avait près de la batterie un campement dont Michelle Fléchard distinguait les vedettes ; mais, dans l’obscurité et dans les broussailles, elle n’en avait pas été aperçue.
Elle était parvenue au bord du plateau, si près du pont qu’il lui semblait presque qu’elle y pouvait toucher avec la main. La profondeur du ravin l’en séparait. Elle distinguait dans l’ombre les trois étages du château du pont.
Elle resta un temps quelconque, car les mesures du temps s’effaçaient dans son esprit, absorbée et muette devant ce ravin béant et cette bâtisse ténébreuse. Qu’était-ce que cela ? Que se passait-il là ? Était-ce la Tourgue ? Elle avait le vertige d’on ne sait quelle attente qui ressemblait à l’arrivée et au départ. Elle se demandait pourquoi elle était là.
Elle regardait, elle écoutait.
Subitement elle ne vit plus rien.
Un voile de fumée venait de monter entre elle et ce qu’elle regardait. Une âcre cuisson lui fit fermer les yeux. À peine avait-elle clos les paupières qu’elles s’empourprèrent et devinrent lumineuses. Elle les rouvrit.
Ce n’était plus la nuit qu’elle avait devant elle, c’était le jour ; mais une espèce de jour funeste, le jour qui sort du feu. Elle avait sous les yeux un commencement d’incendie.
La fumée de noire était devenue écarlate, et une grande flamme était dedans ; cette flamme apparaissait, puis disparaissait, avec ces torsions farouches qu’ont les éclairs et les serpents.
Cette flamme sortait comme une langue de quelque chose qui ressemblait à une gueule et qui était une fenêtre pleine de feu. Cette fenêtre, grillée de barreaux de fer déjà rouges, était une des croisées de l’étage inférieur du château construit sur le pont. De tout l’édifice on n’apercevait que cette fenêtre. La fumée couvrait tout, même le plateau, et l’on ne distinguait que le bord du ravin, noir sur la flamme vermeille.
Michelle Fléchard, étonnée, regardait. La fumée est nuage, le nuage est rêve ; elle ne savait plus ce qu’elle voyait. Devait-elle fuir ? Devait-elle rester ? Elle se sentait presque hors du réel.
Un souffle de vent passa et fendit le rideau de fumée, et dans la déchirure la tragique bastille, soudainement démasquée, se dressa visible tout entière, donjon, pont, châtelet, éblouissante, horrible, avec la magnifique dorure de l’incendie, réverbéré sur elle de haut en bas. Michelle Fléchard put tout voir dans la netteté sinistre du feu.
L’étage inférieur du château bâti sur le pont brûlait.
Au-dessus on distinguait les deux autres étages encore intacts, mais comme portés par une corbeille de flammes. Du rebord du plateau, où était Michelle Fléchard, on en voyait vaguement l’intérieur à travers des interpositions de feu et de fumée. Toutes les fenêtres étaient ouvertes.
Par les fenêtres du second étage, qui étaient très grandes, Michelle Fléchard apercevait, le long des murs, des armoires qui lui semblaient pleines de livres, et, devant une des croisées, à terre, dans la pénombre, un petit groupe confus, quelque chose qui avait l’aspect indistinct et amoncelé d’un nid ou d’une couvée, et qui lui faisait l’effet de remuer par moments.
Elle regardait cela.
Qu’était-ce que ce petit groupe d’ombre ?
À de certains instants, il lui venait à l’esprit que cela ressemblait à des formes vivantes ; elle avait la fièvre, elle n’avait pas mangé depuis le matin, elle avait marché sans relâche, elle était exténuée, elle se sentait dans une sorte d’hallucination dont elle se défiait instinctivement ; pourtant ses yeux de plus en plus fixes ne pouvaient se détacher de cet obscur entassement d’objets quelconques, inanimés probablement, et en apparence inertes, qui gisait là sur le parquet de cette salle superposée à l’incendie.