La Guerre des Juifs (page 17)
37 av. J.-C.
[61] Nabuchodonosor, en 587 av. J.-C.
[62] Il s'agit de Malchi-zédek, roi de Salem (Genèse, XIV, 18).
[63] Josèphe a tout l'air d'admettre l'étymologie populaire : Sainte Solyme (Ἴερο σόλυμα) , qui est reconnue erronée. Cf. Ant., I, 180.
livre V livre VII
FLAVIUS JOSEPHE : Guerre des Juifs, livre IV (traduction)
GUERRE DES
JUIFS
introduction
livre 1
livre II
livre III
livre IV
livre V
livre VI
texte numérisé et mis en page par François-Dominique FOURNIER
Les mots grecs dans les notes ont été ajoutés le 08 mai 2006 (F.-D. F)
FLAVIUS JOSÈPHE
Guerre des juifs.
texte grec
LIVRE 7 (01)
I
Jérusalem est rasée ; Titus récompense les vainqueurs
1. [1] Quand l'armée n'eut plus rien à tuer ni à piller, faute d'objets où assouvir sa fureur - car si elle avait eu de quoi l'exercer, elle ne se serait abstenue par modération d'aucune violence - César lui donna aussitôt l'ordre de détruire toute la ville et le Temple, en conservant cependant les tours les plus élevées, celles de Phasaël, d'Hippicos, de Mariamme, et aussi toute la partie du rempart qui entourait la ville du cité de l'ouest. Ce rempart devait servir de campement à la garnison laissée à Jérusalem ; les tours devaient témoigner de l'importance et de la force de la ville dont la valeur romaine avait triomphé. Tout le reste de l'enceinte fut si bien rasé par la sape que les voyageurs, en arrivant là, pouvaient douter que ce lieu eût jamais été habité. Telle fut la fin de Jérusalem, cité illustre, célèbre parmi tous les hommes, victime de la folie des factieux.
2. [5] César résolut d'y laisser pour garnison la dixième légion, avec quelques escadrons de cavalerie et quelques cohortes d'infanterie. Après avoir pris les mesures qui marquaient la fin de la guerre, il désirait féliciter toute l'armée de ses succès, et donner à ceux qui s'étaient distingués les récompenses qu'ils méritaient. A cet effet, on éleva pour lui, au milieu de l'ancien camp, une vaste tribune ; il s'y tint debout, entouré de ses officiers, de manière à être entendu de toute l'armée. Titus déclara aux soldats qu'il leur devait une vive reconnaissance pour l'affection qu'ils lui avaient témoignée et continuaient à lui garder. Il les loua de leur obéissance pendant toute la guerre ; ils la lui avaient montrée en même temps que leur courage, parmi de nombreux et graves périls. Par leurs propres efforts, ils avaient accru ainsi la puissance de la patrie et rendu évident aux yeux de tous les hommes que ni la multitude des ennemis, ni les fortifications, ni la grandeur des cités, ni l'audace irraisonnée, non plus que la sauvage cruauté de leurs adversaires, ne pourraient jamais se soustraire aux effets de la vertu des Romains, même si quelques-uns de leurs ennemis jouissaient parfois des faveurs de la Fortune. C'était vraiment une gloire pour eux, dit-il, d'avoir mis fin à une guerre si longue, dont ils n'auraient jamais pu souhaiter, quand ils l'entreprirent, une plus heureuse issue. Leur meilleur et plus éclatant succès était de voir accueillir par tous avec joie l'élection qu'ils avaient faite eux-mêmes des chefs et des administrateurs de l'Empire romain, qu'ils avaient envoyés au sein de la patrie : tout le monde approuve leurs décisions et témoigne sa reconnaissance aux auteurs de ce choix. Il leur exprime à tous son admiration, son affection, sachant que chacun a fait preuve de tout le zèle qui était en son pouvoir. A ceux, cependant, qui se sont particulièrement distingués par leur énergie, qui ne se sont pas seulement honorés par de nobles exploits, mais ont illustré sa campagne par leurs hauts faits, il donnera sur le champ les récompenses et les honneurs mérités; nul de ceux qui ont voulu faire plus que les autres ne sera privé du juste prix de sa peine. Il y apportera tous ses soins, car il aime mieux honorer les vertus de ses compagnons d'armes que de châtier leurs manquements.
3. [13] Aussitôt il ordonna à ceux qu'il avait préposés à cette tâche (02) de nommer tous les soldats qui s'étaient distingués par des actions d'éclat dans cette guerre. Il les appelait successivement lui-même par leurs noms, et, quand il les voyait s'avancer, les louait comme si c'étaient ses propres exploits dont il était fier. Il mettait sur leur tête des couronnes d'or, leur donnait des colliers d'or, de petit javelots d'or, des enseignes d'argent ; chacun d'eux était élevé à un rang supérieur. Il leur distribuait aussi en abondance de l'argent, de l'or, des vêtements et d'autres objets, puisés dans la masse du butin. Quand il les eut tous honorés suivant le mérite qu'il attribuait à chacun, il fit des prières pour le bonheur de toute l'armée et descendit du tribunal au milieu de vives acclamations. Puis il présida aux sacrifices pour remercier le ciel de la victoire ; un grand nombre de bœufs furent amenés devant les autels; après l'immolation, il les donna tous aux soldats pour leur banquet. Lui-même partagea pendant trois jours les réjouissances de ses officiers ; puis il dispersa les autres parties de l'armée là où il jugea opportun de les envoyer et confia à la dixième légion la garde de Jérusalem, sans vouloir l'expédier sur l'Euphrate où elle stationnait auparavant. Se souvenant d'ailleurs que la douzième légion avait, sous les ordres de Cestius, plié devant les Juifs (03), il la retira complètement de la Syrie, où elle se trouvait autrefois en garnison à Raphanée (04), pour l'envoyer au pays de Mélitène, près de l'Euphrate, sur les confins de l'Arménie et de la Cappadoce. Il décida de conserver auprès de lui deux légions, la cinquième et la quinzième, jusqu'à son arrivée en Égypte. Puis il descendit avec l'armée jusqu'à Césarée, ville du littoral, où il laissa une grande partie de son butin et fit garder les captifs ; car l'hiver s'opposait à son passage immédiat en Italie.
II
Simon est fait prisonnier
1. [21] A l'époque où Titus César s'établissait devant Jérusalem pour l'assiéger, Vespasien, embarqué sur un vaisseau marchand, avait passé d'Alexandrie à Rhodes. De là, voyageant sur des trirèmes et visitant les villes placées sur le trajet, qui le recevaient avec joie, il parvint d'Ionie en Grèce, ensuite de Corcyre à l'extrémité de l'Iapygie : de là il acheva par terre son voyage.
Cependant Titus quitta Césarée, ville du littoral, pour se rendre à Césarée de Philippe, où il séjourna longtemps et donna des spectacles divers. Beaucoup de prisonniers périrent alors, les uns jetés aux bêtes féroces, les autres forcés à lutter par nombreuses troupes, comme des ennemis, les uns contre les autres. C'est là aussi que Titus apprit la capture de Simon, fils de Gioras, qui fut opérée comme je vais dire.
2. [26] Ce Simon, pendant le siège de
Jérusalem, se tenait sur la ville haute ; quand l'armée romaine pénétra à l'intérieur des murs et se mit à ravager toute la ville, il groupa autour de lui ses plus fidèles amis, et aussi des scieurs de pierre, munis des outils de fer nécessaires à leur travail. Il réunit les provisions qui pouvaient suffire à leur nourriture pour un grand nombre de jours et descendit avec sa troupe dans un des souterrains dont l'entrée échappait aux regards. Tant qu'ils trouvèrent devant eux l'ancienne galerie, ils s'y avancèrent ; quand une masse de terre s'opposait à leur progrès, ils la minaient, espérant pouvoir, en continuant leur marche, émerger dans un endroit sûr et se sauver. Mais l'expérience ne réalisa pas leur espoir, car les mineurs avaient à grand peine fait un peu de chemin que déjà la nourriture, bien que ménagée avec soin, était presque épuisée. Alors Simon crut pouvoir tromper les Romains en les effrayant. Revêtu d'une tunique blanche, à laquelle était agrafé un manteau de pourpre, il sortit de terre à l'endroit où se trouvait autrefois le Temple. Tout d'abord, ceux qui le virent furent saisis d'effroi et restèrent immobiles ; puis ils s'approchèrent et lui demandèrent qui il était. Simon refusa de le dire, mais ordonna aux soldats d'appeler leur chef. Ceux-ci coururent aussitôt le chercher et Terentius Rufus, à qui le commandement avait été remis, arriva. Il apprit de Simon toute la vérité, le fit enchaîner et garder et prévint César des circonstances de sa capture. Par une juste punition de sa cruauté envers ses concitoyens, qu'il avait si affreusement tyrannisés, Dieu livra Simon à ses ennemis les plus haineux ; ce n'est pas la violence qui le fit tomber entre leurs mains ; il se livra de lui-même au châtiment, lui qui avait tué cruellement un grand nombre de Juifs sous la fausse accusation de vouloir passer aux Romains.
C'est qu'en effet la méchanceté n'échappe pas à la colère de Dieu ; la justice n'est pas faible ; avec le temps, elle poursuit ceux qui ont transgressé ses lois et inflige aux scélérats un châtiment d'autant plus dur qu'ils croyaient échapper à ses coups, parce qu'ils n'avaient pas été punis sur-le-champ. Simon le reconnut bien quand il fut tombé au fort de la colère des Romains. Sa sortie de terre eut pour effet de faire découvrir aussi en ces jours-là un grand nombre d'autres factieux dans les passages souterrains. Quand César fut de retour à Césarée du littoral, on lui envoya Simon enchaîné ; le prince ordonna de le réserver aussi pour le triomphe qu'il se préparait à célébrer à Rome.
III
Les Juifs d'Antioche sont accusés d'être des incendiaires
1-4. Les Juifs d'Antioche accusés par Antiochos d'être des incendiaires.
1. [37] Pendant son séjour dans cette ville, il fêta avec éclat l'anniversaire de la naissance de son frère (05) et, pour lui faire honneur, fit périr dans cette fête une foule de Juifs. Le nombre de ceux qui moururent dans des luttes contre les bêtes féroces, dans les flammes ou dans des combats singuliers, dépassa deux mille cinq cents. Cependant les Romains, en les détruisant ainsi de tant de manières, trouvaient encore trop léger leur châtiment. César se rendit ensuite à Berythe, colonie romaine de Phénicie ; il y fit un plus long séjour, célébrant avec plus d'éclat encore l'anniversaire de la naissance de son père, tant par la magnificence des spectacles que pour les autres occasions de largesses qu'il put imaginer. Une multitude de prisonniers y périt de la même manière que précédemment (06).
2. [41] A ce moment, ceux des Juifs qui étaient restés à Antioche subirent des accusations et se trouvèrent en péril de mort ; la ville d'Antioche se souleva contre eux, tant à cause de calomniés récentes dont on les chargeait que d'événements qui s'étaient produits peu de temps auparavant. Il est nécessaire que je parle d'abord brièvement de ces derniers, pour rendre plus intelligible le récit des faits subséquents.
3. [43] La race des Juifs s'est répandue en grand nombre parmi les populations indigènes de toute la terre ; elle s'est particulièrement mêlée en très grand nombre à celle de Syrie, par l'effet de la proximité de cette contrée. Ils étaient surtout nombreux à Antioche, à cause de la grandeur de cette ville et, plus encore, à cause de la sécurité que leur accordèrent les successeurs d'Antiochos (07).
Car si Antiochos, surnommé Epiphanes (08), ravagea Jérusalem et pilla le Temple (09), ceux qui lui succédèrent sur le trône restituèrent aux Juifs d'Antioche tous les objets votifs de bronze et en firent hommage à leur synagogue : de plus, ils les autorisèrent à jouir du droit de cité au même titre que les Grecs. Les rois suivants tinrent à leur égard la même conduite : aussi leur nombre s'accrut et ils ornèrent le Temple d'offrandes aussi remarquables par leur aspect que par leur richesse (10). Bien plus, ils attirèrent successivement à leur culte un grand nombre de Grecs, qui firent dès lors, en quelque faon, partie de leur communauté (11). A l'époque où la guerre fut déclarée, au lendemain du débarquement de Vespasien en Syrie. quand la haine des Juifs était partout à son comble, un d'entre eux, nommé Antiochos, particulièrement honoré à cause de son père qui était archonte des Juifs d'Antioche, se présenta au peuple assemblé au théâtre, dénonçant son père et d'autres Juifs comme coupables d'avoir décidé de brûler en une nuit toute la ville : il dénonça aussi quelques Juifs étrangers comme avant participé à ce complot. A ce discours. le peuple ne put maîtriser sa colère et fit tout de suite apporter du feu pour le supplice de ceux qui avaient été livrés : ceux-ci furent aussitôt brûlés en plein théâtre. Puis le peuple s'élança contre la foule des Juifs, pensant que leur châtiment immédiat était nécessaire au salut de la patrie. Antiochos nourrissait cette fureur ; pour donner une preuve de son propre changement, et de sa haine contre les coutumes des Juifs, il sacrifiait à la manière habituelle des Grecs ; il ordonnait de contraindre les autres à en faire autant, car le refus d'obéir mettrait en évidence les conjurés. Les habitants d'Antioche agirent en conséquence ; cette épreuve instituée, un petit nombre des Juifs consentirent ; ceux qui refusèrent furent mis à mort. Antiochos, ayant obtenu des soldats du gouverneur romain, traita avec cruauté ses concitoyens, les empêchant de rester oisifs le jour du sabbat et les contraignant à y poursuivre toutes leurs occupations des autres jours. Il appliqua ces prescriptions avec tant de rigueur que l'observance du sabbat, comme jour de repos, ne fut pas seulement violée à Antioche, mais aussi dans d'autres villes, où cette négligence, qui avait commencé là, trouva quelque temps des imitateurs.
4. [54] A ces maux qui frappèrent alors les
Juifs d'Antioche se joignit encore une nouvelle calamité ; il nous a fallu, pour la faire connaître, retracer les événements antérieurs. Un incendie consuma le marché carré, les archives, le greffe et les basiliques ; on eut grand peine à arrêter le feu, qui se répandait sur toute la ville avec une extrême violence. Antiochos accusa les Juifs de ce désastre. Même si les habitants d'Antioche n'avaient pas été déjà mal disposés à leur égard, Antiochos, dans l'émotion produite par cet événement, les aurait trouvés prêts à accepter ses calomnies ; mais maintenant, après ce qui s'était passé, peu s'en fallait qu'ils n'eussent vu les Juifs allumer le feu ! Aussi, devenus comme furieux, s'élancèrent-ils tous, avec une rage insensée, contre ceux que l'on accusait. Le légat Gnaeus Collega (12) parvint avec peine à calmer cette fureur ; il demanda la permission de faire un rapport à César sur les événements; car Caesennius Paetus, que Vespasien avait envoyé comme gouverneur de Syrie, n'était pas encore arrivé. Collega, procédant à une enquête attentive, découvrit la vérité ; aucun des Juifs accusés par Antiochos n'avait participé au crime, œuvre de scélérats, chargés de dettes, qui pensaient qu'en brûlant le marché et les registres publics ils se débarrasseraient de leurs créanciers. Mais les Juifs, sous le poids d'accusations suspendues sur eux et inquiets de l'avenir, vivaient dans l'appréhension et la terreur.
IV
Réception de Vespasien à Rome: révolte des Gaulois et incursions des Sarmates
1. Réception de Vespasien à Rome - 2. Révoltes en Gaule, écrasées par Céréalis et Domitien. - 3. Invasion des Sarmates en Maesie, réprimée par Rubrius Callus.
1. [63] Titus César reçut alors des nouvelles de son père : il apprit que celui-ci était entré dans un grand nombre de villes d'Italie, appelé par leur faveur, et que Rome surtout l'avait reçu avec beaucoup d'enthousiasme et d'éclat. Le prince frit très heureux de ces nouvelles qui le délivraient le mieux du monde de ses sou cis. Alors que Vespasien était encore très éloigné, il jouissait, comme s'il était déjà présent, des sentiments affectueux de tous les Italiens ; dans leur vif désir de le voir, ils ressentaient l'attente de sa visite comme son arrivée même, et l'attachement qu'ils lui témoignaient était libre de toute contrainte. En effet, le Sénat, qui se rappelait les catastrophes causées par les changements rapides des princes (13), était heureux d'en accepter un que distinguaient la gravité de la vieillesse et le succès d'entreprises guerrières, assuré que son élévation au pouvoir ne tendrait qu'au salut de ses sujets. Le peuple, de son côté. épuisé par les calamités civiles, était encore plus impatient de voir venir Vespasien, espérant d'être complètement délivré de ses infortunes et persuadé que sa sécurité et son bien-être iraient de pair. Mais c'était surtout l'armée qui avait les yeux sur lui ; les soldats connaissaient le mieux la grandeur des guerres qu'il avait conduites avec succès ; comme ils avaient éprouvé l'ignorance et la lâcheté des autres princes, ils souhaitaient de se purifier de toutes ces hontes ,et formaient des vœux pour recevoir celui qui seul pouvait les sauver et leur faire honneur. Dans ce courant d'universelle sympathie, les plus éminents en dignité n'eurent pas la patience d'attendre, mais se hâtèrent de se rendre très loin de Rome au-devant du nouveau prince. Les autres étaient si impatients de tout retard, dans leur désir de le rejoindre, qu'ils se répandaient en foule au dehors ; chacun trouvait plus commode et plus facile de partir que de rester. C'est alors que, pour la première fois, la ville ressentit avec satisfaction l'impression d'être dépeuplée, car ceux qui restèrent étaient inférieurs en nombre à ceux qui sortirent. Quand on annonça que Vespasien approchait, quand ceux qui revenaient parlèrent de l'aménité de son accueil pour tous, aussitôt tout le reste de la multitude, avec les femmes et les enfants, l'attendit aux bords des voies. Dans celles où il passait, on poussait des exclamations de toute sorte inspirées par la joie de le voir et l'affabilité de son aspect ; on l'appelait bienfaiteur, sauveur, seul prince de Rome digne de ce titre. La cité entière ressemblait à un temple ; elle était remplie de guirlandes et d'encens. C'est à grand peine qu'il put, au milieu de la foule qui l'environnait, se rendre au palais ; là il offrit aux dieux domestiques les sacrifices d'actions de grâces pour son arrivée. La multitude commença alors à célébrer une fête ; divisés en tribus, en familles, en associations de voisins, les citoyens s'attablent à des banquets, répandent des libations et prient Dieu de maintenir le plus longtemps possible Vespasien à la tête de l'Empire, de conserver le pouvoir indiscuté à ses enfants et à ceux qui successivement naîtront d'eux. C'est ainsi que la ville de Rome reçut cordialement Vespasien et atteignit rapidement un haut degré de prospérité (14).
2. [75] Avant ce temps-là, quand Vespasien était à Alexandrie et que Titus s'occupait du siège de Jérusalem, un grand nombre de Germains fut excité à la révolte ; les Gaulois du voisinage conspirèrent avec eux et se promirent, par suite de cette alliance, de se soustraire à la domination des Romains.
Ce qui poussa les Germains à ce soulèvement et à la guerre, ce fut d'abord leur caractère, sourd aux bons conseils et prompt à braver les dangers même sur une légère espérance ; ce fut ensuite leur haine contre leurs maîtres, car ils savaient que les Romains seuls ont réduit leur race à la servitude. Mais ce fut surtout l'occasion qui enflamma leur audace, car ils voyaient l'Empire romain troublé dans son sein par les continuels changements de maîtres ; ayant d'ailleurs appris que toutes les parties de l'univers soumises à leur domination étaient hésitantes et agitées, ils jugèrent que les malheurs et les discordes des Romains leur fournissaient une excellente occasion. Ceux qui encouragèrent ce dessein et enivrèrent les peuples de ces espérances furent Classicus et Civilis (15)
deux de leurs chefs : ils avaient depuis longtemps et ostensiblement médité cette révolte. Maintenant, enhardis par l'occasion, ils déclarèrent leur projet, désireux de mettre à l'épreuve les multitudes avides d'action. Comme déjà une grande partie des Germains s'étaient mis d'accord pour la révolte et que les autres ne s'y opposaient pas, Vespasien, par une sorte de prévision surhumaine, adressa une lettre à Pétilius Céréalis, qui avait été auparavant légat en Germanie (16), lui conférant la dignité consulaire avec l'ordre de partir pour prendre le gouvernement de la Bretagne. Il s'avançait vers le terme assigné à son voyage quand il fut informé de la révolte des Germains ; aussitôt il s'élança contre leurs troupes déjà réunies, leur livra bataille, en tua un grand nombre dans le combat et les contraignit à renoncer à leur folie et à rentrer dans le devoir. Si d'ailleurs Céréalis n'était pas arrivé si rapidement dans ces régions, les Germains n'auraient pas attendu longtemps leur châtiment. Car à peine la nouvelle de leur révolte parvint-elle à Rome que Domitien César, l'apprenant, loin d'appréhender, comme un autre l'eût fait à cet âge, le poids d'une expédition si importante - car il était encore dans la première jeunesse - se sentit un courage naturel qu'il tenait de son père, une expérience supérieure à son âge, et partit aussitôt contre les Barbares. Ceux-ci, frappés de terreur à la nouvelle de son approche, se rendirent à sa merci, trouvant avantage, dans leur effroi, à retomber sans calamités sous le même joug. Domitien, après avoir rétabli l'ordre qui convenait parmi les Gaulois de manière qu'un nouveau soulèvement fût désormais difficile, retourna à Rome, illustre et admiré de tous pour des succès supérieurs à son âge, mais dignes de la gloire de son père (17).
3. [89] En même temps que la révolte des
Germains dont nous venons de parler, les Scythes firent une audacieuse tentative contre les Romains. Celle de leurs tribus qui porte le nom de Sarmates, nation très nombreuse, franchit à l'improviste l'Ister et envahit l'autre rive ; ils se précipitèrent sur les Romains avec, une extrême violence, redoutables par la soudaineté tout-à-fait imprévue de leur attaque. Beaucoup de gardes romains des forts furent massacrés, et parmi eux le légat consulaire Fonteius Agrippa (18), qui s'était porté à leur rencontre et combattit valeureusement. Inondant la contrée ouverte devant eux, les Sarmates dévastèrent tout ce qu'ils rencontraient. Vespasien, apprenant ces événements et le pillage de la Moesie, envoya Rubrius Gallus (19) châtier les Sarmates. Beaucoup tombèrent sous ses coups dans des combats ; ceux qui échappèrent s'enfuirent terrifiés dans leur pays. Le général, après avoir ainsi terminé la guerre, assura pour l'avenir la sécurité en répartissant dans la région un plus grand nombre de postes plus solides, en sorte que le passage du fleuve fut complètement interdit aux Barbares. La guerre de Moesie fut donc ainsi rapidement terminée.
V
Triomphe de Vespasien et de Titus: fondation du temple de la Paix
1-3. Titus protège les Juifs d'Antioche et revient à Jérusalem. - 3. Titus à Alexandrie et à Rome. - 4-5. Triomphe de Vespasien et de Titus. - 6. Exécution de Simon. - 7. Fondation du Temple de la Paix.
1. [96] Titus César, comme nous l'avons dit (20), passa quelque temps à Bérytus. Puis il repartit et donna dans toutes les villes de Syrie par où il passait de superbes spectacles : il employait les prisonniers juifs à s'entre-détruire sous les regards du public. Sur sa route, il observa un fleuve dont les particularités naturelles méritent d'être signalées. Il coule entre Arcée (21), possession d'Agrippa, et Raphanée et il offre une singularité merveilleuse, car, bien qu'il ait, quand il coule, un débit considérable et un courant assez rapide, il perd ensuite, sur toute son étendue, l'afflux de ses sources et, après six jours. laisse voir son lit desséché : puis, comme s'il n'était survenu aucun changement, il reprend son cours accoutumé le septième jour. On a observé qu'il gardait toujours exactement cet ordre : de là vient ce nom de Sabbatique qu'on lui a donné, d'après le septième jour de la semaine qui est sacré chez les Juifs (22).
2. [100] Quand le peuple d'Antioche apprit que
Titus était tout près, la joie ne lui permit pas de rester à l'intérieur des murs, et tous se précipitèrent à la rencontre du prince. Ils s'avancèrent à plus de trente stades : et ce n'étaient pas seulement les hommes qui s'étaient ainsi répandus hors de la ville, mais la foule des femmes avec les enfants. Quand ils virent venir Titus. ils bordèrent les deux côtés de la route, étendant les mains vers lui et l'acclamant ; puis ils retournèrent derrière lui à la ville, avec toute sorte de bénédictions. A toutes ces louanges se mêlait continuellement une prière: celle de bannir les Juifs de la cité. Titus, insensible à cette pétition, écouta tranquillement ce qu'on lui disait : les Juifs, incertains de ce que pensait et ferait le prince, étaient saisis d'une terrible crainte. Titus ne resta pas à Antioche, mais se dirigea aussitôt vers Zeugma. sur l'Euphrate (23), où des envoyés du roi des Parthes Vologèse vinrent lui apporter une couronne d'or en l'honneur de sa victoire sur les Juifs. Il la reçut, offrit un festin aux ambassadeurs et de là retourna à Antioche.
Comme le Sénat et le peuple d' Antioche le priaient instamment de se rendre au théâtre où toute la population s'était rassemblée pour le recevoir, il accepta avec affabilité. Entre temps. les citoyens redoublaient leurs instances et réclamaient continuellement l'expulsion des Juif. Titus leur fit une réponse ingénieuse : " La patrie des Juifs, où l'on aurait dû les reléguer, dit-il, est détruite, et aucun lieu ne saurait plus les recevoir." Alors les citoyens d'Antioche, renonçant à leur première demande, lui en adressèrent une autre : ils le priaient de détruire les tables de bronze où étaient inscrits les droits des Juifs. Titus n'acquiesça pas davantage et, sans rien changer au statut des Juifs d' Antioche, il partit pour l'Égypte. Sur la route, il visita Jérusalem ; il compara la triste solitude qu'il avait sous les veux à l'ancienne splendeur de la cité ; il se rappela la grandeur des édifices détruits et leur ancienne magnificence et déplora la ruine de cette ville. Ses sentiments n'étaient pas ceux d'un homme qui est fier d'avoir pris de force une cité si grande et si puissante, car il maudit fréquemment les criminels auteurs de la révolte qui avaient attiré ce châtiment sur elle. Il montrait ainsi qu'il n'eût pas voulu tirer, du malheur des coupables punis, la glorification de sa valeur. On retrouvait alors dans les ruines de la ville des restes assez considérables de ses grandes richesses ; les Romains en exhumèrent beaucoup ; mais les indications des prisonniers leur en firent enlever plus encore : c'étaient de l'or, de l'argent et d'autres objets d'ameublement très précieux, que leurs possesseurs avaient enfouis en terre comme des trésors, à l'abri des vicissitudes incertaines de la guerre.
3. [116] Titus, poursuivant vers l'Égypte la route qu'il s'était tracée, franchit le plus rapidement possible le désert et arriva à Alexandrie. Là, comme il avait décidé de s'embarquer pour l'Italie, il renvoya les deux légions qui l'accompagnaient dans les pays d'où elles étaient venues, la cinquième en Moesie, la quinzième en Pannonie. Il choisit parmi, les prisonniers leurs chefs, Simon et Jean, et dans le reste (24) sept cents hommes remarquables par leur taille et leur beauté qu'il ordonna de faire transporter aussitôt en Italie, car il voulait les mener à sa suite dans son triomphe. La traversée s'acheva comme il le désirait. Rome lui fit une réception et lui marqua son empressement comme à l'arrivée de son père ; mais ce qui fut plus glorieux pour Titus, c'est que son père vint à sa rencontre et le reçut lui-même. La foule (les citoyens témoigna d'une joie débordante en voyant les trois princes réunis (25). Peu de jours après, Vespasien et Titus résolurent de ne célébrer qu'un seul triomphe commun à tous deux, quoique le Sénat en eût voté un pour chacun. Quand partit le jour où devait se déployer la pompe de la victoire, aucun des citoyens composant l'immense population de la ville ne resta chez lui ; tous se mirent en mouvement pour occuper tous les endroits où l'on pouvait du moins se tenir debout, ne laissant que l'espace tout juste suffisant pour le passage du cortège qu'ils devaient voir.
4. [123]
Il faisait encore nuit quand toute l'armée, groupée en compagnies et en divisions, se mit en route sous la conduite de ses chefs et se porta non autour des portes du palais, placé sur la hauteur, mais dans le voisinage du temple d' Isis (26) où les empereurs s'étaient reposés cette nuit-là. Dès le lever de l'aurore, Vespasien et Titus s'avancent, couronnés de lauriers, revêtus des robes de pourpre des ancêtres et gagnent les portiques d'Octavie (27) où le Sénat, les magistrats en charge et les citoyens de l'ordre équestre les attendaient. On avait construit devant les portiques une tribune où des sièges d'ivoire étaient placés pour les princes ; ils s'avancèrent pour s'y asseoir, et aussitôt toute l'armée poussa des acclamations à la gloire de leur vertu. Les empereurs étaient sans armes, vêtus d'étoffes de soie et couronnés de lauriers.
Vespasien, après avoir fait bon accueil aux acclamations que les soldats auraient voulu prolonger, fit un signe pour commander le silence qui s'établit aussitôt ; alors il se leva, couvrit d'un pan de son manteau sa tête presque entière et prononça les prières accoutumées ; Titus fit de même. Après cette cérémonie, Vespasien s'adressa brièvement à toute l'assistance et envoya les soldats au repas que les empereurs ont coutume de leur faire préparer. Lui-même se dirigea vers la porte qui a tiré son nom des triomphes, parce que le cortège y passe toujours (28). Là, ils prirent quelque nourriture et revêtus du costume des triomphateurs, sacrifièrent aux Dieux dont les images sont placées sur cette porte ; puis ils conduisirent le triomphe par les divers théâtres, pour que la foule pût le voir plus aisément.
5. [132] Il est impossible de décrire dignement la variété et la magnificence de ces spectacles, sous tous les aspects que l'on peut imaginer, avec ce cortège d'œuvres d'art, de richesses de tout genre, de rares produits de la nature. Presque tous les objets qu'ont jamais possédés les hommes les plus opulents pour les avoir acquis un à un, les œuvres admirables et précieuses de divers peuples, se trouvaient réunis en masse ce jour-là comme un témoignage de la grandeur de l'Empire romain. On pouvait voir des quantités d'argent, d'or, d'ivoire, façonnées suivant les formes les plus différentes, non pas portées comme dans un cortège, mais, si l'on peut dire, répandues à flots comme un fleuve : on portait des tissus de la pourpre la plus rare, des tapisseries où l'art babylonien avait brodé des figures avec une vivante exactitude : il y avait des pierreries translucides, les unes serties dans des couronnes d'or, les autres en diverses combinaisons et si nombreuses que nous pouvions craindre de nous abuser en les prenant pour les raretés qu'elles étaient. On portait aussi des statues de leurs dieux (29), de dimensions étonnantes et parfaitement travaillées, chacune faite d'une riche matière. On conduisait aussi des animaux d'espèces nombreuses, tous revêtus d'ornements appropriés. La foule des hommes qui les tenaient en laisse étaient parés de vêtements de pourpre et d'or : ceux qui avaient été désignés pour le cortège offraient, dans leur costume, une recherche, une somptuosité merveilleuses. Les captifs eux-mêmes, en très grand nombre, étaient richement parés, et l'éclat varié de leurs beaux costumes dissimulait aux yeux leur tristesse, effet des souffrances subies par leur corps. Ce qui excitait au plus haut degré l'admiration fut l'aménagement des échafaudages que l'on portait : leur grandeur même éveillait des craintes et de la méfiance au sujet de leur stabilité. Beaucoup de ces machines étaient hautes, en effet, de trois et quatre étages et la richesse de leur construction donnait une impression de plaisir mêlé d'étonnement. Plusieurs étaient drapées d'étoffes d'or, et toutes encadrées d'or et d'ivoire bien travaillé. La guerre y était figurée en de nombreux épisodes, formant autant de sections qui en offraient la représentation la plus fidèle ; on pouvait voir une contrée prospère ravagée, des bataillons entiers d'ennemis taillés en pièces, les uns fuyant, les autres emmenés en captivité : des remparts d'une hauteur surprenante renversés par des machines ; de solides forteresses conquises ; l'enceinte de villes pleines d'habitants renversée de fond en comble : une armée se répandant à l'intérieur des murs ; tout un terrain ruisselant de carnage ; les supplications de ceux qui sont incapables de soutenir la lutte ; le feu mis aux édifices sacrés ; la destruction des maisons s'abattant sur leurs possesseurs : enfin, après toute cette dévastation, toute cette tristesse, des rivières qui, loin de couler entre les rives d'une terre cultivée, loin de désaltérer les hommes et les bêtes, passent à travers une région complètement dévastée par le feu. Car voilà ce que les Juifs devaient souffrir en s'engageant dans la guerre. L'art et les grandes dimensions de ces images mettaient les événements sous les yeux de ceux qui ne les avaient pas vus et en faisaient comme des témoins. Sur chacun des échafaudages on avait aussi figuré le chef de la ville prise d'assaut, dans l'attitude où on l'avait fait prisonnier. De nombreux navires venaient ensuite (30).Les dépouilles étaient portées sans ordre, mais on distinguait dans tout le butin les objets enlevés au Temple de Jérusalem : une table d'or, du poids de plusieurs talents (31), et un chandelier d'or du même travail, mais d'un modèle différent de celui qui est communément en usage, car la colonne s'élevait du milieu du pied où elle était fixée et il s'en détachait des tiges délicates dont l'agencement rappelait l'aspect d'un trident. Chacune était, à son extrémité, ciselée en forme de flambeau ; il y avait sept de ces flambeaux, marquant le respect des Juifs pour l'hebdomade. On portait ensuite, comme dernière pièce du butin, une copie de la loi des juifs. Enfin marchaient un grand nombre de gens tenant élevées des statues de la Victoire toutes d'ivoire et d'or Vespasien fermait la marche, suivi de Titus, en compagnie de Domitien à cheval, magnifiquement vêtu ; le coursier qu'il présentait au public attirait tous les regards.
6. [153] Le cortège triomphal se terminait au temple de Jupiter Capitolin ; arrivé là, on fit halte, car c'était un usage ancien et traditionnel d'attendre qu'on annonçât la mort du général ennemi. C'était Simon, fils de Gioras ; il avait figuré parmi les prisonniers ; on l'entraîna, la corde au cou, vers le lieu qui domine le Forum (32), parmi les sévices de ceux qui le conduisaient ; car c'est une coutume, chez les Romains, de tuer à cet endroit ceux qui sont condamnés à mort pour leurs crimes. Quand on eut annoncé sa mort, tous poussèrent des acclamations de joie ; les princes commencèrent alors les sacrifices et après les avoir célébrés avec les prières accoutumées, ils se retirèrent vers le palais. Quelques assistants furent admis par eux à leur table ; tous les autres trouvèrent chez eux un beau repas tout préparé. Ainsi la ville de Rome fêtait à la fois en ce jour la victoire remportée dans cette campagne contre les ennemis, la fin des malheurs civils et ses espérances naissantes pour un avenir de félicité.
7. [158] Après ce triomphe et le solide affermissement de l'Empire romain, Vespasien résolut de bâtir le temple de la Paix (33) ; il fut achevé en très peu de temps et avec une splendeur qui passait toute imagination. Le prince sut, en effet, faire emploi de ses prodigieuses richesses et il l'embellit encore par d'anciens chefs d'œuvre de peinture et de sculpture. Il transporta et exposa dans ce temple toutes les merveilles que les hommes avant lui devaient aller chercher dans divers pays, au prix de longs voyages. Il y consacra les vases d'or provenant du Temple des Juifs, butin dont il était particulièrement lier. Quant à la loi des Juifs et aux voiles de pourpre du sanctuaire, ils furent, par son ordre, déposés et gardés dans le palais.
VI
Siège et prise de Machaeron
1-3. Lucilius Bassus marche sur Machaeron (34) ; description de cette ville. - 4. Siège et prise de Machaeron. - 5. Combat de Jardes. - 5. Redevances imposées aux Juifs.
1. [163] Entretemps, Lucilius Bassus avait été envoyé en Judée comme légat ; il reçut l'armée des mains de Vétilianus Céréalis (35), et fit capituler la forteresse d'Hérodion (36) avec sa garnison. Puis, concentrant toutes les troupes qui étaient divisées en nombreux détachements, et avec elles la dixième légion, il résolut de marcher contre Machaeron (37), jugeant indispensable de détruire cette forteresse, de crainte que sa solidité n'engageât beaucoup de Juifs à la révolte. La nature des lieux était très propre à inspirer toute confiance aux occupants, comme de l'hésitation et de la crainte aux assaillants. La partie entourée de murs est une crête rocheuse, s'élevant à une hauteur considérable et par cela même d'un accès difficile. A cet obstacle s'ajoutaient ceux qu'avait multipliés la nature, car la colline est de toutes parts entourée de ravins, véritable abîmes insondables à l'œil, difficiles à traverser et qu'il est impossible de combler sur aucun point. La vallée latérale, face à l'ouest, s'étend sur une longueur de soixante stades et a pour limite le lac Asphaltite ; c'est dans cette direction que Machaeron même dresse son sommet dominant. Les vallées du nord et du midi, bien que le cédant en profondeur à la précédente, sont également défendues contre toute attaque. On constate que celle de l'Orient ne s'enfonce pas à moins de cent coudées, elle est bornée par une montagne qui s'élève en face de Machaeron.
2. [171] Frappé de la forte assiette de ce lieu. Alexandre, roi des Juifs (38) y v construisit le premier une forteresse ; plus tard, Gabinius s'en empara dans la guerre contre Aristobule (39). Mais quand Hérode fut roi, il jugea que cette place méritait plus qu'aucune autre ses soins et la construction de solides ouvrage, surtout à cause de la proximité des Arabes, car elle est très avantageusement tournée vers leur territoire. Il entoura donc de remparts et de tours un vaste espace et y bâtit une ville avec un chemin montant vers le sommet de la crête. Sur la hauteur, autour de la cime même, il construisit une muraille, défendue aux angles par des tours s'élevant chacune à soixante coudées. Art milieu de l'enceinte, il bâtit un palais magnifique par sa grandeur et la beauté de ses appartements : il y aménagea, pour recevoir l'eau de pluie et la fournir en abondance, de nombreux réservoirs aux endroits les plus appropriés ; il sembla de la sorte rivaliser avec la nature, s'efforçant de surpasser, par des fortifications élevées de la main des homme, la force inexpugnable dont elle avait doté cette position. Il y déposa aussi une grande quantité de traits et de machines, et n'oublia aucun préparatif qui pût permettre aux habitants de soutenir le siège le plus long.
3. [178] Une plante nommée rue, d'une grandeur étonnante, avait poussé dans le palais ; elle ne le cédait à aucun figuier, ni pour la hauteur ni pour l'épaisseur. On racontait qu'elle y existait dès le temps d' Hérode, et elle aurait peut-être duré très longtemps encore si elle n'avait été coupée par les Juifs qui occupèrent ce lieu. Dans la vallée qui entoure la ville du côté du nord, il y a un endroit nommé Baaras (40), qui produit une racine du même nom. Cette plante est d'une couleur qui ressemble à celle du feu. Vers le soir, les rayons qu'elle émet sur ceux qui s'avancent pour la saisir en rendent la cueillaison difficile ; elle se dérobe d'ailleurs aux prises et ne s'arrête de remuer que si l'on répand sur elle de l'urine de femme ou du sang menstruel (41). Même alors, celui qui la touche risque la mort immédiate, à moins qu'il ne porte suspendu à sa main un morceau de cette racine. On la prend encore sans danger par un autre procédé que voici. On creuse le sol tout autour de la plante, en sorte qu'une très faible portion reste encore enfouie ; puis on y attache un chien, et tandis que celui-ci s'élance pour suivre l'homme qui l'a attaché, cette partie de la racine est facilement extraite ; mais le chien meurt aussitôt, comme s'il donnait sa vie à la place de celui qui devait enlever la plante. En effet, quand on la saisit. après cette opération, on n'a rien à craindre. Malgré tant de périls, on la recherche pour une propriété qui la rend précieuse : les êtres appelés démons - esprits des méchants hommes qui entrent dans le corps des vivants et peuvent les tuer quand ceux-ci manquent de secours - sont rapidement expulsés par cette racine, même si on se contente de l'approcher des malades. Dans ce lieu coulent aussi des sources d'eaux chaudes très différentes par le goût, car quelques-unes sont amères, les autres parfaitement douces. Il y a encore de nombreuses sources froides, alignées parallèlement dans le terrain le plus bas, mais - chose plus étonnante - on voit dans le voisinage une caverne, de profondeur moyenne et recouverte d'un rocher qui surplombe ; à la partie supérieure de ce rocher font saillie comme deux mamelles, peu écartées l'une de l'autre, dont l'une répand une eau très froide, l'autre une eau très chaude ; le mélange de ces deux sources forme un bain très agréable et efficace contre les maladies, particulièrement celles des nerfs. Cette région possède en outre des mines de soufre et d'alun.
4. [190] Bassus, après avoir examiné le site de tous côtés, résolut de s'en frayer les approches en comblant la vallée du côté de l'est ; il poursuivit ce travail avec zèle, faisant effort pour élever rapidement la terrasse qui devait faciliter le siège. Cependant les Juifs, bloqués dans la place, renvoyèrent les étrangers et les forcèrent, comme une foule inutile, de rester dans la ville basse, où ils devaient être exposés aux premiers dangers ; eux-mêmes occupèrent et gardèrent la citadelle sur la hauteur, tant à cause de ses fortes défenses que par prudence ; songeant d'avance à leur salut, ils pensaient pouvoir obtenir libre sortie en livrant la place aux Romains. Mais ils voulaient d'abord soumettre à l'expérience l'espoir qu'ils pouvaient entretenir de faire lever le siège. Ils faisaient donc tous les jours de vives sorties; dans leurs combats avec ceux qui travaillaient aux retranchements, ils perdaient beaucoup de monde, mais ils tuaient aussi beaucoup de Romains. Le plus souvent, c'était l'occasion qui donnait la victoire aux uns ou aux autres - aux Juifs quant ils tombaient sur un ennemi qui se gardait insuffisamment, aux Romains des terrasses quand ils en surveillaient les abords et se trouvaient bien protégés pour recevoir le choc des Juifs. Ce ne furent pas ces opérations qui devaient amener la fin du siège : un événement inattendu, produit d'une rencontre de circonstances, contraignit les Juifs à livrer la citadelle. II y avait parmi les assiégés un jeune homme du nom d'Éléazar, plein d'audace et d'activité ; il se distinguait dans les sorties, encourageant les autres à sortir et à arrêter les travaux des terrassements, infligeant aux Romains, dans ces combats, de nombreux et cruels échecs, facilitant l'attaque à ceux qui étaient assez courageux pour s'élancer à sa suite, et couvrant leur retraite en se retirant le dernier. Un jour donc, comme la lutte était achevée et que les deux partis se retiraient à la fois. Éléazar, dans la pensée dédaigneuse que nul ennemi ne recommencerait la lutte, resta hors des portes, causant avec ceux du rempart et leur prêtant toute son attention. Un soldat romain, Égyptien de naissance, nommé Rufus, voit cette occasion ; quand nul n'aurait pu s'y attendre, il s'élance soudain sur Éléazar, l'emporte avec ses armes, et, tandis que l'étonnement glace ceux qui du haut des murs assistent à cette scène, il se hâte de transporter son prisonnier auprès de l'armée romaine. Le général ordonna de le mettre à nu, de l'amener dans un endroit où il était le mieux vu des spectateurs de la ville et de le déchirer à coups de fouet. Les Juifs furent alors saisis d'une vive compassion pour ce jeune homme et là ville entière éclata en gémissements - plainte excessive, semble-t-il, pour le malheur d'un seul homme. A cette vue, Bassus ourdit un stratagème contre les Juifs ; il se proposa de redoubler leur émotion et de les contraindre à lui livrer la forteresse en échange de la vie de cet homme; son espérance ne fut pas déçue. Il ordonna donc de dresser une croix, comme s'il allait aussitôt attacher Éleazar ; les défenseurs de la citadelle, à ce spectacle, s'abandonnèrent à une affliction plus vive encore et, avec des cris perçants, hurlèrent qu'on leur infligeait une douleur insupportable. Alors Éléazar les supplia de ne pas le laisser subir la plus cruelle des morts, mais de veiller à leur propre salut en cédant à la force et à la fortune des Romains, maintenant que tous les autres s’étaient soumis. Les Juifs. ébranlés par ses paroles et par les vives prières qu'on leur adressait pour lui d'au dedans la ville, - car Éléazar était d'une grande famille très nombreuse - se laissèrent aller, malgré leur caractère, à la pitié ; ils envoyèrent bien vite quelques messagers, promettant de livrer la citadelle, demandant l'autorisation de s'éloigner en toute sûreté et d'emmener Éléazar. Les Romains et leur général accordèrent ces conditions ; mais la multitude de la ville basse, apprenant la convention particulière conclue par les Juifs, résolut elle-même de fuir secrètement pendant la nuit. Sitôt qu'elle eut ouvert les portes, Bassus en fut averti par ceux qui avaient traité avec lui, soit qu'ils fussent jaloux du salut de cette foule, soit qu'ils craignissent d'être déclarés responsables de sa fuite. Seuls les plus braves des fugitifs purent prendre les devants, faire une trouée et. s'enfuir ; de ceux qui restèrent à l'intérieur, mille sept cents hommes furent tués ; les femmes et les enfants furent vendus comme esclaves. Cependant Bassus crut qu'il fallait maintenir les conditions arrêtées avec ceux qui avaient livré la forteresse ; il les laissa donc partir et leur rendit Éléazar.
5. [210] Après avoir réglé cette affaire, il se hâta de conduire son armée contre la forêt appelée Jarde (42) ; il avait appris, en effet, que beaucoup de Juifs s'y étaient rassemblés, après s'être échappés de Jérusalem et de Machaeron, pendant le siège de ces deux villes. Arrivé là, il reconnut que la nouvelle n'était pas fausse ; il fit donc cerner d'abord par sa cavalerie tout le terrain, afin de rendre ainsi la fuite impossible à ceux des Juifs qui oseraient tenter de percer ; quant aux fantassins, il leur ordonna de couper les arbres de la forêt où s'étaient abrités les fugitifs. Les Juifs furent donc réduits à la nécessité de tenter quelque grande action d'éclat, de risquer une lutte aventureuse pour arriver peut-être à s'échapper ; s'élançant en rangs serrés et avec des cris, ils tombèrent sur les troupes qui les cernaient. Celles-ci leur opposèrent une forte résistance, et comme ils déployaient au plus haut degré, les uns l'énergie du désespoir, les autres l'ardeur de vaincre, le combat se prolongea assez longtemps : mais le terme n'en fut pas le même pour les deux partis opposés. Du côté des Romains, il n'y eut en tout que douze tués et quelques blessés ; mais aucun des Juifs ne sortit sain et sauf de l'engagement. Ils moururent tous au nombre d'environ trois mille, avec leur chef Judas, fils d'Ari, dont nous avons dit précédemment (43) que, commandant un corps de troupe pendant le siège de Jérusalem, il était descendu dans un des souterrains et avait réussi à s'enfuir sans être vu.
6. [216] Vers ce temps-là César manda à
Bassus et à Laberius Maximus, qui était procurateur, d'affermer toutes les terres des Juifs. Il ne voulait pas bâtir là de ville, mais se les réserver comme domaine particulier : il donna seulement à huit cents soldats licenciés de l'armée romaine un territoire pour s'établir à l'endroit appelé Emmaüs, éloigné de trente stades de Jérusalem (44).
A tous les Juifs, en quelque lieu qu'ils habitassent, il imposa un tribut annuel de deux drachmes qui devait être versé au Capitole à la place de l'offrande qu'ils faisaient auparavant au Temple de Jérusalem (45). Tel était alors l'état des affaires des Juifs.
VII
Malheurs de la Commagène; invasions des Alains
1-2. -Paetus envahit la Commagène ; fuite d'Antiochos. - 3. Antiochos fait la paix avec Vespasien. - 4. Les Alains envahissent la Médie.
1. [219] Dans la quatrième année du règne de Vespasien, il arriva qu'Antiochos, roi de Commagène, tomba avec toute sa famille dans de grands malheurs pour les raisons que voici. Caesennius Paetus (46), alors nommé gouverneur de Syrie, écrivit à César, soit qu'il fût sincère, soit par haine d'Antiochus (ce point n'a pas été bien élucidé) ; il y disait qu'Antiochos et son fils Epiphanes avaient résolu de se révolter contre les Romains et conclu une alliance avec le roi des Parthes. Il convenait donc à César de s'assurer d'eux, de crainte que, prenant les devants, ils n'entreprissent des opérations et ne troublassent tout l'Empire romain par la guerre. César ne pouvait négliger une telle dénonciation qui le surprit ; car le voisinage des deux rois rendait l'affaire très digne d'attention. Samosate, qui est la ville la plus importante de la Commagène, est, en effet, située sur l'Euphrate, en sorte que les Parthes, s'ils avaient conçu un tel dessein, eussent trouvé un passage facile et une réception assurée. Paetus, dont le témoignage avait trouvé crédit, eut l'autorisation de faire ce qu'il jugerait opportun. Aussitôt sans qu'Antiochos et ses amis s'y attendissent, il envahit la Commagène, à la tête de la sixième légion, accrue de cohortes auxiliaires et de quelques escadrons de cavalerie. Il avait en outre pour alliés deux rois : celui de Chalcis (47), Aristobule, et celui de la principauté dite d'Emèse, Scemus.
Leur invasion ne se heurta à aucune résistance : car nul des habitants du pays ne voulut lever les mains contre eux. Antiochos, à qui cette nouvelle parvint à l'improviste, n'accepta pas même l'idée d'une guerre contre les Romains ; il se décida à laisser toute la résidence royale dans l'état où elle était et à se retirer dans un char avec sa femme et ses enfants, pensant qu'il se justifierait ainsi aux yeux des Romains de l'accusation lancée contre lui.
Il s'avança donc à cent vingt stades de la ville dans la plaine, où il établit son camp.
2. [230] Paetus envoya un détachement prendre possession de Samosate, et tint ainsi la ville en son pouvoir. Lui-même, avec le reste de ses troupes, se lança à la poursuite d'Antiochos. Le roi ne se laissa pas contraindre, même par la nécessité, à commettre quelque acte d'hostilité contre les Romains ; déplorant son sort, il se résigna à souffrir ce qu'il fallait supporter. Mais ses fils, jeunes, ayant l'expérience de la guerre, et remarquables parleur vigueur physique, ne devaient pas facilement accepter leur malheur sans résistance. Epiphanes (48)
et Callinicos recoururent donc à la force. Il s'ensuivit une bataille acharnée qui dura tout le jour ; les princes montrèrent un brillant courage et se retirèrent, le soir venu, avec leurs troupes, qui n'avaient pas été entamées. Cependant Antiochos ne put se résoudre à rester en place, après une bataille dont l'issue avait été indécise ; il prit sa femme et ses filles et s'enfuit avec elles en Cilicie. Cette conduite ébranla le moral de ses troupes qui, le considérant comme ayant condamné lui-même sa royauté, firent défection et, désespérés, passèrent aux Romains. Craignant donc d'être complètement abandonnés par leurs compagnons de lutte, Epiphanes et son entourage durent nécessairement chercher leur salut dans la fuite ; il n'y eut en tout que dix cavaliers pour passer l'Euphrate avec ceux. De là ils se rendirent sans péril auprès du roi des Parthes, Vologèse, qui, loin de les mépriser comme des fugitifs leur accorda tous les honneurs comme s'ils jouissaient encore de leur ancienne félicité.
3. [238] Quand Antiochos fut arrivé à Tarse, ville de Cilicie, Paetus envoya pour l'arrêter un centurion et le fit conduire enchaîné à Rome. Vespasien ne put souffrir que ce roi fût amené devant lui en cet état ; il aima mieux prendre en considération leur ancienne amitié que de lui témoigner, sous prétexte de guerre, une colère inexorable. Il ordonna donc, pendant qu'Antiochos était encore en route, de lui enlever ses liens et, le dispensant du voyage à Rome, de le laisser vivre pour le moment à Lacédémone. Il lui accorda, en outre, une pension considérable, qui lui permit de mener une existence, non seulement aisée, mais digne d'un roi. Quand Epiphanes et ses compagnons apprirent cela, après avoir conçu de fortes craintes au sujet d'Antiochos, ils furent délivrés de leurs graves et pénibles inquiétudes. Ils espérèrent même se réconcilier avec César, car Vologèse lui avait écrit à leur sujet ; ils ne pouvaient, en effet, malgré les agréments de leur existence, se résigner à vivre hors de l'Empire romain. Aussi, quand César les y autorisa avec bienveillance, ils se rendirent à Rome ; le père y vint bientôt lui-même de Lacédémone. Ils y demeurèrent désormais, traités avec toutes les marques de considération.
4. [244] Nous avons précédemment exposé quelque part (49) que les Alains sont une tribu de Scythes, habitant aux bords du Tanaïs et du marais de la Méotide (50). A cette époque, ils formèrent le dessein d'envahir, pour les piller, la Médie et les régions au delà. Ils traitèrent avec le roi d'Hyrcanie (51), maître du passage que le roi Alexandre a fermé avec des portes de fer (52). Quand ce prince leur en eut ouvert l'accès, ils se précipitèrent en masse, sans que les Mèdes en eussent rien pressenti, dans une contrée fort peuplée, remplie de troupeaux de diverses espèces, qu'ils ravagèrent : personne n'osa s'opposer à leur marche, car le roi de ce pays, Pacoros (53), s'était enfui épouvanté dans des lieux inaccessibles, abandonnant tout le reste ; et c'est à peine s'il put racheter aux Alains sa femme et ses concubines prisonnières, au prix de cent talents. Pillant sans danger et sans résistance, les Alains s'avancèrent, en ravageant tout , sur leur passage, jusqu'en Arménie. Tiridate (54), roi de ce pays, marcha à leur rencontre. Dans le combat qu'il livra, il s'en fallut de peu qu'il ne fût pris vivant ; l'un des Alains lui avait jeté de loin une corde qui l'enserra et allait la tirer à lui quand le prince la coupa rapidement avec son épée et prit la fuite. Cependant les Barbares, que ce combat avait encore rendus plus sauvages, dévastèrent tout le territoire, emmenèrent des deux royaumes un grand nombre de prisonniers et beaucoup d'autre butin, puis retournèrent dans leur pays (55).
VIII
Les Romains assiègent Masada