L’Oblat (page 9)

Joris-Karl Huysmans · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — L’Oblat (Huysmans) · 31 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Les reclus avaient jadis foisonné dans la vallée du Nil ; des anachorètes avaient jugé que la vie, au grand air, dans une thébaïde, dans une laure voisine parfois des oasis et qu’égayaient les clartés juvéniles des aubes et les fuites en feu des couchants, était trop débonnaire et maudissant ces attraits de la nature qui les empêchaient de trop pâtir, ils s’étaient, tels que saint Antoine, Pierre Le Galate, la vierge Alexandra, cachés dans un sépulcre abandonné ; d’autres, comme Siméon Stylite, s’étaient enfouis au fond d’une citerne à sec ; d’autres encore, ainsi qu’Acepsimas, que sainte Thaïs, que saint Nilammon, s’étaient claquemurés en une cave percée d’un trou pour qu’on pût leur passer des aliments ; d’autres enfin s’étaient relégués dans des cavernes dont ils avaient chassé les fauves.

La réclusion qui prit, de même que le monachisme, naissance en Orient, se répandit dans l’Occident.

Le premier reclus de France dont le nom nous soit parvenu est saint Léonien qui, au cinquième siècle, s’interna dans une logette, d’abord à Autun, ensuite à Vienne ; l’on cite également, à la même époque, saint Aignan qui mourut évêque d’Orléans ; saint Eucher qui, avant d’avoir occupé le siège épiscopal de Lyon, se séquestra, en un cabanon, dans l’île de Léro. — Au sixième siècle, saint Friard et Caluppo qui se retirèrent, l’un près de Nantes, l’autre près de Clermont ; saint Léobard qui se détint dans le creux d’un roc, à Marmoutiers ; Hospitius qui s’écroua près de Nice ; saint Lucipien qui s’enferma dans les murailles d’un vieil édifice et porta par pénitence, sur son crâne, une pierre énorme que deux hommes pouvaient à peine soulever ; Patrolle dont Grégoire de Tours raconte les miracles ; saint Cybard qui se construisit une celle dans les environs d’Angoulême ; saint Libert qui s’incarcéra et mourut, en 583, à Tours. — Au septième, saint Bavon, saint Valérique ou Vaury ; le premier se claustra dans un tronc d’arbre, puis dans une hutte, au milieu d’une forêt près de Gand ; le second vécut, enterré, dans le Limousin. — Au huitième, saint Vodoal, sainte Heltrude ; l’un s’emprisonna dans une avant-cour du couvent des religieuses de Notre-Dame, à Soissons ; l’autre dans le Hainaut et l’hagiologue Belgic de Bauduin Willot note qu’elle mourut et qu’elle repose à Liessies ; et combien d’autres dont je ne me souviens pas ! Se disait Durtal.

Mais, reprit-il, poursuivant son soliloque, il semble bien que jusqu’au neuvième siècle, la claustration n’a été soumise à aucune règle précise, et qu’elle fut confiée au bon vouloir de chacun qui la rendait, à son gré, impitoyable ou clémente, provisoire ou perpétuelle. Fatalement, des abus survinrent, des défections de gens qui avaient trop présumé de leurs forces et qu’il fallut démurer. Pour parer à ces évents, l’église décida que tout postulant à la réclusion subirait d’abord un noviciat de deux années, en cellule, dans un cloître, puis qu’il devrait, s’il persévérait dans sa résolution et était reconnu apte à mener ce genre de vie, se lier non plus par des vœux temporaires mais par des vœux perpétuels.

Au neuvième siècle, nous trouvons, en effet, un règlement qui s’applique à tous les reclusages d’hommes. Ce règlement, publié par Dom Luc d’Achery, aurait pour auteur Grimlaïc, un prêtre ou un moine, on ne sait au juste.

Après avoir noté les deux ans de probation et l’irrévocabilité des engagements que peut rompre cependant une maladie grave, il aborde les détails, édicte que la logette, accolée à l’église, sera bâtie en pierre et entourée de hauts murs, n’ayant de communication avec l’extérieur que par une sorte de guichet, ménagé dans la muraille, à hauteur d’appui, afin de permettre de déposer sur une planchette les plats de nutriment. La cellule devra avoir dix pieds de long sur autant de large ; une fenêtre ou plutôt une lucarne ouvrira sur l’église et elle sera tendue de deux voiles pour empêcher les fidèles d’apercevoir le captif et l’empêcher, lui-même, de les voir. Ces voiles ne se lèveront que devant Dieu, c’est-à-dire devant la très sainte eucharistie qui sera dispensée, tous les jours, au prisonnier, s’il est un simple laïque. S’il est, au contraire, prêtre, il célèbrera, dans un petit oratoire annexé à la cellule, une messe quotidienne et solitaire ; il pourra, en d’autres termes, officier sans servant et sans assistant pour lui répondre.

Le reclus mangera, mais durant le jour et jamais dans la nuit ou à la lueur d’une lampe, de deux mets apprêtés ou cuits ; au premier repas, des légumes et des œufs ; au second, des petits poissons, mais seulement les jours de grandes fêtes ; il aura l’hémine de vin, consignée dans la règle de saint Benoît, et il sera revêtu d’habits semblables à ceux que portent les moines de cet Ordre.

Il se couchera sur un lit, composé d’ais de bois et d’un matelas ; il disposera d’un manteau, d’un cilice, d’un oreiller. Il dormira tout habillé.

Il devra se laver le visage et le corps et ne pas laisser croître ses cheveux et sa barbe au delà de quarante jours.

S’il vient à tomber dangereusement malade, on brisera le sceau de clôture pour le soigner.

Cette règle, conçue d’après l’esprit de saint Benoît, est indulgente ; nous sommes loin avec elle des anachorètes, se repaissant d’herbes et de racines, dans les cavernes ou les tombeaux.

Mais ce qui contredit résolument l’idée que tout le monde se forme des reclus, c’est que, d’après les prescriptions de Grimlaïc, les détenus ne devaient jamais être moins de deux ou trois ; chacun vivait, séparé, dans sa geôle, mais pouvait avoir des rapports avec son voisin, par une espèce de chattière, pratiquée dans le mur de séparation ; et il leur était loisible, à certains moments, de s’entretenir des saintes écritures, de la liturgie, de recevoir l’instruction spirituelle du plus ancien et du plus savant d’entre eux.

Ajoutons qu’à chaque demeure attenait un jardin où le séquestré cultivait quelques légumes et nous voici singulièrement proches de la règle de saint Bruno, avec la maisonnette pourvue d’un jardinet que possède tout Chartreux.

Ainsi que le remarque très justement monseigneur Pavy, qui a, le premier, entrepris de sérieuses recherches sur les reclusages, ce genre de claustration, au neuvième siècle, n’était, en somme, qu’une miniature de couvent.

Ces ordonnances, bien débonnaires déjà, s’adoucirent plus tard encore chez les Camaldules.

Au dixième siècle, saint Romuald, leur fondateur, déclara que le droit de se prononcer sur la validité de la vocation de ceux de ses moines qui désiraient s’isoler en un cabanon, appartiendrait au chapitre général de l’ordre ; et nul ne pourrait être proposé au chapitre, s’il n’avait passé cinq ans au moins, après sa profession, dans le monastère. Il décida aussi que la détention ne serait plus forcément perpétuelle.

La cellule du religieux en chartre contenait un lit, une table, une chaise, une cheminée et quelques images pieuses ; elle s’ouvrait sur un jardin clos de murs ; le reclus avait le droit de converser avec ses frères, les moines, le jour de la saint Martin et le dimanche de la quinquagésime ; il assistait également, tous les vendredis et samedis, à la messe et à none et, pendant la Semaine Sainte, il quittait sa solitude et prenait part aux offices et aux repas de la communauté.

Les autres jours, il récitait les heures canoniales dans sa loge, mais pas aux heures qui lui plaisaient et seulement quand la cloche appelait, pour ces services, les religieux au chœur.

Nous nous rapprochons de plus en plus de la règle des Chartreux, observa Durtal et aussi de la congrégation des Carmels, car en fin de compte, ces moines sont des gens détachés dans des ermitages pour des retraites plus ou moins longues, ainsi que cela a lieu, à certaines époques, dans les cloîtres de sainte Térèse ; ce qui est également sûr, c’est que nous nous éloignons de plus en plus de l’ère héroïque des récluseries.

Et ce relâchement se produit, à son tour, chez les femmes plus courageuses pourtant que les hommes.

Au douzième siècle, apparaît la règle du Bienheureux Aelred, Abbé de Riéval, pour les internements de nonnes.

Elle se divise en soixante-dix-huit chapitres et distribue moins des préceptes que des conseils.

La recluse, y est-il dit, devra autant que possible ne pas boire de vin ; néanmoins, si elle juge cette boisson profitable à sa santé, on lui en délivrera une hémine, par jour ; elle mangera d’un seul plat de légumes ou de farineux et si elle fait collation, le soir, elle se contentera d’un peu de lait ou de poisson auxquels elle ajoutera, au besoin, des herbes ou des fruits ; elle jeûnera au pain et à l’eau, les mercredis et vendredis, sauf en cas d’indisposition et elle ne pourra, sous aucun prétexte, orner d’images ou d’étoffes sa cellule.

Elle parlera, si elle le désire, mais à la condition de ne pas engager d’entretiens inutiles ; elle ne sera pas obligée de se servir, elle-même, et aura, si elle le veut, une domestique pour porter l’eau et le bois, pour préparer les fèves et autres légumes.

Cette règle qu’Aelred avait écrite pour sa sœur, consacre dans les reclusages la mansuétude d’une irrémédiable décadence ; elle ne nous rappelle plus en rien les rigoureuses coutumes des premiers siècles ; il ne s’agit décidément plus d’emmurage, de tombe anticipée, de sépulcre avant la lettre !

Quant à la cérémonie des beaux temps de la réclusion, nous ne la connaissons que dans son ensemble et les détails précis de la liturgie manquent.

Le reclus et la recluse étaient, de préférence, conduits solennellement à leur prison, le dimanche, avant la grand’messe. Ils se prosternaient aux pieds de l’évêque, si le reclusage dépendait de son église ou de l’Abbé ou de l’Abbesse, s’il dépendait d’un monastère — et ils promettaient, à haute voix, la stabilité, l’obéissance, la conversion de leurs mœurs. Pendant l’aspersion, ils se tenaient dans le chœur de l’église et aussitôt après la prière « Exaudi », la procession, croix en tête, les menait, en chantant les litanies, jusqu’à la porte de la geôle qui était murée ou scellée du seing de l’officiant ; et ce, pendant que les cloches carillonnaient, à toute volée, comme pour une importante fête.

Presque toujours, en même temps que le reclus et la recluse conventuels prêtaient le serment d’obéissance entre les mains de l’abbé ou de l’abbesse, ils lui offraient la propriété de leurs biens, quitte à recevoir d’eux, en échange, la subsistance, leur vie durant ; — et ici, la ressemblance est frappante avec les cérémonies usitées, au Moyen-Age, pour l’admission des oblats et des oblates de saint benoît.

D’ailleurs, il faut bien le dire, à mesure que la tolérance des règles de la claustration s’affirme, l’oblature Bénédictine se montre.

Ces reclus, quand ils ne sont pas des moines, sont, sous un autre nom, des oblats. Beaucoup d’entre eux résidaient auprès des cloîtres de saint Benoît. Mabillon note, en effet, que ce genre de pénitents, suivant de leur cellule les offices de la communauté derrière les voiles du soupirail creusé dans le mur de l’église, était passé à l’état de coutume, dans l’Ordre, au onzième siècle.

Si l’on en juge par les inscriptions conservées dans les obituaires et les archives, le nombre de ces captifs volontaires fut considérable ; cette institution se propagea, plus ou moins rigide, mais avec une surprenante rapidité, à travers les âges.

Les reclus et les recluses foisonnent en Allemagne et dans les Flandres ; l’on en trouve en Angleterre, en Italie, en Suisse ; l’on en découvre, en France, dans l’Orléanais, dans le pays chartrain, dans le Limousin, dans la Touraine, dans presque toutes les provinces. Onze récluseries existèrent à Lyon. À Paris, outre Flore, la recluse de saint-Séverin, l’on signale Basilla, la recluse de saint-Victor, puis Hermensandre, recluse à saint-Médard ; Agnès de Rochier à Sainte-Opportune ; Alix La Bourgotte, Jeanne La Vodrière et Jeanne Painsercelle, aux Saints-Innocents ; l’égyptienne de la paroisse de saint-Eustache ; Marguerite près de saint-Paul ; l’inconnu de l’église de sainte-Geneviève et les détenus et les détenues qui se succédèrent dans la logette du mont Valérien : Antoine, Guillemette de Faussard, Jean de Houssai qui mourut en odeur de sainteté, Thomas Guygadon, Jean de Chaillot, Jean Le Comte, le vénérable Pierre de Bourbon, Séraphin de La Noue, enfin Nicolas de La Boissière qui y décéda, le 9 mai 1669, à l’âge de quarante-six ans.

Après lui, il n’y eut plus, au Mont Valérien, que des ermites vivant en commun, sous une règle presque semblable à celle de Cîteaux. Elle contenait cependant cette clause que ceux des ermites qui voulaient mener l’existence des premiers solitaires seraient, après examen, autorisés à s’interner dans une celle spéciale, à perpétuité ou pendant un an, six ou trois mois, quinze ou huit jours, avec liberté de rentrer dans la fraternité, au bout de ce temps.

La règle de Grimlaïc dut tomber, après un certain nombre d’années, en désuétude. Fut-elle même jamais appliquée d’une façon générale ? Cela ne nous est nullement démontré. L’importance qu’on lui attribue tient surtout à ceci que l’on n’en connaît aucune autre, car celle de saint Romuald n’est qu’un règlement intérieur d’abbaye, en somme.

Il en fut de même de l’ordonnance d’Œlred ; nous ignorons si elle eut force de loi chez les femmes ; ce qui semble probable, c’est que, tout en suivant ces instructions dans leurs grandes lignes, nombre de reclus et de recluses les aggravèrent ou les adoucirent, selon l’endurance plus ou moins attestée de leur santé et l’étiage plus ou moins élevé de leur ferveur. Il y eut sans doute des statuts locaux, ajoutant ou retranchant aux textes de ces édits ; ce qui paraît, en tout cas, certain, c’est qu’à partir du neuvième siècle, les in-pace des débuts de la réclusion avaient disparu. Les logettes étaient devenues des cellules où l’on travaillait et où l’on priait, comme dans les cellules voisines du monastère. Nous possédons quelques renseignements sur ce point.

Hildeburge, qui vécut au douzième siècle, s’était retirée dans une petite demeure construite pour elle, sur le côté nord de l’église de son abbaye, par l’Abbé de saint-Martin de Pontoise et elle s’occupait à confectionner des ornements sacerdotaux et à coudre des habits de moines. À l’Abbaye du Bec, en Normandie, la mère de l’Abbé, le Vénérable Herluin, s’était, elle aussi, installée dans une chambre attenant à la chapelle du cloître et elle lavait les vêtements de la communauté et était chargée de mainte besogne domestique. Mabillon parle également du bienheureux Hardouin, reclus de l’abbaye de Fontenelle qui transcrivit et composa de copieux ouvrages. Ces prisonniers communiquaient donc avec les personnes du couvent et habitaient des pièces éclairées et munies du mobilier nécessaire à leurs travaux.

Il semble avéré, d’autre part, qu’à la fin du quinzième et au commencement du seizième siècle, ce fut pour certains reclusages la déchéance et la honte ; l’on peut, à ce propos, citer un prêtre du nom de Pierre, reclus de Saint-Barthélemy, à Lyon, qui sortait tranquillement de son ermitage et scandalisait les bonnes gens, en parcourant la ville.

Les récluseries continuèrent de subsister pourtant jusqu’à la fin du dix-septième siècle.

Dans le tome III de son dictionnaire des Ordres religieux, Hélyot nous entretient de la mère Jeanne de Cambry, fondatrice de l’institut de la présentation de la Sainte-Vierge, en Flandre, qui voulut achever ses jours dans la solitude, près de l’église saint-André, à Lille, où elle mourut, en 1639 ; et il nous nantit de vagues détails sur la liturgie, usitée à cette époque.

La mère de Cambry, dit-il, vêtue d’une robe de laine naturelle, grise, et accompagnée de deux de ses religieuses, tenant, l’une un manteau bleu, l’autre un voile noir et un scapulaire violet, les couleurs de son ordre, se prosterna aux pieds de l’évêque de Tournai qui l’attendait sur le seuil de l’église. Il la releva, la conduisit devant le grand autel, bénit les objets de la vêture, les imposa à la postulante qui émit ses vœux de clôture perpétuelle et fut menée, en procession, tandis que l’on chantait le « veni sponsa christi » jusqu’à sa cellule où le prélat l’enferma et scella la porte de son seing. Après la mère de Cambry, nous trouvons encore Marguerite La Barge, détenue à Saint-Irénée, à Lyon où elle trépassa, en 1692.

Celle-là est la dernière recluse que nous connaissions…

Aujourd’hui, reprit Durtal en souriant, une caricature existe près de Lyon, des anciens reclusages. Je me souviens d’avoir autrefois visité, alors que j’étais de passage dans cette ville, l’ermite du Mont-Cindre. On y allait en partie de plaisir. L’ermite était un brave homme, affublé d’une soutane, niché dans une maisonnette avec jardin paré de rochers en coquillages et de statues affreuses. Il vendait des médailles et semblait pieux. Le métier était sans doute bon, car un concurrent bâtissait une bicoque, près de sa hutte. Il est difficile, je crois, d’assimiler ces professionnels modernes aux farouches reclus des premiers temps.

Cette institution de la Recluserie, maintenant morte, a fourni des saints célèbres aux hagiologues : sainte Heltrude, sainte Hildeburge, saint Dragon d’Épinay, saint Siméon de Trèves, sainte Viborade, sainte Rachilde, sainte Gemme, la bienheureuse Dorothée, la patronne de la Prusse, la bienheureuse Agnès de Moncada, la bienheureuse Julia Della Rena, la vénérable Yvette ou Jutte, du pays de Liège, saint Bavon, le bienheureux Millory, le premier reclus de l’ordre de Vallombreuse, la bienheureuse Diemone et Jutta qui eut pour élève sainte Hildegarde, la bienheureuse Ève qui fut, avec Julienne de Cornillon, l’instigatrice de la fête du Saint-Sacrement, et combien d’autres dont les noms m’échappent ! se disait Durtal.

En résumé, la réclusion a fini, comme ont fini les monastères qui tombaient en poudre lorsque la Révolution les balaya, faute d’amour envers Dieu, faute d’esprit de sacrifice, faute de foi.

Elle a d’abord été terrible, puis indulgente et les peintures du trou aux rats et de la sachette de Notre-Dame de Paris paraissent inexactes, à l’époque où Victor Hugo les mit.

Pour moi, ce qui m’intéresse surtout, en dehors même de ce fait que, pendant les siècles de ferveur, le summum de la vie contemplative, l’effort suprême de l’âme voulant se fondre en Dieu, se sont sûrement produits dans ces geôles, c’est cette ressemblance que je relève dans la suite des âges, entre les reclus et les oblats.

Mais, l’heure s’avance ; assez rêver ; pensons aux choses matérielles et devenons le docile serviteur de la mère Bavoil. Quel malheur tout de même que d’avoir une bobine dans la cervelle et de se dévider ainsi ses récentes lectures ! C’est la faute de ces braves Carmélites dont les dures observances m’ont suscité le souvenir des reclusages ; allons, en voilà assez, filons. Et Durtal, après avoir acquis ses emplettes, se dirigea vers la gare. Il avait l’horreur des paquets et pestait après ces sacs dont les ficelles lui coupaient les doigts. — Tant pis, fit-il, je vais me débarrasser de la bouteille de chartreuse en la fourrant dans mes trousses ; la maman Bavoil en sera quitte pour gémir et me reprocher, une fois de plus, d’avachir les poches de mon pardessus.

Et il resongea à cette femme, en montant dans le train. Elle vivait maintenant dans le noir ; — plus de visions, plus de colloques avec Dieu ; — brusquement les effusions divines avaient cessé ; elle était redevenue ainsi que tout le monde ; elle s’accusait d’avoir évidemment mérité cette disgrâce, en ayant peut-être trop causé de ces faveurs et elle se rongeait avec cette idée, tout en se résignant.

Qui sait, pensa Durtal, si, après la mort de l’abbé Gévresin, qui l’avait dirigée pendant des années et qui était fixé sur l’origine de ses visions, elle n’eût pas éprouvé de terribles ennuis avec de nouveaux confesseurs défiants ou ignares ou même très savants, — car ceux-là n’auraient pu faire autrement, du reste, que de la passer, pour leur gouverne, à la coupelle de l’obéissance et de l’humilité ; — qui sait si ce n’est pas dans l’intérêt de sa tranquillité que le seigneur, en lui retirant des privilèges qui n’importent pas d’ailleurs au salut de son âme, l’a dispensée de leur en parler ? tiens, quand elle s’attristera trop, j’essaierai avec cette opinion de la consoler.

VI

Punition méritée de la gourmandise, dit Madame Bavoil, en riant.

— Je renonce aux graisserons, s’exclama Durtal, en déposant sur son assiette une sorte d’éponge émincée en tranches et dont on avait calciné les bords.

— C’est ma faute, avoua Mlle de Garambois, très déconfite. J’ai mal grillé les tartines, mais aussi il aurait fallu un autre pain que cette chiffe préparée par le boulanger du village !

Mme Bavoil enleva les décevants graisserons et apporta un gigot que Durtal se mit en devoir de découper.

— Votre petit vin lutine aimablement le goût, fit M. Lampre. On sent que le terroir qui le produit se rapproche de Beaune.

— N’est-ce pas ?

— Je n’ai point eu le temps d’aller à la grand’messe, reprit Mme Bavoil qui servit des pommes de terre à l’anglaise pour assister le gigot. Il n’est rien survenu de neuf ?

— Non ; si, pourtant ; mais l’événement est maigre ; le père Titourne est arrivé pendant l’introït et il a été forcé d’aller s’agenouiller devant l’autel jusqu’à ce que le père Abbé lui ait permis, en frappant avec son marteau sur le pupitre, de se relever et de lui expliquer les causes de son retard ; et il est probable que ses excuses n’ont pas été reconnues valables, car, au lieu de gagner sa stalle, il a occupé la dernière place, celle des retardataires, au chœur.

— Oh ! fit Durtal, le père Titourne qui est un peu toqué est coutumier du fait ; je confesse ma gaieté lorsque je vois ce grand diable qui a une calotte noire et une figure blême de pierrot, se précipiter, bride abattue, dans l’église. Il a une façon alors de secouer les manches de sa coule qui vole et l’entoure comme d’un tourbillon. L’on dirait d’un Debureau s’agitant dans un bain d’encre.

— Ce qu’il doit en subir des coulpes, celui-là !

— Comment cela ? demanda Mme Bavoil.

— Mais oui, deux fois par semaine, le lundi et le vendredi, chacun s’accuse devant le chapitre réuni des fautes commises contre la règle. Ces fautes sont, cela va de soi, légères. On se reproche de ne pas s’être courbé assez promptement au gloria des psaumes, d’avoir déchiré son vêtement ou renversé son encrier, vous voyez cela d’ici. Le Révérendissime inflige au délinquant une punition qui consiste généralement en une prière et en l’obligation de faire satisfaction au réfectoire, c’est-à-dire de venir s’agenouiller devant sa table où il l’immobilise plus ou moins longtemps, suivant la gravité du délit ; mais ici le bon père Abbé ne laisse pas ses enfants moisir sur le sol, car ils ont à peine fléchi le genou qu’il les autorise d’un signe à retourner s’asseoir.

— Et tous les moines sont soumis à ces punitions qui sont humiliantes lorsqu’on les subit devant les hôtes ?

— Tous, profès, novices, postulants, convers ; le prieur n’en est pas non plus dispensé et l’Abbé même, après que les religieux ont terminé leur coulpe au chapitre, s’excuse devant eux de ses manquements à la règle et en fournit les raisons.

— Une tranche de gigot, Monsieur Lampre. — Non ? Une pomme de terre alors ?

— Non, fit Mlle de Garambois répondant à un appel d’yeux de Durtal ; je me réserve pour le pâté que j’aperçois : donnez-moi, en attendant, la salade qui l’accompagne, afin que je la retourne.

Et lorsqu’ils furent arrivés au dessert, tandis qu’elle grignotait des gâteaux et des pains d’épices, Mlle de Garambois reprit :

— Ne nous pressons pas, car il nous faut attendre le père Felletin pour le café, et il n’est jamais en avance. Puisque nous avons du temps devant nous, monsieur mon frère, ce serait peut-être le cas de tenir la promesse que vous avez toujours éludée jusqu’alors, de nous exhiber les documents que vous possédez sur l’oblature. Apprenez-nous au moins ce qu’elle fut puisque nous ne savons ce qu’elle est.

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