Discours de la servitude volontaire (page 2)
Or, si l’on veut dire que ceux-là pour avoir bien vécu sont tombés en ces inconvénients, qu’on regarde hardiment autour de celui-là même, et on verra que ceux qui vindrent en sa grâce et s’y maintindrent par mauvais moyens ne furent pas de plus longue durée. Qui a ouï parler d’amour si abandonnée, d’affection si opiniâtre ? qui a jamais lu d’homme si obstinément acharné envers femme que celui-là envers Popée ? Or, fut-elle après empoisonnée par lui-même. Agrippine, sa mère, avait tué son mari Claude, pour lui faire place à l’empire ; pour l’obliger, elle n’avait jamais fait difficulté de rien faire ni de souffrir : donc son fils même, son nourrisson, son empereur fait de sa main, après l’avoir souvent faillie, enfin lui ôta la vie ; il n’y eut lors personne qui ne dit qu’elle avait trop bien mérité cette punition, si ç’eut été par les mains de tout autre que de celui à qui elle l’avait baillée. Qui fut onc plus aisé à manier, plus simple, pour le dire mieux, plus vrai niais que Claude l’empereur ? Qui fut onc plus coiffé de femme que lui de Messaline ? Il la mit enfin entre les mains du bourreau. La simplesse demeure toujours aux tyrans, s’ils en ont, à ne savoir bien faire, mais je ne sais comment à la fin, pour user de cruauté, même envers ceux qui leur sont près, si peu qu’ils ont d’esprit, cela même s’éveille. Assez commun est le beau mot de cet autre qui, voyant la gorge de sa femme découverte, laquelle il aimait le plus, et sans laquelle il semblait qu’il n’eut su vivre, il la caressa de cette belle parole : « Ce beau col sera tantôt coupé, si je le commande. » Voilà pourquoi la plupart des tyrans anciens étaient communément tués par leurs plus favoris, qui, ayant connu la nature de la tyrannie, ne se pouvaient tant assurer de la volonté du tyran comme ils se défiaient de sa puissance. Ainsi fut tué Domitien par Étienne, Commode par une de ses amies mêmes, Antonin par Macrin, et de même quasi tous les autres (¹).
C’est cela que certainement le tyran n’est jamais aimé ni n’aime. L’amitié, c’est un nom sacré, c’est une chose sainte ; elle ne se met jamais qu’entre gens de bien, et ne se prend que par une mutuelle estime ; elle s’entretient non tant par bienfaits que par la bonne vie. Ce qui rend un ami assuré de l’autre, c’est la connaissance qu’il a de son intégrité : les répondants qu’il en a, c’est son bon naturel, la foi et la constance. Il n’y peut avoir d’amitié là où est la cruauté, là où est la déloyauté, là où est l’injustice ; et entre les méchants, quand ils s’assemblent, c’est un complot, non pas une compagnie ; ils ne s’entraiment pas, mais ils s’entrecraignent ; ils ne sont pas amis, mais ils sont complices.
Or, quand bien cela n’empêcherait point, encore serait-il malaisé de trouver en un tyran un amour assuré, parce qu’étant au-dessus de tous, et n’ayant point de compagnon, il est déjà au delà des bornes de l’amitié, qui a son vrai gibier en l’équalité, qui ne veut jamais clocher, ainsi est toujours égale. Voilà pourquoi il y a bien entre les voleurs (ce dit-on) quelque foi au partage du butin, pour ce qu’ils sont pairs et compagnons, et s’ils ne s’entraiment, au moins ils s’entrecraignent et ne veulent pas, en se désunissant, rendre leur force moindre ; mais du tyran, ceux qui sont ses favoris n’en peuvent avoir jamais aucune assurance, de tant qu’il a appris d’eux-mêmes qu’il peut tout, et qu’il n’y a droit ni devoir aucun qui l’oblige, faisant son état de compter sa volonté pour raison, et n’avoir compagnon aucun, mais d’être de tous maître. Donc n’est-ce pas grande pitié que, voyant tant d’exemples apparents, voyant le danger si présent, personne ne se veuille faire sage aux dépens d’autrui, et que, de tant de gens s’approchant si volontiers des tyrans, qu’il n’y pas un qui ait l’avisement et la hardiesse de leur dire ce que dit, comme porte le conte, le renard au lion qui faisait le malade : « Je t’irais voir en ta tanière ; mais je vois bien assez de traces de bêtes qui vont en avant vers toi, mais qui reviennent en arrière je n’en vois pas une. »
Ces misérables voient reluire les trésors du tyran et regardent tout ébahis les rayons de sa braveté ; et, alléchés de cette clarté, ils s’approchent, et ne voient pas qu’ils se mettent dans la flamme qui ne peut faillir de les consommer : ainsi le satyre indiscret (comme disent les fables anciennes), voyant éclairer le feu trouvé par Prométhée, le trouva si beau qu’il l’alla baiser et se brûla ; ainsi le papillon qui, espérant jouir de quelque plaisir, se met dans le feu, pour ce qu’il reluit, il éprouve l’autre vertu, celle qui brûle, comme dit le poète toscan(¹). Mais encore, mettons que ces mignons échappent les mains de celui qu’ils servent, ils ne se sauvent jamais du roi qui vient après : s’il est bon, il faut rendre compte et reconnaître au moins lors la raison ; s’il est mauvais et pareil à leur maître, il ne sera pas qu’il n’ait aussi bien ses favoris, lesquels aucunement ne sont pas contents d’avoir à leur tour la place des autres, s’ils n’ont encore le plus souvent et les biens et les vies. Se peut-il donc faire qu’il se trouve aucun qui, en si grand péril et avec si peu d’assurance, veuille prendre cette malheureuse place, de servir en si grande peine un si dangereux maître ? Quelle peine, quel martyre est-ce, vrai Dieu ? Être nuit et jour après pour songer de plaire à un, et néanmoins se craindre de lui plus que d’homme du monde ; avoir toujours l’œil au guet, l’oreille aux écoutes, pour épier d’où viendra le coup, pour découvrir les embûches, pour sentir la ruine de ses compagnons, pour aviser qui le trahit, rire à chacun et néanmoins se craindre de tous, n’avoir aucun ni ennemi ouvert ni ami assuré ; ayant toujours le visage riant et le cœur transi, ne pouvoir être joyeux, et n’oser être triste !
Mais c’est plaisir de considérer qu’est-ce qui leur revient de ce grand tourment, et le bien qu’ils peuvent attendre de leur peine de leur misérable vie. Volontiers le peuple, du mal qu’il souffre, n’en accuse point le tyran, mais ceux qui le gouvernent : ceux-là, les peuples, les nations, tout le monde à l’envi, jusqu’aux paysans, jusqu’aux laboureurs, ils savent leur nom, ils déchiffrent leurs vices, ils amassent sur eux mille outrages, mille vilenies, mille maudissons ; toutes leurs oraisons, tous leurs vœux sont contre ceux-là ; tous les malheurs, toutes les pestes, toutes leurs famines, ils les leur reprochent ; et si quelquefois ils leur font par apparence quelque honneur lors même qu’ils les maugréent en leur cœur, et les ont en horreur plus étrange que les bêtes sauvages. Voilà la gloire, voilà l’honneur qu’ils reçoivent de leur service envers les gens, desquels, quand chacun aurait une pièce de leur corps, ils ne seraient pas encore, ce leur semble, assez satisfaits ni à-demi saoûlés de leur peine ; mais certes, encore après qu’ils sont morts, ceux qui viennent après ne sont jamais si paresseux que le nom de ces mange-peuples ne soit noirci de l’encre de mille plumes, et leur réputation déchirée dans mille livres, et les os mêmes, par manière de dire, traînés par la postérité, les punissant, encore après leur mort, de leur méchante vie(¹).
Apprenons donc quelquefois, apprenons à bien faire ; levons les yeux vers le ciel, ou pour notre honneur, ou pour l’amour même de la vertu, ou certes, à parler à bon escient, pour l’amour et honneur de Dieu tout-puissant, qui est assuré témoin de nos faits et juste juge de nos fautes. De ma part, je pense bien, et ne suis pas trompé, puisqu’il n’est rien si contraire à Dieu, tout libéral et débonnaire, que la tyrannie, qu’il réserve là-bas à part pour les tyrans et leurs complices quelque peine particulière(¹).
NOTES
Page 49. — (¹) C’est le titre que La Boétie lui-même avait donné. Ce témoignage est confirmé dans les Essais : « C’est un discours auquel il donne nom : De la servitude volontaire ; mais ceux qui l’ont ignoré l’ont bien proprement depuis rebaptisé : Le Contr’un. » (Essais, t. I, ch. 28.)
Page 49. — (²) À ce propos, Feugère a rappelé des passages d’Hérodote, de Polybe et de Plutarque. On y peut joindre d’autres noms, Xénophon et Tacite notamment. (L. Delornelle, L’inspiration antique dans le « Discours de la Servitude volontaire », Revue d’histoire littéraire de la France, t. XVII (17e année), p. 34-72.
Page 51. — (¹) C’est ici que commence le long fragment de La Boétie qui a été publié, pour la première fois, dans le second dialogue du Réveille-matin des François en 1574 et qui donne le premier texte connu de La Servitude volontaire, accommodée aux besoins du moment.
Page 53. — (¹) On a mis plusieurs noms sous le personnage du tyran, et on a voulu y voir un portrait. Il est vraisemblable d’y reconnaître une figure symbolique, qui rassemble et qui groupe les éléments historiques d’un personnage à la fois précis et indéterminé. « Ainsi, dit M. Delornelle (loco citato), tous les traits de cette figure anonyme se retrouvent dans l’image que l’histoire nous a laissée de Néron. Plusieurs mêmes ne s’appliquent à personne mieux qu’à l’empereur romain. C’est de lui, nous pouvons maintenant l’affirmer, que La Boétie s’est souvenu dans cette page pour incarner le type du tyran. »
Page 54. — (¹) Guerdon, récompense : entreténement, nous dirions maintenant entretien, loyer : récompense.
Page 54. — (²) Se rebouche, s’émousse.
Page 55. — (¹) Mâtine, maltraite. Montaigne parle « de se laisser mâtiner contre l’honneur de son rang ». (Essais, III, 3.)
Page 57. — (¹) Est à dire, leur manque, lui fait défaut. Il est aisé de dire comment La Boétie en est venu à l’idée que la liberté fait partie des droits naturels, imprescriptibles de l’humanité : c’est par Cicéron qu’il connaît sa doctrine, et par ses traités philosophiques.
Page 64. — (¹) Ces vers ne se trouvent pas dans les vers déjà connus de La Boétie et ceci confirmerait ce que l’auteur vient d’en dire.
Page 64. — (²) Guillaume de Lur de Longa, conseiller-lay au Parlement de Bordeaux depuis 1528. C’était un fervent ami des lettres. Il fut reçu le 24 mars 1524, se démit de ses fonctions le 20 janvier 1553, en faveur de La Boétie lui-même, et garda ses entrées au Parlement, malgré la cession de son office, sans toutefois y « avoir opinion ». Il mourut en 1557.
Page 65. — (¹) On pourrait croire que cette énumération du tyran provient de la Politique d’Aristote. Il n’en est rien et ce passage résume d’autres faits historiques connus alors de La Boétie.
Page 70. — (¹) C’est sans doute ce passage qui a donné lieu à Montaigne de croire que La Boétie « eût mieux aimé être né à Venise qu’à Sarlat ». (Essais, l. I, ch. 27.)
Page 74. — (¹) Se gorgiasent sous la barde, c’est-à-dire se pavanent sous l’armure.
Page 78. — (¹) Ce n’est pas dans le traité Des Maladies, mentionné par La Boétie, mais bien dans celui Des airs, des eaux et des lieux, que La Boétie aurait dû alléguer Hippocrate.
Page 83. — (¹) Autour de cette idée principale : que le peuple est lâche et crédule, viennent s’énumérer et se grouper un assez grand nombre d’exemples historiques d’origine diverse : allusion à l’opuscule de Hiéron sur le tyran ; comment on abêtit les Lygiens, et comment les rois d’Assyrie et d’Égypte abusent le peuple. À noter cependant une allusion aux événements contemporains, qui prouve le loyalisme de l’auteur, par le souci de ménager le sang et les forces des Français.
Page 87. — (¹) On ne reconnaîtrait guère, sous cette traduction peu poétique, les beaux vers de Virgile, Énéide, ch. vi, v. 385 et suiv.
Page 88. — (¹) Les quatre premiers chants de La Franciade, — les seuls qui parurent, — furent publiés seulement en 1572, quelques jours après la Saint-Barthélémy. Mais Ronsard avait conçu le projet de ce poème épique plus de vingt ans auparavant. Il en avait longuement entretenu ses amis et ses protecteurs. Le prologue de La Franciade fut lu devant Henri II par Lancelot de Carie, le jour des Rois de 1550 ou 1551, si l’on en croit Olivier de Magny, qui assistait lui-même à cette audition.
Page 88. — (²) La Boétie fait allusion ici aux Panathénées, fêtes religieuses instituées, dit-on, par Erichlorius, roi d’Athènes (1573-1556 avant Jésus-Christ). On sait que, pendant ces fêtes, avaient lieu des processions de canéphores, c’est-à-dire de jeunes filles, portant sur leur tête des corbeilles enguirlandées.
Page 89. — (¹) Serait-ce ce passage qui pourrait expliquer le Discours de la servitude volontaire ? « Vous aviez le livre de la Servitude volontaire fait par La Boétie, conseiller au parlement de Bordeaux, irrité de ce que, voulant voir la salle de bal, un archer de la garde, qui le sentit à l’écolier, lui laissa tomber sa hallebarde sur le pied ; de quoi cestui-ci, criant justice par le Louvre, n’eut que risée des grands qui l’entendirent. » (Agrippa d’Aubigné, Histoire universelle, édition de Ruble, 1890, t. IV (1573-1575, p. 189.) En ce cas, cet incident, que d’Aubigné place sous la date de 1573, aurait été antérieur à la date véritable qu’il aurait dû avoir.
Page 92. — (¹) Ils nacquetent, ils servent. Le nacquet était, proprement, le valet qui servait les joueurs, au jeu de paume.
Page 98. — (¹) La Boétie interprète ici les souvenirs antiques dont son esprit était plein et qui se transforment sous sa plume.
Page 100. — (¹) Le poète toscan, Pétrarque, sonnet 17.
Page 101. — (¹) On ne saurait mettre en doute la parfaite authenticité du texte même de La Boétie, d’abord parce que nous en avons deux copies complètes et contemporaines, et aussi parce que nous en possédons une analyse, par Jean-Jacques de Mesme, complète également et qui suit pas à pas le texte de La Boétie.
Page 102. — (¹) On a déjà fait remarquer que cette conclusion s’adapte mal à l’ensemble du Discours. « Notre étonnement sera moindre, dit M. Delornelle (loco citato), si, à côté de la Servitude volontaire, nous ouvrons, à la dernière page aussi, de l’Économique de Xénophon, que La Boétie avait traduit aussi. On remarque aisément que La Boétie dépasse la portée de cet ouvrage d’économie rurale. « L’exemple de Xénophon lui aura fermé les yeux sur ce que cette conclusion avait de brusque et d’inattendu. »