L’Oblat (page 31)
Il ne retournerait donc pas au Val des Saints — ce qui lui éviterait les frais d’un voyage-et Mme Bavoil prendrait, de son côté, le train, dès que les voitures seraient en route. La serviable Mlle de Garambois se chargeait d’ailleurs de l’hospitaliser chez elle, lorsque les lits seraient emballés.
Et, mélancoliquement, dans le jardin, regardant les massifs en fleur et les arbres, il disait au frère Blanche :
— Je ne sais pas si jamais, les uns ou les autres, nous reviendrons ici ; mais quels changements nous y découvrirons ! Tel de ces vieux arbres sera mort et tel autre de ces jeunes sera devenu énorme ; tout sera méconnaissable ; mon successeur sera sans doute moins miséricordieux que moi pour les pauvres plantes que j’ai conservées parce qu’elles étaient vouées à des saints ; et il les énumérait, en les indiquant à l’enfant : la primevère dédiée à saint Pierre, la valériane à saint Georges ; le tussilage ou pas-d’âne à saint Quirin ; le seneçon Jacobée à saint Jacques ; le velar à sainte Barbe ; l’armoise à saint Jean-Baptiste ; l’inule à saint Roch, combien d’autres !
Sauf la valériane, poussée dans la muraille et dont les fleurs d’un rose de papier buvard, désalourdi de son blanc qui semble reporté dans le vert de ses feuilles, sont jolies, les autres qui exhibent, pour la plupart, comme toutes les plantes proscrites des massifs, des fleurettes d’un jaune vulgaire, sont laides ; et le monsieur qui louera la maison ne comprendra jamais pourquoi je les ai tolérées !
— Quitter cela, c’est quand même pénible, murmurait le frère Blanche, car vous êtes si confortablement installé ; mais, moi, ce qui me chagrinerait le plus à votre place, ce serait de ne plus voir Notre-Dame de bon espoir, à Dijon.
— Elle existe, sous un autre vocable, à Paris, la Vierge noire, répliquait Durtal ; et elle est entourée, dans sa chapelle de la rue de Sèvres, d’un culte autrement vivace que celui de notre mère de Dijon ; quant aux madones blanches, il n’y a pas en Bourgogne l’équivalent de Notre-Dame des Victoires, de Notre-Dame de l’Espérance de saint Séverin, de Notre-Dame de Paris, de Notre-Dame la Blanche de Saint-Germain, de la Madone de l’abbaye aux Bois, pour en citer cinq !
— Le fait est que vous ne serez pas, à ce point de vue-là, à plaindre, opinait le novice.
Enfin, un matin, alors qu’ils arrivèrent, tous les deux, à l’oratoire, le P. Paton leur montra le télégramme qu’il venait de recevoir. Il les avisait de la reprise des offices et prescrivait le départ des deux moines.
Encore qu’il s’y attendît, ce fut un gros crève-cœur pour Durtal que de se séparer de son petit frère ; ils avaient vécu, une semaine ensemble, et si l’atmosphère n’avait pas été si surchargée de tristesse et de regrets, l’existence eût été vraiment confinée en Dieu et vraiment douce.
— Ah ! fit Durtal agenouillé à la chapelle, alors que se termina, sur les vêpres du jour, le dernier office-mon père saint Benoît, la lampe est rallumée en Belgique, il ne nous reste plus qu’à souffler notre pauvre lumignon ; — et il éteignit, en effet, son bout de bougie, symbole très exact de la misère de ces heures canoniales, psalmodiées à quatre !
Et après avoir, le lendemain, reconduit et embrassé l’enfant à la gare, il s’en fut chez M. Lampre qui avait voulu lui offrir un déjeuner d’adieu ; mais le repas fut lugubre ; malgré les grands crus, tous étaient silencieux et absorbés. La débâcle de l’abbaye s’achevait avec celle de l’oblature ; la dispersion allait rompre tous les liens ; chacun comprenait qu’on ne se reverrait guère.
Et cette sensation, Durtal l’éprouva, tenace, obsédante, à Dijon, alors qu’il monta dans le rapide ; ses amis l’avaient accompagné sur le quai de la gare ; on se serrait les mains, on se promettait de revenir en villégiature au Val des Saints et de se visiter à Paris et quand le train détala, Durtal, sur sa banquette, n’eut aucune illusion et se sentit vraiment, à jamais loin de ces braves gens, seul.
Et il se disait :
L’expérience est close ; le Val des Saints est mort ; j’ai assisté à l’ensevelissement du monastère et j’ai été l’aide-fossoyeur de ses offices. C’est à cela que s’est borné mon rôle d’oblat ; il est fini maintenant car il n’a plus, aujourd’hui que je suis arraché de mon cloître, de raison d’être.
Il sied d’avouer tout de même que la vie est singulière ! La providence m’a fait passer deux ans, ici, pour me renvoyer ensuite gros-jean comme devant, à Paris. Pourquoi ? Je l’ignore, mais je le saurai sans doute, un jour. Je ne puis néanmoins m’empêcher de croire qu’il y a eu maldonne en cette affaire, que je suis descendu à une station intermédiaire, au lieu de ne m’arrêter qu’au point terminus, qu’à la tête de ligne.
Je me suis peut-être trompé, moi-même, en présumant.
En tout cas, mon seigneur, ce n’est pas bien ce que je vais vous dire, mais je commence à me méfier un peu de vous. Il semblait que vous deviez me diriger sur un havre sûr. J’arrive — après quelles fatigues ! — je m’assieds enfin et la chaise se casse ! Est-ce que l’improbité du travail terrestre se répercuterait dans les ateliers de l’au-delà ? Est-ce que les ébénistes célestes fabriqueraient, eux aussi, des sièges à bon marché qui s’effondrent dès qu’on se pose dessus ?
Je ris et je n’en ai guère envie, car ces tunnels dont je ne vois pas le bout m’effarent. Que vous agissiez, au mieux de mes intérêts, il ne m’est pas permis d’en douter et je suis très assuré aussi que vous m’aimez et que vous ne me délaisserez point ; mais, daignez, en excusant l’inconvenance de la proposition, vous mettre une toute petite minute à ma place, et avouez mon cher Jésus, que je ne divague pas, en vous attestant que je ne sais plus à quoi m’en tenir.
Ai-je obéi à votre volonté ou ne lui ai-je pas obéi ? Je vous connus grand veneur d’âmes, les chassant et les rabattant ainsi que la mienne, dans une trappe. Ah là, il n’y avait point d’erreur ; en me réfugiant dans un ascétère, j’étais certain de vous contenter ; les indications étaient nettes et les réponses précises. Aujourd’hui, vous ne me forlancez plus ; je n’entends plus le frisson de vos ordres et je suis réduit à me conduire, de moi-même, selon les données de la raison humaine. Et ce que je m’en fiche de celle-là ! Ce que je ne l’écoute, que faute de mieux !
Songez aussi que je ne suis pas seul, que j’ai à remorquer la mère Bavoil et que nous ne savons, ni l’un ni l’autre, où nous allons ; c’est la parabole des aveugles ; le fossé est peut-être proche.
Dans quelques jours, si les choses vous agréent de la sorte, nous serons réinstallés dans ce Paris que nous pensions bien ne plus réhabiter. Qu’est-ce qui va nous arriver là ? Les sièges y seront-ils plus solides qu’au Val des Saints, ou ne sera-ce encore qu’une étape ?
C’est égal, reprit-il, après un silence de pensée, quel désastre de tranquillité, d’argent, de piété liturgique, d’amitiés, de tout, que ce départ ! Je geins et ce n’est cependant pas moi qui suis le plus à plaindre. Songeons aux autres, à ceux qui restent, à la pauvre Mlle de Garambois, isolée, sans offices ; à M. Lampre qui se débat dans des affaires de chicane pour sauver ses moines ; à ce malheureux père Paton surtout, abandonné, loin des siens, sans existence monastique possible, dans ce trou.
Mais leur infortune n’allège pas la mienne ; elle ne fait, hélas ! Que l’aggraver et je tremble à l’idée de rentrer à Paris, dans la bagarre ; quelle tristesse !
Au lieu d’une propriété paisible, je vais retrouver les boîtes à dominos d’une maison commune, avec menace en dessus et en dessous, de femmes s’hystérisant sur des pianos et de mioches roulant avec fracas des chaises pendant l’après-midi et hurlant, sans qu’on se résolve à les étrangler, pendant la nuit ; l’été, ce sera la chambre de chauffe, l’étouffoir ; l’hiver, en place de mes belles flambées de pins, je considérerai par un guichet de mica du feu en prison qui pue. En fait d’horizons, j’aurai sans doute un paysage de cheminées. Bah ! Je m’étais jadis habitué aux futaies des tuyaux de tôle poussées dans le zinc des toits sur le fond saumâtre des temps gris. Je m’y raccoutumerai ; c’est un courant à reprendre.
Et puis… et puis on a bien des choses à expier. Si la schlague divine s’apprête, tendons le dos ; montrons au moins un peu de bonne volonté. On ne peut pourtant pas toujours être dans la vie spirituelle ce qu’est, dans la vie matérielle, le mari de la blanchisseuse ou de la sage-femme, le monsieur qui regarde, en se tournant les pouces !
Ah ! mon cher Seigneur, donnez-nous la grâce de ne pas nous marchander ainsi, de nous omettre une fois pour toutes, de vivre enfin, n’importe où, pourvu que ce soit loin de nous-mêmes et près de Vous !
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