L’Oblat (page 28)
— Quoi ?
— Il ne me l’a pas conté.
Les cloches sonnèrent les coups de vêpres ; tous deux se rendirent à l’église. Après l’office qui n’eut rien de particulier, car c’était celui d’un simple confesseur pontife, coté sous le rite double, l’abbé revêtit une étole blanche et, à la suite des pères marchant en tête, et précédé par le frère Blanche qui portait sa crosse et par le frère Gèdre sa mitre, il regagna, à travers la grande allée de l’église, le cloître.
M. Lampre et Durtal emboîtèrent le pas derrière lui sous les galeries et entrèrent, à leur tour, dans la salle du chapitre, une vaste pièce, plafonnée de poutres, garnie, le long de ses murs, de simples bancs, occupée au bout par la cathedra élevée de quelques marches et au-dessus de laquelle était cloué un crucifix. Deux tabourets étaient placés de chaque côté de ce trône et, à droite, se dressait une table sur laquelle étaient posés, un bassin, une aiguière et des serviettes.
Au milieu de la salle, en face du siège abbatial, il y avait un tapis, deux flambeaux allumés, deux chaises, une pour le novice, l’autre pour le P. Felletin et devant celle destinée au novice, un escabeau et un coussin de velours rouge.
Lorsque tous furent assis, le P. Felletin s’avança vers le P. Abbé, le salua et dit, en latin :
— Révérendissime père, la règle a été lue déjà, pour une première fois, à notre frère Baptistin Cholet ; vous plaît-il de le revêtir de la coule des novices ?
— Allez et amenez-le.
Le P. Felletin sortit et revint, quelques minutes après, avec le frère Cholet qui baissait, intimidé, les yeux.
Il se prosterna, étendu à plat ventre sur le plancher.
— Quid petis ? que demandez-vous ?
— La miséricorde de Dieu et la confraternité avec vous.
Et l’Abbé répondit :
— Que le seigneur vous associe à ses élus !
— Amen.
L’Abbé reprit :
— Surge in nomine Domini ; levez-vous, au nom du Seigneur.
Le frère se leva et se mit à genoux ; l’abbé lui montra la règle de saint Benoît, s’enquit de savoir s’il voulait l’observer et, sur sa réponse affirmative, il répliqua « que Dieu achève ce qu’il a commencé en vous » puis il parla, remerciant le sauveur qui lui donnait, dans les moments si douloureux qu’il traversait, la consolation de voir persévérer une vocation dans son abbaye, et lorsqu’il eut fini son allocution, il se coiffa de la mitre simple, en toile d’argent, entonna l’antienne « mandatum novum do vobis » et les versets, les mêmes que ceux chantés au lavement des pieds du jeudi saint, alternaient, échangés par les deux chœurs des moines.
Dès le début de l’antienne, le postulant, après avoir salué l’officiant, était allé s’asseoir sur la chaise préparée à son usage, en face du trône et il avait défait ses bas et ses chaussures et tendu ses pieds nus sur l’escabeau.
Et l’abbé, la taille ceinte d’un linge, suivi des assistants et du P. Emonot, remplaçant le cérémoniaire, le P. d’Auberoche, parti à Paris pour dénicher de l’argent, s’agenouilla sur le coussin de velours. L’un des assistants tint le bassin, un autre versa de l’aiguière de l’eau tiède parfumée de plantes aromatiques, et le révérendissime lava les deux pieds du frère, les essuya, avec une serviette dont il se servit ensuite pour couvrir seulement les doigts, en laissant le reste des pieds à nu, puis il les baisa, et, chacun vint à son tour s’agenouiller et les baiser.
À la façon dont s’appliquait la bouche, l’on pouvait se rendre compte du plus ou du moins de ferveur et d’affection des pères et des frères ; les uns appuyaient les lèvres, embrassaient réellement, voyant en ce nouveau venu, ainsi que dans tout hôte, l’image du Christ ; les autres embrassaient aussi fortement, par affection fraternelle ; d’autres, au contraire, frôlaient seulement, se bornaient à remplir un devoir, sans y attribuer plus d’importance. Durtal, lui, rêvait à cette coutume, issue des premiers âges, perpétuée par l’église, à cette leçon d’humilité que saint Benoît infligeait à tous ses moines… et, soudain, il ne put s’empêcher de sourire ; le père Philogone Miné, assis, la tête perdue, dans un coin, la recouvrait subitement, ainsi que d’habitude, alors qu’il s’agissait d’un office. Il se démenait et, soutenu par deux frères, se traînait jusqu’au coussin, déposait, en souriant, un bon gros baiser sur les pieds du petit Cholet et était ramassé avec peine et reconduit à son banc.
Quand tous eurent ainsi défilé, sur un signe du maître des cérémonies et tandis que le chœur chantait le cantique : « Ubi charitas », le novice se rechaussa et vint se mettre à genoux, au milieu du chapitre ; les religieux en firent autant, devant leurs bancs.
L’abbé ôta sa mitre et chanta, tourné vers son siège, une série de versets, récita le Kyrie Eleison et le pater et termina par trois oraisons dont la dernière empruntée à l’office du patriarche : « renouvelez, Seigneur, dans votre église, l’esprit qui animait à votre service le bienheureux Benoît, abbé, afin qu’en étant remplis, nous aimions ce qu’il a aimé et accomplissions les œuvres qu’il a prescrites. Par J.-C. N.-S. »
Tous les moines ayant répondu Amen, le révérendissime, en tête du chapitre, se retira.
Cette cérémonie devait se compléter, le lendemain matin, à la grand’messe où, après l’antienne de la communion, suivie du veni creator, l’abbé imposait la coule au novice qui allait ensuite accoler ses frères les novices, et s’installer à la place qu’il devait désormais occuper au chœur.
Cette solennité préliminaire du « mandatum » était toujours touchante par cette prosternation d’un abbé aux pieds de l’enfant qu’il accueillait, parmi les siens ; Durtal y avait assisté, nombre de fois, mais dans les circonstances où celle-ci se produisait, la veille d’un départ pour l’exil, elle devenait singulièrement émouvante.
Il ruminait ces réflexions sous les arcades du cloître, quand le P. Ramondoux vint l’aviser que l’abbé l’attendait pour l’entretenir.
Il monta au premier étage où était située la chambre du révérendissime. Elle ne différait de celles des autres que parce qu’elle possédait, en sus, un petit cabinet à peu près noir, dans lequel était un lit de fer semblable à tous ceux de la communauté ; le reste était aussi minable : murailles badigeonnées au lait de chaux, bureau peint en noir, chaises et fauteuil de paille, armoire de bois blanc et sur la cloison, une croix de chêne sans Christ, et la vierge en couleur de beuron sous passe-partout.
Dom Anthime Bernard serra la main de Durtal qui baisa son anneau et il lui dit, lorsqu’ils furent assis :
— Mon cher enfant, voici près de deux années que vous vivez près de nous et avec nous ; tous vous aiment et vous estiment ; dans quelques jours, nous allons vous quitter puisque le P. Felletin m’affirme que vous n’avez point l’intention de nous accompagner en Belgique ; je n’ose vous donner tort, car je ne sais même pas comment nous allons être organisés dans ce pays de Waes dont les habitants ne parlent que le flamand, mais, une fois débrouillés, je vous avertirai et vous allez me promettre que, dès que votre chambre sera prête, vous viendrez nous voir ; c’est convenu, n’est-ce pas ?
Durtal s’inclina.
— Maintenant, autre question. M. Lampre aurait été heureux et, vous aussi, je crois, que je pusse conserver un certain nombre de pères, ici, pour garder le monastère et continuer l’office. Cela n’est pas possible. Outre les ennuis que cela nous attirerait de la part du gouvernement auquel nous fournirions peut-être un prétexte pour mettre la mainmise sur l’abbaye, j’ai besoin de tout mon personnel là-bas et il va être bien réduit par les permissions que je suis forcé d’accorder à beaucoup de mes moines, désireux d’aller visiter leur famille, avant de s’acheminer vers l’exil.
Je tenais à vous dire cela, moi-même, pour que vous sussiez bien que je ne pouvais me conduire autrement ; il me reste maintenant une demande à vous adresser.
Vous n’ignorez pas qu’il est de notre devoir strict d’empêcher, à tout prix, une interruption de l’office ; il faut donc que le service liturgique persiste ici, jusqu’au moment où nous pourrons le reprendre en Belgique.
En sus du P. Paton, qui à cause de nos vignobles, ne peut s’éloigner du Val des Saints, je laisserai, pendant les quelques jours nécessaires, le père sacristain et un novice, le frère Blanche. Cela fait trois. Je n’ai pas le quatrième indispensable pour composer le chœur ; les quelques-uns auxquels j’avais songé, ayant justement sollicité un congé, durant ce temps. Or, j’ai pensé que vous consentiriez à faire ce quatrième. Vous connaissez l’office aussi bien que nous, depuis deux ans que vous le pratiquez. Vous êtes oblat, Bénédictin comme nous, il n’y a donc point de difficultés.
— Cela dépend ; s’il ne s’agit que de réciter l’office, je puis, en effet, m’en tirer. S’il s’agit au contraire, de le chanter ou de servir la messe, j’en suis absolument incapable.
— Il ne s’agit de rien de cela ; les convers adjoints au père Paton serviront les messes et, en admettant même qu’ils doivent être tous retenus, en même temps, dans le vignoble, le frère Blanche que je délègue justement comme aide des deux pères s’en chargera. Quant au chant, il n’y en aura point, les deux pères étant totalement dénués de voix. On se bornera donc à psalmodier.
— Alors c’est convenu.
— Je vous remercie. L’existence, seul, ici, va devenir bien lourde pour vous, reprit l’abbé, après un silence. N’avez-vous pas l’intention d’évacuer, après notre départ, le Val des Saints ?
— Certes, je n’ai jamais été un fervent de la campagne et si j’y suis venu, c’est à cause de l’abbaye. L’abbaye disparue, rien ne m’intéresse ici. Après bien des réflexions, il me semble que le plus sage serait d’abandonner la province qui m’horripile, d’ailleurs, et de retourner à Paris. Je tâcherai de choisir un quartier tranquille, d’y dénicher un logis clair et sec, à bon compte, près d’une chapelle, s’il y a moyen.
— Pourquoi n’iriez-vous pas près de nos amies, les Bénédictines de la rue monsieur. Elles ont grand’messe et vêpres chantées, chaque jour ; ce sont de saintes filles ; vous pourriez dans leur sanctuaire suivre vos offices.
— C’est une idée, en effet ; mais à propos, permettez-moi, mon révérendissime, de vous interroger, car j’ai besoin, moi-même, d’être fixé sur le moment où je pourrai arranger mes affaires ; quand a lieu l’exode de vos religieux ?
— La semaine prochaine ; le noviciat partira en bloc avec les convers, sous la direction du P. Felletin. Ils feront, en arrivant, le plus gros de l’ouvrage et prépareront l’oratoire et les chambres. Une équipe de pères, avec Dom de Fonneuve, nous quittera ensuite et lorsque ceux-là seront déjà tassés, j’emmènerai avec moi le reste de l’abbaye. Je tiens à demeurer, le dernier, à bord.
— Bien, alors, moi, je prendrai le train pour Paris, aussitôt que le service liturgique sera recommencé en Belgique.
— C’est entendu.
Durtal rebaisa l’anneau du P. Abbé et, une fois hors du couvent, il se heurta contre le curé qui s’y rendait.
Celui-ci se mit aussitôt à geindre sur la situation politique et à déplorer le bannissement des moines.
Il parlait, intarissable.
Mon Dieu, pensa Durtal, lorsqu’il fut débarrassé de cet importun, il sied d’être équitable. Je pardonnerai difficilement à ce prêtre d’avoir aboli le plain-chant et embrené nos oreilles de ses fredons, mais, si, contrairement à son avantage qui est de posséder l’église du Val des Saints à lui seul, il regrettait sincèrement, comme il l’assure, l’émigration des pères, eh, bien vrai ! Je lui serrerais de bon cœur la main, car cela prouverait qu’en dépit de toutes ses manigances, il est véritablement un brave homme ! Sur ce, allons dîner, et, le soir, à table, alors que Mme Bavoil, un peu calme, s’enquérait du départ des Bénédictins, Durtal lui raconta son entrevue avec le père abbé.
— Qui est-ce, dit-elle, ce père sacristain qui doit rester avec Dom Paton ?
— Je le connais peu. Dom Beaudequin est un gros Normand ; il a la réputation d’être un finassier et un cogne-fêtu. L’abbé le prête probablement parce qu’il est très bien avec le curé. Il l’a d’abord roulé par sa force d’inertie et ses faux-fuyants ; puis on ne sait pourquoi, par un besoin de domesticité naturel, peut-être, il est devenu son homme-lige et son meilleur ami. Mais cela m’est égal ; je le verrai juste aux heures des offices et, sorti de là, bonsoir.
Quant au P. Paton, lui, c’est le contraire, un moine franc, d’une seule pièce, solide et sûr, un saint religieux, paraît-il ; seulement il travaille constamment dans sa vigne et je ne l’ai guère fréquenté, jusqu’à ce jour.
— Bah, vous serez bientôt liés ; — à propos, Mlle de Garambois est venue pour vous voir ; elle ne cesse de pleurer et répète que si elle n’avait pas son oncle, elle filerait, elle aussi, en Belgique.
— Lorsqu’on y réfléchit, répondit Durtal, les personnes les plus à plaindre dans cette aventure, c’est encore nous. En effet, après l’instant douloureux de l’arrachage de leur ancien cloître, les pères retrouveront, une fois installés à Moerbeke, leurs cellules et leurs offices. Un vrai moine n’a qu’une patrie, son couvent. Qu’il soit en France ou à l’étranger, peu importe, puisqu’il ne devrait pas sortir de sa clôture ; l’exil ne le changera donc pas ; sauf qu’il boira de la bière au lieu de vin, à table, sa vie sera la même ; les novices, eux, se consolent à l’idée de voir du pays ; ce sont des enfants que les voyages amusent, mais nous, c’est notre existence par terre ; avec le carambolage de cette sacrée loi, c’est le déménagement, le chambard…
— Oui, on peut s’apprêter à manger de la vache enragée d’âme, conclut Mme Bavoil, en soupirant.
XV
Les tristes journées et les plus tristes nuits commencèrent. Les stalles des religieux au chœur se vidaient, chaque jour. Tous décampaient, avant la déportation, dans leurs familles et devaient rejoindre l’Abbé à Paris pour se diriger de cette ville, sur la Belgique.
Faute des éléments nécessaires, les messes n’avaient plus maintenant qu’un seul servant ; le degré du rit n’était plus reconnaissable qu’au nombre allumé des cierges.
Les commentaires des journaux allaient leur train. L’on ne parlait plus que du retour en son empire de ce czar qui semblait n’être venu en France que pour détourner l’intérêt du public et occuper le rôle du joueur d’orgue couvrant les cris de la victime, dans l’affaire de Fualdès ; et l’exode des deux abbayes de Solesmes était, avec la visite finie de l’empereur Russe, le sujet de tous les entretiens du cloître.
Les novices admiraient cette façon de se retirer, à grand spectacle, et regrettaient qu’il ne pût en être de même au Val des Saints, où l’on se disséminait en de petits paquets ; les moines rassis, hochaient la tête disant : la population de Solesmes vaut mieux que la nôtre, et encore faudra-t-il s’assurer, une fois que les Bénédictins auront le dos tourné, si ces gens ne s’allieront pas avec leurs adversaires ! L’on causait aussi de l’embarquement pour l’île de Wight des moniales de sainte Cécile : c’était l’abandon complet de ce Solesmes que Dom Guéranger avait tant aimé !
Et sans espoir de retour, pensait Durtal, car avant qu’il ne soit longtemps l’abbaye de saint Pierre sera vendue par le gouvernement et prise.
Le moment du départ du noviciat, au Val des Saints, approchait. L’on résolut de célébrer au moins, avant que cette avant-garde n’eût quitté le cloître, un dernier office pontifical ; le curé offrait l’église pour la veille même de la mise en route des novices, pour le dimanche, fête de Notre-Dame des Sept Douleurs ; et cette festivité de tristesse semblait bien choisie pour dire à jamais adieu à l’église, car, à partir du lendemain, les pères, trop peu nombreux pour tenir le chœur, devaient rester chez eux et œuvrer les offices dans l’oratoire.
Ce dimanche, les paysans des environs arrivèrent. Presque tous étaient socialistes et n’avaient cessé de réclamer la suppression des congrégations ; mais ils sentaient que la fermeture du monastère était la ruine du pays et des alentours. Tous vivaient de ces frocs détestés, les pauvres, surtout, qui déposaient leurs paniers à la porterie, les remportaient pleins et avaient ainsi leur nourriture assurée de chaque jour.
Ces gens étaient, à la fois, marris et furieux ; leur opinion était que les Bénédictins auraient dû se soumettre à la loi et continuer à se laisser gruger par eux.
La difficulté était d’organiser, pour cette dernière fête, une grande cérémonie ; car le personnel était restreint. L’on y parvint cependant ; le tapis de smyrne, le prie-Dieu vert, les draperies tendues d’habitude derrière le siège abbatial et de chaque côté de l’autel, étaient déjà emballés. On les compensa par des caisses d’arbustes et des fleurs. Le trône abbatial se détacha sur un fond de verdures et les reliques qui n’étaient pas encore serrées étincelèrent aux feux des cierges. Le père Emonot fut promu maître des cérémonies, Dom Paton et un autre moine assistèrent comme diacre et sous-diacre l’abbé ; le porte-crosse, le porte-mitre, le porte-bougeoir furent triés parmi les jeunes novices et le porte-queue fut un convers. Le rôle de céroféraires fut confié à des enfants de chœur et il demeura entendu que les frères Gèdre et Blanche qui avaient de jolies voix remplaceraient deux des chantres absents et se tiendraient, habillés, au chœur.
Et la cérémonie se déroula avec les vestiges de son ancienne splendeur, l’abbé, en cappa-magna, bénissant les fidèles, à son entrée, avant que de célébrer, lui-même, la messe.
La messe était belle, d’une liturgie singultueuse, dressant, à son entrée, la croix, entre la sainte vierge et saint Jean et le chant du stabat ouvrait, au bout du graduel, une échappée sur la colline du Calvaire. Il n’était pas de séquence plus touchante, car celle-là était, en quelque sorte, la Madeleine des proses ; elle arrosait de ses larmes les pieds de la mère, ainsi que la Madeleine avait arrosé avec les siennes les pieds du fils ; et le tremblement même des voix claires des frères Gèdre et Blanche qui avaient peur de chanter devant tout le monde, au chœur, ajoutait encore à l’émotion de ces strophes réclamant de Marie la grâce de pleurer et de compatir avec elle.
La messe, ainsi ingénûment et craintivement traitée, avait une autre tendresse, un autre accent d’adoration que celle qu’aurait vociférée, s’il avait été présent, le préchantre Ramondoux qui écrasait, de parti-pris, avec les mugissements de son marteau-pilon, les autres voix.
Quelle chance qu’il ait obtenu congé, celui-là ! se disait Durtal ; et il ajouta mélancoliquement : hélas ! C’est la dernière bouteille de plain-chant que je bois, car dès demain, le cellier des mélodies grégoriennes sera vide !
Après l’évangile, le curé monta en chaire, demanda la bénédiction au P. Abbé, fit l’éloge des moines et exprima, au nom de la paroisse, le regret de les voir partir.
Il parla net et bien.
Cela rachète tout, même la haine du plain-chant, pensa Durtal et il lui pressa la main et le félicita, à la fin de la messe ; puis s’en fut trouver le P. Felletin dans sa cellule.
Il voulait se confesser, une dernière fois, à son ami, mais il n’y avait plus ni prie-dieu, ni chaise ; tout était ôté jusqu’au crucifix et à la gravure en couleur de la vierge ; une paillasse sans draps gisait, seule, étendue, pour y passer la nuit, sur le carreau.
Le père s’assit sur le rebord de la fenêtre et comme le sol était couvert par la poussière du déménagement, Durtal déploya un vieux journal et s’agenouilla dessus.
Quand il se fut relevé, ils s’entretinrent.
Dom Felletin essayait de réagir contre la tristesse qui l’accablait ; il causait de l’avenir en lequel il avait foi, des desseins providentiels qui tendaient certainement à épurer l’église, du rôle inconscient que jouaient les énergumènes des deux chambres, destinés, sans le savoir, à accomplir peut-être une besogne utile, et il disait :
— Demain, nous décamperons, au petit jour et nous coucherons, le soir, à Paris chez les Bénédictines qui nous ont préparé un dortoir.
J’emmènerai, le matin, après la messe, tous les novices et les convers à Notre-Dame des Victoires et, dans l’après-midi, nous ferons, si nous avons le temps, un pèlerinage à la basilique de Saint-denys, et, en tout cas, à saint Germain-des-Près, car il est juste que nous allions saluer la vierge que l’on y révère et qui est nôtre et que nous rendions aussi une visite à nos grands ancêtres, Mabillon et Monfaucon dont les dalles funéraires sont scellées dans le mur de la chapelle récemment attribué à Benoît Labre. — Saint-Germain-des-Prés est la basilique de Paris qui est la plus remplie de souvenirs pour nous. Outre qu’elle fut l’abbatiale du monastère, elle recèle maintenant Notre-Dame la blanche, consolatrice des affligés. Sa statue, située à droite de la grande porte d’entrée, fut offerte, au quatorzième siècle, à notre abbaye de saint Denys par la reine Jeanne d’Evreux et, après avoir séjourné pendant la révolution au musée des petits Augustins, elle est revenue se fixer à Saint-Germain-des-Près, dans une ancienne église de notre observance. Elle est donc une relique Bénédictine, bien oubliée, hélas ! Car personne, même dans nos cloîtres, ne la connaît.
— La pauvre église ! s’exclama Durtal, a-t-elle été assez saccagée ! D’abord, avouons-le, par nos frères de saint Maur, qui, au dix-septième siècle, se plurent à la travestir à la mode du jour ; depuis, ç’a été le comble ; l’on a, si l’on peut dire, sulpicié ses murs en les recouvrant avec les banales images de cette pieuse leucorrhée de la peinture que fut Flandrin ! L’on a remanié la nef, du haut en bas, remplacé ses chapiteaux du onzième siècle par de grossiers reliefs revêtus d’or, peinturluré les colonnes, les voûtes, en d’affreuses nuances, des rouges de tripoli mêlés à des bruns de terre, des gris de poivre, des verts défraîchis de laitues cuites.
Mais, tout de même, je pense à une chose, père. Si défigurée, si souillée qu’elle soit, elle est admirable, si nous la comparons aux sanctuaires bâtis par les culs-de-jatte d’âme de notre temps ; avec son chœur du douzième siècle dont les contours ont été presque ménagés par des architectes distraits, elle vaut même qu’on l’explore, au point de vue de l’art. Eh bien, si, comme tout l’annonce, j’échoue à Paris, ne serait-ce pas le cas d’y réciter souvent mon office et d’y dire la prière à notre père saint Benoît et l’hymne brève le « Te decet Laus » que, seuls, nous possédons dans notre bréviaire. Depuis plus de deux siècles, le patriarche ne les entend plus sous ces voûtes ; je lui montrerai ainsi qu’il existe encore à Paris quelqu’un qui parle sa liturgie et se souvient et de lui et des siens.
J’irai-cela va de soi-voir aussi la vierge Bénédictine ; à défaut de moines, elle se contentera d’un laïque de l’Ordre qui la priera, en sachant au moins qui elle est et d’où elle vient ; je serai tout de suite, en pays de connaissance, avec elle.
— Oui, faites cela, mon cher enfant, et ne m’oubliez pas auprès de la madone dans vos prières, ah ! J’en aurai grand besoin car l’on a beau être religieux, l’on n’en est pas moins homme et c’est affreusement dur que de s’arracher à tout cela, murmura le religieux, en montrant par la croisée, l’église, les bâtiments et les jardins.