L'Échelle sainte (Scala Paradisi) (page 7)

Jean Climaque · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : remacle.org/bloodwolf/eglise/climaque/ (escalier1.htm–escalier10.htm) · 12 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

De toutes ces observations tirons cette conséquence importante, et disons que celui qui ne souffre et ne permet pas que le premier mouvement fasse impression sur lui, arrête dans leur principe toutes les tentations qu'il éprouverait, et coupe la racine au mal.

75.

Ceux d'entre les Pères qui ont le plus de lumières et de discernement, remarquent encore une autre espèce de pensée beaucoup plus subtile. Ils l'appellent une insinuation doucereuse et subreptice. Or cette pensée pénètre dans l'âme d'une manière si douce, si insinuante et si soudaine, que l'âme n'a, pour ainsi dire, ni le temps, ni les moyens de s'en apercevoir. On ne peut rien voir de plus précipité dans les mouvements les plus agiles des corps, rien de plus prompt et de plus subtil dans les agitations des esprits, c'est une action presque imperceptible dont à peine l'âme conserve le souvenir, qui existe sans durée de temps, qui ne laisse faire aucune réflexion, et que quelquefois même on éprouve sans qu'on s'en aperçoive. Si quelque un a été assez heureux pour obtenir de Dieu de pénétrer et de comprendre cette espèce de mystère, il pourra nous dire comment il arrive que, par un simple coup d'œil, par un regard, par un innocent attouchement de mains et par quelques paroles qu'on chante, sans même qu'on y laisse arrêter ni l'imagination ni la pensée, l'âme s'en trouve comme emportée, et que la passion impure s'empare d'elle et la corrompe tout de suite. 76.

Certains disent que ce sont les pensées qui prennent naissance dans le cœur, lesquelles portent le corps à des actions d'impureté. D'autres, au contraire, soutiennent que c'est par le moyen des organes et des sens du corps que les pensées sont excitées dans l'esprit. D'autres assurent que le corps ne fait qu'obéir à l'esprit, et le suit : enfin on en rencontre quelques autres qui, pour prouver que l'esprit est moins coupable que le corps, on plutôt que le corps est seul coupable, démontrent, autant qu'ils le peuvent, que très souvent les mauvaises pensées ne se glissent dans l'esprit que par la vue d'un objet agréable, d'une beauté qui frappe et éblouit, par de simples touchers de mains, par la bonne odeur des parfums qu'on respire, et par la douceur des sons qu'on entend.

Pour moi, je prie très humblement dans le Seigneur, celui qui connaîtrait où en sont réellement les choses, de nous l'apprendre ; car cette connaissance est très utile et même nécessaire à ceux qui ne veulent agir et ne se déterminer que par principe et avec certitude ; mais elle est fort inutile à ceux qui ne désirent servir Dieu qu'avec simplicité de cœur.

La science et les talents de l'esprit ne sont pas le partage de tout le monde, je le sais ; mais aussi je n'ignore pas que la bienheureuse simplicité, qui est une cuirasse forte et puissante contre les traits des ennemis du salut, ne règne pas dans tous les cœurs.

77.

Il y a des passions qui, après avoir pris naissance dans l'esprit, portent leur rage et leur fureur sur les corps ; et il y en a d'autres, au contraire, qui, occasionnées par les corps, exercent leurs ravages sur les esprits. Ces dernières arrivent ordinairement aux personnes qui vivent dans le monde ; et les premières, à ceux qui vivent dans les monastères, parce qu'ils ne voient pas les objets qui tentent ceux qui vivent au milieu du siècle. Quant à moi, la seule chose que je puisse encore affirmer, c'est que si vous voulez trouver la prudence et la sagesse dans les personnes qui sont esclaves des passions, vous n'en viendrez jamais à bout.

78.

Lorsque, pendant longtemps et par beaucoup d'efforts nous avons fait la guerre au démon de la luxure, qui est, pour ainsi parler, l'allié de notre chair de boue, et que par nos jeûnes rigoureux, comme par des coups de pierre, par notre humilité, comme avec une épée, nous l'avons chassé de notre cœur, alors ce misérable s'attache comme un ver à notre corps, et s'efforce de souiller notre âme, en excitant sur nous des mouvements importuns et contraires à la raison. 79.

C'est surtout le malheur qui arrive communément à ceux qui obéissent à l'esprit de l’orgueil, en effet, tandis qu'ils ne cessent de s'applaudir de se voir délivrés des mauvaises pensées, ils tombent dans les pièges que leur a tendus la vanité ; et pour nous convaincre de cette triste vérité, voyons et examinons attentivement, mais avec simplicité de cœur, pour quelles raisons ces personnes se trouvent exemptes des pensées déshonnêtes.

N'est-ce pas sûrement parce que le démon, plein de ruse et de malice, s'est caché dans les plis les plus secrets de leur cœur, et que là il leur suggère que c'est par leurs soins, leur prudence et leurs travaux, qu'elles ont pratiqué la chasteté et acquis cette belle et parfaite pureté qu'elles possèdent ? Les malheureux ! ils ont oublié cette parole : « Qu'avez-vous que vous n'ayez reçu ? » (1 Cor 4, 7) Que les personnes dans le cœur desquelles le démon se serait ainsi caché, s'appliquent tout de bon à combattre et à tuer ce serpent dangereux ; qu'elles le chassent loin de leur cœur par une profonde humilité, afin que, délivrées de ses morsures cruelles et empoisonnées, et dépouillées de ces tuniques de peau dont elles étaient couvertes, elles puissent enfin chanter à la louange du Seigneur un cantique de triomphe et de victoire, et, réunies aux enfants qui ne se sont jamais souillés par des choses contraires à la chasteté, répéter l'hymne de la pureté. Mais elles ne sauraient le faire, nous le répétons, si elles se contentent de se défaire des tuniques dont nous venons de parler, et qu'elles ne se revêtent pas des vêtements de l'innocence et des habits d'une profonde humilité.

80.

Le démon dont il est question ici, est beaucoup plus rusé que les autres : il sait observer et connaître les circonstances où il pourra nous tendre ses pièges avec plus de succès. C'est ainsi que pour nous tenter, il choisit et préfère les moments pendant lesquels il nous est impossible de nous servir de nos corps pour nous adresser à Dieu par des prières ferventes.

81.

Aussi conseillons-nous à ceux qui ne savent pas encore prier mentalement, de mortifier leurs corps pendant leurs prières vocales, soit en étendant les bras, soit en se frappant la poitrine, soit en élevant affectueusement et souvent leurs yeux vers le ciel, soit en poussant des soupirs et des gémissements, soit en se tenant à genou : toutes ces mortifications et ces moyens pieux leur procureront de grands avantages. Mais s'il arrive que par la présence de quelque personne, on ne puisse pas se servir de ces pratiques de piété, le démon profite de cette occasion pour nous attaquer, et il n'est pas rare qu'on ne tienne pas ferme contre la tentation ; de sorte que par défaut de courage, ou faute de ferveur dans la prière, on chancelle et l'on succombe.

Quant à vous, si vous vous trouviez exposé à une pareille épreuve, retirez-vous promptement, sortez de la foule, cachez-vous dans quelque lieu secret, portez jusqu'au ciel les vÏux ardents de votre cœur ; et, si vous le sentez froid et glacé, élevez les yeux de votre corps pour regarder du moins le ciel, étendez vos bras en forme de croix, afin que, par ce signe salutaire, vous puissiez confondre et terrasser ce nouvel Amalec ; appelez à grands cris celui qui, seul, peut vous sauver ; pour cela ne vous servez pas de paroles élégantes et étudiées, mais de mots qui respirent l'humilité du cœur et la confiance de votre âme ; dites surtout : « Ayez pitié de moi, Seigneur, parce que je suis faible et languissant. » (Ps 6, 3) Vous sentirez alors la présence du secours du Très-Haut, et, fortifié par ce secours céleste, vous repousserez victorieusement vos ennemis. Or je peux dire que tous ceux qui s'accoutumeront à combattre le démon de cette manière et avec ces armes, remporteront sur lui de promptes et glorieuses victoires. La seule prière du cœur serait capable de nous faire triompher. C'est ainsi que Dieu rend invincibles ceux qui combattent courageusement pour son amour ; c'est ainsi qu'Il récompense leurs efforts, et couronne leur bonne volonté.

82.

Dans une réunion où je me trouvai, je voyais un moine qui était très appliqué à l'affaire de son salut, et qui y travaillait avec une grande ardeur. Or je remarquai un jour que ce fervent serviteur de Dieu était violemment attaqué par des pensées impures, que ne se trouvant pas dans un lieu propre à la prière qu'il avait coutume de faire pendant ces tentations, il prétexta pour se retirer, des besoins naturels. Il se rendit donc à l'endroit destiné pour y satisfaire, et par une prière des plus ferventes il livra la bataille au démon, et le terrassa. Cependant je lui fis quelques reproches sur sa conduite : « Le lieu, lui dis-je, que vous avez choisi pour prier, ne convient nullement au saint exercice de la prière. » Mais, me répondit-il avec humilité, ne voyez-vous pas, mon père, qu'en choisissant ce lieu pour prier dans le temps que j'étais tenté par des pensées immondes, j'ai mérité d'être purifié de mes propres souillures ?

»

83.

Les démons cherchent à envelopper notre esprit dans des ténèbres épaisses, et puis, à porter notre cœur à chérir ce qu'ils aiment eux-mêmes. Ainsi, à moins qu'un religieux ne ferme les yeux de son âme à la lumière, le démon ne pourra lui ravir le précieux trésor de l'innocence. Mais c'est surtout de cette manière que le démon de l'impureté nous attaque et nous tente, il répand quelquefois tant de ténèbres dans l'esprit d'un pauvre moine, et par cette obscurité opère une telle confusion et un désordre si affreux dans sa raison, qu'il va jusqu'à lui faire commettre, en présence même de ses frères, des actions et des crimes dont un insensé seul serait capable. Mais qu'arrive-t-il ensuite ? Notre âme revient de sa funeste ivresse, la passion se calme, nous rentrons en nous-mêmes, et nous n’avons qu'à rougir de notre honteux aveuglement, et à gémir sur nos déplorables excès, sur les paroles que nous avons dites, sur les gestes que nous avons faits, sur les actions que nous avons commises, et sur l'état humiliant dans lequel nous nous sommes réduits en présence de tant de témoins. Cependant d'un mal il est plusieurs fois résulté un bien ; car il est arrivé que cette honte des pécheurs, en considérant la conduite infâme qu'ils avaient tenue, les a convertis, et les a portés à se corriger de leur passion.

84.

Repousse l’ennemi, qui, après nous avoir fait tomber dans le péché, nous détourne de la prière, des autres exercices de piété et de la vigilance sur nous-mêmes. Rappelons-nous donc la maxime de celui qui a dit : « Parce que, disait-il, j'ai vu que mon âme était oppressée par la connaissance des péchés que j'ai commis, comme par une cruelle tyrannie. J’ai résolu fortement de me venger des ennemis qui m'ont accablé de maux. » (cf. Luc 18, 5)

85.

Savez-vous quel est celui qui peut assurer qu'il a vaincu sa chair et triomphé de son propre corps ? c'est celui qui a comme brisé et froissé son cœur. Mais quel est celui qui a brisé son cœur ? vous le trouverez dans celui qui aura fait une abnégation entière d'elle-même ; car comment celui qui a fait mourir sa propre volonté, aurait-il pu épargner son cœur ?

86.

Il existe un type d’homme dominé par la passion qui, à tous les crimes dont il s'est noirci, ajoute celui de raconter avec une brutale complaisance les exécrables impudicités et les honteuses intempérances auxquelles il s'est livré.

87.

Le démon, pour corrompre notre cœur, a coutume d'exciter des pensées impures dans notre esprit. Nous pouvons les combattre avec avantage, chassons-les par la tempérance, par le mépris, et par l’application à toute autre chose.

88.

Ici se présente une bien grande difficulté. Nous devons faire la guerre à notre corps ? mais, hélas ! ce corps, qui n’est si cher, que j'aime si tendrement, comment pourrai-je l'enchaîner, le juger et le condamner, ainsi que je jugerai et que je condamnerai les vices les plus honteux ? Mais il n'échappe au moment même que je suis près de lui mettre des chaînes ; je n’ai pas plus tôt résolu de le juger, que je me réconcilie avec lui, et si je vais quelquefois jusqu'à le condamner, je m’empresse bien vite de lui pardonner. Comment pouvoir haïr ce que la nature m'ordonne d'aimer ? comment serait-il possible de se séparer de ce à quoi l'on doit être éternellement uni ? Pourrai-je faire mourir ce qui doit ressusciter un jour pour vivre avec moi dans les siècles infinis ? par quels moyens me sera-t-il donné de rendre incorruptible ce qui est corruptible de sa nature ? quelles bonnes raisons à donner à celui qui, pour me convaincre, m'en donne qui sont fondées sur l'essence même des choses ?

Si j'essaie d'enchaîner mon corps par des jeûnes, je me livre à lui, en le condamnant lorsqu'il ne les observe pas ; si, en me préservant des jugements téméraires, je me délivre de son esclavage, la vaine gloire me fait retomber sous sa servitude. Mon corps est tout à la fois et mon ennemi et mon ami, et mon adversaire et mon auxiliaire, et mon persécuteur et mon défenseur. En prends-je soin, le flatté-je ? il devient insolent et se révolte contre moi ; le mortifié-je ? il me fait tomber en défaillance ; le rétablis-je ? il ne me laisse plus de repos et ne veut recevoir aucune réprimande ?

l'affligé-je, il m'expose au dernier malheur ? le ruiné-je d'austérités, je n'ai plus les moyens pour acquérir et pratiquer les vertus : mon corps est un être que je haïs et que j'aime. Mais enfin quelle est donc cette merveille extraordinaire que je trouve en moi ? quelle peut être la raison de ce mélange singulier de mon corps avec mon âme, de ces affections corporelles avec ces affections spirituelles ? Expliquez-moi donc comment il peut se faire que je me chérisse et me déteste en même temps. Mais c'est à toi que je m'adresse, mon pauvre corps, ma pauvre chair, ma compagne inséparable, toi qui es une partie essentielle de moi-même !

Dis-moi, je te prie ; apprends-moi, je t'en conjure, ce grand mystère qui m'étonne et me confond ; car tu peux seule m'en donner la connaissance que je désire. Raconte-moi, s'il te plaît, par quels moyens je peux vivre sans être blessé, en demeurant avec toi ; daigne m'apprendre comment je pourrai éviter les dangers nombreux auxquels je me vois exposé chaque jour, à cause de l'union inséparable et nécessaire que j'ai avec toi ; car tu ne peux l'ignorer : j'ai promis au Christ de te faire la guerre. Enseigne-moi donc de quelle manière je dois et peux triompher de ta tyrannique domination ; il m'est ordonné d'user de toutes mes forces pour te vaincre et te subjuguer.

Alors la concupiscence, que le corps représente, nous donne les réponses suivantes : « Je ne vous dirai pas des choses inconnues ; mais je vous raconterai, ô mon âme, ce que nous savons également l’une et l'autre. Je me glorifie d'avoir pour mère l'affection intérieure que je me porte. Je suis bien aise de pouvoir profiter et de jouir de la délicatesse avec laquelle on me traite, et de la négligence avec laquelle on remplit ses devoirs et l'on pratique la vertu, afin de produire au dehors les flammes d'un grand embrasement. Pour causer intérieurement les ardeurs et les feux criminels, je me sers du relâchement dans la piété et du souvenir bruyant des choses passées. Lorsque j'ai bien médité les péchés et les crimes dans lesquels je veux vous faire tomber, j'en viens assez facilement à bout ; et, lorsque je vous ai fait tomber dans cet abîme, je vous précipite dans un autre, qui est la mort éternelle causée par l'abattement et le désespoir.

La connaissance de ma faiblesse et de la vôtre, me lie entièrement les mains, et la tempérance, les pieds, de manière que je ne peux ni agir ni marcher. L'obéissance parfaite vous délivre absolument de ma tyrannie, et une profonde humilité me donne la mort.

Quiconque, pour prix de ses travaux, a reçu le don de chasteté, qui est la quinzième marche de la perfec-tion, quoique dans une chair corruptible, est mort et ressuscité tout à la fois, et commence dès ce monde à jouir de la bienheureuse incorruptibilité.

ΛΟΓΟΣ ΙSTIGMA.

1. (924.)

SEIZIÈME MARCHE De l'Avarice.

1.

La plupart des auteurs recommandables par leur science, après avoir parlé, ainsi que nous venons de le faire, de la chair comme d'un tyran furieux, nous entretiennent de l'avarice, qui est un démon monstrueux et rempli de têtes. C'est donc pour ne pas troubler l'ordre qu'ont suivi ces hommes pleins de sagesse, que nous suivrons la règle qu'ils nous ont tracée. Nous dirons donc, mais en peu de mots, ce qui regarde cette cruelle passion, et nous traiterons de même des remèdes capables de nous en guérir ou de nous en préserver. 2.

L'avarice est une véritable idolâtrie ; c'est la fille de l'incrédulité. Pour contenter son avidité, elle se sert du prétexte spécieux des maladies et des besoins du corps ; c'est pour cela qu'elle ne cesse de menacer la vieillesse de mille nécessités différentes, qu'elle annonce et fait craindre des sécheresses et qu'elle prédit des famines.

3.

Un avare blâme et viole les préceptes de l'Évangile. Celui qui est possédé de l'amour de Dieu, n'est pas dévoré par le désir passionné des richesses, mais s'en sert pour faire d'abondantes aumônes. Il se trompe et veut tromper les autres, celui qui ose dire qu'il aime Dieu et les biens de la terre ; car il n'aime pas Dieu. Il est dans la même erreur, celui qui prétend posséder Dieu et l'argent : il ne possède ni l'un ni l'autre.

4.

Celui qui pleure ses péchés, a même renoncé à son propre corps et ne l'épargne pas, lorsqu'il croit qu'il lui est nécessaire de le faire.

5.

Ne dis pas que vous n'aimez et que vous ne recherchez les richesses qu'afin de pouvoir secourir les indigents. Rappelez-vous qu'une pauvre veuve avec deux petites pièces de monnaie a conquis le royaume des cieux.

6.

Deux hommes se rencontrèrent un jour ; c'étaient un avare et un hospitalier. L'avare se mit de suite à faire des reproches à celui qui répandait d'abondantes largesses dans le sein des pauvres ; il l'accusa de n'avoir ni sagesse ni discrétion.

7.

Mais celui-ci, qui avait généreusement triomphé de la cupidité, ne pouvait-il pas répondre que quiconque a vaincu cette passion, a coupé la racine à toutes les inquiétudes de la vie, et que celui qui en est esclave, ne peut jamais présenter à Dieu des mains pures et innocentes, ni Lui offrir le parfum odoriférant de la prière ? 8.

L'avarice commence dans un prétexte de l’aumône ; mais a-t-on ramassées, s'est-on fait un trésor d'or et d'argent, la cupidité fait détester les pauvres. Voyez combien sont grandes et vives la sensibilité et la compassion pour les indigents dans le cœur d'un avare, tandis qu'il travaille à devenir riche ; mais voyez aussi combien il est devenu dur et insensible à leur égard, depuis qu'il est dans l'abondance.

9.

J'ai vu des pauvres des biens de la fortune, mais qui étaient très riches des biens de la grâce, oublier entièrement leur pauvreté temporelle en vivant au milieu des personnes qui étaient elles-mêmes pauvres, mais seulement par affection et par volonté.

10.

Le moine qui a le malheur d'aimer l'argent, n'est jamais oisif ; car sa passion lui rappelle sans cesse ces paroles dont il abuse : Celui qui ne veut pas travailler, ne doit pas manger (2 Th 3, 10) ; et ces autres paroles : Mes mains ont suffi pour me procurer et à ceux qui vivent avec moi, les choses qui nous étaient nécessaires. (Ac 20, 34).

Nous terminerons cette marche, en disant que celui qui remporte cette seizième victoire, possède l’amour, s'est délivré des soins de la vie présente, a mérité une grande récompense dans le ciel.

11.

12.

13.

23.

24.

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27.

DIX-SEPTIÈME MARCHE De la Pauvreté.

11. La pauvreté religieuse est un désaveu formel de tous les soins de la vie et un affranchissement de toutes les inquiétudes temporelles ; c'est une voyageuse débarrassée de tout embarras, une observatrice scrupuleuse des préceptes du Seigneur ; c'est une heureuse délivrance de toute sorte de chagrins et de peines.

12. Le moine pauvre, est maître de l'univers entier, parce qu'il place tous ses soins et toutes ses inquiétudes dans le sein de la Providence, et que par la confiance ferme et entière qu'il a dans le Seigneur, il rend tous les hommes ses sujets et ses serviteurs. Ce ne sera donc point aux hommes qu'il s'adressera dans ses nécessités et dans ses besoins, et les secours qu'il en recevra, il pensera ne les tenir que de la main du Seigneur.

13. Il est l'heureux enfant de la paix et de la tranquillité du cœur ; car il est libre de toute affection déréglée. Dans sa retraite il ne donne pas une plus grande attention aux choses présentes qu'à celles qui sont absentes, à celles qui sont, qu'à celles qui n'existent pas, et tout dans ce monde lui parait être boue et fumier. Celui qui s'attriste et s'afflige en se voyant dans quelque besoin, n'est pas pauvre de cette pauvreté qui, seule, est la véritable.

14. Le vrai pauvre offre sans cesse à Dieu des prières pures et sincères, et l'avare souille les siennes par la pensée et le désir des biens temporels qu'il regarde comme des idoles.

15. Ceux qui ont le bonheur de vivre dans un monastère, doivent être exempts de toute cupidité ; car comment oseraient-ils posséder quelque chose en propre, puisque, par l’obéissance dont ils ont fait profession, leurs corps mêmes ne sont pas en leur disposition ? Le seul préjudice que pourrait leur porter cette pauvreté si parfaite, serait de les rendre trop propres à changer de lieu et de demeure sans la moindre difficulté ; car j'en ai vu que les choses qu'ils possédaient dans un endroit, les y fixaient et les y attachaient.

16. Ils sont bien plus avancés dans les voies de la perfection, ceux qui, pour l'amour de Dieu sont pèlerins, que ceux qui n'y demeurent que par affection pour certaines choses qu'ils y possèdent.

17. Lorsqu’on a le bonheur de savourer les douceurs et les délices que procurent les biens du ciel, on se dégoûte bien vite et bien facilement des fausses douceurs des biens de la terre ; mais, hélas ! par un principe contraire, on donne promptement les affections de son cœur aux richesses temporelles, on les possède avec bien du plaisir, quand on n'a jamais goûté les saintes voluptés des richesses spirituelles.

18. Celui qui est pauvre malgré lui est doublement malheureux ; car il ne jouit pas des biens de la vie présente, et par le mauvais usage qu'il fait de sa pauvreté, il se prive des biens de la vie future.

19. Prenons bien garde, ô nous tous qui avons fait profession de la vie religieuse, de devenir inférieurs aux oiseaux, ces animaux ne pensent pas au lendemain et ne ramassent rien pour le temps qui doit, venir. (cf. Mt 6, 26).

20. Qu'il est grand aux yeux du Seigneur, celui qui, pour son amour, renonce généreusement à tout ce qu'il possède ! et qu'il est dans de saintes dispositions, celui qui se dépouille même de sa propre volonté ! L'un, pour prix de sa générosité, recevra le centuple, soit en ce monde par des biens temporels, soit dans l'autre par des dons et des grâces célestes ; et l'autre possédera la vie éternelle.

21. Les vagues et les tempêtes ne cessent d'agiter et de tourmenter la mer, et la tristesse et la colère trou-blent et harcèlent l'avare sans aucune interruption.

22. Celui qui n'a que du mépris et de l'indifférence pour les biens de la terre, n'est point exposé aux procès, ni aux chagrins qu'ils entraînent après eux ; tandis que celui qui est esclave de la cupidité, plaidera toute sa vie pour une misérable aiguille.

23. Une foi inébranlable préserve de toute sorte d'inquiétudes ; la pensée de la mort porte à renoncer à son propre corps.

24. Job sur son fumier ne donna aucune marque ni aucun signe qu'il fut possédé par quelque affection de cupidité, aussi réduit à la dernière extrémité, conserva-t-il son âme dans une paix et une tranquillité parfaites.

25. Oh ! que c'est avec raison qu'on dit que l'avarice est la racine de toute sorte de maux. Car c'est cette maudite passion qui engendre les haines, les larcins, les jalousies les scissions, les inimitiés, les haines, les disputes, les ressentiments, les actes de cruauté et de barbarie, et même les meurtres.

26. Or comme une petite étincelle est dans le cas de produire l'immense embrasement d'une forêt ; de même une vertu, petite en apparence, est capable de faire disparaître tous les crimes dont nous venons de parler ; et cette petite vertu, c'est la pauvreté, laquelle supprime et éteint tous les mauvais penchants de la cupidité. Ce qui produit en nous cette intéressante vertu, c'est d'abord l'habitude de penser à Dieu, ensuite le plaisir que nous éprouvons de marcher en sa Présence, enfin le souvenir du compte redoutable que nous aurons à Lui rendre.

27. Tous ceux qui ont lu avec attention ce que nous avons dit à la quatorzième marche, de la gourmandise, mère de tous les maux imaginables, auront sans doute observé que cette infâme passion en rendant compte elle-même de la généalogie et du nombre de ses enfants, a mis au second rang l'insensibilité, qui rend le cœur aussi dur qu'un rocher. Si donc nous n'avons pas encore parlé de ce vice, c'est que l'avarice, qui est un dragon furieux et un culte idolâtrique de l'argent, nous a forcés à nous occuper d'elle. Je ne sais pas pourquoi nos pères ont placé l'avarice à la troisième place parmi les péchés capitaux. Je parlerai donc maintenant de l'insensibilité, qui tient le troisième rang dans la chaîne des péchés, mais qui est au second dans la généalogie que l'intempérance nous a faite de ses enfants. Après quoi, puisque nous avons dit quelque chose de l'avarice, nous passerons au sommeil, aux veilles, enfin à la crainte puérile : ces espèces de maladies spirituelles, attaquent surtout les novices. Nous terminerons cette marche, en disant que celui qui remporte cette dix-septième victoire, possède l’amour, marche sans aucun embarras vers la céleste patrie.

1. (932.)

DIX-HUITIÈME MARCHE De l'insensibilité de l'âme, ou de l'endurcissement du cœur, qui est la mort de l'âme avant celle du corps.

1. L'insensibilité, et dans le corps et dans le cœur, est un assoupissement léthargique qui, par une longue durée de maladie grave et par la négligence avec laquelle on en a pris soin, finit assez ordinairement par une paralysie universelle.

2. C'est de cette manière que l'âme tombe dans la funeste insensibilité. Elle est donc une négligence coupable des devoirs, laquelle produit enfin une habitude invétérée de les omettre. C'est un mortel engourdissement du cœur produit par une folle présomption ; c'est une chaîne lourde et pesante qui nous empêche de courir avec joie dans les voies de Dieu ; c'est un breuvage funeste qui nous fait perdre la componction ; elle est la porte de l'affreux désespoir, la mère de l'oubli de Dieu, lequel, après avoir été enfanté par elle, lui donne lui-même l'existence et la vertu d'effacer en nous tout sentiment de crainte de Dieu.

3. L'insensibilité n'est-ce pas à un philosophe insensé qui, en donnant des leçons aux autres, prononce sa propre condamnation ; à un avocat qui parle contre sa propre cause ; à un médecin aveugle qui, tout en faisant de longues et savantes dissertations sur les moyens de guérir un malade, ne cesse d'agrandir et d'envenimer ses plaies et d'augmenter son mal ? En effet on l'entend parler avec zèle et science de la maladie de son âme, et on ne le voit jamais s'abstenir des choses qui l'entretiennent ; il demande à Dieu de l'en délivrer, et, par ses mauvaises habitudes dans lesquelles il ne cesse de tomber, il s'enfonce et s'engage plus avant dans l'abîme ; s'indigne contre lui-même : eh ! le malheureux ! ne rougit plus des reproches amers qu'il se fait ; il sait encore qu'il fait mal, il le dit même, et il ne prend pas les moyens de se corriger ; il parle de la mort, et il vit comme s'il ne devait jamais mourir ; il pousse de longs gémissements sur les suites terribles et inévitables de la mort, et il est tranquille, comme s'il n'avait rien à craindre et qu'il fût immortel ici bas ; il traite des avantages précieux et des fruits salutaires de la mortification, et il n'hésite pas de se livrer sans scrupule aux excès et aux délices de la bonne chère ; il lit souvent ce qui regarde le jugement dernier, et il est assez insensé pour n'en faire aucun cas, et même pour en plaisanter ; il parcourt, en lisant, ce qui est écrit de la vaine gloire, et cette lecture même augmente ce vice dans son misérable cœur ; il donne des louanges aux veilles, et lui-même se plonge dans les douceurs du sommeil ; il relève avec éloquence la vertu et l'excellence de la prière, et cependant il l'a en horreur et ne se livre à ce saint exercice qu'avec une extrême répugnance et par force : elle fait son supplice et son tourment.

Il loue et exalte l'obéissance, et il est le premier à désobéir ; il prodigue les éloges les plus pompeux à ceux qui n'ont aucune affection pour les biens fragiles et périssables de ce monde, et il n'a pas honte de se fâcher et de se disputer pour un vil et méprisable chiffon ; il se met en colère de s'être fâché, et il s'irrite et s'indigne de s'être mis en mauvaise humeur ; et, quoiqu'il tombe et retombe sans cesse, l'insensé ! il ne s'aperçoit même pas de ses chutes. Il se repent de s'être livré aux excès de l'intempérance, et un moment après il ajoute de nouveaux excès aux premiers ; il béatifie le silence, et afin de ne pas l'observer, il se livre à de longs discours sur les louanges qu'il mérite ; il fait d'excellentes exhortations aux autres pour les porter à pratiquer la douceur, et lui-même s'indigne et s'irrite de sa propre indignation et de ses impatiences ; un peu rendu à lui-même, on le voit gémir sur son état déplorable ; et à peine s'est-il donné le moindre mouvement pour en sortir, qu'il retombe dans une léthargie plus profonde : il blâme et condamne sévèrement les ris et la joie, et lui-même en parlant de la pénitence, se met à rire d'une manière qui fait pitié et annonce la folie ; il s'accuse devant les autres d'être coupable de vaine gloire, et dans cette accusation même, il cherche à contenter son orgueil et sa vanité ; il ne cesse de recommander à ses frères de garder la modestie dans leurs regards, et de pratiquer la chasteté avec la plus scrupuleuse attention, et le misérable porte sans cesse, et dans de perverses intentions, les yeux sur des objets agréables et dangereux ! Le rencontre-t-on au milieu des gens du siècle ? il ne peut assez faire l'éloge de la vie religieuse et solitaire, et, dans sa stupide insensibilité, il ne comprend pas que ces louanges condamnent sa conduite ; il accable d'honneur et de louanges ceux qui prennent soin des pauvres et qui répandent d'abondantes aumônes dans le sein de l'indigence et de la misère, et lui-même couvre les indigents et les pauvres d'injures, d'affronts et d'outrages.

C’est ainsi que ce pauvre malheureux s'accuse et se condamne en tout et partout, sans penser à rentrer en lui-même ! à rougir de son triste et funeste état, à se repentir de sa conduite et à se convertir : mais, hélas ! le dirai-je ? la chose lui est-elle possible ?

4. J'ai vu de ces malheureux qui, en entendant parler de la mort et du jugement terrible qui la suivra, étaient tout baignés de larmes, et qui cependant, dans cet état, se hâtaient d'aller se mettre à table ; et, dans ma surprise et mon étonnement, je ne pouvais comprendre comment l'intempérance, quoique fortifiée par une longue habitude de vivre dans le langueur et l'insensibilité, fût assez forte et puissante pour résister à une douleur aussi vive et à la vertu des larmes aussi salutaires.

5. Cependant, malgré la faiblesse de mon esprit et de mon jugement, voici en peu de mots ce que je crois avoir découvert des ruses infernales qu'emploie et des plaies profondes que fait cette passion dure, furieuse, tyrannique, dangereuse et impertinente ; car je ne peux pas ici m'étendre en dissertations longues et raisonnées, et je conjure celui qui, par le secours du ciel et par sa propre expérience, aurait trouvé le remède capable de guérir les âmes de cette maladie mortelle, de ne pas manquer de nous l'apprendre et de l'employer. Quant à moi, tout ce que je peux faire, c'est d'avouer franchement et sans détour que, vu mon impuissance et l'état de servitude dans lequel ne m'a que trop réduit cette cruelle maîtresse, j’aurais été dans l'impossibilité de connaître tous ses artifices et toutes ses ruses ; mais je l'ai saisie de force, je lui ai fait violence, et, la serrant fortement avec les chaînes de la crainte de Dieu, et les liens de la persévérance dans la prière, je l'ai forcée, malgré elle, à me faire les aveux suivants.

Cette méchante et tyrannique maîtresse m'a donc parlé ainsi : « Lorsque ceux qui ont fait alliance avec moi, ont des cadavres sous les yeux, ils ne laissent pas de rire ; dans la prière ils sont durs comme des rochers, et leur esprit est enveloppé des ténèbres épaisses qui les empêchent absolument de rien voir.

Quand ils se présentent à la table eucharistique, ils y sont sans aucun sentiment de piété, reçoivent et mangent le pain divin comme un pain commun et ordinaire. Si je vois des personnes touchées de componction, je me moque d'elles. J'ai appris de mon père l'art de faire périr toutes les bonnes œuvres produites par le courage et les efforts d'un cœur généreux et bon. Je suis la mère de la légèreté et des ris, la nourrice du sommeil, l'amie des sociétés et de la compagnie, la compagne fidèle de la fausse piété ; et en cette dernière qualité, je méprise les reproches qu'on me fait. »

6. Ces réponses me frappèrent d'étonnement et de surprise, et m'inspirèrent le désir violent de demander encore à cette furieuse passion le nom de son infâme père. Elle me répondit : « Je ne suis pas sortie d'une seule et même tige ; mon origine est un mélange incertain, et l'état de ma génération est varié : l'excès dans le manger me donne des forces, le temps me fait croître et grandir ; les mauvaises habitudes m'affermissent tellement, que celui qui s'y laisse aller, ne sortira pas de mon esclavage. Si vous persévérez dans les veilles et dans la pensée des jugements de Dieu, je vous donnerai quelque relâche. Sachez bien quelle est la cause qui m'a produite en vous ; car ce n'est pas la même dans tout le monde, et livrez-lui de rudes assauts. Allez souvent prier sur les tombeaux, et portez continuellement dans votre esprit l'image de la mort et de ceux qui ne sont plus ; mais n'oubliez pas que si vous ne vous servez pas du jeûne comme d'un pinceau, pour peindre toutes ces choses dans votre esprit, vous ne sauriez jamais triompher de moi.

JEAN CLIMAQUE L’ECHELLE DU PARADIS 4.

DIX-NEUVIÈME MARCHE Du sommeil, de la prière, et du chant public des psaumes.

1. Le sommeil est un certain état, une certaine passion de la nature produite par l'engourdissement des sens ; c'est l'image de la mort. Le sommeil en lui-même est quelque chose d'unique ; mais, ainsi que la cupidité, les causent qui le produisent, sont nombreuses ; car, tantôt il vient de la nature même, tantôt du travail que supporte l'estomac, lequel digère difficilement les aliments qu'il a reçus, tantôt de la part des démons ; quelquefois des austérités excessives dans le jeûne en sont la cause et le principe : dans ce dernier cas, c'est la nature qui, se sentant affaiblie, cherche à se soulager et à réparer ses forces.

2. En buvant beaucoup et souvent, on contracte facilement la servile habitude de boire ; il faut en dire autant de l'habitude de dormir. C'est pourquoi les jeunes commençants doivent se prémunir contre cette passion et cette nécessité corporelles ; car, ainsi qu'on ne peut l'ignorer, une habitude invétérée se corrige difficilement.

3. Si nous voulons bien y faire attention, nous remarquerons que, tandis que nos frères s'assemblent au son de la trompette, nos ennemis accourent aussi invisiblement vers nos lits, afin que, lorsque nous serons éveillés, ils nous fassent violence pour nous faire demeurer dans les douceurs du repos : « Demeurez, nous diront-ils intérieurement, attendez que les hymnes qui précèdent la psalmodie des psaumes soient achevés ; ce sera bien assez tôt pour aller à l'église. » D'autres fois ils nous assiègent pendant la prière, et nous portent au sommeil. Ici ils excitent en nous de violents besoins pour nous engager à sortir ; là ils nous sollicitent à tenir des discours vains et inutiles. Il en est parmi eux dont l'occupation est de fatiguer notre esprit par de mauvaises pensées ; d'autres, de nous faire appuyer sur quelque objet, comme, par exemple, le mur, nous persuadant que nous sommes trop faibles ou trop fatigués ; d'autres nous accablent de bâillements importuns ; quelques-uns nous portent à rire, afin que, dans nos prières mêmes, nous nous attirions la Colère du Seigneur.

Nous en trouvons qui nous tentent d'aller bien vite en prononçant les versets, afin qu'ayant plus tôt fait, nous ayons quelque temps à donner à la paresse ; et nous en rencontrons d'autres, au contraire, qui veulent que nous allions lentement, pour nous faire goûter un certain plaisir naturel. Enfin il en est qui se mettent, pour ainsi dire, sur notre langue et sur nos lèvres, pour nous fermer la bouche, ou du moins pour nous empêcher de prononcer facilement les mots qui composent les psaumes.

4. Celui qui, pendant la prière, pensera sérieusement qu'il est en la présence de Dieu, sera comme une colonne immobile, et ne se laissera pas surprendre par ces différentes tentations. Au reste, le lutteur sincère et obéissant, lorsqu'il s'agit de prier, se trouve éclairé d'une lumière, divine et rempli d'une joie céleste ; car ce bon moine, semblable à un vaillant soldat, s'est préparé à la prière depuis longtemps, par un fidèle accomplissement de ses devoirs et par une exacte obéissance.

5. Si tous peuvent vaquer à la prière publique, il faut avouer néanmoins qu'il en est à qui il serait plus utile de ne prier qu'avec un autre qui leur serait uni par le même esprit et par les mêmes inclinations. La prière solitaire ne convient qu'à un très petit nombre.

6. En psalmodiant avec plusieurs, il ne vous sera guère facile de vous livrer à la méditation, sans avoir des distractions nombreuses ; alors pour enchaîner et pour appliquer votre esprit, pesez et méditez les paroles sacrées qu'on récite, afin que cette méditation soit pour vous comme une prière, pendant que la partie du chÏur à laquelle vous n'appartenez pas, prononce son verset.

7. Il ne convint à personne que pendant la prière on s'occupe à quelque autre chose, soit que cette chose soit nécessaire, soit qu'elle ne le soit pas. Saint Antoine nous assure qu'un ange a fortement recommandé d'éviter ce défaut.

8. Le feu éprouve l'or ; mais la prière éprouve l'amour et l'attachement que les moines ont pour Dieu.

Celui qui se plaît au saint exercice de la prière, s'unit heureusement à Dieu, et met en fuite les démons.

VINGTIIÈME MARCHE Des veilles du corps, de la manière dont elles produisent les veilles de l'esprit, et de la manière dont il faut les pratiquer.

1.

Parmi les gens qui sont à la suite des rois de la terre, il y en a qui sont sans armes, d'autres qui portent des faisceaux, d'autres des boucliers, et d'autres des épées. Or tout cela n'arrive point par hasard, mais à dessein : car ceux qui ne sont décorés que des marques de leur dignité, sont le plus souvent les parents, les alliés, ou du moins les amis intimes et confidentiels du prince ; pour les autres, ce sont ses officiers ou ses domestiques : tel est donc l'ordre que nous remarquons dans la cour du souverain. 2.

Voyons à présent quel est le rang que nous occupons dans la maison de Dieu, qui est notre roi suprême, lorsque nous nous présentons devant lui pour vaquer aux exercices de la prière du jour, du soir et de la nuit : car il y en a qui, aux prières du soir et de la nuit, se présentent devant Dieu libres de toute inquiétude pour les objets visibles, et revêtus seulement d'ornements spirituels ; d'autres y paraissent avec le chant des psaumes et des cantiques ; ceux-ci passent le saint temps de la prière dans la lecture des divines Écritures ; ceux-là, plus faibles et moins avancés, travaillent des mains ; enfin il en est qui, par la méditation continuelle de la mort, excitent et entretiennent dans leurs cœurs les sentiments de la plus vive et de la plus ardente componction. Or il est évident que de toutes ces personnes religieuses qui passent ainsi ces veilles, ce sont les premières et les dernières qui s'y comportent de la manière peut-être la plus agréable à Dieu ; celles que nous avons placées au second rang, suivent les exercices ordinaires de la vie religieuse ; les troisièmes et les autres ne sont qu'au dernier degré. Néanmoins Dieu reçoit et apprécie toutes ces manières de lui offrir des hommages, selon le degré de bonne volonté, de ferveur et de courage des personnes qui les lui présentent.

3.

Les veilles du corps purifient l'âme de ses souillures ; mais un sommeil prolongé hébète et aveugle l'esprit.

4.

Les veilles combattent fortement et vigoureusement les ardeurs de la chair, chassent les mauvais songes, produisent des larmes abondantes, attendrissent le cœur, éteignent les flammes des passions, donnent de la délicatesse à la conscience, conservent les pensées en leur pouvoir, consument les aliments qui pourraient être nuisibles, soumettent la chair à l'esprit, triomphent des efforts et déjouent les ruses du démon, arrêtent la liberté indiscrète de la langue, et dissipent entièrement les images et les fantômes ca-pables de troubler l'âme et de la consterner.

5.

Un moine qui pratique les veilles, ressemble à un pêcheur ; car, dans le silence de la nuit, il observe sans être distrait, et comprend la portée et la valeur de ses pensées.

6.

Il aime Dieu sincèrement, et lorsqu'il entend sonner l'office, plein de joie et d’allégresse il s'écrie : « C'est bien ! c'est très bien ! » tandis que le moine paresseux, dit en soupirant : « Hélas, hélas ! »

7.

Il n’est pas difficile de reconnaître les gourmands à leur table chargée de mets délicats ; et l'on connaît facilement ceux qui aiment Dieu, à leur zèle et à leur amour pour la prière. Les personnes esclaves de l'intempérance tressaillent de joie à la vue d'une table couverte de mets bien préparés ; mais, par un principe contraire, ils sont tout tristes et tout ennuyés, lorsque le moment de vaquer à la prière arrive, ceux qui n'aiment pas ce saint exercice.

8.

L'excès dans le sommeil fait oublier les vérités salutaires, et inspire le dégoût pour les choses spirituelles ; les veilles, en purifiant notre esprit et notre cœur.

9.

Les laboureurs ramassent leurs récoltes dans des aires, les vignerons, leurs vendanges dans les pressoirs ; et les religieux ramassent leurs richesses spirituelles dans les exercices de la prière, lesquels ont lieu surtout le soir et pendant la nuit. 10.

Un sommeil trop considérable est un mauvais compagnon que nous nous donnons : il fait perdre aux paresseux la moitié et quelquefois même plus, du temps qu'ils ont à vivre.

11.

Le mauvais moine n’est que trop réveillé, quand il est question de se livrer à des entretiens et à des conversations avec ses frères, mais l'heure de prier est-elle arrivée ? le sommeil s'empare aussitôt de lui.

12.

Le religieux qui relâché est prompt et actif pour se répandre en vaines paroles, mais engourdi et lâche pour lire les livres sacrés. 13.

Comme au son éclatant de la trompette de l'ange, les morts sortiront promptement de la poussière des tombeaux ; de même à présent les religieux endormis dans le tombeau de leur paresse, se lèvent avec célérité, lorsqu'on annonce l'heure des récréations.

14.

Le sommeil, sous les spécieuses apparences de l'amitié, exerce sur nous une tyrannie bien funeste — souvent il se retire de nous lorsque nous sommes bien rassasiés, et d'autres fois, lorsque par nos jeûnes, nous sommes pressés des douleurs de la faim et des ardeurs de la soif, il nous poursuit à toute outrance.

15.

Il nous porte à nous occuper de quelque ouvrage des mains, afin que par ce moyen, si les autres ne réussissent pas, il puisse nous troubler et nous faire abandonner notre prière. Pour décourager ceux qui entrent dans la vie religieuse, et pour les empêcher d'y faire d'heureux progrès, il ne cesse de les poursuivre et de les tourmenter.

16.

C'est encore ainsi qu'il en agit par rapport à ceux de qui le démon veut ouvrir la porte du cœur à la passion de la luxure.

17.

Ainsi jusqu'à ce que nous nous voyous entièrement délivrés des fatigues et des importunités du sommeil, qu'il ne nous soit pas à charge d'être obligés de chanter l'office avec nos frères ; car leur compagnie et la crainte d'être couverts de honte et de confusion, nous empêcheront de dormir : en effet si le chien est l'ennemi des lièvres, le démon de la vaine gloire l'est du sommeil.

18.

De même que le négociant se rend compte le soir du gain qu'il a fait pendant la journée ; ainsi le reli-gieux doit, après la psalmodie, se rendre compte des avantages spirituels qu'il en a retirés. 19.

Veillez attentivement sur vous après la prière, et vous verrez avec étonnement que des démons nombreux, irrités de n'avoir pu nous vaincre pendant que nous prions, font ensuite tous leurs efforts pour nous faire tomber dans de mauvaises pensées.

Assieds-toi, sois attentif, et tu verras ceux qui ont l’habitude de ravir les prémices de l’âme.

20.

Il arrive quelquefois que par l'habitude que nous avons de réciter les psaumes, il nous en revient quelque souvenir, et que les divins oracles deviennent la matière même et le sujet de nos pensées pendant le sommeil ; mais il arrive aussi que les démons, nos ennemis, font toutes ces choses en nous, afin de nous inspirer des sentiments d'orgueil. Il est encore une autre chose que je croyais devoir passer sous silence, mais qu'une personne m'ordonne de publier. La voici : une âme qui, tous les jours, se nourrit de la parole de Dieu par une méditation continuelle et approfondie, a coutume pendant le sommeil de se rappeler les saintes pensées qui l'ont occupée pendant le jour, et c'est là vraiment une récompense précieuse que Dieu nous accorde ; car nous sommes par ce moyen délivrés des illusions des démons.

Quiconque est monté sur cette vingtième marche, a reçu dans son cœur le trésor d'une lumière céleste.

VINGT-ET-UNIÈME MARCHE De la timidité puérile.

1.

Ceux qui, dans les monastères ou dans les communautés, s'appliquent à acquérir la perfection, ne sont pas ordinairement fort exposés à cette crainte ; mais pour vous qui avez embrassé la vie érémitique et qui demeurez dans le fond des déserts, vous devez combattre cette passion de toutes vos forces et ne vous en laisser jamais dominer, car c'est la fille de la vaine gloire et de l'infidélité. 2.

La timidité est une passion puérile qui est assez souvent le partage de la vieillesse ou d'une âme esclave de la vanité. C'est un manquement de foi et de confiance en Dieu ; elle est produite en nous par des malheurs que nous croyons prévoir comme nous devant surprendre inopinément.

3.

Cette crainte consiste donc dans la prévoyance de quelques dangers imaginaires ; c'est une affliction pénible d'un cœur troublé et agité par l'idée d'accidents incertains. En un mot disons que cette appréhension est l'absence de toute confiance.

4.

Aussi voyons-nous qu'une âme orgueilleuse et qui compte trop sur ses propres forces, craint et tremble à la vue même de son ombre. 5.

Des pénitents qui, dans un temps, ont sincèrement pleuré leurs fautes, mais qui, dans un autre temps, par des motifs d'orgueil et d'impénitence, ont cessé de pleurer leurs iniquités, sont tout-à-fait exempts de crainte dans certaines occasions, et que, dans d'autres circonstances, ils sont si frappés et si épouvantés, qu'ils tombent dans un égarement et une aliénation d'esprit extraordinaires. La raison de ces vicissitudes étonnantes, c'est que le Seigneur, souverainement saint et juste, abandonne à eux-mêmes ces misérables et ces superbes, afin que leur propre, malheur nous rende sages et nous engage à renoncer à tout sentiment d'orgueil. 6.

Si tous les esclaves de l'amour-propre sont sous le joug de la timidité, tous ceux qui sont exempts de la timidité, ne sont pas pour cela des personnes douces et humbles de cœur. En effet les voleurs et les violateurs des tombeaux, lesquels assurément ne sont pas des gens dévoués à la douceur ni à l'humilité, sont bien éloignés d'être timides.

7.

Est-il pour vous des lieux qui vous inspirent de la frayeur ? n'hésitez pas de choisir le milieu de la nuit pour les aller visiter ; car si vous cédez le moins du monde aux objets qui vous donnent des sentiments de crainte d'une manière aussi vaine que ridicule, cette crainte se fortifiera dans vous, et cette passion, vous la garderez toute votre vie. Si donc vous mettez en pratique la résolution que je vous suggère, armez-vous courageusement de la prière, et dans ces lieux effrayants tendez avec confiance vers le ciel vos mains suppliantes, invoquez le doux nom de Jésus avec une foi vive et ardente, et vous mettrez vos ennemis en pièces. Voilà les armes les plus puissantes que vous puissiez trouver et sur la terre et dans les cieux, pour faire la guerre à la timidité. Avez-vous eu le bonheur de guérir votre âme de cette maladie, et de remporter une heureuse victoire sur vous-même ?

ne manquez pas, par d'humbles cantiques de louanges, d'en témoigner toute votre reconnaissance à celui qui par sa grâce vous a fait vaincre et triompher. Cette conduite attirera sur vous de nouvelles faveurs, et vous méritera une protection constante.

8.

Comme un instant ne suffit pas pour contenter et rassasier l'estomac, de même ce ne sera pas tout d'un coup que vous vous délivrerez de tout sentiment de peur et de crainte. Aussi nous observerons que plus nous avançons dans la carrière de la pénitence, plus la timidité nous abandonne et nous quitte, et que plus nous devenons impénitents, plus elle augmente en nous et nous tourmente. 9.

« Mes cheveux, dit Éliphaz, se sont dressés sur ma tête, et mes membres ont frissonné d'horreur. » (Job 4, 15), en voyant les ruses du démon. Or tantôt c'est le corps, tantôt c'est l'âme, qui donne ces sentiments de frayeur, et quelquefois tous les deux en semble y contribuent. Lorsque c'est le corps seul qui éprouve ces sentiments, nous pouvons croire que nous touchons à une guérison certaine, et nous reconnaîtrons que nous sommes enfin délivrés de cette funeste passion.

10.

Ni la solitude des lieux et les ténèbres de la nuit ne fournissent d'armes à nos ennemis mais la stérilité de l'âme. D'autre part, Dieu en dispose parfois ainsi pour nous instruire 11.

Le serviteur de Dieu, ne craint que Dieu seul ; mais celui qui n'a jamais eu la crainte du Seigneur, a peur de lui-même et de son ombre.

12.

Le corps frissonne et tremble à la présence d'un esprit ; mais ceux qui vivent dans la pratique de l'humilité, sont inondés de joie et d'allégresse à la présence d'un ange. C'est pourquoi, lorsque par ce sentiment intérieur de joie, nous sentons la présence des anges, recourons aussitôt à la prière ; car, nous sommes autorisés à penser et à croire que ces esprits célestes qui nous sont envoyés pour prendre soin de nous, sont venus unir leurs prières aux nôtres. Celui qui a vaincu la pusillanimité, il est évident qu'il a consacré sa vie et son âme à Dieu.

1. (948.)

13.

17.

18.

35.

VINGT-DEUXIÈME MARCHE De la vaine gloire, si variée dans ses formes.

1.

Certains séparent dans leurs traités, la vaine gloire de l'orgueil ; c'est pourquoi, au lieu de sept péchés capitaux, sources ordinaires de tous les autres, ils en comptent huit. Mais saint Grégoire, justement appelé le théologien, et quelques autres docteurs n'en ont marqué que sept ; et je partage leur opinion. En effet quel est celui qui, ayant heureusement triomphé de la vaine gloire, demeure sous la captivité de l'orgueil ? Il faut avouer cependant qu'il y a entre ces deux vices la différence qu'on remarque entre un enfant et un homme fait, entre du froment et du pain ; car la vaine gloire peut être regardée comme le commencement de l'orgueil, et l'orgueil, comme l'affreuse perfection de la vaine gloire. Or, puisqu'il se présente ici une occasion pour parler de ce vice, nous dirons quelque chose de cette passion impie qui enfle si fort le cœur de celui qui en est possédé. Nous traiterons donc en peu de mots de ses commencements et de ses derniers degrés ; car celui qui voudrait épuiser la matière sur ce point, ressemblerait à un homme qui voudrait connaître exactement le poids des vents.

2.

La vaine gloire, considérée dans son espèce et dans sa forme, est une passion de l'âme qui cherche à changer la nature des choses, à corrompre la vertu et à repousser les reproches et les réprimandes ; et, considérée dans ses propriétés et dans ses effets, c'est un vice qui ne tend qu'à dissiper le fruit de nos travaux, de nos sueurs et de nos peines, à nous dresser des pièges pour nous ravir le trésor de nos bonnes œuvres, à nous faire tomber dans l'infidélité et dans l'orgueil, à nous faire éprouver un triste naufrage au port même du salut, à ronger et à consumer notre cœur, et, trop semblable à la fourmi, qui n'est qu'un chétif insecte, à ravager la moisson précieuse de nos vertus. La fourmi attend que la récolte soit ramassée, et la vaine gloire, que les vertus soient acquises ; la fourmi en veut aux grains, et la vaine gloire, aux bonnes œuvres.

3.

Le démon ne peut contenir sa joie, lorsqu'il voit que les hommes ont multiplié leurs iniquités ; eh ! le croirai-t-on ? le démon de la vaine gloire triomphe, lorsqu'il voit un grand trésor de vertus dans quelques personnes : ah ! c'est qu'il n'ignore pas que, si un grand nombre de blessures spirituelles sont capables de précipiter une âme dans les horreurs du désespoir, un grand nombre de bonnes œuvres est également capable de livrer une autre âme à la servitude de la vaine gloire.

4.

Faites attention, et vous découvrirez que, jusqu'au tombeau et sous la cendre, cette misérable maîtresse veut se repaître de la magnificence des habits, de la bonne odeur des essences et des parfums, et de la pompe des honneurs, des louanges et des autres choses semblables.

5.

Si le soleil répand ses rayons bienfaisants sur toutes les créatures, la vaine gloire verse son poison sur toutes les bonnes œuvres. Jeûné-je ? je suis rempli de vanité ; romps-je mon jeûne pour le dérober à la connaissance de mes frères ? je me flatte intérieurement de ma rare prudence ; parais-je en publie avec des habits propres et beaux ? J'en suis vain et glorieux ; les quitté-je pour en prendre de vils et méprisables ? je m'en glorifie en moi-même : mes paroles et mon silence me font également tomber dans les pièges de l'amour-propre. C'est ainsi qu'on peut justement comparer la vaine gloire à une chausse-trape qui, de quelque côté qu'elle tombe, lorsqu'on la jette, présente toujours une pointe pour percer les pieds des ennemis.

6.

Le vaniteux est un croyant idolâtre ; car, d'un côté, il semble adorer Dieu, et de l'autre, c'est à la créature qu'il adresse ses hommages.

7.

Toute ami qui poursuit la vanité, ne cherche qu'à se produire avec avantage au dehors. Si elle observe les jeûnes, et qu'elle se livre aux saints exercices de la prière, c'est pour s'attirer les louanges des hommes ; c'est pour cela même que ses jeûnes ne méritent aucune récompense.

8.

L'homme esclave de la vanité est donc doublement malheureux ; car il afflige son corps par des austérités rigoureuses, et n'en reçoit aucun avantage.

9.

Or qui pourrait ne pas se moquer de celui qui recherche la vaine gloire ? Ne le voit-on pas pendant la prière se livrer à la joie, de manière à faire croire que son cœur est inondé de plaisirs célestes ; et aux pleurs, pour donner à penser qu'il est vivement touché par les sentiments d'une grande douleur et par les affections d'une ardente componction ?

10.

Par une Bonté toute particulière, Dieu a soin de nous cacher la vue de nos bonnes œuvres ; mais un flatteur qui nous trompe, nous ouvre les yeux pour nous les faire observer ; et malheureusement elles dispa-raissent aussitôt que nous les avons vues.

11.

Un adulateur est donc un ministre de démons, un maître en orgueil, un exterminateur de la componction, un meurtrier des vertus, et un guide dans le chemin de l’erreur, selon la parole du Prophète : « Mon peuple, dit le Seigneur, ceux qui t'appellent heureux, ne font que te tromper » (Is 3, 12).

13.

Il ne faut rien moins qu'une vertu parfaite, une grande générosité, et un courage héroïque pour être capable de supporter et de digérer avec patience les injures et les outrages dont on nous accable ; mais il faut une sainteté extraordinaire pour ne pas nous laisser prendre aux douceurs empoisonnées des louanges. J'ai vu des personnes qui pleuraient leurs péchés, et qui, se voyant louées par quelques frères s'emportaient contre eux ; mais elles tombaient ainsi d'un défaut qu'elles voulaient éviter, dans un autre, auquel elles ne pensaient pas.

14.

« Personne, dit l'Esprit saint, ne connaît ce qu'il y a dans l'homme, si ce n'est l'esprit de l'homme » (1 Cor 2, 11). Cette sentence devrait couvrir de honte et faire taire tous ceux qui sont assez imprudents et assez hardis pour nous louer en face, et nous dire que nous sommes heureux.

15.

Quelqu'un, parmi vos proches et vos amis, a-t-il fait quelque calomnie contre vous, soit en votre pré-sence, ou en votre absence ? ne manquez pas de l'excuser par une affection sincère.

16.

Il ne faut sûrement pas un petit courage pour rejeter loin de soi le poison enchanteur des louanges que les hommes prodiguent quelquefois, mais il en faut un bien plus grand encore pour détester et maudire celles que donnent les démons ; car elles sont beaucoup plus subtiles.

17.

Je croirai difficilement à l'humilité de celui qui s'abaisse et se méprise lui-même devant les autres. En effet est-il bien pénible et bien difficile de se supporter quelque temps dans un état où l'on s'est mis soi-même par sa propre volonté ? mais je penserai qu'il pratique réellement cette vertu, celui qui, accablé d'outrages et d'injures, conserve pour celui qui l'insulte la même affection qu'il lui portait avant ces mauvais traitements.

18.

Je remarquai un jour que le démon de la vaine gloire inspira certaines pensées à un frère, lesquelles furent révélées à un autre frère, et que le même démon porta ce dernier à découvrir au premier le secret de son cœur, afin de se glorifier et de se faire regarder comme un homme extraordinaire, pour un prophète, en un mot. Mais ce n'est pas seulement notre cœur que le cruel démon de la vaine gloire attaque directement, il se sert encore des membres mêmes de notre corps pour empoisonner notre âme. C'est pour cela, qu'il leur communique des mouvements faciles et aisés.

19.

Chassez-le donc bien loin de vous, et ne vous laissez pas tenter par le désir qu'il vous inspire de devenir évêque, higoumène, docteur, ou quelque autre chose de semblable. Rappelez-vous qu'il est bien difficile de chasser un chien affamé de l’étalage d’un boucher. 20.

Voit-il un moine entrer dans l'heureuse paix de l'âme par la victoire sur les passions ? il cherche aussitôt à l'arracher de son heureuse solitude pour le lancer dans le monde. Sortez d'ici, lui dit-il intérieurement ; qu'y faites-vous ? allez travailler au salut de tant d'âmes qui périssent.

21.

Autre est l’aspect d’un Éthiopien, et autre celui d’une statue ; c'est ainsi que la vaine gloire qui tente les cénobites, ne ressemble guère à la vaine gloire qui travaille les ermites. 22.

Elle porte les premiers, lorsqu'ils voient arriver des étrangers dans leur maison, à courir au devant d'eux pour les recevoir, et à se jeter à leurs pieds pour les honorer et s'humilier eux-mêmes ; mais intérieurement ils sont remplis d’orgueil : leur humilité est toute extérieure ; leurs démarches sont hypocrites ; leurs paroles sont fausses et trompeuses ; leur modestie est pleine de ruse et de fourberie.

En effet, s'ils les appellent leurs seigneurs, leurs protecteurs et, après Dieu, leurs sauveurs, c'est qu'ils ont porté leurs regards sur eux et sur ce qu'ils apportent, et qu’ils en attendent quelque chose. Après cette première cérémonie, vous les verrez exhorter leurs frères qui sont à table à côté de ces étrangers, à garder la plus exacte tempérance, et traiter leurs inférieurs avec une rigueur impitoyable. Alors, quoique dans un autre temps ils soient lâches et négligents à la prière ; vous les verrez fervents et pleins d'ardeur pendant ce saint exercice : ils étaient sans voix pour psalmodier, mais à présent ils font entendre des sons sonores et bien articulés ; ils se laissaient facilement aller à l'assoupissement pendant l'office, mais ils sont loin maintenant de se livrer au sommeil. Celui qui préside au chœur ces jours-là prend bien soin, en chantant, de rendre sa voix mélodieuse et agréable ; il choisit dans cette intention les morceaux principaux de la psalmodie, et s'étudie à se faire appeler père et supérieur par ses autres frères, jusqu'à ce que ces personnes étrangères se retirent du monastère.

23.

C’est encore la vaine gloire qui gonfle si fort le cœur des religieux qui se voient élevés au dessus des autres, et qui ronge d'envie et consume de colère le cœur de ceux qui sont inférieurs et obligés d'obéir.

24.

Souvent la vaine gloire, au lieu des honneurs qu'on désire et qu'on recherche, ne donne que des sujets d'ignominie et de confusion ; car souvent elle couvre d'une sotte honte ceux qu'elle a portés à la colère et aux querelles.

25.

Elle rend quelquefois doux et patients devant les autres, ceux qui sont naturellement emportés et irascibles.

26.

Elle transporte de joie des personnes qui jouissent des dons et des faveurs de la nature, et se sert aussi de ces mêmes dons pour les rendre malheureuses.

27.

Il m'est arrivé de voir ce cruel démon de la vanité vexer et tourmenter extraordinairement un malheureux qui en était esclave ; voici comment : Un pauvre religieux avait une dispute avec d'autres religieux ; un étranger survint et voulut charitablement rétablir la paix et l'union fraternelle.

Mais ce misérable religieux passa tout d'un coup des chaînes de la colère dans celles de la vaine gloire, ne pouvant pas en même temps servir deux maîtres ; je veux dire, la colère et la vanité.

28.

Celui donc qui est esclave de ce mauvais démon, et qui vit dans un monastère, mène deux sortes de vie ; car il lui faut extérieurement suivre les exercices de la communauté, et son esprit et ses pensées, son cœur et ses affections sont entièrement selon les maximes du siècle.

29.

Appliquons-nous uniquement à plaire à Dieu, et nous goûterons les douceurs pures et rassasiantes de la gloire céleste, nous n'aurons que du dégoût pour les fausses délices de la gloire mondaine ; car il m'est impossible de croire qu'il puisse même ressentir les douces jouissances que procure la gloire du ciel, celui qui n'a jamais foulé aux pieds la gloire du monde.

30.

Il arrive néanmoins quelquefois que, nous étant laissés dépouiller par la vaine gloire de toutes les richesses spirituelles que nous avions acquises, par nos bonnes œuvres, rentrés au nous-mêmes et sincèrement revenus à Dieu, nous avons, à notre tour, complètement dépouillé et détroussé la vaine gloire. C'est ainsi que j'en ai vu plusieurs qui, n'ayant commencé les exercices de la vie religieuse que par un mouvement de vanité, mais ayant renoncé sincèrement à ce mauvais principe, et changé d'inclination et, de volonté, ont rendu la fin de leur vie aussi bonne et sainte, que les commencements en avaient été mauvais et répréhensibles.

31.

Il n'acquerra et ne possédera jamais les biens surnaturels et célestes, celui qui ne se glorifie que dans les biens naturels, tels que la vivacité, la souplesse et la facilité de son esprit, une heureuse et agréable prononciation, un caractère excellent, et autres belles qualités qui sont nées avec lui, sans qu'il se les soit procurées par aucun travail ni par aucune industrie ; car « celui qui est infidèle dans les petites choses, est infidèle aussi dans les plus grandes. » (Luc 16, 10)

32.

Mais ce qui doit surtout nous frapper d'étonnement, c'est qu'on rencontre de ces orgueilleux qui vont jusqu'à croire qu'en mortifiant leur chair par des jeûnes et des austérités extraordinaires, ils viendront à bout de se procurer le calme parfait de l'âme, un trésor de dons célestes, la vertu de faire des miracles, et la faveur singulière de connaître les choses futures ; mais, les insensés !

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