Conférences de Notre-Dame de Paris (t. II des Œuvres) (page 2)
Appelé à élever la voix au milieu de vous, non par ma volonté propre, mais par celle du pontife vénérable qui tient pour moi la place de Dieu, n’attendez pas, Messieurs, que je vous parle avec art. Si vous êtes venus chercher ici ces vains jeux de la parole, vous vous êtes trompés. Ah ! périsse l’éloquence du temps, je ne demande au Ciel que l’éloquence de l’éternité. Je ne lui demande que la vérité et la charité de Jésus-Christ, et si le succès de la grâce accompagne ces discours, il prouvera qu’aujourd’hui comme autrefois Dieu se sert de ce qui est petit pour confondre ce qui est fort. Seigneur, il y a onze ans, prosterné sur le pavé de cette basilique, je dépouillai les ornements du monde pour revêtir l’habit de vos prêtres ; je venais chercher les biens que vous avez promis à ceux qui vous servent, en attendant que je fusse moi-même envoyé aux autres. Vous m’avez donné ces biens, faites maintenant que je les communique à mes frères. Venez en aide à votre serviteur ; mettez une garde sur mes lèvres, afin qu’elles soient fidèles à mon cœur, comme mon cœur est fidèle à votre loi.
Je veux commencer par un fait incontestable, c’est que l’homme est un être enseigné.
Pourquoi ai-je pris la parole dans cette enceinte ? Si je jette les yeux autour de moi, je découvre des fronts de tous les âges, des cheveux qui ont blanchi dans les veilles de la science, des visages qui portent la trace de la fatigue des combats, d’autres qu’animent les douces émotions des études littéraires, de jeunes hommes enfin qui viennent de cueillir à peine la troisième fleur de la vie. Assemblée, assemblée, dites-moi : Que me demandez-vous ? Que voulez-vous de moi ? La vérité ? Vous ne l’avez donc pas en vous, vous la cherchez donc, vous voulez la recevoir, vous êtes venus ici pour être enseignés.
Lorsque vous étiez enfant, vous aviez une mère, ce fut sur son sein que vous reçûtes votre première éducation. Elle vous éclaira d’abord dans l’ordre des sensations, en vous dirigeant continuellement dans vos rapports avec les objets extérieurs. De plus, par la transmission longue et laborieuse de la parole, elle-ouvrit en vous la source de l’intelligence. Puis elle déposa au fond de votre âme un trésor plus précieux, celui de la conscience ; elle vous punit et vous récompensa selon vos actions, vous donna la mesure du juste et de l’injuste, et fit de vous un être moral. Elle vous initia encore aux mystères de la foi, et vous apprit à croire aux choses invisibles dont les choses visibles ne sont que le reflet ; elle fit de vous un être religieux. C’est ainsi que, dès l’aurore de votre vie, vous fûtes enseigné dans les quatre ordres qui constituent tout votre être : dans l’ordre des sensations, des idées, de la conscience et de la foi.
Quand l’homme a passé l’âge du premier enseignement, il se range dès lors dans une des deux classes qui se partagent l’humanité : les hommes éclairés, et ceux qui ne le sont pas. Les hommes qui ne sont pas éclairés forment ce qu’on appelle le peuple, et le peuple, absorbé dans sa pauvreté et son travail incessant, reste à jamais incapable de revenir sur son éducation première par ses études personnelles et ses réflexions propres. Il ne saurait discuter à fond ses sensations, ses idées, sa conscience, science, sa foi. Il ne peut s’affranchir de l’enseignement qui lui a été donné, qu’en acceptant de nouveaux enseignements, dont il se croira peut-être le juge, mais dont il ne sera au fond que le serviteur. Aussi, quand vint au monde Jésus-Christ, le libérateur des intelligences, il disait de la mission que son Père lui avait confiée : Le Seigneur m’a envoyé pour évangéliser les pauvres[8]. Pourquoi les pauvres ? Sans doute parce qu’ils sont le plus grand nombre, et que toutes les âmes étant égales devant Dieu, quand il les pèse dans la balance de l’éternelle justice, l’âme du peuple doit l’emporter ; mais aussi et bien davantage encore, parce que le peuple, dans son impuissance d’apprendre et de savoir, a besoin d’un maître qui le mette en possession de la vérité par un enseignement sans frais et sans péril.
S’il en est ainsi du peuple, c’est-à-dire de la presque totalité du genre humain, n’y aura-t-il pas du moins une exception pour ceux que nous avons appelés les hommes éclairés ? Ne pourront-ils briser avec l’enseignement qui les a faits ce qu’ils sont, et se reconstruire eux-mêmes, par leurs propres forces, une intelligence qui vienne d’eux ? C’est, il est vrai, leur prétention. Vous vous en souvenez, Messieurs, lorsque vint l’époque où vous sortîtes de la famille pour entrer dans la société, il vous sembla qu’il s’était éveillé en vous une puissance nouvelle que vous appelâtes raison. Vous vous prîtes à adorer cette puissance, et vous agenouillant devant elle, vous disiez : Voici mon seul maître et mon seul roi ! C’est la raison qui m’enseignera désormais s’il existe des sensations, des idées, une conscience, des choses qui ne se voient pas et qui soutiennent ce monde que nous voyons. Vous le disiez, Messieurs, mais c’était en vain, vous ne pûtes pas vous dépouiller de l’homme primitif ; votre raison était un don de votre éducation; vous étiez les fils de l’enseignement, les fils du préjugé, les fils de l’homme : vous l’êtes encore. En effet, la classe éclairée se divise elle-même en deux autres : l’une, des hommes qui sont libres de leur temps, et que l’on peut nommer hommes de loisir ; l’autre, de ceux qui sont forcés au travail par la nécessité de leur position. Celle-ci est incomparablement la plus considérable. Le partage des propriétés fait que chacun a besoin de son labeur pour conserver la position sociale que lui ont transmise ses pères, et, dans une semblable servitude, on ne saurait s’occuper activement des grandes questions qui agitent l’humanité, et se livrer à des études philosophiques qui, à elles seules, suffiraient pour absorber toute une existence. Cette classe est donc à peu près dans la même impuissance que le peuple : elle est, avec l’orgueil de plus, parmi ces pauvres de l’intelligence que Jésus-Christ est venu évangéliser. Car prenez garde, Messieurs, de prendre dans un sens trop matériel et restreint les termes de l’Évangile. La première indigence est l’indigence de la vérité, comme la première richesse est la richesse de l’âme par la vérité. Et quand l’homme a reconnu son bien, quand il est riche de la vérité, il n’échangerait pas le sort qu’elle lui a fait contre toute la fortune des rois.
Mais, les parts ainsi faites, que reste-t-il donc flottant superbement à la surface de l’humanité, et capable d’user de sa raison pour se reconstruire soi-même ? Quelques hommes privilégiés, qui ont reçu du Ciel le génie, chose rare, la fortune, chose moins rare, mais qui pourtant l’est aussi, et enfin des dispositions innées à un travail soutenu. Génie, fortune, travail, trois conditions nécessaires pour devenir une intelligence supérieure. Voilà ceux qui pourraient rejeter les idées venues par l’enseignement, pareils à l’aigle qui, prenant son aiglon dans ses serres, s’il voit qu’il ne peut fixer le soleil, le rejette à terre comme un vil fardeau. Mais ceux-là ont beau faire, la captivité pèse aussi sur leur tête. Ce n’est pas chaque homme seulement qui se trouve enseigné, ce sont encore les nations et les siècles. Après avoir vaincu sa nourrice et ses maîtres, il reste à l’homme de génie une autre tâche, celle de vaincre sa nation et son siècle.
Le peut-il ? Cela s’est-il vu ? Regardez autour de vous : quel homme, si grand qu’il soit, ne porte pas sur son front le signe de son peuple et le signe de son siècle ? Je vous le demande à tous, qui que vous soyez, seriez-vous ce que vous êtes si vous étiez nés il y a six cents ans ? Il y a six cents ans, cette même cathédrale où vous venez entendre la parole divine avec un cœur enflé et comme des juges, cette même cathédrale vous eût vus apporter des pierres dans ses fondements. Si même, sans changer de siècle, vous étiez né dans telle partie du globe que je pourrais nommer, seriez-vous ce que vous êtes ? Pourquoi la France est-elle catholique, la Prusse protestante, l’Asie musulmane ? D’où vient cette énorme différence entre des peuples si voisins pourtant ? Une parole diverse a prévalu chez eux, un enseignement divers a produit des âmes, des croyances, des mœurs différentes. Oui, les nations et les siècles subissent le joug de l’autorité, et l’imposent à leur tour ; ils héritent des préjugés et des passions antérieurs, les modifient par des préjugés et des passions nés de ceux-là, et cette mobilité des temps, qui semble accuser l’indépendance de l’homme, n’est que l’effet d’une soumission à des tyrannies qui s’engendrent l’une de l’autre. Les tyrans changent, la tyrannie ne change pas. Et, chose singulière, on se glorifie d’être de son siècle, c’est-à-dire de subir avec conviction les préjugés du temps où l’on vit.
Pour nous, chrétiens délivrés par l’Église, nous ne sommes ni du siècle présent, ni du siècle passé, ni du siècle à venir, nous sommes de l’éternité. Nous ne voulons nous soumettre à l’enseignement ni d’un siècle, ni d’une nation, ni d’un homme ; car ces enseignements sont faux, puisqu’ils sont variables et contradictoires. Sauf, en effet, un certain nombre de phénomènes constatés par l’expérience, sauf quelques axiomes qui sont le fondement de la raison humaine, et la distinction du juste et de l’injuste, qu’y a-t-il sur quoi l’enseignement humain soit d’accord ? Qu’y a-t-il que cet enseignement ne corrompe ? Je parcours avec effroi les lieux où l’homme enseigne l’homme : où trouver une bouche qui n’en contredise une autre, et ne la convainque d’erreur ? Je nomme Londres, Paris, Berlin, Constantinople, Pékin, villes célèbres qui gouvernent le monde et qui l’instruisent : y en a-t-il une seule qui n’ait ses opinions, ses systèmes, ses mœurs, ses lois, ses docteurs d’un jour ? Ne sortons pas de cette capitale ; elle est, dit-on, le chef-lieu de la civilisation humaine : eh bien, depuis quatre-vingts ans, comptez les doctrines qui y ont eu cours, et qui de là se sont répandues sur l’Europe. L’idolâtrie avait des dieux sans nombre et un Panthéon unique élevé à leur gloire ; mais qui dénombrera les opinions humaines, et bâtira un Panthéon assez vaste pour leur donner à toutes un autel et un tombeau ? Et pourtant l’homme est un être enseigné ; il subit nécessairement les pensées qui s’agitent autour de son berceau. Si l’homme n’était pas un être enseigné, il communiquerait directement avec la vérité, et ses erreurs seraient purement volontaires et individuelles ; mais il est enseigné, et l’enfance ne peut se défendre contre l’enseignement de l’erreur, et le peuple ne peut se défendre contre l’enseignement de l’erreur, et la plus grande partie des gens éclairés ne peut se défendre contre l’erreur qu’elle a sucée dans l’enfance, ni contre l’ascendant de quelques intelligences supérieures qui dominent les autres. Voilà l’état de l’humanité, état d’oppression qui accuse une dégradation irrémédiable ou la nécessité d’un enseignement divin qui protège l’enfance, le peuple, le vulgaire des gens éclairés, et ceux-là mêmes qu’une intelligence plus forte livre à la domination privée de leur orgueil, et n’affranchit pas de la domination publique de leur siècle et de leur nation.
Oui, la vérité n’est qu’un nom, l’homme n’est qu’un misérable jouet d’opinions qui se succèdent sans fin, ou bien il doit y avoir sur la terre une autorité divine qui enseigne l’homme, cet être nécessairement enseigné, et nécessairement trompé par l’enseignement de l’homme. Les païens eux-mêmes en avaient senti le besoin ; Platon disait qu’il était nécessaire qu’un maître vînt du ciel pour instruire l’humanité, parlant ainsi d’avance comme saint Paul dans sa Lettre aux Éphésiens : Dieu nous a donné des apôtres, des prophètes, des évangélistes, des pasteurs et des docteurs, afin que nous ne soyons pas comme des enfants flottants et emportés à tout vent de doctrine par la malice et l’habileté des hommes qui sèment l’erreur autour de nous[9].
Mais à quel signe reconnaîtra-t-on cette autorité tutélaire ? Comment discernera-t-on la vraie autorité parmi tant de fausses autorités ? A un signe, pour ne parler que d’un seul, à un signe aussi éclatant que le soleil, que nulle fausse autorité ne possède, que nulle fausse autorité ne peut contrefaire, le signe de l’universalité, de la catholicité. S’il y a une chose remarquable en ce monde, c’est assurément ceci, qu’aucune autorité humaine n’ait pu être catholique, c’est-à-dire franchir les bornes d’une certaine classe d’hommes ou de la nationalité. Les autorités humaines sont de trois espèces : les autorités philosophiques, les religions non chrétiennes, les sectes chrétiennes. Quant aux autorités philosophiques, jamais elles n’ont atteint le peuple, et jamais non plus elles n’ont réuni dans une seule école les gens éclairés ; mais, divisées à l’infini, elles ont donné au monde, dans tous les temps, un spectacle où la pitié n’a pu être écartée même par l’estime. Où est aujourd’hui dans l’univers l’autorité philosophique régnante ? Les religions non chrétiennes n’ont jamais été que nationales, et celle qui a le plus approché du christianisme, qui pourrait même jusqu’à un certain point être considérée comme une secte chrétienne, le mahométisme, n’a aspiré vers l’universalité qu’en espérant soumettre l’univers au califat par la force des armes. Dès que l’empire musulman s’est scindé, il y a eu autant de sectes que de royaumes ; témoin la Turquie et la Perse, les adorateurs d’Ali et ceux d’Omar. Où est aujourd’hui dans le monde une religion non chrétienne qui ait un enseignement universel ? Le même phénomène s’est produit pour les sectes chrétiennes, et nous en avons un illustre exemple dans les deux grands schismes vivante, le schisme grec et le schisme protestant. Les Grecs ont été soumis au patriarche de Constantinople tant que Constantinople est demeurée le centre unique de l’Orient ; lorsque l’empire russe a été formé, les Grecs russes ont constitué une Église à part, brisant les derniers liens qui, dans l’enfance de leur empire, les rattachaient encore au siège primitif du schisme. Quant aux Églises protestantes, elles se sont partagées en autant de fractions que de royaumes : Église épiscopale d’Angleterre, Église presbytérienne d’Écosse, Église calviniste de Hollande, Église actuellement évangélique de Prusse ; et les protestants qu’un royaume n’a pas rassemblés dans une unité nationale, tels que ceux des États-Unis, ont formé des milliers de sectes qui n’ont plus de noms, pour en avoir trop.
L’Église véritable, celle qui dès l’origine a pris le titre de catholique, que nul en dix-huit siècles n’a osé lui disputer une seule fois, l’Église véritable, divinement instituée pour enseigner le genre humain, a seule constitué une autorité universelle, malgré l’effroyable difficulté de la chose. Tout l’empire romain s’est ligué contre cette immense autorité qui naissait partout, et malgré la persécution, dès les premiers temps, l’Église catholique dépassait les limites de l’empire romain : elle pénétrait en Perse, en Éthiopie, dans les Indes, en Scythie. Après qu’elle eut subjugué l’empire romain et passé au delà, les barbares vinrent anéantir l’unité temporelle fondée par Rome païenne, et l’Église catholique, pendant que toutes les nations changeaient et se fractionnaient, étendit son unité et son universalité partout où la force rompait les membres de l’ancienne société, et de plus elle alla chercher les barbares jusque dans leurs forêts pour les amener au pied du même autel et de la même chaire. De nouveaux mondes se découvrirent : l’Église y fut aussi vite que les conquérants. Les Indiens de l’Occident et de l’Orient connurent Jésus-Christ, et le soleil ne se coucha plus dans le royaume de la vérité. Le protestantisme, en essayant de briser l’unité et l’universalité catholiques, n’a fait, par le spectacle de ses divisions, que prouver de nouveau l’impossibilité où sont les hommes de fonder avec leur propre vertu une Église universelle.
Il faut vaincre, en effet, pour cela la jalousie de l’autorité temporelle, la diversité des langues, des mœurs, des préjugés, les inimitiés de nation à nation, et enfin par-dessus tout l’indépendance des esprits, cette indépendance qui n’est pas la soumission à de fausses autorités, mais à des autorités qui flattent l’orgueil et semblent s’appuyer sur la raison de chacun. Jamais, l’erreur ne vaincra ces divers obstacles, parce que l’erreur, étant tout à la fois orgueil de l’entendement et contradiction logique, ne peut unir ni les esprits ni les volontés. L’unité seule de l’Église, cette unité unique dans le monde, est une preuve irrécusable de sa divinité : l’Église est catholique, donc elle est vraie. Mais ce qu’il faut bien remarquer, c’est que la catholicité de l’Église n’embrasse pas seulement les diverses nations du globe : elle embrasse aussi dans les mêmes liens spirituels l’enfance le peuple, les gens éclairés, les forts et les faibles. Tous, sans distinction ont les mêmes symboles et la même foi au lieu que la philosophie n’embrassait que les hommes instruits, et que les religions païennes n’embrassaient que le peuple. Le protestantisme lui-même n’a pu éviter ce vice radical ; car il est autre pour le peuple, et autre pour les hommes éclairés. Il commande au peuple d’autorité, il laisse libres les gens instruits. Le peuple croit son ministre, l’homme habile croit la Bible et lui-même. Sous ce rapport, l’Église catholique est encore toute divine ; non-seulement elle donne protection aux faibles, elle le rend égal au fort.
Vous direz peut-être : Mais si une Église enseignante est nécessaire au genre humain, pourquoi s’est-elle établie si tard ? pourquoi il y a dix-huit siècles, et non pas il y a six mille ans ? Messieurs, tout devait porter l’empreinte de la chute originelle, la nature, le corps, l’âme, la société, la vérité elle-même, afin que l’homme sentît profondément le besoin de la réparation. Cependant Dieu n’abandonna pas les hommes dans les temps antérieurs à la constitution de l’Église ; il leur communiqua la vérité par Adam, par Hénoch, par Noé, par Abraham, par Moïse, par une suite continuelle de prophètes et de révélations. L’Église même, ou la société des hommes, avec Dieu, existait depuis le commencement ; mais elle n’existait pas avec l’organisation et la force qu’elle a reçues de Jésus-Christ. Aussi Jésus-Christ ne dit-il pas qu’il va établir l’Église, mais qu’il va l’établir sur la pierre, sur une pierre destinée à briser ceux qui tomberont dessus et ceux sur qui elle tombera[10]. Jésus-Christ a achevé l’Église, comme il a tout achevé ; mais, avant la consommation, l’homme n’était pas abandonné, il était préparé et soutenu. Sa condition ne valait pas notre condition présente ; mais elle était suffisante et juste, s’il eût voulu la mettre à profit. Il a péri par sa faute, non par la faute de Dieu.
L’Église a constitué la vérité socialement, et si, revenant sur l’espace que nous avons parcouru, nous nous demandons pourquoi l’homme est un être enseigné, nous répondrons que l’homme est un être social comme tous les êtres, qui, tous à leur manière, vivent par la société, mais que l’homme ayant de plus qu’eux l’intelligence, son intelligence aussi doit vivre par la société, et que la nourriture de l’intelligence étant la vérité, la vérité doit lui être transmise socialement, c’est-à-dire par l’enseignement. Si l’homme n’eût pas péché, Dieu seul eût été son précepteur, son maître : l’homme, s’étant séparé de Dieu par le péché, est resté vis-à-vis de l’homme primitivement instruit par Dieu, mais pouvant oublier ce que Dieu lui avait dit et le corrompre.
Comme l’Église catholique est bâtie sur l’unité, ainsi que nous l’avons vu dans la Conférence qui traitait de sa constitution, il s’ensuit que la fondation de cette unité sur le sol mouvant du monde a dû être l’objet d’un profond travail de Dieu, et s’il est beau de suivre sa providence par rapport au dernier des hommes, que sera-ce de la suivre dans l’établissement de ce roc impérissable que par un jeu de mots sublime elle a appelé Pierre, en déclarant que celui qui heurterait cette pierre s’y briserait ? Nous nous proposerons donc aujourd’hui d’étudier avec vous la fondation de la papauté, persuadé que la divinité de l’Église s’y montre pleinement, et que vous n’aurez aucune peine à l’y reconnaître.
La papauté, ou le souverain pontificat, entraînait avec soi deux choses : la suprématie spirituelle et l’indépendance temporelle. Sans la suprématie spirituelle, l’unité n’était qu’une chimère ; sans l’indépendance temporelle, la suprématie n’était que la mise en esclavage de la vérité, renfermée dans un seul homme, et ce seul homme, livré à la merci d’un empereur, d’une république ou de tout autre pouvoir humain. Il fallait donc, d’une part, que la suprématie fût toujours visible et incontestable, et il fallait aussi qu’elle pût s’exercer librement, malgré les obstacles de tout genre qu’elle devait rencontrer. Manifestation de la suprématie pontificale, établissement de son indépendance, voilà deux points capitaux, corrélatifs l’un à l’autre, sans lesquels l’unité de l’Église ne pouvait pas subsister dans le monde, et auxquels Dieu par conséquent a dû pourvoir d’une manière d’autant plus digne d’attention que l’œuvre était plus nécessaire et plus difficile aussi, vu la nature des sociétés humaines et des passions au milieu desquelles un si grand pouvoir devait se placer. Nous allons parcourir une vaste route, Messieurs ; nous serons obligés de laisser beaucoup de détails dans l’ombre ; mais vous y verrez assez de choses illustres pour y saisir le doigt de Dieu, et pour concevoir le désir d’étudier plus profondément ce grand abîme de la Sagesse souveraine.
La suprématie spirituelle du nouveau Pontife avait été fondée par Jésus-Christ avec ces trois paroles célèbres et dans trois mémorables circonstances. Se promenant un jour en Galilée avec ses disciples, il s’arrêta et leur dit : Qu’est-ce que les hommes disent de moi ? Et les disciples répondirent : Les uns disent que vous êtes Jean-Baptiste ; les autres que vous êtes Élie ; d’autres Jérémie ou l’un des prophètes. Alors il leur dit : Et vous, que dites-vous de moi ? Et Pierre répondant lui dit : Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant. Et Jésus lui dit : Tu es bien heureux, Simon, fils de Jean, parce que ce n’est point la chair ni le sang qui te l’ont révélé, mais mon Père qui est au ciel. Et moi je te dis : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle, et je te donnerai les clefs du royaume des cieux. Tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans le ciel[1]. Et dans la dernière cène, se tournant tout à coup vers Pierre, il lui dit : Simon, Simon, voici que Satan a demandé de vous cribler comme le froment, et moi j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point, et quand un jour tu seras converti, confirme tes frères[2]. Enfin, après sa résurrection, Jésus dit un jour à Pierre : Simon, fils de Jean, est-ce que tu m’aimes plus que ceux-ci ? Pierre répondit : Seigneur, vous savez que je vous aime. Jésus lui dit : Pais mes agneaux. Il lui dit une seconde fois : Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? Il répondit : Oui, Seigneur vous savez que je vous aime. Jésus lui dit : Pais mes agneaux. Il lui dit pour la troisième fois : Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? Pierre s’affligea de ce que Jésus lui demandait, pour la troisième fois ; M’aimes-tu ? et il lui répondit : Seigneur, vous connaissez toutes choses, vous savez que je vous aime. Et Jésus lui dit ; Pais mes brebis[3].
Voilà, Messieurs, les trois paroles sacrées sur lesquelles était fondée la suprématie de Pierre.
En vertu de ces éminentes paroles, Pierre, aussitôt après l’ascension du Sauveur, avait exercé sa prérogative apostolique. C’est lui qui s’était levé dans le cénacle pour faire élire un apôtre à la place de Judas ; c’est lui qui le premier, après la descente du Saint-Esprit, avait annoncé la parole sainte aux Juifs ; c’est lui qui le premier avait appelé les nations à la foi dans le centurion Corneille ; c’est lui qui avait fait le premier miracle en jetant morts à ses pieds Ananie et Saphire, pour avoir menti à l’Esprit-Saint ; c’est lui qui le premier avait pris la parole dans le concile de Jérusalem, et proposé ce qu’il fallait faire au sujet des observances de l’ancienne loi : partout sa suprématie s’était manifestée.
Mais il fallait un siège à cette suprématie ; il fallait planter quelque part la chaire de saint Pierre ; il fallait trouver un lieu où elle demeurât en pleine indépendance. Quel sera ce lieu ? Entre la mer Tyrrhénienne et les sommets noircis des Apennins, autour de quelques collines, une poignée de brigands avaient construit leurs cabanes. En creusant les fondements de leurs premiers remparts, ils avaient trouvé une tête sanglante, et l’oracle avait affirmé que cette ville serait la tête de l’univers. En effet, si cette poignée de brigands eussent possédé des cartes de géographie, et que, prenant un compas, ils l’eussent ouvert à trois ou quatre cents lieues de rayon, ils eussent vu qu’ils étaient le centre d’une foule de peuples d’Europe, d’Asie et d’Afrique, de tous ceux dont les extrémités sont baignées par les flots de la Méditerranée. Mais, au lieu d’un compas, ils étendirent leur main de fer autour d’eux et commencèrent un empire qui devait avoir pour bornes l’Océan, le Rhin, l’Euphrate et l’Atlas. Et, au bout de sept cents ans, après avoir détruit la nationalité de tous leurs voisins, gorgés de sang, de dépouilles, de gloire et d’orgueil, ces brigands, devenus la première nation de l’univers, avaient déposé leur fière république entre les mains d’un seul maître… et ce maître vivait quand saint Pierre délibérait en quel lieu du monde il irait fixer son siège apostolique. Le croiriez-vous, Messieurs, ce fut sous les yeux de ce maître, dont un regard faisait trembler la terre, ce fut dans sa ville, sur les marches de son trône, que saint Pierre alla poser sa chaire et chercher son indépendance. Mais quelle indépendance pourra-t-il obtenir en un semblable lieu, lui qui prétend à un domaine bien autrement vaste que celui des empereurs romains ? Quelle indépendance ? Il ne s’en occupe pas, Messieurs, il l’apporte avec lui ; il apporte l’indépendance de qui ne craint pas de mourir pour la vérité, l’indépendance du martyre.
Des pontifes ses successeurs, il n’y en eut que deux, pendant trois siècles, qui moururent dans leur lit, encore parce que les ans, pour eux, se pressèrent un peu plus que les bourreaux. De sorte que la première couronne de la papauté fut la couronne du martyre ; sa première indépendance, l’indépendance que donne la mort à celui qui la méprise. Il convenait que la puissance de l’Église commençât par cette longue douleur. La vérité sans doute aurait bien le droit de pénétrer dans les empires sans payer à leurs douanes le tribut du sang mais Dieu voulut montrer ce qu’il est utile à un homme de souffrir lorsqu’il prétend apporter aux hommes la vérité. Il détermina donc la suite des affaires de cette façon que, pendant trois siècles, l’Église et son premier apôtre à sa tête, donnèrent leur sang, afin de prouver qu’ils n’abusaient pas le monde en annonçant qu’ils étaient porteurs d’une parole d’en haut. Aujourd’hui le premier enfant qui sort des écoles se croit le droit d’enseigner la vérité à l’humanité tout entière, et si un seul cheveu venait à tomber de sa tête de dix-huit ans, il estimerait tout perdu et n’aurait pas assez de cris contre la tyrannie. Pour nous, on nous a donné la mort, longtemps nous l’avons reçue, et nous ne nous sommes plaints qu’avec modération, jugeant heureux ceux qui mouraient ainsi pour rendre gloire à Dieu, et assurer par leur témoignage la foi de leurs frères.
Mais comment la suprématie spirituelle se développa-t-elle, par quels actes put-elle se manifester pendant que toute l’Église était asservie à la loi du martyre ? Il semble qu’il y avait là un oubli de la Providence, une négligence des premières règles de la politique. Mais Dieu ne juge pas comme les hommes. C’était précisément parce que les souverains pontifes n’avaient aucuns moyens humains d’établir leur suprématie, qu’elle devait être plus authentique et plus immortelle. S’ils avaient eu la protection des Césars, on nous eût dit que l’Église de Rome était devenue la première parce qu’elle était assise dans la première ville de l’empire, sous la pourpre impériale : mais saint Pierre, venant, le bâton à la main, pour se faire crucifier dans Rome, lui et ses successeurs, pendant trois siècles, l’influence civile ne pouvait plus rien réclamer dans l’établissement du pontificat. Il fallait que le pauvre vieillard enfermé dans ces tombeaux, qui bordent les voies romaines régnât sur le monde. Il fallait que, du sein de ces habitations plutôt de la mort que de la vie, son gouvernement fût obéi, qu’on lui rendît cet hommage, que son siège était le siège principal, qu’il était le prince des pasteurs, l’évêque des évêques, et c’est ce que les plus grands d’entre les Pères proclament à l’envi. Mais il était besoin aussi d’actes imposants qui ne pussent jamais tromper les yeux, afin de fournir aux générations futures des preuves inattaquables. À la fin du deuxième siècle, les Églises d’Asie s’obstinent à célébrer les fêtes de Pâques le quatorzième jour de la lune, comme les Juifs, tandis que les chrétiens d’Occident la solennisent le dimanche qui suit ce jour : le pape saint Victor Ier les excommunie. Au troisième siècle, saint Cyprien, évêque de Carthage, avec un concile de soixante évêques d’Afrique, décide qu’on rebaptisera les enfants des hérétiques : saint Étienne Ier s’y oppose, menace de fulminer l’excommunication, et saint Cyprien, tout grand homme qu’il est, est obligé de plier. Saint Denys, patriarche d’Alexandrie, le premier des patriarcats d’Orient, émet quelques propositions douteuses sur la Trinité ; plusieurs évêques effrayés s’adressent au Souverain Pontife, et saint Denys est obligé d’écrire au pape une lettre apologétique. C’est assez d’avoir cité ces trois grands faits ; cette période de la vie de l’Église dura jusqu’au quatrième siècle : ici le Saint-Siège entre dans une nouvelle phase d’existence spirituelle et temporelle.
Le monde était chrétien ; nous l’avions vaincu par la force du martyre et de la grâce de Dieu. Un prince monte sur le trône des Césars, qui comprend le christianisme, non-seulement comme religion de la majorité, mais comme venu de Dieu pour le salut des hommes ; il le reconnaît. Il fait plus : par un de ces conseils inexplicables selon le monde, il prend son trône, l’emporte aux extrémités de l’Europe, au bord du Pont-Euxin, afin de laisser à la majesté pontificale toute cette vieille Rome avec sa puissance naturelle et son indicible illustration ; et, cela fait, jamais prince ne siégera plus à Rome. Lorsque Théodose partagera entre ses deux fils l’empire d’Orient et celui d’Occident, c’est à Milan que l’empereur d’Occident règnera, ce ne sera point à Rome. En vain les Hérules et les Ostrogoths voudront-ils établir un nouveau royaume d’Italie, c’est à Ravenne qu’ils en placeront la capitale. En vain les Lombards s’approcheront-ils de Rome ; ce n’est point elle qui sera leur séjour, mais Pavie. Les rois et les empereurs ne passeront plus à Rome que comme des voyageurs.
Toutefois il ne résultait pas encore de là pour la papauté une véritable souveraineté civile. Les papes ne possédaient à Rome, par le fait de la disparition des empereurs, qu’une souveraineté morale, dont ils usèrent avec honneur en se faisant les gardiens de l’Occident contre les barbares. Rome, neuf fois prise d’assaut, fut neuf fois par eux relevée de ses ruines, et on les vit aussi, par l’ascendant de leurs prières et de leur visage, arrêter à ses portes le Fléau de Dieu.
En même temps la suprématie spirituelle se manifestait d’une manière non moins admirable. Une hérésie formidable était née ; les évêques s’assemblent en Orient, dans cet Orient où le christianisme avait pris naissance, et où Jésus-Christ l’avait consommé par son sacrifice, dans cet Orient où était le centre des affaires humaines par la translation du siège impérial à Constantinople. Eh bien ! qui présidera ce premier concile œcuménique, où l’Église universelle se trouve représentée par des martyrs portant les cicatrices de leurs combats ? Qui ? le successeur de saint Pierre, non pas même par lui, mais par ses légats, par un évêque d’Espagne et deux simples prêtres. Est-ce assez ? Non ; le concile envoie ses actes au Saint-Siège pour en obtenir la confirmation, abaissant ainsi devant sa suprématie la première et la plus auguste assemblée chrétienne. Ainsi en sera-t-il à Éphèse, à Chalcédoine, à Constantinople ; on ne cessera de voir les hérésies naître en Orient, et l’Orient recourir au pontife de Rome pour les extirper. Constantinople, devenue la ville impériale, loin de prétendre à la première place, fera de vains efforts pour obtenir la seconde ; deux fois dans le premier concile de Constantinople et dans celui de Chalcédoine, elle essaiera d’obtenir cette seconde place. La papauté sera inflexible ; elle maintiendra les droits des Églises d’Alexandrie, d’Antioche et de Jérusalem, et tout l’univers catholique avec elle n’assignera que la cinquième place au siège de Constantinople. Ces faits, plus manifestes que le, soleil, étaient ménagés par la Providence, afin que tout œil pût distinguer la suréminence incontestée du Siège apostolique.
Cet état de choses, tel que nous venons de le décrire, dura de Constantin à Léon l’Isaurien, pendant quatre cents ans. À cette époque, l’Occident, un moment arraché aux barbares par Justinien et ses généraux, était retombé dans leurs mains. Les empereurs ne s’en occupaient plus, ou ne s’en occupaient que d’une manière ridicule, pour y propager leurs hérésies favorites ; l’un d’eux y avait fait passer une armée pour enlever les images des églises. Insensé, qui n’envoyait pas des épées contre les barbares, mais contre des images suspendues à des murs ! L’Occident était las de dépendre de Constantinople, ville d’hérésies, de trahisons et de lâcheté.
Les Romains criaient vers le pape ; ils demandaient que la république romaine sortît de ses ruines. Et, dans le fait, après que Grégoire II eut averti plusieurs fois l’empereur par les lettres les plus pressantes, le sénat et le peuple romain se déclarèrent indépendants, et constituèrent une sorte de seigneurie où le pape eut nécessairement une plus grande influence que jamais. L’heure approchait où sa demi-souveraineté, toujours fidèle au devoir et à la patience, allait changer de nature, et recevoir, en montant plus haut, une dernière consécration.
Le coup partit de la France. Ce pays, par une exception aux lois générales, qui ne souffrent guère l’hérédité du génie, avait eu Charlemagne d’un père et d’un aïeul formant avec lui une triple génération d’hommes éminents. Charlemagne acheva l’œuvre de la Providence, et constitua définitivement la chrétienté en donnant au souverain pontificat une place désormais incontestée parmi les grands ressorts du monde. Le pape ne fut plus ni sujet indépendant par le martyre, ni seigneur équivoque par l’ascendant moral, ni tuteur du peuple par la nécessité : il fut ce qu’il devait être, souverain d’un territoire assez grand pour la liberté, trop petit pour la domination. Peu après, l’Orient, source de toutes les hérésies, se sépara de l’Occident sous le rapport spirituel, comme il l’était déjà sous le rapport temporel, et confirma, sans le vouloir, la suprématie du Siège apostolique, en cessant de faire partie de l’Église par cela seul qu’il cessait d’être attaché au centre de l’unité. La puissance impériale, au lieu de transporter à Constantinople le siège de la vitalité chrétienne, n’aboutit qu’à créer un schisme qui déshonora l’Église grecque, perdit l’empire, et livra plus tard l’un et l’autre aux mains des musulmans ; tandis que l’Église latine, appuyée sur la papauté, convertissait les barbares, et transportait en Occident le centre des affaires divines et humaines.
Ce n’était pas là pourtant le dernier mot de la Providence à l’égard de la chaire de saint Pierre : échappée à l’empire romain et au Bas-Empire, elle allait rencontrer de nouveaux périls, et avec eux saillir par-dessus la miraculeuse élévation qu’elle tenait déjà de Dieu. De l’établissement politique de Charlemagne, mal soutenu par ses successeurs, la féodalité se forma ; l’homme devint l’homme de la terre par l’hérédité des bénéfices, et l’homme de l’homme par le serment. Les bénéfices ecclésiastiques suivirent la loi des bénéfices militaires ; les évêques et les abbés se rangèrent, par l’investiture et le serment, dans les liens de la vassalité ; Rome même fut atteinte, et les empereurs d’Allemagne, entraînés par le cours des idées générales autant que par leur ambition, ne voulurent plus voir dans le patrimoine apostolique qu’une sorte de grand fief, détaché de l’Empire par la libéralité de Charlemagne, mais retenu dans sa mouvance par les lois de la féodalité. Ils prétendirent au droit de confirmer l’élection du Souverain Pontife, comme au droit de conférer l’investiture des évêchés et des abbayes par la crosse et l’anneau, symboles de l’autorité spirituelle. Ainsi la grandeur même dont la Providence avait orné la papauté pour assurer son indépendance, devenait le tombeau de sa liberté, et chaque phase sociale semblait vouloir donner un sanglant démenti au travail de Dieu pour fonder la vérité sur l’unité. Une horrible confusion s’ensuivit dans l’Église de ses rapports avec l’institut féodal. La simonie mit presque partout la corruption, et un pape écrivait : « Malheureux ! si je jette les yeux autour de moi, je vois l’Orient entraîné par le diable ; et à l’Occident, au Midi, au Septentrion, à peine un évêque qui gouverne pour l’amour de Dieu et le salut de ses frères ! »