Seconde Apologie (page 2)

Justin de Naplouse · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Pères de l’Église/Tome 1/Seconde Apologie (saint Justin) · 2 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

XI. On nous égorge ; les démons et les méchants prévalent ; mais ils n’auraient pas ce triomphe d’un moment, si tout homme ne devait mourir, si l’arrêt de mort n’était porté dès sa naissance. Aussi rendons-nous grâces lorsque nous payons ce tribut.

Citons contre Crescent et ceux qui partagent sa folie un endroit remarquable de Xénophon, qui trouve naturellement ici sa place :

« Hercule, dit-il, passant dan un carrefour, rencontra la vertu et la volupté, qui lui apparurent sous l’aspect de deux femmes. L’une était revêtue d’une robe élégante et voluptueuse ; sa parure relevait encore l’éclat de son visage ; son regard était doux et langoureux : elle l’exhortait à la suivre, lui promettant des habits d’une grande richesse, toutes les grâces de la beauté, toutes les délices de la vie. Mais la vertu, sévère dans ses vêtements comme dans l’expression de son visage, lui disait : Si vous voulez vous ranger sous ma loi, je vous donnerai pour parure non un éclat qui passe, non une beauté qui se flétrit, mais une gloire pure, éternelle. »

Nous aussi nous sommes certains que, pour arriver au vrai bonheur, il faut s’arracher à ce qui plaît dans la vie, et embrasser courageusement ce qui paraît difficile à la nature et contraire même à la raison. Que fait le vice pour couvrir sa laideur ? Il prend une sorte de masque, il se pare des dehors de la vertu, et par ce faux-semblant de la beauté incorruptible, car il n’a en propre que la corruption, il séduit l’homme, en fait son esclave et l’attache à la terre. Les maux qu’il enfante, il les attribue à la vertu. Celui qui sait démêler le vrai, le dégager de tout mélange impur, recevra des mains mêmes de la vertu une couronne qui ne se flétrira jamais. Ce qu’on a dit des athlètes et des héros, dont vos poëtes ont fait des dieux, pour peu que vous fassiez usage de votre raison, dites-le des Chrétiens. Ne voyez-vous pas qu’ils courent à la mort, que tous les autres cherchent à fuir ?

XII. Pour moi, lorsque je faisais encore mes délices de Platon, et que j’entendais reprocher aux Chrétiens tous les genres de crimes, tandis que je les voyais intrépides devant la mort, et les supplices qui causent le plus d’effroi, je ne pouvais me persuader qu’ils fussent des hommes cruels, avides de voluptés, je me disais : « Est-ce qu’un voluptueux, un débauché, un homme qui ferait ses délices de la chair humaine, embrasserait avec joie le trépas qui lui ravit tout son bonheur ? Est-ce qu’il ne chercherait pas plutôt à prolonger sa vie, à se soustraire aux magistrats, au lieu d’être son propre dénonciateur et son bourreau ? »

Mais voici les indignes manœuvres de certains hommes poussés par le démon. Comme les crimes qu’on nous impute sont punis de mort, ils enlèvent pour les mettre à la question quelques-uns de nos esclaves ; ce sont des enfants ou des femmes timides qu’ils forcent, par d’horribles tortures, d’avouer faussement des crimes qui ne sont que trop réels quand il s’agit d’eux-mêmes, puisqu’ils ne rougissent pas de les commettre en public et au grand jour. Mais comme ces crimes ne souillent pas notre conscience, nous méprisons l’accusation. N’avons-nous pas le Dieu incréé, ineffable, pour témoin de nos actions et de nos pensées ? Et que n’aurions-nous point à vous répondre, si nous voulions nous justifier ? Ne pourrions-nous pas nous prévaloir hautement de tout ce que vous nous reprochez, y faire voir une philosophie toute divine, et vous dire : « Ce sont les mystères de Saturne que nous célébrons, lorsque nous égorgeons un homme ? Quand nous nous abreuvons de son sang, ainsi que vous le dites, nous ne faisons que vous imiter dans le culte que vous rendez à l’idole de ce dieu, auquel vous offrez non pas seulement du sang des animaux, mais encore du sang humain ; car ce sont des libations de sang, et de sang d’hommes égorgés que fait en l’honneur de l’idole le personnage le plus distingué et le plus recommandable d’entre vous. C’est pour imiter votre Jupiter et vos autres dieux que nous nous livrons à de monstrueux amours avec de jeunes enfants, aux plus infâmes voluptés avec des femmes prises indistinctement au hasard. Ne pourrions-nous pas invoquer en faveur de notre conduite l’autorité d’Épicure et celle de vos poëtes ? » Mais parce que nous cherchons toujours, comme dans cette circonstance, à inspirer l’horreur et de ces barbares coutumes, et des démons auteurs de ces crimes, et des hommes qui les imitent, nous sommes en butte à tous les genres d’attaque. Encore une fois, nous nous en inquiétons peu, pleins de confiance comme nous le sommes en la justice du Dieu qui voit tout. Et plût au ciel que quelqu’un pût vous crier d’un lieu élevé avec la voix éclatante de vos acteurs tragiques : « Rougissez de rejeter sur des innocents les crimes que vous commettez vous-mêmes au grand jour ; rougissez d’attribuer vos infamies et celles de vos dieux à des hommes qui les ont en horreur. Rentrez en vous-mêmes, changez de vie. »

XIII. Quand j’ai vu quelles odieuses couleurs répandait le démon sur la doctrine de Jésus-Christ pour en détourner les hommes, j’ai livré au ridicule et l’auteur du mensonge, et ses lâches artifices, et tous les préjugés populaires. Je déclare que je n’ambitionne plus qu’une seule gloire, l’unique but de tous mes efforts, celle d’être reconnu Chrétien.

J’abandonne Platon, non que sa doctrine soit contraire à celle de Jésus-Christ ; mais parce qu’elle ne lui est pas en tout semblable. Je porte le même jugement des autres, c’est-à-dire des disciples de Zénon, et de vos poëtes et de vos historiens. Ils n’ont saisi qu’une partie de la raison disséminée partout ; et celle qui se trouvait à leur portée, ils l’ont exprimée d’une manière admirable. Mais dans quelles contradictions ne sont-ils pas tombés sur les points les plus graves, pour n’avoir pu s’élever à la doctrine par excellence, à cette science sublime qui ne s’égare jamais ? Ce qu’ils ont dit d’admirable appartient à nous autres Chrétiens, qui aimons, qui adorons après Dieu le père, la parole divine, le Verbe engendré de ce Dieu incréé, inénarrable. C’est pour nous que ce Verbe s’est fait homme, c’est pour guérir tous nos maux qu’il les a tous soufferts. À la faveur de la raison qu’il a mise en nous comme une semence précieuse, vos philosophes ont pu quelquefois entrevoir la vérité, mais toujours comme un faible crépuscule. Ce simple germe, cette légère ébauche de la vérité, proportionnée à notre faiblesse, peut-elle se comparer avec la vérité elle-même, communiquée dans toute sa plénitude et selon toute l’étendue de la grâce ?

XIV. Princes, il nous reste à vous prier instamment de rendre publique cette requête ; vous y mettrez au bas ce qu’il vous plaira, pourvu que notre doctrine soit connue de tous, que la vérité brille à leur yeux, et qu’ils puissent sortir des ténèbres de l’erreur et de l’ignorance, ignorance coupable qui les expose à de justes châtiments. En effet, nous naissons tous avec la faculté de distinguer ce qui est honnête et ce qui ne l’est pas. Eh bien ! comment nos adversaires en usent-ils ? Sans nous connaître, ils nous condamnent sur la simple accusation des crimes qu’on nous impute, et, d’un autre côté, ils se plaisent à rendre leurs hommages à des dieux qui commettent ces crimes et qui les exigent des hommes. Quelle inconséquence ! Lorsqu’ils viennent, comme si nous étions coupables de ces infamies, demander qu’on nous livre à la mort, aux fers ou à tout autre châtiment, ne prononcent-ils pas un arrêt contre eux-mêmes ? est-il besoin d’appeler, pour les condamner, d’autres juges que leur conscience ?

XV. J’ai déjà, dans Samarie, ma patrie, frappé d’un juste mépris la doctrine de Simon, si erronée, si impie. Puisse votre autorité prêter appui à cette courte requête ! elle attirera tous les regards et nous pourrons peut-être changer tous les cœurs.

C’est l’unique but de nos efforts en vous adressant cet écrit. Certes, la doctrine des Chrétiens, si on en juge sainement, n’a point à rougir ; loin de là, elle s’élève au-dessus de toutes les doctrines humaines. Du moins, elle n’a pas le danger des principes d’un Épicure, d’un Sotade, d’un Philénis, ou des poésies de vos baladins et d’autres ouvrages semblables que tout le monde peut lire ou voir représentés sur la scène. Tout ce qui est en notre pouvoir, nous l’avons mis en œuvre pour la défense de la vérité. Puissent tous les hommes se rendre dignes de la connaître ! C’est la prière que j’adresse au ciel en terminant ce discours. Puissiez-vous vous-mêmes, en princes sincèrement pieux et philosophes, ne prendre conseil que de vos véritables intérêts et porter une sentence équitable !

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