Les Foules de Lourdes (page 2)

Joris-Karl Huysmans · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Foules de Lourdes · 16 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Rien ne pourrait l’expliquer, si l’on ne savait qu’en dehors même des quelques rares Ordres non dégénérés de la pénitence, il existe parmi les laïques, surtout parmi les femmes, de nombreuses réparatrices que stimulèrent les plaintes irritées de La Salette. Beaucoup d’âmes se sont sans doute sacrifiées et, rétablissant l’équilibre perdu, ont, à force de souffrances, détourné les cataclysmes.

Nous sommes dans l’obscurité, nous sentons vaguement en nous et au-dessus de nous des luttes qui toujours se recommencent et s’achèvent. La partie se joue à trois, entre Dieu, le démon et l’homme ; mais l’un des trois, l’homme, ignore la suite de cette partie dont il est lui-même l’enjeu.

. . . . . . . . . . . . . . . . .

Si nous résumons maintenant ces quelques remarques, il nous est possible de constater que l’itinéraire de la Vierge en France, au xixe siècle, a eu Paris comme point de départ — et après une étape à La Salette, dans les Alpes — comme point d’arrivée, Lourdes, dans les Pyrénées.

Nous pouvons noter aussi que la Mère du Christ a choisi pour résidence des lieux situés dans des régions qu’Elle avait jadis occupées et qu’ElIe a, en quelque sorte, plus ranimé que créé, à notre époque, des dévotions qu’Elle a tirées de leurs provinces pour les propager dans l’univers entier.

Nous l’avons, en effet, relaté : La Salette et Lourdes figurent dans des territoires jadis habités par Elle ; quant à Paris, il convient d’observer que Saint-Séverin était, au Moyen Âge, un centre de pèlerinages très vivant et l’on peut admettre, d’autre part, qu’en dehors même des raisons qui décidèrent la Vierge à employer comme truchement une sœur de Saint-Vincent de Paul, Elle a choisi la maison de la rue da Bac parce que, dans ce quartier de la rive gauche, la dévotion à son privilège d’origine, y avait été très active pendant les derniers siècles, alors que justement elle se mourait dans son domaine de Saint-Séverin, envahi par les disciples de Jansénius, devenu même une succursale du cimetière Saint-Médard, avec les convulsionnaires qui s’y rendaient pour prier sur la tombe de l’abbé Desangins, le confesseur du diacre Pâris, inhumé dans cette église.

Dans cette rue du Bac qui fut, au xviie siècle, une pépinière de communautés, il en existait, en effet, une située à quelques pas du couvent des sœurs grises, au coin de la rue de Varennes, le monastère des Recollettes, dites filles de l’Immaculée Conception, qui fut supprimé en 1792 et dont le but était précisément d’honorer la prérogative de sa naissance.

Ajoutons que lorsqu’Elle franchit les ponts et vint s’installer sur la rive droite de la Seine, Elle se rendit dans une ancienne église qu’Elle connaissait de longue date et qui lui appartenait plus spécialement que toute autre, car elle lui avait été vouée, au nom de la France, par le roi Louis XIII et baptisée par lui, à la suite de la prise aux huguenots de la ville de La Rochelle, du nom de Notre-Dame des Victoires.

À Paris, ainsi qu’à la Salette et à Lourdes, Elle s’est servie, en tant qu’intermédiaires, de filles de la campagne, d’êtres humbles, tout à fait frustes et bornés. À la Salette et à Lourdes elle s’est adressée à des bergères, à Mélanie et à Bernadette, de même qu’Elle s’était autrefois adressée à Liloye et à Anglèse de Sagazan ; et, à Paris, où les bergères manquent, Elle a jeté son dévolu sur une ancienne servante de ferme, devenue sœur de la Charité ; signalons encore, à ce propos, qu’Elle ne chercha pas son interprète parmi les moniales de la vie contemplative, mais bien parmi les religieuses d’un Ordre actif, fondé dans le temps même où se construisait Notre-Dame des Victoires. Et n’y a-t-il pas, à cause de cette ancienne simultanéité d’origine et du subit rapprochement, à notre époque, de ces deux sanctuaires que la Vierge échange l’un pour l’autre, une sorte de présomption qu’un lien mystérieux rattache cette église à cet Ordre ?

Enfin, à la Salette, ainsi qu’à Lourdes, ainsi que jadis à Paris, à Saint-Séverin et dans les Pyrénées, à Bétharram et à Garaison, Elle a voulu que l’eau fût l’excipient des guérisons.

Cette question des rapports de l’eau avec la Vierge a été très ingénieusement traitée par un occultiste catholique, M. Grillot de Givry, dans son incitant volume « Les villes initiatiques, Lourdes ».

À dire vrai, la vieille Symbolique du Moyen Âge qui s’est beaucoup occupée de cet élément, n’a pas vu en lui une image spéciale, unique de la Vierge et encore moins l’a-t-elle désigné comme pouvant être « ce principe féminin vital de la nature », dont parle M. de Givry.

Il est bien évident que le rapprochement s’imposa du chapitre I de la Genèse et du chapitre I de l’Évangile selon saint Luc et que l’on fut tenté d’assimiler les deux opérations du Saint-Esprit planant, d’une part, au moment de la Création, sur les eaux, les couvrant en quelque sorte et planant aussi, d’autre part, au-dessus de la Vierge que couvre l’ombre du Très Haut.

L’eau peut donc spécifier l’une des figures de la Vierge, mais il n’en est pas moins exact que plus souvent, que presque toujours même, la Symbolique lui assigna une signification très différente, qu’il s’agisse d’eau proprement dite, de mer ou de fleuve, de fontaine ou de puits.

D’après elle, l’eau représente, tour à tour, le Christ, les anges, la doctrine évangélique, le baptême, la charité, la science des Justes, et, en consultant la double face de son système d’analogies, en la prenant alors dans un mauvais sens, l’eau est une image de la tentation, de la multitude des péchés, de la luxure.

Mais, si nous nous en tenons au mode d’interprétation le plus connu, nous trouvons, d’après les textes de saint Grégoire le Grand, de Raban Maur, de Pierre de Capoue, que l’eau est surtout le symbole du Saint-Esprit,

Il serait prudent, d’ailleurs, de n’accepter cette formule de guérisons que comme l’une de celles qu’emploie, lorsqu’elle le veut, la Vierge, car fort souvent, elle s’en passe. Dans les lieux mêmes où elle fait jaillir des sources, à Lourdes, par exemple, elle guérit parfaitement les infirmes et les malades, sans qu’ils aient besoin de boire de l’eau de la fontaine ou de se baigner dans les piscines.

L’eau n’est, au demeurant, qu’un signe matériel de régénération. Après avoir guéri l’âme des conséquences du premier péché, elle peut guérir les corps dont les souffrances sont les suites de ce premier péché. Tel est, peut être le motif pour lequel, en souvenir du sacrement de baptême, la Vierge use de ce procédé.

Elle fait, à certains jours, de cet élément un auxiliaire de ses grâces et, sans que l’on sache pourquoi, le délaisse, à d’autres jours.

Les sources de la Salette et de Lourdes ont été, dans tous les cas, préfigurées dans l’Ancien Testament par le Jourdain qui délivra Naaman de la lèpre, dans le Nouveau, par la piscine probatique que remuait un ange.

II

Si quelqu’un n’a jamais été stimulé par le désir de voir Lourdes, c’est bien moi. D’abord, je n’aime pas les foules qui processionnent, en bramant des cantiques et je suis de l’avis de saint Jean de la Croix, écrivant dans « Sa Montée du Carmel » : « J’approuve fort celui qui, pour ne pas se joindre à la foule des pèlerins, entreprend des pèlerinages en dehors de l’époque fixée ; quand les multitudes s’y pressent, jamais je ne lui conseillerai de s’y mêler ; on risque d’en revenir plus distrait qu’on n’y est allé ! »

Ensuite, je ne tiens pas à voir des miracles ; je sais très bien que la Vierge peut en faire à Lourdes ou autre part ; ma foi ne repose ni sur ma raison, ni sur les perceptions plus ou moins certaines de mes sens ; elle relève d’un sentiment intérieur, d’une assurance acquise par des preuves internes ; n’en déplaise à ces caciques de la psychiatrie et à ces barbacoles entendus, qui ne pouvant rien expliquer, classent sous l’éliquette de l’autosuggestion ou de la démence, les phénomènes de la vie divine qu’ils ignorent, la Mystique est une science résolument exacte ; j’ai pu vérifier un certain nombre de ses effets et je n’en demande pas davantage pour croire ; cela me suffit.

Et voici cependant qu’en attendant l’arrivée des grands pèlerinages internationaux je suis, pour la deuxième fois, par suite de circonstances tirées de loin et presque indépendantes de ma volonté, installé, depuis des semaines déjà, dans cette ville.

Ce matin, il pleut comme il pleut dans ce pays, c’est-à-dire à seaux ; et, assis près de la fenêtre du cottage que j’habite sur la hauteur de la route de Pau, je regarde le panorama de Lourdes, au travers de mes vitres qui pleurent.

L’horizon, très court, est bousculé par des montagnes entre lesquelles poussent des touffes de vapeur blanche, alors qu’à des altitudes plus élevées, galopent des nuées charbonneuses et roulent des flocons fuligineux d’usines. La cîme de l’un de ces monts a l’air de fumer, tandis que le pic d’un autre, dégagé de ses nuages, paraît mort ; çà et là, des écharpes de ouate grise s’enroulent autour du col des plus basses collines et s’écardent en descendant ; quant aux cônes dont les têtes sont éternellement blanchies par les neiges, ils ont complètement disparu dans la brume ; à mesure que les averses tombent, tout se brouille ; le grand et le petit Gers, les deux montagnes les plus proches, ressemblent, dans cette buée, à d’immenses pyramides de mâchefer, à des tas gigantesques de cendre.

La tristesse de ce ciel rayé en diagonale par le fil des pluies ! en bas de la chaîne de ces monts, juste devant moi, le Gave, en un torrent qui ruisselle, jours et nuits, bouillonne sur des quartiers de rocs et, avant de s’étendre plus loin, en une tranquille rivière, ceinture d’écume un bâtiment surmonté d’un clocher pointu et entouré d’un maigre jardinet planté de sapins et de peupliers. L’on dirait d’un pénitencier de cette bâtisse percée, très haut, dans des murs très droits, de minuscules lucarnes ; c’est le couvent des pauvres Clarisses ; à gauche, un pont enjambe la rivière et relie au nouveau Lourdes dont j’aperçois les maisons, la vieille ville que domine un antique donjon qui paraît fabriqué pour un décor d’opéra, avec des châssis de toiles peintes ; on le croirait factice ; enfin, à droite, l’esplanade et ses arbres menant au Rosaire et à la double rampe que surplombe la basilique dont le profil se détache, tout blanc, sur le coteau des Espélugues où, pour figurer les stations du Calvaire, se dressent dans des clairières cernées de verdure, d’énormes croix.

Et derrière l’esplanade et ses pelouses, en bas des rampes, deux cloches à gaz, l’une, ripolinée au vert d’eau, l’autre teinte d’ocre jaune comme une porte de lieux, s’arrondissent, horribles ; ces tourtes de tôle contiennent, l’une, un panorama de Jérusalem, l’autre, un panorama de Lourdes.

Tout cela n’est pas très subjuguant, au point de vue de l’art et la cathédrale, perchée ainsi que sur une languette de roc, en l’air, ne l’est pas davantage. Mince, étriquée, sans un ornement qui vaille, elle évoque le misérable souvenir de ces églises en liège dont certaines devantures d’industries se parent ; elle relève d’une esthétique de marchand de bouchons : la moindre des chapelles de village, bâtie au Moyen Âge, semble, en comparaison de ce gothique de contrebande, un chef-d’œuvre de finesse et de force ; le mieux serait, malgré sa froide nudité, la double rampe de pierre qui conduit du bas de l’esplanade jusqu’à son portail, si elle n’était, elle-même, gâtée à son point d’arrivée, par l’affreux toit du Rosaire qui bombe sous les pieds de la basilique, un toit composé d’un moule colossal de gâteau de Savoie, flanqué de trois couvercles de chaudière, en zinc.

Vue d’où je suis, de côté, l’on dirait de cette rotonde avec ses deux rampes qui dévalent, en ondulant, de son toit jusqu’au sol, d’un crabe géant dont les pattes tendent leurs pinces vers la vieille ville.

Et, en bas de cette rampe, au-dessous de la basilique et le long du Rosaire, court, devant le lit du Gave, une large allée qui passe devant les piscines et la grotte et meurt, brusquement barrée par une colline sur laquelle sont tracés des lacets en forme d’M. Ils grimpent, par des sentiers plantés d’arbres, derrière la basilique et s’acheminent vers la résidence des Pères de la Grotte et la demeure épiscopale, situées à quelques pas du chevet.

Tout cela se décèle étique et gringalet, chiche et nain, car l’ampleur trop voisine des monts l’écrase ; mais l’indigence de ce décor préparé s’efface si l’on regarde le trou de feu, creusé dans le roc, au-dessous de la basilique même ; c’est une cave de flammes qui brûle sous son flanc ; l’intérêt de Lourdes est là.

La grotte ! enlevez l’inutile statue, nichée dans l’embrasure où la Vierge parut et l’envolée commence. L’on songe à l’amas de prières dont on s’est, avant son départ de Paris, chargé et on les lui présente, une à une, le mieux qu’on peut ; chacun a des guérisons ou des conversions de parents ou d’amis à demander et chacun déballe devant Elle le pauvre paquet des souffrances corporelles et des tortures morales qu’il apporta. C’est un grand silence ; tous, agenouillés, s’absorbent, et il semble qu’il faille, maintenant que la grotte est encore abordable, se hâter d’obtenir de la Madone les grâces que l’on souhaite. On la tient encore, pour quelques heures, seule. Demain, les pèlerinages arrivés dans la nuit combleront la Grotte jusqu’à ses bords et il deviendra impossible d’y pénétrer, de se recueillir même, sur les bancs placés devant elle, car ce sera l’incessant tumulte des cantiques et des prêches.

Et il en sera de même de la source invisible dont l’eau coule par les douze ronmets de cuivre d’une fontaine installée à sa gauche. L’on devra faire queue pour remplir un bidon ou vider un verre. Aussi maintenant s’empresse-t-on d’y aller boire ; l’on se repasse les gobelets de fer blanc ; d’aucuns les lampent d’un trait, d’autres n’en avalent que la moitié et se versent le reste sur les mains et se frottent la figure et se bassinent les oreilles et les yeux avec. Les femmes ramènent leurs robes et les serrent entre leurs genoux pour ne pas se mouiller et l’on gronde des enfants qui s’éclaboussent en secouant des bouteilles trop pleines ; chacun prend ses précautions ainsi que dans une ville dont le siège est proche.

En attendant l’assaut annoncé des foules, le charme de ce Lourdes intime, sans bousculade et sans vacarme, agit ; l’on savoure la douceur d’une ville rendue complaisante par ses instincts de lucre, et un côté de fraternité vous vient pour tous ces gens qui pensent comme vous, qui sont, comme vous, à l’affût des bienfaits de la Vierge. L’on finit, sans l’avoir demandé, par savoir pourquoi un tel se promène ici et pourquoi une telle est là et l’on s’intéresse à leur guérison et à la réussite de leurs projets. Il y a un peu de la camaraderie d’un bivac dans cette réunion de personnes campées dans un bourg ; l’on ne peut faire d’ailleurs deux pas, dans un sens ou dans l’autre, sans se retrouver. On se croise sur l’esplanade, on se côtoie dans la basilique et dans sa crypte ou dans le Rosaire, on se coudoie à la grotte et l’on a presque envie, sans se connaître, de se saluer.

La vérité est que nul ne reste chez lui et que tous, qu’il pleuve ou non, vivent au dehors. L’on tourne, du matin au soir, sur la même piste, ne voyant, où qu’on aille, en sus de visages ressassés, que des statues de vierges en plâtre, les yeux aux ciel, vêtues de blanc et ceinturées de bleu ; pas une boutique où il n’y ait des médailles, des cierges, des chapelets, des scapulaires, des brochures racontant des miracles ; le vieux et le nouveau Lourdes en regorgent ; les hôtels même en vendent ; et cela s’étend de rues en rues, pendant des kilomètres, part de l’ancien Lourdes, avec la pauvre camelote des petits chapelets à chaînettes et à croix d’acier et les immenses chapelets spéciaux à Lourdes, des chapelets en bois teint en caramel fabriqués à Bétharram et valant six sous pièce, avec des chromos aigres de Bernadettes, en jupe rouge et tablier bleu, agenouillées, un cierge à la main, devant la Vierge, avec des statuettes de Lilliput et des médailles qui font songer à une monnaie de poupée, frappée à la grosse, dans des rebuts de cuivre ; et tous ces objets s’améliorent, enflent, grandissent à mesure que l’on se rapproche de la nouvelle ville ; les statues poussent, finissent, tout en demeurant aussi laides, par devenir énormes. Les chromos s’amplifient, déguisent en soubrette la fille de Soubirous ; le module des médailles augmente et leur métal change ; l’or et l’argent se montrent et lorsqu’on atteint l’avenue de la Grotte, c’est l’explosion de la bimbeloterie de luxe ! les chapelets ne pendent plus, en bottes, au dehors, mais ils reposent dans les vitrines, couchés sur un lit de ouate rose ; leurs grains sont maintenant en lapis, en corail, en améthyse, montés en argent ou en or, et des bibelots de papeterie, des porte-crayons, des porte-plumes, des presse papiers, en marbre divers des Pyrénées s’y mêlent, renforcés par l’article de Paris, par de la bijouterie du Palais-Royal, sanctifiée par une croix ajoutée ou une médaille.

Et c’est la concurrence effrénée, le raccrochage sur le pas des boutiques dans toute la ville ; et l’on va, l’on vient, l’on vire, au milieu de ce brouhaha mais toujours pour aboutir, par un chemin ou un autre, à la grotte.

Cette grotte, de forme irrégulière, assez haute, dès son seuil, moins élevée lorsqu’elle se recule et très basse sur l’un des côtés, elle se pare d’ex-voto de toute sorte, de béquilles carbonisées qui dansent, attachées à la voûte par des fils de fer, au moindre vent, d’un autel portatif sur lequel les évêques célèbrent la messe et d’un petit tombereau à roulettes, le tombereau à fumier des cires.

À gauche, près de la fontaine, se carrent un abri de pierre servant de logette de garde et de sacristie et un peu plus loin une boutique où se débitent de la bondieuserie et des cierges ; à droite, presque sous le trou en amande dans lequel apparut, ainsi qu’en un cadre, la Vierge, une chaire, installée à demeure, est occupée, pendant les temps de pèlerinages, par des missionnaires ou des prêtres qui dirigent, de même que des catapultes, les prières des foules contre les vantaux du ciel, pour en faire jaillir, comme par les portes d’une écluse brisée, des torrents de grâces.

Cuite par les cierges, tapissée, telle qu’un fond de cheminée, par une suie toujours tiède, cette grotte de Massabieille elle est, avec son brasier qui ne s’éteint jamais, curieuse à étudier.

Près de la grille d’entrée se dressent des herses de cuivre, en couronne, munies de larges plateaux, hérissés de pointes sur lesquelles des cierges empalés brûlent. Au fond de la grotte, au ras du sol, le long du roc, s’étendent trois rampes de fer noir, trouées d’anneaux dans lesquels s’emmanchent les troncs des cires ; ceux du bas, plus grands, sont, à vrai dire, moins des cercles que des entonnoirs dont ils imitent vaguement la forme ; ceux-là s’emploient plus spécialement à étreindre les énormes cierges à soixante francs qui durent pendant des semaines ; puis des ifs, enfoncés dans la pierre, et de petites broches sont, çà et là, piqués près d’une excavation couverte d’un filet où l’on dépose les lettres, aux levées trop humaines, de la Vierge.

Et tous ces cierges grésillent, se calcinent, différents selon leur rang de taille et suivant leur prix ; les minuscules s’effondrent autour d’un pied de mèche qui champignonne, en passant du rouge cerise au noir ; de plus gros, plus lentement s’épuisent en des ruisseaux d’eau de riz qui se congèlent, peu à peu, en des flaques d’un blanc gras ; d’autres se strient de cannelures et ressemblent avec leurs sillons vermiculés et leurs exostoses aux branches verruqueuses des ormes : d’autres encore poussent, en quelque sorte, au-dessus de leur mèche et se consument, ainsi que des veilleuses au fond d’un verre qui se gaufre de guipures, se festonne de ramages, de même que les papiers à dentelles des images pieuses. Il y en a aussi de défraîchis, de très vieux, qui se pointillent, comme des nez, de tannes et des faux, des cierges déshonnètes dupant l’acheteur et larronnant Dieu, des cierges dont la tige de stéarine est enroulée dans une couche de cire qui pleure des larmes jaunes, tandis que le milieu se fond en ce liquide vitreux dans lequel baigne le pédoncule grillé des simples bougies.

Ici, c’est là-rebours de la Pentecôte, les langues embrasées montent vers le ciel et n’en descendent pas ; mais elles prient le Paraclet sous la forme même qu’il adopta ; elles jouent le rôle des exorations liturgiques qui implorent le Seigneur avec les phrases mêmes dont ses Préfigures se servirent ; et si l’on se rappelle la liturgie du temps de la Pentecôte où presque partout l’eau apparaît, associée au feu, l’on saisit la mystérieuse alliance des deux éléments, l’accord de la flamme et de l’onde, à Lourdes.

Celle floraison de feu, elle a, pour la cultiver, un vieux jardinier qui vit, là, à demeure, et tourne, rissolé, devant le foyer de la grotte, un vrai jardinier avec son tablier bleu, à poches, sa face rase, ses outils de jardinage, sa serpette, son râteau, sa pelle, sa brouette devenue un wagonnet.

Du matin au soir, sans se presser, il fait, silencieux, le ménage de la Vierge, râclant les stalactites des herses et des ifs, remuant le sol, saturé d’un engrais de suif, d’une poudrette de neige où les fleurs en ignition semblent pousser d’elles-mêmes et se reproduire avec le pollen des flammèches qu’emporte dans la fumée l’entrain des vents ; et il mouche le pistil en coton de ces fleurs, il émonde les tiges, échenille les vers blancs des coulures, déterre les racines qui s’éteignent, les jette, pour qu’elles achèvent de se consumer dans l’un des plateaux de l’entrée où elles agonisent, en des trognons de feu, car ici on brûle tout, honnêtement, au contraire des autres églises où les cirières soufflent les bougies à moitié usées, pour les revendre.

Puis il prend, comme une botte d’asperges, une poignée de petits cierges, les allume tous ensemble, d’un coup, les enfonce dans l’un des anneaux de la rampe du fond, quand le gros cierge qui remplissait le goulot de fer noir est mort. Les cierges foisonnent, se multiplient. Il y en a des wagonnets entiers qui attendent leur tour d’être déchargés et il trie ces bâtons blancs, les sépare ou les assemble, recolle, en les chauffant, ceux dont les troncs se cassent, surveille sans repos le luminaire, dépotant tel cierge qui traîne et languit, pour le replanter dans un endroit mieux exposé, moins garanti des brises ; et l’ouvrage est quand même à recommencer, car à mesure que les cierges meurent, d’autres naissent.

Cette Vestale en pantalon est donc aussi une Danaïde en culotte, car cette grotte est un puits de flammes sans fond ; de la province, de l’étranger, de toutes les parties du monde, chaque matin, les commandes affluent et il s’agit d’épuiser les provisions du jour, sous peine d’être débordé par les arrivées du lendemain ; et quoi que l’on fasse, les piles s’entassent ; ici l’on pourrait établir des chantiers de cierges comme on établit, autre part, des chantiers de bûches. Tous les habitants vendent des cierges ou plutôt de faux cierges, car en fait de cire produite par « la mère abeille » ils ne débitent, au mépris de tous les textes liturgiques, que des rouleaux de vieux suif traités à l’acide sulfurique pour les dégraisser et les durcir.

Mais ces subterfuges, nécessités par l’appât sans cesse accru des ventes, disparaissent dans l’éclat du brasier qui dévore, indifféremment, les paraffines et les cires et, à regarder ces haies de prières qui flambent, l’on se remémore la Symbolique du cierge, telle que la concevaient Pierre d’Esquilin et saint Ambroise.

Le cierge se compose de trois parties : de la cire qui est la chair très blanche de Jésus, de la mèche insérée dans cette cire qui est son âme très pure cachée sous l’enveloppe de son corps, du feu qui est l’emblème de sa divinité.

Le cierge est donc la figure du Christ ; dès lors, on l’apporte à la Vierge médiatrice pour qu’elle présente, elle-même, au Père son Fils et qu’il intercède pour nous ; et cette intervention, elle peut également avoir lieu par le truchement moins valeureux des saints ; mais, il faut l’avouer, le culte de Dulie, tel qu’il se pratique dans la plupart des églises, est absurde. On offre, à certains saints, des cierges, en toute propriété, à titre de cadeau, pour eux ; on les honore ainsi par une oblation personnelle, si bien qu’on leur fait adresser des prières par le Seigneur, au lieu de les leur faire adresser au Seigneur, ce qui est dénué de sens.

À moins alors que l’on n’accepte la médiocre symbolique de saint Charles Borromée qui, ne voyant dans le cierge qu’une image des trois vertus théologales, assimile sa lumière à la Foi, sa forme à l’Espérance, sa chaleur à la Charité.

Dans ce cas, on l’allumerait devant une statue de célicole, afin d’obtenir, par son entremise, que le Sauveur développât en nous le ferment de ces vertus qui lèvent, contrariées par les levains du vice, avec tant de lenteurs et tant de peines.

Mais à Lourdes, un autre symbole plus vivant et plus pénétrant s’impose, le symbole de la communion des âmes si lucidement exprimé par le mélange de ces flammes.

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