Quatrevingt-treize (page 26)
Et il frémissait.
Ta solution n’en est pas une, ô songeur ! — Gauvain voyait dans l’ombre le sinistre sourire du sphinx.
Cette situation était une sorte de carrefour redoutable où les vérités combattantes venaient aboutir et se confronter, et où se regardaient fixement les trois idées suprêmes de l’homme, l’humanité, la famille, la patrie.
Chacune de ces voix prenait à son tour la parole, et chacune à son tour disait vrai. Comment choisir ? Chacune à son tour semblait trouver le joint de sagesse et de justice, et disait : Fais cela. Était-ce cela qu’il fallait faire ? Oui. Non. Le raisonnement disait une chose ; le sentiment en disait une autre ; les deux conseils étaient contraires. Le raisonnement n’est que la raison, le sentiment est souvent la conscience ; l’un vient de l’homme, l’autre de plus haut.
C’est ce qui fait que le sentiment a moins de clarté et plus de puissance.
Quelle force pourtant dans la raison sévère !
Gauvain hésitait.
Perplexités farouches.
Deux abîmes s’ouvraient devant Gauvain. Perdre le marquis ? ou le sauver ? Il fallait se précipiter dans l’un ou dans l’autre.
Lequel de ces deux gouffres était le devoir ?
III
LE CAPUCHON DU CHEF.
C’est au devoir en effet qu’on avait affaire.
Ce devoir se dressait, sinistre devant Cimourdain, formidable devant Gauvain.
Simple devant l’un ; multiple, divers, tortueux, devant l’autre.
Minuit sonna, puis une heure du matin.
Gauvain s’était, sans s’en apercevoir, insensiblement rapproché de l’entrée de la brèche.
L’incendie ne jetait plus qu’une réverbération diffuse et s’éteignait.
Le plateau, de l’autre côté de la tour, en avait le reflet, et devenait visible par instants, puis s’éclipsait quand la fumée couvrait le feu. Cette lueur, ravivée par soubresauts et coupée d’obscurités subites, disproportionnait les objets et donnait aux sentinelles du camp des aspects de larves. Gauvain, à travers sa méditation, considérait vaguement ces effacements de la fumée par le flamboiement et du flamboiement par la fumée. Ces apparitions et ces disparitions de la clarté devant ses yeux avaient on ne sait quelle analogie avec les apparitions et les disparitions de la vérité dans son esprit.
Soudain, entre deux tourbillons de fumée, une flammèche envolée du brasier décroissant éclaira vivement le sommet du plateau et fit jaillir la silhouette vermeille d’une charrette. Gauvain regarda cette charrette ; elle était entourée de cavaliers qui avaient des chapeaux de gendarme. Il lui sembla que c’était la charrette que la longue-vue de Guéchamp lui avait fait voir à l’horizon, quelques heures auparavant, au moment où le soleil se couchait. Des hommes étaient sur la charrette et avaient l’air occupés à la décharger. Ce qu’ils retiraient de la charrette paraissait pesant, et rendait par instants un son de ferraille ; il eût été difficile de dire ce que c’était ; cela ressemblait à des charpentes ; deux d’entre eux descendirent et posèrent à terre une caisse qui, à en juger par sa forme, devait contenir un objet triangulaire. La flammèche s’éteignit, tout rentra dans les ténèbres ; Gauvain, l’œil fixe, demeura pensif devant ce qu’il y avait là dans l’obscurité.
Des lanternes s’étaient allumées, on allait et venait sur le plateau, mais les formes qui se mouvaient étaient confuses, et d’ailleurs Gauvain d’en bas, et de l’autre côté du ravin, ne pouvait voir que ce qui était tout à fait sur le bord du plateau.
Des voix parlaient, mais on ne percevait pas les paroles. Çà et là des chocs sonnaient sur du bois. On entendait aussi on ne sait quel grincement métallique pareil au bruit d’une faulx qu’on aiguise.
Deux heures sonnèrent.
Gauvain lentement, et comme quelqu’un qui ferait volontiers deux pas en avant et trois pas en arrière, se dirigea vers la brèche. À son approche, reconnaissant dans la pénombre le manteau et le capuchon galonné du commandant, la sentinelle présenta les armes. Gauvain pénétra dans la salle du rez-de-chaussée, transformée en corps de garde. Une lanterne était pendue à la voûte. Elle éclairait juste assez pour qu’on pût traverser la salle sans marcher sur les hommes du poste, gisant à terre sur de la paille, et la plupart endormis.
Ils étaient couchés là ; ils s’y étaient battus quelques heures auparavant ; la mitraille, éparse sous eux en grains de fer et de plomb, et mal balayée, les gênait un peu pour dormir ; mais ils étaient fatigués, et ils se reposaient. Cette salle avait été le lieu horrible ; là on avait attaqué ; là on avait rugi, hurlé, grincé, frappé, tué, expiré ; beaucoup des leurs étaient tombés morts sur ce pavé où ils se couchaient assoupis ; cette paille qui servait à leur sommeil buvait le sang de leurs camarades ; maintenant c’était fini, le sang était étanché, les sabres étaient essuyés, les morts étaient morts ; eux ils dormaient paisibles. Telle est la guerre. Et puis, demain, tout le monde aura le même sommeil.
À l’entrée de Gauvain, quelques-uns de ces hommes assoupis se levèrent, entre autres l’officier qui commandait le poste. Gauvain lui désigna la porte du cachot.
— Ouvrez-moi, dit-il.
Les verrous furent tirés, la porte s’ouvrit.
Gauvain entra dans le cachot.
La porte se referma derrière lui.
LIVRE SEPTIÈME. FÉODALITÉ ET RÉVOLUTION.
I
L’ANCÊTRE.
Une lampe était posée sur la dalle de la crypte, à côté du soupirail carré de l’oubliette.
On apercevait aussi sur la dalle la cruche pleine d’eau, le pain de munition et la botte de paille. La crypte étant taillée dans le roc, le prisonnier qui eût eu la fantaisie de mettre le feu à la paille eût perdu sa peine ; aucun risque d’incendie pour la prison, certitude d’asphyxie pour le prisonnier.
À l’instant où la porte tourna sur ses gonds, le marquis marchait dans son cachot ; va-et-vient machinal propre à tous les fauves mis en cage.
Au bruit que fit la porte en s’ouvrant puis en se refermant, il leva la tête, et la lampe qui était à terre entre Gauvain et le marquis éclaira ces deux hommes en plein visage.
Ils se regardèrent, et ce regard était tel qu’il les fit tous deux immobiles.
Le marquis éclata de rire et s’écria :
— Bonjour, monsieur. Voilà pas mal d’années que je n’ai eu la bonne fortune de vous rencontrer. Vous me faites la grâce de venir me voir. Je vous remercie. Je ne demande pas mieux que de causer un peu. Je commençais à m’ennuyer. Vos amis perdent le temps ; des constatations d’identité, des cours martiales, c’est long toutes ces manières-là. J’irais plus vite en besogne. Je suis ici chez moi. Donnez-vous la peine d’entrer. Eh bien, qu’est-ce que vous dites de tout ce qui se passe ? C’est original, n’est-ce pas ? Il y avait une fois un roi et une reine ; le roi, c’était le roi ; la reine, c’était la France. On a tranché la tête au roi et marié la reine à Robespierre ; ce monsieur et cette dame ont eu une fille qu’on nomme la guillotine, et avec laquelle il paraît que je ferai connaissance demain matin. J’en serai charmé. Comme de vous voir. Venez-vous pour cela ? Avez-vous monté en grade ? Seriez-vous le bourreau ? Si c’est une simple visite d’amitié, j’en suis touché. Monsieur le vicomte, vous ne savez peut-être plus ce que c’est qu’un gentilhomme. Eh bien, en voilà un ; c’est moi. Regardez ça. C’est curieux ; ça croit en Dieu, ça croit à la tradition, ça croit à la famille, ça croit à ses aïeux, ça croit à l’exemple de son père, à la fidélité, à la loyauté, au devoir envers son prince, au respect des vieilles lois, à la vertu, à la justice ; et ça vous ferait fusiller avec plaisir. Ayez, je vous prie, la bonté de vous asseoir. Sur le pavé, c’est vrai ; car il n’y a pas de fauteuil dans ce salon ; mais qui vit dans la boue peut s’asseoir par terre. Je ne dis pas cela pour vous offenser, car ce que nous appelons la boue, vous l’appelez la nation. Vous n’exigez sans doute pas que je crie Liberté, Égalité, Fraternité ? Ceci est une ancienne chambre de ma maison ; jadis les seigneurs y mettaient les manants ; maintenant les manants y mettent les seigneurs. Ces niaiseries-là se nomment une révolution. Il paraît qu’on me coupera le cou d’ici à trente-six heures. Je n’y vois pas d’inconvénient. Par exemple, si l’on était poli, on m’aurait envoyé ma tabatière, qui est là-haut dans la chambre des miroirs, où vous avez joué tout enfant et où je vous ai fait sauter sur mes genoux. Monsieur, je vais vous apprendre une chose, vous vous appelez Gauvain, et, chose bizarre, vous avez du sang noble dans les veines, pardieu, le même sang que le mien, et ce sang qui fait de moi un homme d’honneur fait de vous un gueusard. Telles sont les particularités. Vous me direz que ce n’est pas votre faute. Ni la mienne. Parbleu, on est un malfaiteur sans le savoir. Cela tient à l’air qu’on respire ; dans des temps comme les nôtres, on n’est pas responsable de ce qu’on fait, la révolution est coquine pour tout le monde, et tous vos grands criminels sont de grands innocents. Quelles buses ! À commencer par vous. Souffrez que je vous admire. Oui, j’admire un garçon tel que vous, qui, homme de qualité, bien situé dans l’état, ayant un grand sang à répandre pour les grandes causes, vicomte de cette Tour-Gauvain, prince de Bretagne, pouvant être duc par droit et pair de France par héritage, ce qui est à peu près tout ce que peut désirer ici-bas un homme de bon sens, s’amuse, étant ce qu’il est, à être ce que vous êtes, si bien qu’il fait à ses ennemis l’effet d’un scélérat et à ses amis l’effet d’un imbécile. À propos, faites mes compliments à monsieur l’abbé Cimourdain.
Le marquis parlait à son aise, paisiblement, sans rien souligner, avec sa voix de bonne compagnie, avec son œil clair et tranquille, les deux mains dans ses goussets. Il s’interrompit, respira longuement, et reprit :
— Je ne vous cache pas que j’ai fait ce que j’ai pu pour vous tuer. Tel que vous me voyez, j’ai trois fois, moi-même, en personne, pointé un canon sur vous. Procédé discourtois, je l’avoue ; mais ce serait faire fond sur une mauvaise maxime que de s’imaginer qu’en guerre l’ennemi cherche à nous être agréable. Car nous sommes en guerre, monsieur mon neveu. Tout est à feu et à sang. C’est pourtant vrai qu’on a tué le roi. Joli siècle.
Il s’arrêta encore, puis poursuivit :
— Quand on pense que rien de tout cela ne serait arrivé si l’on avait pendu Voltaire et mis Rousseau aux galères ! Ah ! les gens d’esprit, quel fléau ! Ah çà, qu’est-ce que vous lui reprochez, à cette monarchie ? C’est vrai, on envoyait l’abbé Pucelle à son abbaye de Corbigny, en lui laissant le choix de la voiture et tout le temps qu’il voudrait pour faire le chemin ; et quant à votre monsieur Titon, qui avait été, s’il vous plaît, un fort débauché, et qui allait chez les filles avant d’aller aux miracles du diacre Pâris, on le transférait du château de Vincennes au château de Ham en Picardie, qui est, j’en conviens, un assez vilain endroit. Voilà les griefs ; je m’en souviens ; j’ai crié aussi dans mon temps ; j’ai été aussi bête que vous.
Le marquis tâta sa poche comme s’il y cherchait sa tabatière, et continua :
— Mais pas aussi méchant. On parlait pour parler. Il y avait aussi la mutinerie des enquêtes et requêtes ; et puis ces messieurs les philosophes sont venus, on a brûlé les écrits au lieu de brûler les auteurs, les cabales de la cour s’en sont mêlées, il y a eu tous ces benêts, Turgot, Quesnay, Malesherbes, les physiocrates, et cætera, et le grabuge a commencé. Tout est venu des écrivailleurs et des rimailleurs. L’encyclopédie ! Diderot ! d’Alembert ! Ah ! les méchants bélîtres ! Un homme bien né comme ce roi de Prusse, avoir donné là dedans ! Moi, j’eusse supprimé tous les gratteurs de papier. Ah ! nous étions des justiciers, nous autres. On peut voir ici, sur le mur, la marque des roues d’écartèlement. Nous ne plaisantions pas. Non, non, point d’écrivassiers ! Tant qu’il y aura des Arouet, il y aura des Marat. Tant qu’il y aura des grimauds qui griffonnent, il y aura des gredins qui assassinent ; tant qu’il y aura de l’encre, il y aura de la noirceur ; tant que la patte de l’homme tiendra la plume de l’oie, les sottises frivoles engendreront les sottises atroces. Les livres font les crimes. Le mot chimère a deux sens, il signifie rêve, et il signifie monstre. Comme on se paye de billevesées ! Qu’est-ce que vous nous chantez avec vos droits ? Droits de l’homme ! droits du peuple ! Cela est-il assez creux, assez stupide, assez imaginaire, assez vide de sens ! Moi, quand je dis : Havoise, sœur de Conan ii, apporta le comté de Bretagne à Hoël, comte de Nantes et de Cornouailles, qui laissa le trône à Alain Fergant, oncle de Berthe, qui épousa Alain le Noir, seigneur de la Roche-sur-Yon, et en eut Conan le Petit, aïeul de Guy ou Gauvain de Thouars, notre ancêtre, je dis une chose claire, et voilà un droit. Mais vos drôles, vos marauds, vos croquants, qu’appellent-ils leurs droits ? Le déicide et le régicide. Si ce n’est pas hideux ! Ah ! les maroufles ! J’en suis fâché pour vous, monsieur ; mais vous êtes de ce fier sang de Bretagne ; vous et moi, nous avons Gauvain de Thouars pour grand-père ; nous avons encore pour aïeul ce grand duc de Montbazon qui fut pair de France et honoré du collier des ordres, qui attaqua le faubourg de Tours et fut blessé au combat d’Arques, et qui mourut grand-veneur de France en sa maison de Couzières en Touraine, âgé de quatrevingt-six ans. Je pourrais vous parler encore du duc de Laudunois, fils de la dame de la Garnache, de Claude de Lorraine, duc de Chevreuse, et de Henri de Lenoncourt, et de Françoise de Laval-Boisdauphin. Mais à quoi bon ? Monsieur a l’honneur d’être un idiot, et il tient à être l’égal de mon palefrenier. Sachez ceci, j’étais déjà un vieil homme que vous étiez encore un marmot. Je vous ai mouché, morveux, et je vous moucherais encore. En grandissant, vous avez trouvé moyen de vous rapetisser. Depuis que nous ne nous sommes vus, nous sommes allés chacun de notre côté, moi du côté de l’honnêteté, vous du côté opposé. Ah ! je ne sais pas comment tout cela finira, mais messieurs vos amis sont de fiers misérables. Ah ! oui, c’est beau, j’en tombe d’accord, les progrès sont superbes, on a supprimé dans l’armée la peine de la chopine d’eau infligée trois jours consécutifs au soldat ivrogne ; on a le maximum, la Convention, l’évêque Gobel, monsieur Chaumette et monsieur Hébert, et l’on extermine en masse tout le passé, depuis la Bastille jusqu’à l’almanach. On remplace les saints par les légumes. Soit, messieurs les citoyens, soyez les maîtres, régnez, prenez vos aises, donnez-vous-en, ne vous gênez pas. Tout cela n’empêchera point que la religion ne soit la religion, que la royauté n’emplisse quinze cents ans de notre histoire, et que la vieille seigneurie française, même décapitée, ne soit plus haute que vous. Quant à vos chicanes sur le droit historique des races royales, nous en haussons les épaules. Chilpéric, au fond, n’était qu’un moine appelé Daniel ; ce fut Rainfroy qui inventa Chilpéric pour ennuyer Charles Martel ; nous savons ces choses-là aussi bien que vous. Ce n’est pas la question. La question est ceci : être un grand royaume ; être la vieille France ; être ce pays d’arrangement magnifique où l’on considère premièrement la personne sacrée des monarques, seigneurs absolus de l’état, puis les princes, puis les officiers de la couronne, pour les armes sur terre et sur mer, pour l’artillerie, direction et surintendance des finances. Ensuite, il y a la justice souveraine et subalterne, suivie du maniement des gabelles et recettes générales, et enfin la police du royaume dans ses trois ordres. Voilà qui était beau et noblement ordonné ; vous l’avez détruit. Vous avez détruit les provinces, comme de lamentables ignorants que vous êtes, sans même vous douter de ce que c’était que les provinces. Le génie de la France est composé du génie même du continent, et chacune des provinces de France représentait une vertu de l’Europe ; la franchise de l’Allemagne était en Picardie, la générosité de la Suède en Champagne, l’industrie de la Hollande en Bourgogne, l’activité de la Pologne en Languedoc, la gravité de l’Espagne en Gascogne, la sagesse de l’Italie en Provence, la subtilité de la Grèce en Normandie, la fidélité de la Suisse en Dauphiné. Vous ne saviez rien de tout cela ; vous avez cassé, brisé, fracassé, démoli, et vous avez été tranquillement des bêtes brutes. Ah ! vous ne voulez plus avoir de nobles ! Eh bien, vous n’en aurez plus. Faites-en votre deuil. Vous n’aurez plus de paladins, vous n’aurez plus de héros. Bonsoir les grandeurs anciennes. Trouvez-moi un d’Assas à présent ! Vous avez tous peur pour votre peau. Vous n’aurez plus les chevaliers de Fontenoy qui saluaient avant de tuer ; vous n’aurez plus les combattants en bas de soie du siège de Lérida ; vous n’aurez plus de ces fières journées militaires où les panaches passaient comme des météores ; vous êtes un peuple fini ; vous subirez ce viol, l’invasion ; si Alaric ii revient, il ne trouvera plus en face de lui Clovis ; si Abdérame revient, il ne trouvera plus en face de lui Charles Martel ; si les saxons reviennent, ils ne trouveront plus devant eux Pépin ; vous n’aurez plus Agnadel, Rocroy, Lens, Staffarde, Nerwinde, Steinkerque, la Marsaille, Raucoux, Lawfeld, Mahon ; vous n’aurez plus Marignan avec François ier ; vous n’aurez plus Bouvines avec Philippe Auguste faisant prisonnier, d’une main, Renaud, comte de Boulogne, et, de l’autre, Ferrand, comte de Flandre. Vous aurez Azincourt, mais vous n’aurez plus pour s’y faire tuer, enveloppé de son drapeau, le sieur de Bacqueville, le grand porte-oriflamme ! Allez ! allez ! faites ! Soyez les hommes nouveaux. Devenez petits !
Le marquis fit un moment silence, et repartit :
— Mais laissez-nous grands. Tuez les rois, tuez les nobles, tuez les prêtres, abattez, ruinez, massacrez, foulez tout aux pieds, mettez les maximes antiques sous le talon de vos bottes, piétinez le trône, trépignez l’autel, écrasez Dieu, dansez dessus ! c’est votre affaire. Vous êtes des traîtres et des lâches, incapables de dévouement et de sacrifice. J’ai dit. Maintenant faites-moi guillotiner, monsieur le vicomte. J’ai l’honneur d’être votre très humble.
Et il ajouta :
— Ah ! je vous dis vos vérités ! Qu’est-ce que cela me fait ? je suis mort.
— Vous êtes libre, dit Gauvain.
Et Gauvain s’avança vers le marquis, défit son manteau de commandant, le lui jeta sur les épaules, et lui rabattit le capuchon sur les yeux. Tous deux étaient de même taille.
— Eh bien, qu’est-ce que tu fais ? dit le marquis.
Gauvain éleva la voix et cria :
— Lieutenant, ouvrez-moi.
La porte s’ouvrit.
Gauvain cria :
— Vous aurez soin de refermer la porte derrière moi.
Et il poussa dehors le marquis stupéfait.
La salle basse, transformée en corps de garde, avait, on s’en souvient, pour tout éclairage, une lanterne de corne qui faisait tout voir trouble, et donnait plus de nuit que de jour. Dans cette lueur confuse, ceux des soldats qui ne dormaient pas virent marcher au milieu d’eux, se dirigeant vers la sortie, un homme de haute stature ayant le manteau et le capuchon galonné de commandant en chef ; ils firent le salut militaire, et l’homme passa.
Le marquis, lentement, traversa le corps de garde, traversa la brèche, non sans s’y heurter la tête plus d’une fois, et sortit.
La sentinelle, croyant voir Gauvain, lui présenta les armes.
Quand il fut dehors, ayant sous ses pieds l’herbe des champs, à deux cents pas la forêt, et devant lui l’espace, la nuit, la liberté, la vie, il s’arrêta et demeura un moment immobile comme un homme qui s’est laissé faire, qui a cédé à la surprise, et qui, ayant profité d’une porte ouverte, cherche s’il a bien ou mal agi, hésite avant d’aller plus loin, et donne audience à une dernière pensée. Après quelques secondes de rêverie attentive, il leva sa main droite, fit claquer son médius contre son pouce et dit : Ma foi !
Et il s’en alla.
La porte du cachot s’était refermée. Gauvain était dedans.
II
LA COUR MARTIALE.
Tout alors dans les cours martiales était à peu près discrétionnaire. Dumas, à l’Assemblée législative, avait esquissé une ébauche de législation militaire, retravaillée plus tard par Talot au conseil des Cinq-Cents, mais le code définitif des conseils de guerre n’a été rédigé que sous l’empire. C’est de l’empire que date, par parenthèse, l’obligation imposée aux tribunaux militaires de ne recueillir les votes qu’en commençant par le grade inférieur. Sous la révolution, cette loi n’existait pas.
En 1793, le président d’un tribunal militaire était presque à lui seul tout le tribunal ; il choisissait les membres, classait l’ordre des grades, réglait le mode du vote ; il était le maître en même temps que le juge.
Cimourdain avait désigné, pour prétoire de la cour martiale, cette salle même du rez-de-chaussée où avait été la retirade et où était maintenant le corps de garde. Il tenait à tout abréger, le chemin de la prison au tribunal et le trajet du tribunal à l’échafaud.
À midi, conformément à ses ordres, la cour était en séance avec l’apparat que voici : trois chaises de paille, une table de sapin, deux chandelles allumées, un tabouret devant la table.
Les chaises étaient pour les juges et le tabouret pour l’accusé. Aux deux bouts de la table il y avait deux autres tabourets, l’un pour le commissaire-auditeur qui était un fourrier, l’autre pour le greffier qui était un caporal.
Il y avait sur la table un bâton de cire rouge, le sceau de la république en cuivre, deux écritoires, des dossiers de papier blanc, et deux affiches imprimées, étalées toutes grandes ouvertes, contenant, l’une, la mise hors la loi, l’autre, le décret de la Convention.
La chaise du milieu était adossée à un faisceau de drapeaux tricolores ; dans ces temps de rude simplicité, un décor était vite posé, et il fallait peu de temps pour changer un corps de garde en cour de justice.
La chaise du milieu, destinée au président, faisait face à la porte du cachot.
Pour public, les soldats.
Deux gendarmes gardaient la sellette.
Cimourdain était assis sur la chaise du milieu, ayant à sa droite le capitaine Guéchamp, premier juge, et à sa gauche le sergent Radoub, deuxième juge.
Il avait sur la tête son chapeau à panache tricolore, à son côté son sabre, dans sa ceinture ses deux pistolets. Sa balafre, qui était d’un rouge vif, ajoutait à son air farouche.
Radoub avait fini par se faire panser. Il avait autour de la tête un mouchoir sur lequel s’élargissait lentement une plaque de sang.
À midi, l’audience n’était pas encore ouverte, une estafette, dont on entendait dehors piaffer le cheval, était debout près de la table du tribunal.
Cimourdain écrivait. Il écrivait ceci :
« Citoyens, membres du comité de salut public,
« Lantenac est pris. Il sera exécuté demain. »
Il data et signa, plia et cacheta la dépêche, et la remit à l’estafette, qui partit.
Cela fait, Cimourdain dit d’une voix haute :
— Ouvrez le cachot.
Les deux gendarmes tirèrent les verrous, ouvrirent le cachot, et y entrèrent.
Cimourdain leva la tête, croisa les bras, regarda la porte, et cria :
— Amenez le prisonnier.
Un homme apparut entre les deux gendarmes, sous le cintre de la porte ouverte.
C’était Gauvain.
Cimourdain eut un tressaillement.
— Gauvain ! s’écria-t-il.
Et il reprit :
— Je demande le prisonnier.
— C’est moi, dit Gauvain.
— Toi ?
— Moi.
— Et Lantenac ?
— Il est libre.
— Libre !
— Oui.
— Évadé ?
— Évadé.
Cimourdain balbutia avec un tremblement :
— En effet, ce château est à lui, il en connaît toutes les issues, l’oubliette communique peut-être à quelque sortie, j’aurais dû y songer, il aura trouvé moyen de s’enfuir, il n’aura eu besoin pour cela de l’aide de personne.
— Il a été aidé, dit Gauvain.
— À s’évader ?
— À s’évader.
— Qui l’a aidé ?
— Moi.
— Toi !
— Moi.
— Tu rêves !
— Je suis entré dans le cachot, j’étais seul avec le prisonnier, j’ai ôté mon manteau, je le lui ai mis sur le dos, je lui ai rabattu le capuchon sur le visage, il est sorti à ma place, et je suis resté à la sienne. Me voici.
— Tu n’as pas fait cela !
— Je l’ai fait.
— C’est impossible.
— C’est réel.
— Amenez-moi Lantenac !
— Il n’est plus ici. Les soldats, lui voyant le manteau de commandant, l’ont pris pour moi et l’ont laissé passer. Il faisait encore nuit.
— Tu es fou.
— Je dis ce qui est.
Il y eut un silence. Cimourdain bégaya :
— Alors tu mérites…
— La mort, dit Gauvain.
Cimourdain était pâle comme une tête coupée. Il était immobile comme un homme sur qui vient de tomber la foudre. Il semblait ne plus respirer. Une grosse goutte de sueur perla sur son front.
Il raffermit sa voix et dit :
— Gendarmes, faites asseoir l’accusé.
Gauvain se plaça sur le tabouret.
Cimourdain reprit :
— Gendarmes, tirez vos sabres.
C’était la formule usitée quand l’accusé était sous le poids d’une sentence capitale.
Les gendarmes tirèrent leurs sabres.
La voix de Cimourdain avait repris son accent ordinaire.
— Accusé, dit-il, levez-vous.
Il ne tutoyait plus Gauvain.
III
LES VOTES.
Gauvain se leva.
— Comment vous nommez-vous ? demanda Cimourdain.
Gauvain répondit :
— Gauvain.
Cimourdain continua l’interrogatoire.
— Qui êtes-vous ?
— Je suis commandant en chef de la colonne expéditionnaire des Côtes-du-Nord.
— Êtes-vous parent ou allié de l’homme évadé ?
— Je suis son petit-neveu.
— Vous connaissez le décret de la Convention ?
— J’en vois l’affiche sur votre table.
— Qu’avez-vous à dire sur ce décret ?
— Que je l’ai contresigné, que j’en ai ordonné l’exécution, et que c’est moi qui ai fait faire cette affiche au bas de laquelle est mon nom.
— Faites choix d’un défenseur.
— Je me défendrai moi-même.
— Vous avez la parole.
Cimourdain était redevenu impassible. Seulement son impassibilité ressemblait moins au calme d’un homme qu’à la tranquillité d’un rocher.
Gauvain demeura un moment silencieux et comme recueilli.
Cimourdain reprit :
— Qu’avez-vous à dire pour votre défense ?
Gauvain leva lentement la tête, ne regarda personne, et répondit :
— Ceci : une chose m’a empêché d’en voir une autre ; une bonne action, vue de trop près, m’a caché cent actions criminelles ; d’un côté un vieillard, de l’autre des enfants, tout cela s’est mis entre moi et le devoir. J’ai oublié les villages incendiés, les champs ravagés, les prisonniers massacrés, les blessés achevés, les femmes fusillées, j’ai oublié la France livrée à l’Angleterre ; j’ai mis en liberté le meurtrier de la patrie. Je suis coupable. En parlant ainsi, je semble parler contre moi ; c’est une erreur. Je parle pour moi. Quand le coupable reconnaît sa faute, il sauve la seule chose qui vaille la peine d’être sauvée, l’honneur.
— Est-ce là, repartit Cimourdain, tout ce que vous avez à dire pour votre défense ?
— J’ajoute qu’étant le chef, je devais l’exemple, et qu’à votre tour, étant les juges, vous le devez.
— Quel exemple demandez-vous ?
— Ma mort.
— Vous la trouvez juste ?
— Et nécessaire.
— Asseyez-vous.
Le fourrier, commissaire-auditeur, se leva et donna lecture, premièrement, de l’arrêté qui mettait hors la loi le ci-devant marquis de Lantenac ; deuxièmement, du décret de la Convention édictant la peine capitale contre quiconque favoriserait l’évasion d’un rebelle prisonnier. Il termina par les quelques lignes imprimées au bas de l’affiche du décret, intimant défense « de porter aide et secours » au rebelle susnommé « sous peine de mort », et signées : Le commandant en chef de la colonne expéditionnaire, Gauvain.
Ces lectures faites, le commissaire-auditeur se rassit.
Cimourdain croisa les bras et dit :
— Accusé, soyez attentif. Public, écoutez, regardez, et taisez-vous. Vous avez devant vous la loi. Il va être procédé au vote. La sentence sera rendue à la majorité simple. Chaque juge opinera à son tour, à haute voix, en présence de l’accusé, la justice n’ayant rien à cacher.
Cimourdain continua :
— La parole est au premier juge. Parlez, capitaine Guéchamp.
Le capitaine Guéchamp ne semblait voir ni Cimourdain, ni Gauvain. Ses paupières abaissées cachaient ses yeux immobiles fixés sur l’affiche du décret et la considérant comme on considérerait un gouffre. Il dit :
— La loi est formelle. Un juge est plus et moins qu’un homme ; il est moins qu’un homme, car il n’a pas de cœur ; il est plus qu’un homme, car il a le glaive. L’an 414 de Rome, Manlius fit mourir son fils pour le crime d’avoir vaincu sans son ordre. La discipline violée voulait une expiation. Ici, c’est la loi qui a été violée, et la loi est plus haute encore que la discipline. Par suite d’un accès de pitié, la patrie est remise en danger. La pitié peut avoir les proportions d’un crime. Le commandant Gauvain a fait évader le rebelle Lantenac. Gauvain est coupable. Je vote la mort.
— Écrivez, greffier, dit Cimourdain.
Le greffier écrivit : « Capitaine Guéchamp : la mort. »
Gauvain éleva la voix :
— Guéchamp, dit-il, vous avez bien voté, et je vous remercie.
Cimourdain reprit :
— La parole est au deuxième juge. Parlez, sergent Radoub,
Radoub se leva, se tourna vers Gauvain et fit à l’accusé le salut militaire. Puis il s’écria :
— Si c’est ça, alors, guillotinez-moi. Car j’en donne ici ma nom de Dieu de parole d’honneur la plus sacrée, je voudrais avoir fait, d’abord ce qu’a fait le vieux, et ensuite ce qu’a fait mon commandant. Quand j’ai vu cet individu de quatrevingts ans se jeter dans le feu pour en tirer les trois mioches, j’ai dit : Bonhomme, tu es un brave homme ! et quand j’apprends que c’est mon commandant qui a sauvé ce vieux de votre bête de guillotine, mille noms de noms, je dis : Mon commandant, vous devriez être mon général, et vous êtes un vrai homme, et moi, tonnerre ! je vous donnerais la croix de Saint-Louis, s’il y avait encore des croix, s’il y avait encore des saints, et s’il y avait encore des louis ! Ah çà ! est-ce qu’on va être des imbéciles à présent ? Si c’est pour des choses comme ça qu’on a gagné la bataille de Jemmapes, la bataille de Valmy, la bataille de Fleurus et la bataille de Wattignies, alors il faut le dire. Comment ! voilà le commandant Gauvain qui depuis quatre mois mène toutes ces bourriques de royalistes tambour battant, et qui sauve la république à coups de sabre, et qui a fait la chose de Dol où il fallait joliment de l’esprit, et, quand vous avez cet homme-là, vous tâchez de ne plus l’avoir ! et, au lieu d’en faire votre général, vous voulez lui couper le cou ! je dis que c’est à se jeter la tête la première par-dessus le parapet du Pont-Neuf, et que vous-même, citoyen Gauvain, mon commandant, si, au lieu d’être mon général, vous étiez mon caporal, je vous dirais que vous avez dit de fichues bêtises tout à l’heure. Le vieux a bien fait de sauver les enfants, vous avez bien fait de sauver le vieux, et si l’on guillotine les gens parce qu’ils ont fait de bonnes actions, alors va-t’en à tous les diables, je ne sais plus du tout de quoi il est question. Il n’y a plus de raison pour qu’on s’arrête. C’est pas vrai, n’est-ce pas, tout ça ? Je me pince pour savoir si je suis éveillé. Je ne comprends pas. Il fallait donc que le vieux laisse brûler les mômes tout vifs, il fallait donc que mon commandant laisse couper le cou au vieux. Tenez, oui, guillotinez-moi. J’aime autant ça. Une supposition, les mioches seraient morts, le bataillon du Bonnet-Rouge était déshonoré. Est-ce que c’est ça qu’on voulait ? Alors mangeons-nous les uns les autres. Je me connais en politique aussi bien que vous qui êtes là, j’étais du club de la section des Piques. Sapristi ! nous nous abrutissons à la fin ! Je résume ma façon de voir. Je n’aime pas les choses qui ont l’inconvénient de faire qu’on ne sait plus du tout où on en est. Pourquoi diable nous faisons-nous tuer ? Pour qu’on nous tue notre chef ! Pas de ça, Lisette. Je veux mon chef ! Il me faut mon chef ! Je l’aime encore mieux aujourd’hui qu’hier. L’envoyer à la guillotine, mais vous me faites rire ! Tout ça, tout ça, nous n’en voulons pas. J’ai écouté. On dira tout ce qu’on voudra. D’abord, pas possible.