L'Échelle sainte (Scala Paradisi) (page 3)

Jean Climaque · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : remacle.org/bloodwolf/eglise/climaque/ (escalier1.htm–escalier10.htm) · 12 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ainsi l'obéissance est le principe et la cause de l'humilité, et la paix de l'âme, qui est la fille de l'humilité, donne à sa mère la dernière perfection. C'est ainsi que Moïse, qui est la figure de l'obéissance, a donné le commencement de la loi, et que Marie, qui est l'image de la paix parfaite de l'âme, a donné la dernière perfection à l'humilité.

79.

Ils méritent d'être sévèrement punis de Dieu, ces malades spirituels qui, connaissant par les avantages qu'ils en ont déjà reçus, la dextérité et la sagesse de leur médecin, l'abandonnent avec mépris, avant d'être parfaitement guéris, et recourent aux soins d'un autre qu'ils lui préfèrent.

80.

Ne sortez donc pas d'entre les mains de celui qui, le premier, vous a présenté à notre Seigneur ; car vous n'en trouverez pas un autre pour lequel vous puissiez avoir une affection plus respectueuse. 81.

Comme un soldat sans expérience s'expose à un très grand danger en se séparant de sa compagnie pour aller seul combattre l'ennemi ; de même il s'expose à un danger pressant, le moine qui, sans avoir passé par les exercices spirituels, et sans connaître la manière dont on doit combattre et vaincre les passions, quitte la société de ses frères pour aller seul, dans la solitude, faire la guerre au démon. La témérité du soldat le met en danger de perdre la vie du corps, et celle du moine, de perdre la vie de l'âme. Aussi Esprit saint nous dit « qu'il vaut mieux être deux ensemble, que d'être tout seul, » (Eccl 4, 9) c'est-à-dire, que pour combattre efficacement ses mauvaises habitudes avec le secours et l'assistance du saint Esprit, il faut qu'un fils soit assisté par son père spirituel.

82.

Ôter à l'aveugle son conducteur ; au troupeau son pasteur ; au passager, son guide ; à l'enfant, son père ; au malade, son médecin ; au vaisseau, son pilote, n'est-ce pas mettre toutes ces personnes et ces choses dans le danger de périr ? Ne sera-t-il pas exposé au même malheur celui qui, sans le secours de son père spirituel sera assez téméraire pour déclarer et, faire la guerre aux démons ?

Hélas ! Ces ennemis se jetteront sur lui, le perceront de mille traits, et le laisseront étendu sur le champ de bataille.

83.

Ceux qui, pour la première fois, se présentent dans un lieu destiné à prendre soin des malades, doivent avoir pris des précautions pour connaître les maladies dont ils sont affectés ; et ceux qui pensent à se soumettre au joug de l'obéissance, doivent savoir quelle est l'humilité qu'ils ont dans le fond de leur cœur, car, si les malades du corps sentent que leur guérison s'opère à mesure que les douleurs diminuent, les malades de l'âme ne peuvent compter sur leur guérison spirituelle, qu'autant qu'ils verront que l'humilité s'accroît dans leur cœur, et qu'ils se blâmeront, se condamneront eux-mêmes, et détesteront leur vie passée.

84.

Consultez donc votre conscience pour voir les taches de votre âme, comme vous consultez un miroir pour connaître celles de votre visage. Si vous en agissez de la sorte, cela vous suffira. 85.

Les moines qui vivent dans la solitude, sous la direction d'un père spirituel, n'ont pour ennemis que les démons, qui s'opposent communément au salut des hommes ; tandis que ceux qui passent leur vie dans un monastère ont à combattre, non seulement contre les démons, mais souvent encore contre les hommes. Les premiers, étant constamment sous les yeux de leur père, ont bien soin de ne pas transgresser ses ordres ; les derniers, étant rarement en présence de leur supérieur, sont plus exposés à vivre dans la négligence. Néanmoins si, parmi ces derniers, il s'en trouve qui soient remplis de ferveur et de patience, ils peuvent avantageusement remplacer cette privation par la douceur, la résignation et l'humilité avec lesquelles ils endureront tout ce qui peut les mortifier et les fatiguer de la part de leurs frères, et mériter une double couronne de gloire.

86.

Veillons donc sur nous avec toutes les précautions possibles ; car un monastère est semblable à un port rempli de vaisseaux : il est facile que ces bâtiments nombreux se heurtent les uns les autres, et se fassent du mal.

Disons en autant des moines, surtout si parmi eux il y en a qui aient l'humeur bilieuse et irascible.

87.

Lorsque nous sommes en présence de notre supérieur, gardons le silence le plus scrupuleux, et ne faisons pas croire que nous nous occupons de lui car celui qui aime et observe le silence, est disciple de la sagesse, et se procure de grandes lumières sur toute sorte de choses.

88.

Il m'est arrivé un jour de voir un moine interrompre son supérieur. Or je vous déclare que je désespérai de le voir jamais sous le joug de la véritable obéissance, parce qu'il se servait des paroles de son père spirituel, non pour s'humilier, mais pour s'élever. 89.

Nous devons remarquer avec prudence et sagesse, observer avec toute l'attention possible, et peser avec une parfaite circonspection dans quel temps et de quelle manière il convient que nous préférions à la prière les exercices de la charge que nous avons à remplir ; car on ne doit pas toujours, ni de la même manière, abandonner la prière pour exercer l'emploi dont on est chargé.

90.

Lorsque vous vous trouvez au milieu de vos frères, vous devez bien prendre garde de paraître plus juste et plus sage qu'eux, dans quelque chose que ce soit ; autrement vous feriez deux grands maux : d'abord, vous fatigueriez sensiblement vos frères par cette justice fausse et qui n'est qu' apparence ; et ensuite vous n'en retireriez pour vous-même qu'une sotte vanité et un fol orgueil.

91.

Sois zélé dans ton âme, mais ne faites jamais paraître extérieurement votre régularité ; ne vous servez jamais, pour cette misérable fin, ni d'actions, ni de gestes, ni de paroles, ni de quelque autre signe secret, et vivez dans cette précaution, tant que vous ne sentirez pas que vous vous êtes enfin corrigé de cette passion qui vous fait rechercher les louanges des autres, et qui vous porte à juger et à mépriser vos frères. Si donc vous éprouvez que vous êtes encore porté à les mépriser, étudiez-vous fortement à conformer votre conduite à la leur, et à ne jamais vous distinguer ni vous séparer d'eux par un esprit de vanité et de vaine gloire.

92.

J'ai connu un disciple qui, en présence de plusieurs autres, se servait des louanges que méritait son supérieur, et de ses vertus, pour s'en faire gloire à lui-même ; mais ce misérable, en moissonnant ainsi dans le champ de son maître, au lieu de la gloire et de l'honneur qu'il pensait y cueillir, n'y trouva que la honte et la confusion, car tout le monde se mit à lui dire : « Comment est-il donc arrivé qu'un arbre si bon et si excellent n'ait produit qu'une branche si mauvaise et frappée d'une si grande stérilité ? » 93.

N'allons pas croire que nous ayons acquis une patience parfaite, parce que nous voyons que nous endurons sans nous émouvoir, et que nous souffrons généreusement les reproches et les réprimandes humiliantes de notre supérieur. Mais supporterions-nous de la même manière les outrages et les injures que nous feraient toutes sortes de personnes ? Hélas ! si nous souffrons avec douceur ce que notre supérieur nous fait endurer, c'est que nous le craignons, que nous ne voulons pas lui déplaire, ni lui manquer de reconnaissance pour les services qu'il nous a rendus, et que d'ailleurs c'est notre devoir nécessaire.

94.

L'essentiel pour nous est de recevoir de la main de qui que ce soit les humiliations et les mépris, de les faire promptement passer dans l'intérieur de notre âme, comme une eau qui donne la santé et la vie : car ce breuvage amer ne nous est présenté qu'afin que nous nous en servions pour nous purifier des humeurs malignes et corrompues qui rendent notre âme malade. Or si vous recevez ainsi les contradictions et les mépris, c'est alors qu'une pureté parfaite fera l'ornement de votre âme et que l'éclat de la lumière divine ne s'éclipsera plus dans votre esprit.

95.

Que nul qui voit un grand nombre de moines se reposer tranquillement sur la sagesse et la bonté des soins qu'il prend d'eux, doit bien prendre garde de s'en glorifier, mais se rappeler toujours qu'il y a une infinité de larrons et de voleurs qui sont autour de lui et des siens, pour leur tendre à tous des pièges cachés.

Gravez donc profondément dans votre cœur cet avis que vous donne Jésus Christ : « Lorsque, nous dit-Il, vous aurez fait tout ce qui vous a été commandé, dites encore : Nous sommes des serviteurs inutiles, nous n'avons fait que ce que nous devions faire » ; (Luc 17, 10) car ce ne sera qu'à l'heure de notre mort que nous connaîtrons réellement le jugement qui sera porté sur nous à cause de nos bonnes œuvres et de nos travaux.

96.

Un monastère est sur la terre une espèce de paradis il convient donc qu'en y étant, nous imitions les sentiments et les affections des anges qui environnent le trône de Dieu dans le ciel, et qui accomplissent si parfaitement ses volontés adorables. Or, dans ce paradis terrestre, nous y voyons des moines dont le cœur est aussi sec et aussi dur que les pierres ; il y en a d'autres cependant qui, par les larmes d'une tendre et sincère componction, ont mérité les consolations divines. Mais remarquons ici la bonté ineffable du Seigneur : les premiers sont durs et insensibles, afin qu'ils ne tombent pas dans l'orgueil, qui serait indubitablement leur partage, s'ils avaient la sensibilité des seconds ; et ces derniers sont consolés par l'abondance des larmes qu'ils répandent.

97.

Un petit feu est capable d'amollir une grosse masse de cire ; or souvent une petite humiliation, un léger mépris qu'on n'attendait pas, peuvent adoucir, corriger et faire disparaître la rudesse de l'esprit, la dureté, l'insensibilité et l'endurcissement du cœur. 98.

J'ai connu deux moines qui se mettaient dans un lieu secret et caché pour examiner et observer les travaux et pour écouter les gémissements de quelques saints athlètes de Jésus Christ. L'un de ces deux hommes en agissait de la sorte avec un cœur droit et simple : C'était par un ardent désir de les imiter ; l'autre, au contraire, avait une très mauvaise intention : il ne le faisait qu'afin de pouvoir ensuite se moquer publiquement de ces bons moines, les tourner en ridicule et les détourner de leur saints exercices de piété.

99.

Vous devez aussi faire attention que le silence que vous garderiez d'une manière bizarre et à contretemps, ne trouble et ne fatigue pas vos frères, et que, si l'on vous ordonne de vous hâter, vous ne le fassiez pas avec une nonchalance, une lenteur étudiée ; car alors vous seriez plus condamnable que ceux qui courent avec une espèce de fureur. C'est ainsi que, selon la parole de Job, j'ai reconnu que la gravité a été nuisible à des âmes, et que d'autrefois la précipitation l'a été à d'autres : tant est étonnante la variété qu'on peut remarquer dans la malice du cœur humain !

100.

Le moine qui vit dans une communauté, ne retire pas autant de fruit du chant des psaumes que de la prière ; car la confusion des voix dissipe l'attention et trouble l'intelligence.

101.

Mais combattez courageusement la légèreté de l'esprit, dont les pensées sont vagabondes et volages et forcez-le de rentrer en lui-même. Au reste, Dieu n'exige pas de ceux qui sont encore des enfants en ce qui concerne l'obéissance des prières exemptes de toute distraction. Ne vous découragez donc pas, si, pendant vos prières, votre esprit erre de côté et d'autre par des pensées involontaires ; mais rappelez-le fortement au recueillement intérieur. Les anges seuls sont capables d'une attention soutenue et persévérante.

102.

Quiconque, dans le secret de son cœur, a résolu de s'exposer mille fois à la mort plutôt que, dans tout le temps de sa vie, de ne pas soutenir avec vigueur la guerre qu'il a commencée pour sauver son âme, ne tombera pas facilement dans les inconvénients que je viens de signaler. L'inconstance et le changement de lieux sont des sources intarissables de maux et de malheurs ; aussi ceux qui passent facilement d'un lieu à un autre, d'un monastère à un autre, ne sont pas loin de mériter l'épithète honteuse d'infâmes. Après tout, rien n'est plus propre à produire la stérilité des bonnes œuvres dans une âme, que cette inconstance continuelle.

103.

Si donc vous arrivez dans une école de médecine spirituelle, qui vous est totalement inconnue, et que vous vous mettiez sous la direction d'un père spirituel que vous ne connaissiez pas, ce que vous avez à faire, c'est d'examiner avec attention quel est l'esprit et quelle est la manière de vivre de tous ceux qui sont réunis dans ce lieu.

Si vous trouvez que ces ouvriers et ces ministres du salut sont capables de vous procurer quelque soulagements et de contribuer à la guérison de votre âme, si surtout vous y rencontrez le remède singulier et efficace contre l'enflure du cœur et la vanité, approchez-vous d'eux sans crainte et avec confiance, réunissez-vous, vendez-vous à eux ; et pour passer ce contrat de vente, présentez-leur l'or précieux de l'humilité ; pour papier, l'obéissance ; pour tablettes, vos services et votre travail, et pour témoins, les anges. Déchirez devant eux la cédule honteuse par laquelle vous vous étiez vous-même rendu esclave de votre propre volonté ; car si vous ne faites qu'errer çà et là, sans vous fixer nulle part, vous perdrez le prix par lequel Jésus Christ vous a racheté. Que ce monastère soit pour vous comme un tombeau, d'où les morts ne doivent sortir que pour comparaître devant le souverain Juge ; et s'il en est qui en soient sortis autrement, il est bien à craindre et même à croire qu'ils sont réellement morts. C'est pourquoi nous devons conjurer le Seigneur de détourner loin de nous cet épouvantable malheur.

104.

Les paresseux, pour ne pas faire les choses pénibles qu'on leur commande, ont coutume d'alléguer la nécessité où ils se trouvent de vaquer à la prière ; mais lorsqu'on leur en ordonne de douces et d'agréables, ils n’ont alors pas plus envie de prier que de se brûler.

105.

Il est un certain nombre de moines qui se désistent des charges et des emplois qu'ils exerçaient dans le monastère, mais par des motifs bien différents ; car les uns les abandonnent en faveur d'un frère, et parce qu'on les en prie ; les autres ne veulent pas les exercer par paresse et lâcheté ; ceux-ci y renoncent par une vaine ostentation, et ceux-là, pour être plus libres, les quittent avec grand plaisir.

106.

Si vous êtes entré, dans une communauté, et que vous vous aperceviez que votre âme, au lieu d'y être éclairée de nouvelles lumières, se plonge, au contraire, dans des ténèbres plus profondes, vous n'avez pas d'autre parti à prendre que d'en sortir le plus vite que vous pourrez ; car quoique l'homme de bien puisse toujours et partout se conduire en homme de bien, le méchant ne devient bon nulle part.

107.

Dans le monde, les médisances et les calomnies produisent ordinairement des querelles et des animosités ; dans un monastère l'intempérance donne la mort à toutes les vertus, et inspire l'horreur pour la vie religieuse. Si donc il vous est donné de réduire en esclavage cette maîtresse tyrannique, vous jouirez partout de la paix et de la tranquillité de l'âme ; mais si elle établit son emprise sur vous, votre salut sera, jusqu'à la mort, dans un péril éminent.

108.

Dieu, par une faveur singulière, accorde à ceux qui sont vraiment enfants de l'obéissance de voir et de contempler les vertus de leur supérieur, et leur cache adroitement ses mauvaises qualités et ses mauvaises actions. Le démon, qui est l'ennemi déclaré de la vertu, fait tout le contraire.

109.

Prenons, mes amis, le mercure comme l'image de la perfection de l'obéissance ; et faisons bien attention que, quoiqu'il soit continuellement en mouvement et qu'il se tienne toujours au dessous des autres liquides, il est toujours pur et ne se souille jamais par quelque impureté.

110.

Que ceux donc qui pratiquent la vertu avec une sainte ardeur, prennent bien garde de croire que les autres se livrent à la négligence ; car ils mériteraient d'être jugés et condamnés plus sévèrement que ceux dont ils blâment et critiquent la paresse. Voilà pourquoi je pense que le bon patriarche Loth fut jugé digne d'être appelé juste, parce qu'en vivant au milieu des impies mêmes, il n'avait néanmoins jamais condamné personne.

111.

Il est vrai que partout et toujours nous devons faire en sorte de préserver notre âme de la dissipation, du trouble et de l'inquiétude ; mais c'est surtout lorsque nous devons nous livrer aux exercices de la prière et au chant des psaumes : car c'est alors que les démons redoublent leurs efforts pour remplir notre esprit de distractions, afin de nous faire perdre le fruit de cette sainte occupation.

112.

Il est vraiment serviteur de Dieu, celui qui, pendant qu'il rend des services à ses frères, élève son cœur jusqu'au ciel, y fixe ses vœux, ses affections et ses sentiments, et ne cesse de frapper à la porte de Dieu par ses ferventes prières.

113.

Les injures, les mépris, les humiliations et toutes les choses dures et pénibles produisent l'amertume de l'absinthe dans l'âme de celui qui s'est tout dévoué aux devoirs de l'obéissance ; tandis que les louanges, les applaudissements et les honneurs remplissent d'une douceur semblable à celle du miel le cœur de celui qui ne se plaît que dans les choses douces et agréables. Mais rappelons-nous ici quelle sont les propriétés du miel et de l'absinthe. Celle-ci, purifie l'estomac et les entrailles des humeurs malignes et bilieuses ; et celui-là ne sert guère qu'à les augmenter. 114.

Ayons une confiance sans bornes en ceux qui, dans le Seigneur, se sont chargés de conduire notre âme au port du salut, quand même il nous semble qu'ils exigent de nous des choses contraires au salut ; car c'est dans ces circonstances, oui c'est surtout dans ces circonstances pénibles, que notre confiance en leurs lumières et en leur sagesse est éprouvée par le feu de l'obéissance et de l'humilité ; et la marque la moins équivoque que nous puissions donner de la fermeté de notre foi, c'est d'accomplir sans hésiter ce que nos supérieurs nous ordonnent, quoique leurs ordres nous paraissent opposés à ce que nous espérons et désirons.

115.

Nous l'avons déjà dit : l'humilité naît de l'obéissance ; mais la prudence religieuse tire son origine de l'humilité. Les docteurs l'appellent discernement. Cassien a dit sur cette vertu des choses admirables dans un excellent traité qu'il a fait tout exprès. Or cette excellente vertu orne l'esprit de lumières, et lui communique même la faculté de prévoir les choses futures. Qui pourra donc, en considérant de si grands avantages, se refuser de parcourir la belle carrière de l'obéissance ? N'est-ce pas elle qu'a chantée le psalmiste royal, lorsqu'il a dit : « Tu as préparé, ô mon Dieu, dans ta grande Bonté, un trésor à ton peuple ; » (Ps 67) et ce peuple heureux, ne pouvons-nous pas assurer que ce sont les moines réellement obéissants, et que ce trésor précieux est la présence de Dieu dans leurs cœurs ?

116.

Ne perdez jamais le souvenir de ce grand serviteur de Dieu, de cet intrépide athlète de Jésus Christ, lequel, pendant dix-huit ans qu'il vécut dans la plus parfaite obéissance à son supérieur, ne put pas une seule fois recevoir de lui cette parole consolante : Mon fils, que je désire que vous vous sauviez ! Mais, tandis que les hommes lui refusaient cette consolation, Dieu Lui-même le consolait admirablement ; car il ne lui disait pas seulement au fond de son cœur : « Je désire que tu sois du nombre de mes élus », paroles qui n'auraient exprimé qu'une chose incertaine, mais il lui assurait qu'il était sauvé ; ce qui lui annonçait un état certain et indubitable.

117.

Parmi ceux qui vivent sous le joug de l'obéissance, il en est quelques-uns qui ne font pas attention qu'ils vivent dans une illusion bien funeste : ce sont ceux qui, connaissant la facile condescendance de leur supérieur, lui demandent et obtiennent des charges, des emplois et des exercices conformes à leurs goûts et à leurs inclinations ; mais que ces malheureux sachent et comprennent qu'en obtenant ainsi ce qu'ils souhaitaient, ils ont perdu tout droit à la couronne et à la récompense destinées à la parfaite obéissance : car l'obéissance est un renoncement entier et absolu à toute dissimulation et à toute volonté propre.

118.

Il arrive quelquefois qu'un moine, ayant reçu un ordre de son supérieur, et prévoyant que s'il l'accomplit, il lui fera de la peine, ne l'accomplit pas par ce seul motif ; comme il arrive aussi qu'un autre moine, prévoyant bien la même chose, exécute sans hésiter les ordres qu'il a reçus, Or on demande ici quel est celui de ces deux moines dont la conduite a été la plus sainte et la plus conforme à l'esprit d'obéissance.

119.

Cependant il ne faut nullement penser ici que le démon, notre cruel ennemi, agisse jamais d'une manière contraire à la volonté qu'il a de nous faire du mal ; et vous devez être convaincu de cette vérité, par l'exemple de ceux qui, après avoir vécu quelque temps dans une cellule, ou dans un monastère, avec douceur et patience, sont ensuite tombés dans le relâchement.

Si donc nous éprouvons en nous le désir de quitter un monastère pour passer dans un autre nous devons, afin de connaître ce que Dieu demande de nous, examiner sérieusement s'il ne Lui serait point agréable que nous demeurions dans le lieu où nous sommes ; car il me semble que c'est une tentation que nous avons à combattre ; étant donc ainsi attaqués par le démon, nous devons nous défendre.

Histoire de saint Acace.

120.

Je me rendrais également coupable de malice et de cruauté, si je passais sous silence des choses qu'il n'est pas permis de taire. Or c'est Jean Sabaïte, qui ne m'est pas peu cher, lequel m'a raconté ces choses merveilleuses ; et vous savez par votre propre expérience, mon respectable père, combien ce grand homme est exempt de passions et d'exaltation ; vous savez aussi combien il abhorre la vaine gloire dans ses paroles. Voici donc ce qu'il m'a dit : « Il y avait dans un monastère de l'Asie où je demeurais alors, un vieillard très négligent et d'une conduite très mauvaise ; je vous le dis, non pour juger des intentions secrètes de cet homme, mais pour l'honneur de la vérité. Or il arriva, je ne sais comment, que ce vieillard eut pour disciple Acace, jeune homme d'une admirable simplicité et d'une prudence étonnante. Ce jeune moine souffrit de la part de son maître tant et de si mauvais traitements, que bien des personnes refuseront de les croire ; car il ne se contentait pas de le couvrir et de l'accabler d'injures, d'outrages et d'humiliations, mais il le déchirait et lui sillonnait le corps de blessures et de plaies par les coups redoublés qu'il déchargeait sur lui tous les jours. Acace souffrait toutes ces indignités et ces cruautés avec une patience et une sagesse vraiment étonnantes. Or comme chaque jour je voyais que ce saint jeune homme était plus cruellement traité qu'un vil esclave, je lui adressais quelques paroles de consolation, lorsque je le rencontrais : Eh bien, mon cher Acace, lui disais-je, comment vous trouvez-vous aujourd'hui ? Qu'y a-t-il de nouveau pour vous ?

Et pour toute réponse, ce bon moine me montrait des yeux tout ternes et sans vivacité, un cou tout meurtri et une tête remplie de plaies et de contusions ; et comme je savais combien sa patience était grande et généreuse, je me contentais de lui dire pour l'encourager : Courage, mon cher frère, tout va bien ; oui, tout va bien : souffrez toujours avec douceur et résignation, et vous recueillerez bientôt les fruits abondants de la patience. Or après avoir ainsi passé neuf ans sous la férule de cet impitoyable vieillard, son âme sainte s'envola vers le ciel. Cinq jours après la mort d'Acace, son maître alla voir un ancien solitaire, homme très recommandable par ses vertus, et, après l'avoir salué, lui raconta la mort de son saint et fervent disciple. Mais ce bon vieillard lui répondit qu'en vérité il ne pouvait le croire. Alors le maître d'Acace ajouta : « Venez donc avec moi, et vous verrez si je vous trompe. Le solitaire se leva, et vint avec ce père sur la tombe de ce grand et vaillant athlète de Jésus Christ. Quand il y fut arrivé, comme si Acace eût été encore en vie, et en effet il n'était pas mort, puisqu'il n'était que dans le sommeil des justes, il lui adressa ces paroles : Frère Acace, est-ce bien vrai que vous êtes mort ? Alors ce noble enfant de l'obéissance donna, même après sa mort, un illustre exemple de soumission ; car il obéit à celui qui l'interrogeait, et lui répondit : Comment pourrait-il arriver, mon Père, qu'un disciple sincère de l'obéissance puisse mourir ? Ces mots frappèrent le maître de ce jeune moine d'une terreur si forte, que, fondant en larmes, il tomba le visage contre terre, et s'empressa de demander au supérieur de la Laure de lui permettre de fixer sa demeure auprès du tombeau de son disciple. Il obtint cette permission, et passa dans ce lieu le reste de sa vie, en pratiquant une modestie, une patience et une soumission parfaites. Il ne cessait pas de répéter aux pères de cette communauté : Hélas, mes pères, j'ai commis un homicide.

Or, mon père, je crois devoir vous déclarer que celui qui parlait au jeune Acace, était lui-même l'abbé Jean, qui nous a conservé et raconté cette histoire, car cet admirable abbé m'en a raconté une autre, sous un nom emprunté, et j'ai ensuite découvert que c'était à lui-même qu'elle était arrivée. Histoire de Jean le Sabaïte, ou d'Antiochos 121.

Tandis que j'étais, me dit-il, dans le même monastère, je remarquai un autre moine qu'on avait mis sous la discipline d'un père, homme d'un âge avancé, d'un esprit doux, patient, raisonnable et modéré ; mais comme le jeune moine s'aperçut que son maître était plein de respect et de prévenance pour lui, il jugea sagement que cette conduite lui serait autant nuisible et funeste qu'elle l'avait été à plusieurs autres personnes. Il se permit donc de prier ce bon moine qu'il daignât lui accorder de se retirer de sa compagnie. Or, comme il avait encore un autre disciple, il ne fit pas difficulté de lui octroyer sa demande. Ce moine quitta donc ce maître, qui lui donna avec bonté des lettres de recommandation, pour qu'il pût entrer dans un des monastères du Pont. La première nuit qu'il passa dans ce monastère, il vit en songe des personnes qui le pressaient fortement de leur rendre compte d'une somme d'argent qu'il leur devait ; lesquelles, après avoir sérieusement examiné l'état des choses, le convainquirent qu'il était redevable de cent livres d'or. Quand il fut éveillé, il comprit fort bien ce que signifiait cette vision. C'est pourquoi il ne cessait de se répéter à lui-même : Malheureux Antiochos, c'était son nom, il n'est que trop vrai qu'il te reste bien des dettes à acquitter. Je demeurai, continua-t-il, trois ans dans ce monastère, obéissant aveuglément à tout ce qu'on me commandait, et comme j'étais étranger, tout le monde me méprisait, m'humiliait et me maltraitait. Or, après avoir passé ainsi ces trois premières années, j'eus une seconde vision, pendant laquelle un personnage me remit une quittance seulement de dix livres d'or sur les cent que je devais.

Je m'éveillai, je compris l'avertissement qui me venait d'en-haut, et je me dis à moi-même : Hélas ! Pendant ces trois ans de travaux et de peines, tu n'as pu payer que dix livres d'or ; quand pourras-tu, misérable, t'acquitter des autres ? Il faut donc, pauvre Antiochos, que pour te libérer entièrement, tu supportes de plus grands travaux, et que tu dévores des humiliations plus profondes. Je pris donc la résolution extraordinaire de contrefaire le fou, sans néanmoins faire croire que j'avais entièrement perdu la raison. Les pères du monastère, en me voyant dans cet état, et connaissant d'ailleurs la promptitude avec laquelle j'accomplissais les ordres qu'on me donnait, me chargèrent de toutes les occupations les plus pénibles et les plus difficiles de la maison, et ne me regardèrent plus que comme l'ordure de la communauté. Je passai encore treize ans dans cet état, au bout desquels, les mêmes hommes que j'avais vus, m'apparurent encore pendant mon sommeil, et me donnèrent enfin la quittance de toute ma dette. Or pendant toutes ces années, lorsque les pères m'accablaient de mauvais traitements, la pensée et le souvenir de la dette énorme que j'avais à payer, me remplissaient de force et de courage, et me les faisaient souffrir avec patience et résignation ». Voilà, mon cher père Jean, ce que Jean le Sabaïte, ce trésor de sagesse, m'a raconté de lui-même, sous le nom emprunté d'Antiochos. C'était Lui-même qui, par son héroïque patience, avait obtenu d'être déchargé de toute cette dette, et avait mérité le pardon de tous ses péchés.

122.

Mais considérons encore quelle a été sa rare prudence dans les jugements qu'il portait sur les dispositions intérieures des hommes ; prudence admirable qu'il n'avait acquise que par une obéissance très parfaite. Dans le temps qu'il demeurait au monastère de Saint-Sabba, trois moines se présentèrent à lui pour se mettre sous sa discipline. Il les reçut avec une affection toute particulière, et fit tout ce que sa charité lui suggéra pour les remettre de la fatigue du voyage ; mais après trois jours, ce saint vieillard leur adressa ces paroles : « Mes Frères, leur dit-il, je ne suis qu'un misérable pécheur ; il m'est donc impossible de vous accorder ce que vous me demandez.

»

Ces moines ne donnant aucune suite à cette réponse, ni à la raison qu'il alléguait, le prièrent avec, instance de les recevoir au nombre de ses disciples : tant était grande l'idée qu'ils avaient de sa vertu ! Mais, comme ils virent que rien ne pouvait le fléchir ni le gagner, ils se précipitèrent tous à ses pieds, et le conjurèrent avec instance de leur donner au moins quelques règles salutaires de conduite et de leur dire de quelle manière et dans quel lieu ils devaient passer le reste de leur vie. Cédant alors à leurs vœux ardents, et sachant d'ailleurs qu'ils recevraient ses avis avec soumission et humilité, ce saint vieillard dit à l'un d'eux : « Mon fils, il est agréable au Seigneur que vous viviez dans la solitude, sous la direction d'un père spirituel. » Puis s'adressant au second : « Pour vous, lui dit-il, allez et consacrez au Seigneur votre volonté, sans vous en rien réserver, chargez-vous de la croix qu'il vous a destinée ; vivez dans un monastère, au milieu de la société des frères, et vous aurez indubitablement un trésor dans le ciel. » Enfin il dit au troisième : « Quant à vous, il faut qu'il n'y ait pas un instant dans votre vie, où vous ne pensiez à cette sentence de notre Seigneur : Celui qui persévérera jusqu'à la fin, sera sauvé (Mt 10.22) ; allez donc, et faites en sorte que parmi tous les hommes il n'y en ait point qui soient plus sévères ni plus pénibles que celui que vous prendrez pour maître et pour conducteur dans la vie religieuse ; ne vous séparez jamais de lui, et chaque jour avalez, comme du lait et du miel, les mépris et les humiliations par lesquelles il vous fera passer. » À ces paroles, un frère répartit à ce grand homme : Mais si ce père spirituel vivait dans la paresse et la négligence, que faudrait-il faire ? — « Quand même vous le verriez, lui répondit-il, tomber dans quelque faute qui vous ferait horreur, demeurez avec lui et contentez-vous de vous dire à vous-même : Mon ami, qu'es-tu venu faire ici ? Alors triomphant de la tentation, vous sentirez toute l'enflure de l'orgueil tomber et s'évanouir, et le feu de la concupiscence diminuer et s'éteindre, »

123.

Nous tous, qui craignons le Seigneur, efforçons-nous de combattre sous ses étendards avec toute l'énergie et le courage dont nous sommes capables, de peur que, placés dans une école de vertu, au lieu d'apprendre la science heureuse des bonnes œuvres, nous n'apprenions l'art funeste de devenir vicieux et méchants, astucieux et trompeurs, emportés et colères ; et ne soyez pas étonnés que ce malheur arrive quelquefois : car tant que nous sommes dans le monde, soit parmi les matelots, soit parmi les laboureurs, soit ailleurs, les ennemis de notre roi, les démons, ne nous attaquent pas avec une si grande violence ; mais dès qu'ils nous voient sous les étendards de notre divin Général, et qu'ils aperçoivent qu'il nous a reçus à son service, donné des armes, une épée, un habit militaire, alors ils frémissent de fureur, cherchent et emploient toute sorte de moyens et de ruses pour nous perdre ; c'est pourquoi nous sommes essentiellement obligés de veiller sans cesse sur nous et autour de nous.

124.

J'ai vu des enfants aimables par l'innocence et la simplicité de leur âme, et par la beauté de leur corps, envoyés dans des maisons d'éducation pour s'y former à la science et à la sagesse, et y acquérir les autres connaissances utiles, lesquels, par le commerce qu'ils ont eu avec des condisciples vicieux et pervers, s'y sont pervertis, et n'y ont malheureusement appris que la ruse, l'astuce et la corruption du cœur. Que celui qui a de l'intelligence, comprenne la fin que je me propose, en parlant de la sorte. 125.

Il est impossible que ceux qui s'appliquent de toutes leurs forces à se procurer la science du salut, n'y fassent pas de grands progrès. Mais admirons ici la divine Providence ; les uns connaissent les progrès qu'ils obtiennent, et les autres ne les aperçoivent pas. 126.

Un banquier qui veut bien gérer ses affaires, ne manque pas, chaque soir, de se rendre un compte exact et circonstancié du gain, ou de la perte qu'il a faite pendant la journée. Mais il ne pourra pas savoir au juste où il en est, si, à chaque instant, il ne note les affaires qu'il traite ; c'est de cette manière qu'il lui sera possible d'avoir une connaissance exacte de celles qu'il aura faites chaque jour.

127.

Lorsqu'on fait des reproches à un mauvais moine, on le voit de suite triste et de mauvaise humeur, ou bien il se jette lâchement aux pieds du supérieur qui lui fait des remontrances pénibles, afin de lui présenter mille excuses. Mais en s'humiliant ainsi, c'est moins dans le désir de pratiquer l'humilité et la soumission que pour mettre fin à une scène qui le fatigue. Si donc on vous mortifie par des reproches amers, sachez garder un silence salutaire, et supporter avec une patience courageuse qu'on applique à votre âme le fer et le feu des corrections sévères, lesquelles vous purifieront et répandront dans votre esprit des lumières abondantes ; et lorsque votre médecin spirituel aura terminé son opération, prosternez-vous à ses pieds pour lui demander pardon et vous excuser : car si vous le faisiez dans le moment qu'il vous reprend avec zèle, il pourrait fort bien ne pas vous écouter, et même vous rejeter.

128.

Ceux qui vivent en communautés, doivent faire sans doute une guerre mortelle à tous les vices ; mais il en est surtout deux que tous les jours de leur vie ils doivent attaquer avec plus de vigueur et de courage que les autres. Ces deux vices sont l'intempérance et la colère. Or je dis que ces vices doivent être l'objet particulier des cénobites, parce que ces passions trouvent dans la société des personnes qui vivent avec nous, les aliments qui leur conviennent. 129.

Quoique nous soyons bien loin de pouvoir pratiquer des vertus rares et sublimes, le démon, pour nous faire briser le joug de l'obéissance sous lequel nous avons le bonheur de vivre, ne laisse pas de nous en suggérer la pensée et de nous en inspirer le désir insensé. Pénétrez en effet dans l'intérieur des moines imparfaits et téméraires, et vous verrez qu'ils soupirent après la vie solitaire, qu'ils désirent avec ardeur les jeûnes les plus rigoureux, la prière la plus continuelle et la plus recueillie, l'humilité la plus profonde, la méditation de la mort la plus constante, la componction la plus vive, la victoire la plus complète sur leurs passions, le silence le plus absolu et une pureté d'ange.

Mais comme, par une conduite secrète de la divine Providence, ils n'ont pu, dès le commencement de leur noviciat, pratiquer selon leur désir ces belles et excellentes vertus, on les a vus ensuite tout découragés, abandonner les pratiques les plus ordinaires, et se retirer du monastère. Le démon les a trompés, en leur faisant désirer à contretemps la pratique de ces vertus, afin qu'ils ne pussent pas par la persévérance, les acquérir dans le temps convenable. Mais ce ne sont pas seulement les moines cénobites qu'il cherche à tromper, il attaque aussi les anachorètes. C'est ainsi que pour décourager et faire tomber les solitaires, cet ennemi rusé et trompeur leur prêche et leur exalte le bonheur des moines qui vivent en communauté ; il leur vante l'hospitalité qu'ils exercent, les services de charité qu'ils se rendent les uns aux autres, leur affection et leur union fraternelles, les soins affectueux et assidus qu'ils ont pour les malades, et mille autres avantages afin de les dégoûter du genre de vie qu'ils ont embrassé, et de les faire égarer dans une fausse voie.

130.

Il faut cependant l'avouer, l'hésychia n'est le partage que d'un petit nombre, et cette vie de perfection ne convient qu'à ceux que le Seigneur, par des grâces particulières et par des consolations toutes célestes, soutient et fortifie dans les travaux pénibles qu'ils ont à supporter, et dans les combats difficiles et cruels qu'ils ont à soutenir.

131.

La connaissance que nous avons de nos mauvaises dispositions et de nos défauts, doit donc nous faire chercher et choisir de préférence l'état d'obéissance, comme nous étant le plus propre et le plus convenable. Que celui, par conséquent, qui se sent porté à l'intempérance et aux plaisirs charnels, ait soin de se mettre sous la discipline d'un supérieur d'une vertu éprouvée et d'une rigoureuse inflexibilité dans la pratique de la tempérance et de la sobriété, plutôt que d'un faiseur de miracles, d'un ami de l'hospitalité, et d'un homme qui se plaise à servir les autres à table.

Que celui qui sent son cœur agité par la vanité et possédé de l'orgueil, choisisse pour père spirituel un homme d'une grande sévérité et d'une austérité parfaite, qui ne lui montre jamais un visage riant et satisfait, mais qui soit constamment sans clémence et sans douceur. Il faut donc bien nous garder de rechercher pour directeur un homme capable, par sa sagesse et ses lumières, de nous prédire les choses futures et de prévoir ce qui doit arriver. Désirons et procurons-nous des docteurs véritables, lesquels, par leurs bons exemples dans la pratique de l'obéissance et de l'humilité, et par la solide science, puissent nous guérir de nos maladies spirituelles, nous donner des règles de conduite, nous faire connaître l'état et le lieu qui nous sont nécessaires pour nous sanctifier.

133.

Si donc vous êtes dans la volonté sincère de vous dévouer tout entier à l'obéissance, ne perdez jamais de vue l'exemple que nous a donné Abbacyre ; comme ce grand serviteur de Dieu, dites-vous souvent à vous-même : « Ton supérieur veut éprouver et connaître ta fidélité ; c'est pour cette fin qu'il te met à cette épreuve. » Cette pensée vous empêchera de vous tromper, vous ne vous éloignerez pas de la voie que vous devez suivre ; et si vous avez pour lui une confiance d'autant plus entière et un amour d'autant plus affectueux, qu'il vous reprend avec plus de rigueur et de sévérité, c'est une marque certaine et indubitable que l'Esprit saint a daigné vous visiter, et qu'il habite invisiblement dans votre cœur. Au reste remarquez bien que, si vous souffrez avec une patience courageuse et constante les reproches et les humiliations de votre supérieur, loin d'avoir sujet de vous en glorifier et de vous en réjouir, vous avez mille raisons d'en gémir et d'en pleurer ; car c'est votre conduite qui vous a mérité ces réprimandes ou ces corrections humiliantes, et qui a été cause que votre père spirituel s'est mis de mauvaise humeur contre vous.

134.

Ne vous troublez pas, et ne soyez pas étonné de ce que je vais vous dire ; car je ne le dirai que bien fondé et appuyé sur une autorité solide : c'est sur Moïse.

Je dis donc qu'il nous est moins funeste de pécher contre Dieu même que contre notre père spirituel. En voici la raison : Si par nos péchés nous avons irrité Dieu contre nous, notre père spirituel peut l'apaiser, et nous réconcilier avec lui ; mais lorsque nous avons offensé notre père en Dieu, à qui recourrons-nous pour nous rendre Dieu propice ? Cependant il me semble que Dieu apaisera notre supérieur, ainsi que notre supérieur a calmé Dieu en notre faveur.

135. Dans tout ce que nous venons de dire, il est une chose que nous devons examiner, considérer et peser avec grand soin et sans passion ; c'est de savoir dans quelles circonstances nous sommes obligés de souffrir avec amour et reconnaissance, avec patience et sans rien dire, les reproches que nous fait notre supérieur, et dans quelles autres circonstances il nous est permis, pour nous excuser, de lui rendre compte de la conduite que nous avons tenue, laquelle nous a mérité son indignation et ses réprimandes. Quant à moi, je pense que toutes les fois que les humiliations ne tombent que sur nous, nous devons garder le silence ; car c'est une excellente occasion d'enrichir et d'orner notre âme. Mais si ces humiliations sont nuisibles au prochain, il me semble que, par charité et pour le bien de la paix, nous sommes autorisés à rompre le silence et à défendre notre frère, dont nous connaissons l'innocence.

136.

Personne ne peut mieux vous instruire des avantages de la pratique de l'obéissance, que ceux qui ne la pratiquent plus. Ils comprennent fort bien dans quel heureux ciel ils vivaient, quand ils étaient sous le joug de la soumission.

137.

Quiconque est vraiment possédé du désir d'acquérir la paix et la tranquillité de l'âme, et de trouver Dieu, croit faire une perte énorme, si, dans sa vie, il se passe un seul jour où il n'ait quelque humiliation à souffrir.

138.

De même que plus les arbres sont agités par les vents, plus ils poussent des racines fortes et profondes ainsi plus ceux qui vivent dans l'obéissance sont exercés et éprouvés, plus ils deviennent forts et invincibles.

139.

On peut dire qu'étant d'abord aveugle, il a recouvré la vue qui nous montre Jésus Christ, celui qui, reconnaissant enfin qu'il est trop faible pour mener une vie érémitique, sort de la solitude pour entrer dans un monastère, s'y consacrer et s'y livrer tout entier aux salutaires exercices de l'obéissance.

140.

Généreux athlètes du Seigneur, ayez bon courage, ayez bon courage, oui, je vous le répète pour la troisième fois : ayez bon courage ! Persévérez à courir dans la belle carrière de l'obéissance, et écoutez attentivement ces paroles du Sage : dans le monastère, « Le Seigneur les a éprouvés, comme on éprouve l'or dans la fournaise, et il les a reçus dans son sein comme des victimes et qui se sont sanctifiées pour Lui être offertes en holocauste. » (Sag 3) Jusqu'à présent nous n'avons traité que des marches du paradis qui expriment le nombre des quatre évangélistes. Athlète, continue de courir sans crainte !

JEAN CLIMAQUE L’ECHELLE DU PARADIS

2. (764.)

5.

9.

CINQUIÈME MARCHE De la véritable et sincère Pénitence.

1. Jean courut jadis plus vite que Pierre (cf. Jn 20, 4) ; c'est pour cela que l'obéissance vient ici avant la pénitence. Car celui qui arriva le premier est l'image de l'obéissance, et l'autre celle de la pénitence.

2.

La pénitence est le rétablissement du baptême. C'est une espèce de contrat par lequel nous promettons à Dieu de nous corriger des défauts de notre vie passée, et de mieux vivre dans l'avenir. La pénitence, si j'ose me servir de cette expression, est chargée des intérêts de l'humilité ; c'est un renoncement parfait à tous les plaisirs des sens ; c'est un jugement sévère qu'on porte contre soi-même ; c'est l'occupation sérieuse d'une âme qui s'applique tout de bon à l'affaire de son salut éternel. Elle est la fille aînée de l'espérance et l'ennemie mortelle du désespoir. Le véritable pénitent est un criminel qui confesse ses péchés, sans mériter aucune infamie. La pénitence a la vertu de nous réconcilier avec Dieu, en nous faisant pratiquer les bonnes œuvres opposées aux fautes que nous avons commises ; c'est elle qui décharge, purifie et sanctifie la conscience ; c'est elle qui nous porte à souffrir généreusement toutes les peines et toutes les afflictions qui nous arrivent. Celui qu'elle anime est d'une admirable activité pour trouver et pour employer les moyens capables de le punir ; c'est elle qui combat et surmonte l'intempérance, et qui accuse sans ménagement au tribunal de la conscience.

3. Vous tous qui, par vos offenses multipliées, avez irrité la colère de Dieu, accourez, approchez, venez et écoutez ; rassemblez-vous, et considérez avec moi les merveilles qu'il a plu à Dieu de me découvrir et de me faire connaître, pour l'exemple et le salut des autres. Commençons d'abord par dire quelque chose de ces hommes dévoués à Jésus Christ par des humiliations profondes, dignes par là même de nos louanges et de la première place. Écoutons, contemplons et imitons ces beaux modèles, nous tous qui sommes tombés dans des fautes mortelles !

Réveillez-vous donc et soyez attentifs, ô vous qui êtes encore sous l'esclavage honteux du péché ! Mes frères, daignez prêter l'oreille à mes paroles ; et vous, qui que vous soyez, si vous désirez sincèrement vous réconcilier avec Dieu par une véritable conversion, ne manquez pas de donner ici toute votre attention.

4.

Ayant appris, moi qui ne suis qu'un homme si lâche et si imparfait ; ayant appris, dans le temps que je demeurais dans le grand monastère dont j'ai parlé, qu'il y avait quelques religieux qui, dans un autre monastère qu'on appelait la Prison, menaient une vie singulièrement extraordinaire, et pratiquaient toute la perfection de l'humilité, je demandai au saint abbé du grand monastère, à qui cette autre communauté était soumise, la permission d'y aller, pour y être témoin de ce qui s'y passait. Or cette grande lumière, ce saint abbé me l'accorda d'autant plus volontiers, qu'il craignait davantage de me faire la moindre peine.

5.

Lorsque je fus arrivé au monastère des Pénitents (qu'on devrait bien plutôt appeler la région des pleurs et des gémissements, la Prison, pour tout dire), je fus témoin, s'il est permis de le dire, de ce que l'œil d'un lâche et d'un paresseux n'a point vu, que l'oreille d'un négligent n'a point entendu, et que l'esprit d'un indolent ne saurait comprendre ; je fus témoin, dis-je, d'actions et de paroles capables de faire violence à Dieu même, de travaux et de mortifications assez puissantes pour mériter en peu de temps ses Miséricordes et sa Clémence.

6.

J'y vis de ces coupables innocents passer les nuits entières debout, les pieds immobiles et en plein air, lutter vigoureusement contre les cruelles importunités du sommeil, ne s'accorder aucun repos, s'accuser sans cesse de lâcheté et de négligence, et s'exciter eux-mêmes à la persévérance, en se faisant les reproches les plus humiliants.

7.

J'en vis d'autres qui, les yeux humblement fixés vers le ciel, imploraient la Clémence et la Bonté de Dieu avec des paroles et d'un ton de voix qui pénétraient l'âme de pitié et de compassion.

8.

J'en vis d'autres qui, comme d'infâmes scélérats, les mains liées derrière le dos, tout couverts de confusion, et en proie à la plus déchirante affliction, courbaient humblement le visage vers la terre, se jugeaient indignes de regarder le ciel, et n'osaient ni parler, ni pousser des gémissements, ni faire des prières. 9.

La pensée effrayante de leurs péchés, les remords cuisants de leur conscience épouvantée, la honte et la confusion qu'ils éprouvaient, les occupaient et les tourmentaient si fort, qu'ils étaient incapables d'oser prononcer le saint nom de Dieu pour l'invoquer, qu'ils ne savaient ni comment commencer, ni comment finir les prières qu'ils auraient voulu Lui adresser, et qu'ils étaient obligés de ne Lui présenter qu'une âme muette, un esprit rempli de ténèbres, et un cœur presque livré aux horreurs du désespoir. 9.

J'en aperçus, d'autres qui tristement assis par terre, couverts de cendres et revêtus d'un rude cilice, cachaient leur visage entre leurs genoux et frappaient la terre de leur front pénitent. 10.

J'en vis encore d'autres qui se frappaient sans cesse la poitrine, en se rappelant avec des regrets inexprimables l'heureux état où ils étaient dans le temps qu'ils pratiquaient la vertu. Or, parmi ces illustres pénitents, les uns inondaient la terre, de l'abondance de leurs larmes ; les autres, ne pouvant plus pleurer, se déchiraient de coups ; d'autres, incapables de comprimer la douleur qui navrait leur cœur, l'exprimaient par des sanglots semblables aux lamentations de ceux qui assistent aux funérailles de leurs proches ; d'autres, dans leurs cellules, rugissaient comme des lions dans leurs cavernes, frémissaient de crainte et d'effroi, étouffaient quelquefois leurs gémissements, et d'autrefois, n'en pouvant venir à bout, éclataient tout d'un coup en cris perçants et lamentables. 11.

J'en ai vu quelques-uns qui, par leurs gestes, semblaient être hors d'eux-mêmes, et qui, par la douleur qu'ils enduraient, étaient dans une stupéfaction indicible, et gardaient le plus morne silence.

On les aurait volontiers pris pour des gens privés de raison, insensibles et morts à toutes les fonctions de la vie ; et cependant ils n'étaient dans cet état que parce qu'ils étaient descendus dans toutes les profondeurs de l'humilité, et que les larmes abondantes qu'ils répandaient, n'étaient que l'expression de leur contrition vive et enflammée.

12.

J'en ai remarqué d'autres qui, la tête courbée vers la terre, immobiles comme des statues, étaient livrés à des méditations profondes, et qui, par les nombreux mouvements de leur tête, annonçaient la grandeur de leur affliction, gémissaient et rugissaient de temps en temps comme des lions. J'en ai rencontré quelques autres, lesquels étaient remplis d'une délicieuse espérance, et conjuraient le Seigneur avec des prières admirables de leur accorder la rémission de toutes leurs fautes. J'en ai vu qui, par une humilité inexprimable, se jugeaient indignes de pardon, et proclamaient à haute voix qu'il leur était impossible de satisfaire à la justice de Dieu, à cause de la grandeur et de l'énormité de leurs crimes. Quelques-uns conjuraient sans cesse Dieu de les punir sévèrement en ce monde, mais de leur accorder son Amitié et de les couronner de ses Miséricordes dans l'autre. Quelques autres, accablés sous le poids terrible des reproches de leur conscience, priaient avec humilité et ferveur le Dieu de toute bonté de les préserver au moins des supplices éternels qu'ils avaient mérités, et se déclaraient publiquement et avec sincérité indigne du royaume des cieux.

13.

« Eh ! s'écriaient-ils, pourvu que cette grâce ne nous soit pas refusée, nous devons être contents. » C'est là que je vis des âmes vraiment humbles, mortifiées et transpercées de douleur, connaissant et sentant l'énormité de leurs péchés. Aussi poussaient-elles des cris et des lamentations, adressaient-elles à Dieu des prières si ferventes et si animées, qu'elles auraient amolli la dureté et l'insensibilité des rochers. On les entendait, dans un saint tremblement, et humblement prosternées contre terre, répéter sans cesse : « Oui, Seigneur, nous reconnaissons et nous confessons que nous ne méritons que trop toute sorte de peines et de châtiments, et que, quand même l'univers entier se réunirait à nous pour pleurer sur le nombre et sur la grandeur de nos offenses, toutes ces larmes ne seraient pas suffisantes pour laver nos âmes et satisfaire à votre Justice ; mais il est une grâce que nous te prions, te supplions avec instance et te conjurons de ne pas nous refuser : c'est de ne pas nous corriger dans ta juste Colère, et de ne pas nous châtier dans ton indignation (cf.

Ps 6, 2), mais de nous recevoir dans les bras de tes Miséricordes. Il nous suffit, Seigneur, que nous n'ayons plus à craindre tes terribles Menaces, et que nous soyons préservés des supplices inexprimables et incompréhensibles que nous avons mérités ; car nous n'osons pas te demander que tu nous délivres de toutes les peines que nos péchés nous ont attirées, et que tu nous accordes un pardon entier et parfait. Eh ! Seigneur, de quel front pourrions-nous solliciter une telle faveur, nous qui avons eu l'audace sacrilège de profaner et de violer les vœux de notre sainte profession, et de fouler si indignement aux pieds la grâce inestimable que tu nous avais faite, en nous pardonnant, si généreusement et avec tant de bonté, les fautes que nous avions commises avant de quitter le monde. » 14.

Mes chers amis, c'est dans ce lieu, oui, c'est dans ce lieu de pénitence qu'on voyait ponctuellement l’accomplissement de ce que David disait de lui-même (cf. Ps 37, 6-7), c'est là qu'on avait sous les yeux le spectacle attendrissant, des personnes qui étaient plongées dans la plus désolante affliction, et courbées jusqu'à la fin de leur vie sous le poids immense de leur douleur ; qui tous, les jours portaient l'amertume de leur tristesse peinte sur leur visage et exprimée dans leurs mouvements et dans leurs démarches ; et qui, par l'horrible puanteur qui s'exhalait de leurs plaies, annonçaient que leur corps, dont ils ne prenaient aucun soin et auquel ils ne pensaient même pas, était couvert d'un ulcère général. C'est là qu'on voyait des hommes qui avaient oublié de manger leur pain, qui mêlaient leurs larmes avec l'eau qu'ils buvaient, qui se nourrissaient de cendres au lieu de pain ; dont les os, devenus secs, n'étaient plus entourés que d'une peau ridée et qui y était collée ; et dont le cœur avait séché comme l'herbe frappée par les ardeurs du soleil (cf. Ps 101, 4-12). On ne leur entendait prononcer que ces mots : « Malheur à nous, misérables ! malheur à nous ! » ; et ces autres : « C'est avec justice, oui, c'est avec justice que nous sommes dans cet état déchirant »

; et enfin ces autres : « Pardonne-nous, Seigneur ; nous t'en en conjurons, pardonne-nous. » Plus loin, vous en entendiez d'autres qui faisaient retentir l'air de ces paroles seulement : Pitié, Seigneur, pitié ! », et d'autres enfin qui, d'une voix plus lamentable, ne cessaient de répéter : « Ah ! Seigneur, si nous pouvons encore espérer, daigne nous pardonner ! oui, Seigneur, pardonne-nous ! »

15.

Or parmi ces illustres pénitents il y en avait qui, par l'ardeur de leur douleur, avaient la langue si enflammée et si brûlante, qu'ils ne pouvaient la souffrir dans leur bouche ; vous en rencontriez qui, pour se procurer de nouvelles souffrances, demeuraient exposés aux ardeurs du soleil ; d'autres s'exposaient aux rigueurs les plus insupportables du froid ; d'autres ne prenaient un peu d'eau que pour ne pas mourir de soif ; d'autres avaient à peine mangé un peu de pain, qu'ils rejetaient le reste loin d'eux avec une sainte indignation, et se disaient à eux-mêmes qu'ayant été, dans un temps, assez dépourvus de sentiment pour avoir voulu vivre comme de vils animaux, ils étaient indignes à présent de se nourrir comme des créatures raisonnables.

16.

Ah ! Au milieu de ces hommes, pouvait-on y voir le moindre signe de joie ? Y entendait-on la moindre parole inutile ? Y était-on témoin de quelque impatience et de quelque colère ? Ils avaient même oublié que les hommes fussent capables de se livrer aux emportements, tant leur grande affliction avait éteint dans leur cœur tout mouvement déréglé. Voyait-on parmi eux la plus légère apparence de querelle, le moindre relâche, la plus petite licence dans les conversations, le soin le plus ordinaire pour leur corps, le vestige le moins apparent de vaine gloire, la plus faible inclination pour les aises et les commodités de la vie ? Pensaient-ils au vin, aux fruits, aux mets assaisonnés et aux viandes préparées ? La nourriture qu'ils prenaient, avait-elle pour eux quelque saveur ? Mais ils avaient perdu tout sentiment pour toutes ces choses.

S'occupaient-ils quelquefois des affaires du monde ? Avaient-ils du penchant à faire des jugements téméraires, ou fondés, sur quelque un de leurs frères ? Jamais.

17.

Ils ne se parlaient que par leurs gémissements et leurs larmes, ainsi qu'à Dieu. Les uns, comme s'ils avaient été à la porte du paradis, en se meurtrissant la poitrine de coups redoublés, s'écriaient : « Ouvre-nous, ô juste Juge des vivants et des morts ; ouvre-nous, nous t'en conjurons, cette porte de la félicité éternelle, que nous nous sommes fermée par nos péchés ; ouvre-nous. » Les autres ne cessaient de répéter cette prière admirable du psalmiste : Montre-nous seulement, Seigneur un visage favorable, et nous serons sauvés des mains cruelles de nos ennemis (Ps 79, 4). Vous en rencontriez un qui disait sans cesse avec Zacharie : Mon Dieu, fais briller ta lumière sur tous les malheureux qui sont assis au milieu des ténèbres et des ombres de la mort (cf. Luc 1, 79). Ailleurs, vous en trouviez un autre qui adressait à Dieu cette prière fervente : Que tes Miséricordes nous préviennent promptement, ô mon Dieu ; (cf. Ps 78, 8) car nous sommes réduits à la dernière misère, nous sommes perdus sans vous, nous nous laissons aller au désespoir, et nous tombons en défaillance ». Ailleurs vous en entendiez d'autres se faire cette triste question : « Pensez-vous que le Seigneur nous montre jamais un visage serein et bienveillant, et qu'il fasse luire sur nous les lumières de sa gloire ? » (Ps 66, 2) et d'autres se demander avec une sainte et pénible inquiétude : Croyez-vous que nous puissions espérer que notre âme ait traversé ce torrent de ténèbres, dont les eaux sont insurmontables (Is 49, 9), et que le Seigneur nous accorde encore quelques consolations ? » — Hélas ! ajoutaient quelques autres, nous sommes tellement liés dans les chaînes du péché, qu'en vérité pouvons-nous attendre que le Seigneur nous dise : Sortez, soyez enfin déchargés de vos chaînes criminelles, ô vous qui vivez dans les rigueurs de la pénitence ?

Ah ! nos gémissements et nos cris plaintifs seront-ils parvenus jusqu'à Lui » ?

18.

Enfin, on les voyait tous dans l'immobilité fixés sur la pensée de la mort, se dire à eux-mêmes : Que nous arrivera-t-il au moment de notre dernière heure ? Quel sera notre jugement ? Que deviendrons-nous pendant l'éternité ? De cette terre d'exil passerons-nous au ciel, notre chère patrie ? Peut-il encore y avoir quelque espérance pour de misérables pécheurs ensevelis dans les ténèbres et couverts de confusion ? Nos prières et nos larmes ont-elles pu monter jusqu'au trône de la divine Miséricorde ? Ah ! Que nous avons de motifs de penser et de croire qu'elles ont été rejetées, méprisées et frappées d'un ignominieux dédain ! Et, si elles ont été reçues favorablement, ont-elles été capables d'apaiser la juste Colère de notre Juge ? De combien ont-elles fait avancer l'heure de notre réconciliation avec Dieu ? Dans quel état nous ont-elles mis en sa sainte Présence ? Quelles faveurs et quelles grâces nous ont-elles procurées ? Hélas ! nos bouches impures et criminelles, nos corps de péchés ont certainement bien pu paralyser leur efficacité. Nous auraient-elles entièrement, ou seulement un peu, réconciliés avec notre souverain Juge ? Serions-nous au moins déchargés de la moitié de nos iniquités et guéris de la moitié de nos plaies spirituelles ? Ah ! qu'elles sont énormes les dettes que nous avons contractées ? Et quels travaux n'avons-nous pas à supporter ! Quelles satisfactions à offrir pour nous en acquitter ? Est-ce qu'enfin nos anges gardiens, que nous avions si indignement chassés, se sont rapprochés de nous ? N'en seraient-ils pas encore fort loin ? Hélas ! tant que ces esprits célestes ne daigneront pas revenir auprès de nous, nos efforts et nos travaux ne nous serviront de rien, nous serons toujours sans espérance d'être délivrés et de recouvrer la précieuse liberté des enfants de Dieu (cf Rom 8, 21), nos prières ne pourront nous inspirer aucune confiance bien fondée, elles n'auront pas la sainteté requise pour arriver vers le trône du Seigneur ; car il est nécessaire que ce soient nos anges, devenus de nouveau nos amis, qui les présentent à Dieu avec leurs, mains pures et saintes.

19.

Si vous passiez ailleurs, vous en entendiez d'autres se communiquer leurs craintes et leurs espérances, et se dire : « Pensez-vous que nous ayons fait quelques progrès dans notre pénitence ?

Obtiendrons-nous enfin l'objet de nos vœux et de nos désirs ? Dieu écoute-t-Il à présent nos prières ? Croyez-vous qu'Il nous ouvre le sein de ses Miséricordes et de sa Tendresse » ? À toutes ces questions d'autres répondaient : « Qui sait si, comme nos frères les habitants de Ninive, nous ne pouvons pas dire que Dieu révoquera la sentence terrible qu'il a prononcée contre nous, et qu'il nous délivrera des châtiments rigoureux que nous avons mérités ? Ah ! pour obtenir cette faveur insigne, redoublons de zèle et de courage, accomplissons exactement notre pénitence. Quel bonheur pour nous, s'il nous ouvre la porte de sa Tendresse ! Et s'il ne nous l'ouvre pas encore, ne laissons pas de louer et de bénir son saint Nom, car sa Conduite à notre égard est toujours juste et pleine d'équité, et de persévérer jusqu'à la fin de notre vie à frapper à la porte de son Cœur par nos gémissements et nos larmes. Cette constante importunité et cette persévérance Lui feront peut-être violence, et nous obtiendront ce que nous cherchons avec ardeur. C'était ainsi qu'ils s'encourageaient les uns les autres. « Courons, s'écriaient-ils avec un saint enthousiasme ; courons, ô nos chers Frères, car nous avons besoin de courir, et de courir de toutes nos forces : hélas, nous avons perdu la céleste compagnie dans laquelle nous coulions des jours si doux et si agréables, nous nous sommes égarés ! Courons donc ; oui, courons, et n'épargnons pas une chair de péché et de corruption ; matons, immolons généreusement nos corps : ils ont donné la mort à nos âmes. »

20.

Telle était la conduite, tels étaient les sentiments, et telles étaient les paroles de ces saints pénitents qu'on envoyait à la Prison. Par la continuité d'être à genoux, ils avaient recouvert cette partie de leur corps d'épaisses callosités ; leurs yeux, à force de répandre des larmes s'étaient desséchés, n'avaient plus de cils, et s'étaient enfoncés dans leur orbite ; leurs joues étaient couvertes de plaies, et comme brûlées par leurs larmes embrasées ; leurs visages étaient pâles, et si maigres, qu'ils ressemblaient parfaitement aux visages des personnes mortes ; leurs poitrines étaient toutes meurtries par les coups répétés qu'ils se donnaient, et ces coups leur occasionnaient de douloureux crachements de sang.

Trouvait-on dans ce monastère des lits préparés ? Y voyait-on des habits propres et capables de protéger du froid ? Tout y était déchiré, négligé, sale et rempli de vermine. Enfin disons que les tourments de ceux qui sont possédés du démon, que la douleur cruelle de ceux qui pleurent la mort de leurs proches, que les déchirements de cœur de ceux que l'on condamne à l'exil, que les supplices mêmes des parricides ne sont qu'une faible image des douleurs, de l'affliction et des souffrances de ces saints pénitents ; les peines que ces sortes de gens endurent par nécessité, ne sont rien en comparaison de celles que ces généreux pénitents souffrent volontairement ; et n'allez pas vous imaginer, mes frères, que je vous raconte ici des choses fabuleuses et mensongères ; c'est la vérité tout entière.

21.

On les voyait ces pénitents extraordinaires conjurer leur supérieur, cet excellent pasteur, ce juge sage et éclairé, cet ange parmi les hommes, de leur mettre comme à d'infâmes criminels des colliers de fer au cou, des menottes aux mains, des cercles pesants aux pieds, et de les laisser dans cet état cruel jusqu'à ce qu'on les mit dans le tombeau ; et encore souvent se jugeaient-ils indignes d'être ensevelis.

22.

Je ne tairai pas ; non, je ne passerai pas sous silence ce nouveau genre d'humilité, quoiqu'il inspire je ne sais quel effroi, ni cette humble charité pour Dieu, ni cet excès de pénitence : je vous dirai donc quelle était la conduite d'un certain nombre parmi eux, lorsqu'ils croyaient être arrivés à leur dernière heure et sur le point de paraître au redoutable tribunal de Dieu. Quand ces illustres pénitents étaient portés dans le lieu du monastère réservé pour ceux qui étaient dangereusement malades, ils conjuraient leur supérieur, lui qui était un trésor de lumière et de sagesse, par tout ce qu'ils savaient lui être le plus sacré et le plus respectable, de leur accorder pour dernière grâce de ne pas les honorer de la sépulture qu'on donne à tous les hommes, mais de jeter leurs corps dans la rivière, ou bien de les abandonner, dans les champs, à la voracité des bêtes sauvages ; et quelquefois, et même souvent, leurs désirs étaient accomplis.

Tous les livres