Première Apologie (page 2)
Quelle est votre erreur ! nous ne voulons pas d’autre royaume que celui du ciel ; et la preuve, c’est qu’interrogés sur ce que nous sommes, nous nous gardons bien de le dissimuler, certains que l’aveu nous vaudra la mort. Si les choses d’ici-bas pouvaient flatter notre ambition, nous n’aurions qu’à taire notre nom et nous dérober au glaive par la fuite ; mais nos espérances ne rampent pas sur la terre, dès lors peu nous importe le bourreau. Après tout, la mort n’est-elle pas inévitable ?
XII. Ce qui devrait surtout vous réconcilier avec la doctrine des Chrétiens, c’est que nulle autre n’est plus propre à maintenir l’ordre et la tranquillité dans l’état. Elle persuade à l’homme que Dieu voit tout ; que le méchant, l’avare, l’assassin, l’homme vertueux sont tous également placés sous la majesté de ses regards ; qu’on ne peut sortir de cette vie sans tomber entre ses mains ; qu’on trouve, selon ses œuvres, une éternité de peine, ou une éternité de bonheur par delà le tombeau. Or, je vous le demande, si ces vérités étaient bien connues, quel homme, se voyant resserré dans une vie si courte, se déclarerait pour le vice, quand il aurait en perspective les feux éternels qu’il lui prépare hors de cette vie ! Quel motif, au contraire, plus capable de le détourner du crime et de le porter à la vertu, afin que celle-ci, devenue l’unique ornement de son âme, le préserve d’un malheur sans fin et lui procure l’éternelle félicité que Dieu nous promet ? Croyez-vous que les lois toutes seules avec les peines qu’elles infligent imposent assez au méchant pour l’arrêter et le contenir ? Il sait bien qu’il peut vous échapper, parce que vous n’êtes que des hommes. S’il ne redoute point d’autre regard, il enfantera le crime qu’il médite.
Ah ! s’il avait appris, s’il était convaincu comme nous que l’œil de Dieu est toujours ouvert sur lui, qu’il n’est pas seulement témoin de l’acte, mais encore de la pensée, il ferait le bien au lieu du mal, n’eût-il d’autre motif que la crainte du glaive qu’il verrait suspendu sur sa tête. Vous conviendrez de cette vérité avec moi ; mais examinez votre conduite. À voir vos persécutions, ne dirait-on pas que vous craignez que tout le monde ne se range du côté de la vertu, et que vos rigueurs n’aient plus personne à punir ? ce serait une crainte digne du bourreau et non de princes vertueux. Mais nous sommes persuadés que cet acharnement contre nous est moins votre ouvrage que celui du démon, qui égare la raison de l’homme pour en obtenir plus sûrement des autels et des victimes. Princes, vous êtes trop amis de la piété, de la sagesse, pour imiter ceux qui abjurent ainsi la raison. Si toutefois vous voulez, à l’exemple de l’insensé, sacrifier la vérité à d’indignes préjugés, sacrifiez-la, vous en avez le pouvoir ; mais songez-y, ce pouvoir oppresseur ne serait, après tout, que celui du brigand qui tue sa victime sans défense.
Mais c’est en vain que vous immolerez vos victimes : le Verbe vous le déclare, ce prince de la paix, le plus saint et le plus puissant, selon le témoignage même de Dieu, son père.
Personne ne voudrait recevoir en héritage la misère, la maladie, l’opprobre. Et voilà ce que ne peut manquer de recueillir l’homme assez insensé pour lutter contre la force du Verbe et rechercher ce qu’il lui commande de fuir.
Voilà l’avenir que lui annonce ce divin maître, le fils et l’envoyé de Dieu le père et souverain arbitre de tout ce qui existe, Jésus-Christ, dont nous avons pris le nom, puisque nous nous appelons Chrétiens. Ce qui nous affermit dans la foi de tout ce qu’il nous a enseigné, c’est que nous voyons tous les jours se réaliser ce qu’il a prédit. Il est Dieu, car il n’appartient qu’à un Dieu d’annoncer les événements avant qu’ils arrivent, et de les accomplir comme il les a annoncés.
Nous pourrions nous arrêter ici et ne pas sortit des bornes d’une juste et légitime défense ; mais comme l’ignorance où vous êtes de ce qui nous concerne n’a pu se dissiper en un instant, nous avons cru devoir donner plus d’étendue à ce discours, persuadés qu’il suffira d’offrir la vérité, telle qu’elle est, à ceux qui l’aiment, pour les porter à l’embrasser et pour détruire toutes les préventions de l’ignorance.
XIII. Peut-on, sans renoncer à la raison, accuser d’athéisme des hommes qui adorent l’auteur de l’univers, qui ont appris et qui enseignent que ce Dieu n’a besoin ni de victimes, ni de libation, ni de parfums, qu’il ne demande que l’offrande du cœur ; des hommes qui élèvent sans cesse vers lui leurs prières et leurs actions de grâces, le remerciant du bienfait de la vie, des secours par lesquels il nous la conserve, de la vertu qu’il a attachée à chaque plante, de la succession des saisons ; mais surtout du don de la foi qui nous fait croire en lui et nous apprend à le connaître et à nous conserver purs et sans tache à ses yeux ? Le culte le plus digne de lui consiste non à détruire par le feu ce qu’il a fait et destiné à nous nourrir, mais à nous en servir pour nous-mêmes et le partager avec nos frères dans l’indigence, et à chanter tous ensemble, en son honneur, dans de pieuses cérémonies, des hymnes de reconnaissance. Avec de telles idées de la Divinité, ces hommes seraient-ils ces athées ?
Bien convaincus que Jésus-Christ, qui nous a enseigné cette doctrine, qui s’est fait homme pour remplir ce ministère, qui a été mis en croix sous Ponce-Pilate, gouverneur de la Judée au temps de Tibère, est le fils même du vrai Dieu, nous l’adorons après le Père, et ensuite l’Esprit saint qui inspirait les prophètes ; et vous verrez combien est raisonnable ce culte d’adoration. Je sais que vous répétez que nous sommes des insensés ; que celui que nous adorons après le Dieu éternel, immuable, père de toutes choses, n’est qu’un homme, un crucifié.
C’est que vous ignorez ce grand mystère ; je vais vous en instruire : je ne vous demande que de l’attention.
XIV. Car je dois vous prévenir que vous avez à vous tenir en garde contre un terrible adversaire, l’esprit de ténèbres, que nous avons vaincu, et qui ne cherche qu’à vous séduire, qu’à vous détourner de l’étude et de l’intelligence des vérités dont nous voulons vous instruire. Il ne néglige rien pour vous retenir sous son joug, dans un honteux esclavage, et vous faire servir d’instruments à ses desseins. Prestiges, songes, fantômes, il met tout en œuvre : c’est par là qu’il prend dans ses piéges ceux qui s’inquiètent peu de l’avenir. Il ne veut pas que vous lui échappiez comme nous lui avons échappé nous-mêmes : car nons étions aussi ses esclaves. Mais nous avons su rompre nos liens, dès que nous avons connu le Verbe ; nous n’avons plus voulu adorer que le Dieu incréé, le seul Dieu véritable, une fois que nous avons été éclairés par son fils. Quel changement se fit alors en nous ! Nous placions le bonheur dans la débauche ; maintenant, la chasteté fait nos délices. Nous avions recours à la magie ; nous ne mettons plus notre espoir que dans l’infinie bonté du Dieu éternel. L’or, l’argent, de grands domaines nous paraissaient les seuls biens dignes d’envie ; aujourd’hui nous nous faisons un bonheur de les mettre en commun et de les partager avec l’indigent. La haine nous armait les uns contre les autres et faisait couler le sang ; nous repoussions l’étranger, celui qui n’avait ni nos lois, ni nos habitudes ; et depuis que le Christ nous a apparu, nous voyons dans chaque homme un frère : nous prions même pour nos ennemis ; nous cherchons à désarmer la haine par la douceur, à vaincre la résistance par la persuasion. C’est ainsi que nous tâchons d’amener ceux qui nous persécutent sous le joug de Jésus-Christ, afin qu’ils vivent aussi selon ses préceptes, qu’ils partagent nos espérances et qu’ils jouissent du bonheur qui nous est réservé. Nous ne voulons pas ici vous tromper : pour dissiper à cet égard toutes vos craintes, j’ai jugé à propos de vous exposer quelques préceptes de la doctrine de Jésus-Christ, avant de vous prouver qu’il est Dieu, ainsi que je vous l’ai promis. Sa manière d’enseigner était courte et précise ; elle n’avait rien d’un sophiste ; sa parole était la force de Dieu même.
XV. Voici ce qu’il dit de la chasteté : « Celui qui regarde une femme pour la convoiter a déjà commis l’adultère dans son cœur. Si votre œil droit vous scandalise, arrachez-le, jetez-le loin de vous : il vaut mieux pour vous qu’un des membres de votre corps périsse que si votre corps était jeté en enfer ; » et ailleurs : « Épouser la femme qu’un autre a répudiée, c’est devenir adultère. Il en est que les hommes ont faits eunuques, mais il en est aussi qui se sont faits eunuques eux-mêmes, à cause du royaume des cieux : tous ne comprennent pas le sens de ces mots. »
D’après vos lois, on est coupable de prendre deux femmes à la fois ; aux yeux de notre maître, on est criminel quand on regarde une femme avec un mauvais désir. Le Dieu que nous servons rejette loin de lui, non pas seulement celui qui fait le mal, mais encore celui qui nourrit l’intention de le faire ; la pensée lui est connue aussi bien que l’action ; le fond des cœurs est à découvert à ses yeux. Combien de personnes, de l’un et de l’autre sexe, élevées dès leur tendre jeunesse à l’école de Jésus-Christ, ont conservé jusqu’à soixante et soixante-dix ans l’innocence du premier âge ! je pourrais vous en montrer dans toutes les classes. J’aurais peine à compter tous ceux qui, du sein des voluptés, ont passé sous les lois sévères de l’Évangile : car Jésus-Christ n’est pas venu appeler ceux qui sont justes et purs, mais les hommes iniques, impies, voluptueux. Il nous le dit lui-même : « Je ne suis pas venu appeler les justes à la pénitence, mais les pécheurs. » Le Père que nous avons dans le ciel aime à pardonner et non à punir. Il veut que notre amour embrasse tous les hommes : « car, nous dit-il, si vous n’aimez que ceux qui vous aiment, c’est ainsi qu’agissent les pécheurs ; quel serait donc votre mérite ? Et moi je vous dis : Aimez vos ennemis ; faites du bien à ceux qui vous haïssent ; priez pour ceux qui vous persécutent ou qui vous calomnient. »
Il veut qu’on partage ses biens avec le pauvre et qu’on ne se propose point les applaudissements des hommes. « Donnez à ceux qui vous demandent ; ne réclamez point ce qu’on vous dérobe. Si vous prêtez à ceux de qui vous espérez recevoir, quel mérite avez-vous encore ? Les pécheurs font-ils autrement ? N’amassez point de trésors sur la terre, où la rouille et les vers dévorent, où les voleurs fouillent et dérobent ; mais amassez plutôt des richesses pour le ciel, où la rouille ni les vers ne peuvent s’y attacher. Et que sert à l’homme de gagner l’univers, s’il vient à perdre son âme ? Que donnera-t-il en échange de cette âme ? Amassez donc pour le ciel ; soyez bons et miséricordieux à l’exemple de votre père, qui est bon et miséricordieux, et qui fait luire son soleil sur les méchants comme sur les bons. Ne vous inquiétez ni du vêtement, ni de la nourriture. Voyez les oiseaux du ciel : votre père céleste les nourrit. N’êtes-vous pas plus grands à ses yeux ? Ne vous tourmentez donc point ; ne dites pas : Que mangerons-nous, où trouverons-nous de quoi nous vêtir ? Votre père qui est au ciel connaît ce dont vous avez besoin ; cherchez d’abord son royaume, et le reste vous sera donné par surcroît. Où est votre cœur, là est aussi votre trésor ; ne faites rien par ostentation, autrement vous n’auriez plus rien à espérer de votre père céleste. »
XVI. Notre divin maître nous recommande encore d’être patients, prompts à faire le bien, ennemis de la colère. « Si l’on vous frappe sur une joue, nous dit-il, présentez l’autre. Vous enlève-t-on votre tunique, laissez prendre votre manteau. Celui qui s’abandonne à la colère sera livré au feu éternel. Veut-on vous contraindre à faire un mille, faites-en deux. Que votre lumière brille aux yeux des hommes, afin qu’ils voient vos bonnes œuvres, et qu’ils glorifient votre père qui est dans les cieux. » Vous le voyez, notre Dieu nous interdit la résistance ; il ne veut pas qu’on imite celui qui fait mal ; il nous recommande, au contraire, d’user de patience, de douceur pour le ramener à la vertu, et l’arracher à la passion qui le tyrannise et l’avilit. Je pourrais encore vous citer l’exemple de plusieurs d’entre vous, autrefois violents, emportés et devenus d’autres hommes, pour avoir vu de près, découvert, reconnu la constance inaltérable d’un voisin dans les épreuves de tout genre, l’héroïque patience d’un compagnon de voyage, au milieu d’amères insultes, toute la pureté de vie de l’ami avec lequel ils vivaient. Le jurement nous est aussi expressément défendu. Et pour nous obliger à dire toujours la vérité, voici la règle que Jésus-Christ lui-même a tracée. « Vous ne jurerez pas ; que votre discours soit oui, oui ; non, non : ce que vous dites de plus est un péché. »
Le tribut de l’adoration, à qui devons-nous le porter ? À Dieu seul. C’est en ces termes qu’il l’exige de nous : « Mon premier commandement, le voici : Le Seigneur est votre Dieu, et votre seul Dieu ; vous adorerez le Seigneur, vous l’aimerez de tout votre cœur, de toutes vos forces : c’est lui qui vous a créés. » Quelqu’un lui dit en l’abordant : « Bon maître ! » Il répondit : « Nul n’est bon que Dieu seul qui a créé toutes choses. » Nous ne regardons pas comme Chrétiens ceux qui ne suivent pas ces maximes : c’est moins sur la bouche que dans le cœur qu’elles doivent se trouver. Ce sont les œuvres que Dieu demande ; il ne promet le salut qu’à celui qui pratique sa loi. « Tous ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur ! » ce sont ses propres paroles, « n’entreront point dans le royaume des cieux ; mais celui qui fait la volonté de mon père qui est dans le ciel. Celui qui m’écoute et fait ce que je dis, écoute mon père qui m’a envoyé. Plusieurs me diront : Seigneur, n’avons-nous pas bu et mangé en votre nom, et même fait des miracles ? Moi, je vous répondrai : Loin de moi, vous tous qui faites l’iniquité ! C’est alors qu’il y aura des pleurs et des grincements de dents, lorsqu’on verra les justes briller comme le soleil, tandis que les méchants seront jetés dans le feu éternel. Plusieurs viendront en mon nom, revêtus de peaux de brebis à l’extérieur ; mais au dedans, véritables loups ravissants. Vous les reconnaîtrez à leurs œuvres : tout arbre qui ne produit pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu. » Ceux qui ne vivent pas selon ces maximes et qui ne sont Chrétiens que de nom, nous vous demandons nous-mêmes de les punir.
XVII. Vous nous verrez toujours les premiers à payer le tribut aux personnes que vous chargez de le recevoir : tel est le précepte de notre maître. Des hommes s’étaient approchés pour lui demander s’il fallait payer le tribut à César ; pour toute réponse, il prit une pièce de monnaie, et leur demanda à son tour de qui elle portait l’image. « De César, lui dirent-ils. — Eh bien ! rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » L’adoration n’appartient donc qu’à Dieu seul. Pour les devoirs qui vous concernent, nous les remplissons tous avec joie ; nous vous reconnaissons comme les arbitres et les maîtres de la terre ; et avec ce pouvoir suprême dont vous êtes revêtus, nous demandons au Ciel de vous conserver toujours la saine raison, qui en règle l’usage. Tels sont nos vœux, nos principes, nos sentiments : nous produisons tout au grand jour. Et si vous ne tenez compte de rien, songez-y, à qui nuirez-vous ? Est-ce à des hommes intimement convaincus qu’on sera éternellement puni du mal qu’on aura fait, et qu’on rendra compte de tous les dons qu’on aura reçus, ainsi que Jésus-Christ nous le déclare par ces paroles : « On demandera plus à celui qui aura reçu davantage. »
XVIII. Voyez la fin des empereurs qui vous ont précédés : ils ont subi la commune destinée. Si le néant était le terme fatal de la vie humaine, l’avantage serait pour les méchants. Mais tout ne s’éteint pas avec le corps, le sentiment survit, et l’on souffre les peines éternelles tenues en réserve. Pénétrez-vous bien de cette vérité, ne la perdez jamais de vue.
Est-ce que vos secrets de la nécromancie, l’inspection des entrailles de jeunes et tendres enfants, les évocations des âmes, les songes qui nous sont envoyés par des esprits placés près de nous, s’il en faut croire les magiciens ; est-ce que les prestiges, opérés par les plus habiles d’entre ces derniers, ne sont pas des présomptions de nature à vous persuader qu’après la mort l’âme conserve encore le sentiment ? Vous croyez que les âmes des morts s’emparent de certains hommes que vous appelez furieux, démoniaques, et que vous reléguez loin de la société ; vous croyez aux oracles de Dodone, d’Amphiloque, de Pythie, et à bien d’autres semblables ; vous adoptez les systèmes de Pythagore, d’Empédocle, de Platon, de Socrate ? Vous ajoutez foi à cette fosse dont parle Homère, à la descente d’Ulysse aux enfers ; ces témoignages, et tant d’autres de cette nature, vous les admettez tous.
Veuillez aussi nous croire, nous sommes pour le moins aussi dignes de foi que vos philosophes ; nous portons encore plus loin qu’eux le respect pour la Divinité : car nous prétendons que rien ne lui est impossible ; et de là notre espoir, si bien fondé, que nos corps, déposés après la mort au sein de la terre, reprendront une nouvelle vie. Ce retour à la vie vous étonne, vous ne le pouvez croire. Mais, dites-moi :
XIX. Si nous n’avions pas ces corps, et qu’on vînt nous dire que d’un peu de sang vont naître des os, des chairs, avec les formes que vous leur voyez : nous dirions aussi : « Quoi de plus incroyable ? » Procédons toujours par hypothèse. Si vous n’étiez pas encore ce que vous êtes, sortis de parents revêtus d’un corps comme le vôtre, et que quelqu’un, vous montrant d’un côté une goutte de sang, et de l’autre l’image de votre corps, vînt vous dire que de ce sang vont se composer des os et des chairs, et doit sortir un corps conforme à cette image, vous ne pourriez croire le fait avant de l’avoir sous les yeux. Non, jamais on n’aurait pu vous persuader que votre corps provînt de cette goutte de sang. Cependant, vous voyez qu’il n’est pas né autrement. Eh bien ! soyez aussi persuadés que ce même corps, tombé en dissolution après la mort, et confié à la terre comme une semence, peut, à la parole de Dieu, dans un temps marqué, reprendre une nouvelle vie et se revêtir d’immortalité. Je vous le demande, quelle puissance vraiment digne de lui laissent à Dieu ceux qui disent qu’à la vérité chaque chose retourne à son premier état, mais qu’il est impossible à Dieu de la faire passer à un autre ? Ce que je vois clairement, c’est que si on nous avait dit : « Vous naîtrez sous telle forme et de telle manière, » nous ne l’aurions jamais cru ; d’où je conclus qu’il faut admettre l’existence d’une force bien supérieure à la nôtre, à celle de l’homme : et c’est, je crois, raisonner plus conséquemment que l’incrédule. Pour nous, nous avons la parole de notre maître qui nous a dit : « Ce qui est impossible à l’homme est possible à Dieu ; » et ailleurs : « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps et ne peuvent rien sur l’âme ; mais craignez plutôt celui qui peut jeter l’âme et le corps dans l’enfer. » Et l’enfer, c’est le lieu où seront punis ceux qui auront vécu dans l’injustice, et qui n’auront pas voulu croire à cet avenir que Dieu nous a annoncé par son fils qui est Jésus-Christ.
XX. Votre sibylle et Hystaspe n’ont-ils pas dit que tout ce qui est impur devait passer par le feu ? Les philosophes que vous appelez stoïciens n’enseignent-ils pas que Dieu lui-même se résout en feu ; que ce monde doit subir un changement et prendre un nouvel être ? Pour nous, nous ne faisons pas à Dieu l’injure de l’assimiler à ce qui change et se renouvelle. Mais, je vous le demande, pourquoi donc, lorsque nous nous présentons avec certains dogmes conformes à ceux de vos poëtes et de vos philosophes, et avec d’autres plus nobles et plus élevés, et surtout lorsque seuls nous arrivons, des preuves solides à la main, pourquoi n’éprouvons-nous que des persécutions ? Pourquoi ce privilége d’une haine toujours ardente contre nous ? Quand nous disons que c’est Dieu qui a fait le monde, qu’il l’a embelli, nous parlons comme Platon ; que tout sera dévoré par le feu, nous sommes d’accord avec les stoïciens ; que les âmes des méchants restent, après cette vie, douées de sentiment et souffrent des peines inouïes, tandis que celles des justes, désormais affranchies de la souffrance, demeurent éternellement heureuses, nous tenons le langage de vos poëtes et de vos philosophes ; que les hommes ne doivent point adopter pour objet de leur culte ce qui est au-dessous d’eux, nous pensons comme votre poëte comique Ménandre, comme plusieurs autres de vos écrivains qui sont les premiers à vous dire : L’ouvrier n’est-il pas supérieur à son œuvre ?
XXI. Maintenant, parlerons-nous du Verbe, le premier-né de Dieu, c’est-à-dire Jésus-Christ notre maître ? Quand nous vous disons qu’il est né sans l’opération de l’homme, qu’il a été crucifié, qu’il est mort, qu’il est ressuscité, qu’il est monté aux cieux, qu’est-ce que nous disons en cela qui n’ait pas été dit de ceux que vous appelez fils de Jupiter ? Vous savez de combien de ces fils vos poëtes font mention ? Ils parlent d’un Mercure, la parole, l’interprète, le maître qui enseigne tout ; d’Esculape, qui fut médecin et remonta vers les cieux après avoir été frappé de la foudre, et d’autres qui reprirent le même chemin, comme Bacchus, après avoir été mis en pièces ; comme Hercule, qui se brûla pour se soustraire à de nouveaux travaux. Que dirons-nous des Dioscores, nés de Léda ; de Persée, issu de Danaé ; de Bellérophon, enlevé au ciel sur Pégase, bien que sa naissance ne fût pas divine ? Est-il besoin de rappeler ici Ariadne et tous ceux qui furent comme elle placés parmi les astres ?
De vos empereurs que vous voyez mourir, ne faites-vous pas vous-mêmes des dieux ? Ne vous appuyez-vous pas du témoignage d’un homme qui aurait vu César s’élever du bûcher vers l’Olympe ?
Je ne répète pas tout ce que vos poëtes racontent des prétendus fils de Jupiter. Vous connaissez toutes ces fables. Je me permets seulement d’ajouter qu’on ne pouvait rien imaginer de plus capable d’altérer les mœurs et de les corrompre : car on trouve beau d’imiter les dieux.
Loin de nous de pareilles idées de la Divinité ! Persuaderez-vous à un homme de bon sens que le Dieu suprême, le père des dieux, ainsi que vous l’appelez, Jupiter enfin, n’ait été qu’un parricide, fils d’un père comme lui parricide, ravisseur d’un jeune Ganymède, qu’il faisait servir à d’infâmes amours, corrupteur de tant de femmes qui lui donnèrent une multitude d’enfants, dignes imitateurs de ses turpitudes ?
Les démons seuls, ainsi que nous l’avons dit, étaient capables de pareilles infamies.
Pour nous, nous savons que l’immortalité n’est le partage que de ceux qui se rapprochent le plus de Dieu par la pureté du cœur et la sainteté de la vie ; que ceux qui vivent dans le crime, et n’en veulent pas sortir, ne peuvent échapper au châtiment qui les attend : c’est-à-dire au feu éternel.
XXII. Le fils de Dieu, que nous appelons Jésus-Christ, ne fût-il qu’un homme, serait digne du nom de fils de Dieu ; sa sagesse lui mériterait des autels. Tous vos écrivains reconnaissent un Dieu, père des dieux et des hommes. Nous appelons Verbe de Dieu ce Jésus qui n’est pas né comme naissent les hommes, mais engendré d’une manière ineffable. Ne vous en étonnez pas, ne voyez là, comme nous l’avons déjà dit, qu’une ressemblance avec votre Mercure que vous appelez aussi Parole, envoyé de Dieu. Mais vous dites : Votre Verbe à vous a été mis en croix. Vous ne devez pas non plus en être surpris. Vos prétendus fils de Jupiter, dont nous avons parlé plus haut, n’ont-ils pas connu la douleur, la souffrance ? seulement les supplices n’ont pas été les mêmes. Le genre de mort fut différent. Et Jésus, par sa mort, n’est pas inférieur à vos dieux ? Sous tous les autres rapports, combien ne leur est-il pas supérieur ! C’est ce que je dois vous démontrer comme je vous l’ai promis. Et ne l’ai-je pas déjà fait ? La supériorité ne se juge-t-elle pas d’après les œuvres ? Si nous croyons que Jésus-Christ est né d’une Vierge, ne le dites-vous pas aussi de Persée ? Si nous disons qu’il a guéri des boiteux, des paralytiques, des aveugles de naissance, ressuscité des morts, ne racontez-vous pas de votre Esculape les mêmes prodiges ?
XXIII. Mais j’ai besoin de vous démontrer trois points essentiels. D’abord, c’est que nous sommes les seuls en possession de la vérité. La vérité, c’est tout ce qui est enseigné par Jésus-Christ et par les prophètes qui l’ont précédé, et qui sont bien plus anciens que tous vos écrivains. Et quand je vous prie de nous croire, ce n’est point parce que nous vous enseignons la même doctrine, mais parce qu’elle est la vérité.