Divinae institutiones (Institutions divines) (page 2)

Lactance · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — eglise/lactance · 47 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Sed hactenus de poetis. Ad philosophos veniamus, quorum gravior est auctoritas, certiusque judicium; quia non rebus commentitiis, sed investigandae veritati studuisse creduntur. Thales Milesius, qui unus e septem sapientium numero fuit, quique primus omnium quaesisse de causis naturalibus traditur, aquam esse dixit, ex qua nata sint omnia; Deum autem esse mentem, quae ex aqua cuncta formaverit. Ita materiam rerum posuit in humore; principium causamque nascendi constituit in Deo. Pythagoras ita definivit quid esset Deus: « Animus, qui per universas mundi partes, omnemque naturam commeans atque diffusus; ex quo omnia, quae nascuntur animalia, vitam capiunt. » Anaxagoras Deum esse dixit infinitam mentem, quae per seipsam moveatur, Antisthenes multos quidem esse populares deos, unum tamen naturalem, summae totius artificem. Cleanthes et Anaximenes aethera dicunt esse summum Deum; cui opinioni poeta noster assensit:

Chrysippus naturalem vim divina ratione praeditam, interdum divinam necessitatem Deum nuncupat. Item Zeno divinam naturalemque legem.

Horum omnium sententia, quamvis sit incerta, eodem tamen spectat, ut providentiam unam esse consentiant. Sive enim natura, sive aether, sive ratio, sive mens, sive fatalis necessitas, sive divina lex, sive quid aliud dixeris; idem est, quod a nobis dicitur Deus. Nec obstat appellationum diversitas, cum ipsa significatione ad unum omnia revolvantur. Aristoteles, quamvis secum ipse dissideat, ac repugnantia sibi et dicat et sentiat, in summum tamen unam mentem mundo praeesse testatur. Plato, qui omnium sapientissimus judicatur, monarchiam plane aperteque defendit; nec aethera, aut rationem, aut naturam, sed, ut est, Deum nominat; ab eo mundum hunc perfectum atque mirabilem esse fabricatum. Quem Cicero secutus atque imitatus in plurimis, Deum frequenter confitetur, ac supremum vocat in iis libris, quos de Legibus scripsit; ab eoque regi mundum argumentatur, cum disputat de Natura deorum, hoc modo: « Nihil est praestantius Deo; ab eo igitur mundum regi necesse est. Nulli igitur est naturae obediens aut subjectus Deus; omnem ergo regit ipse naturam. » Quid autem sit Deus, in Consolatione definit: « Nec vero Deus ipse, qui intelligitur a nobis, alio modo intelligi potest, nisi mens soluta quaedam et libera, segregata ab omni concretione mortali, omnia sentiens ac movens. »

Annaeus quoque Seneca, qui ex Romanis vel acerrimus Stoicus fuit, quam saepe summum Deum merita laude prosequitur! Nam cum de immatura morte dissereret: « Non intelligis, inquit, auctoritatem ac majestatem judicis tui, rectorem orbis terrarum, coelique et deorum omnium Deum, a quo ista numina, quae singula adoramus, et colimus, suspensa sunt. » Item in Exhortationibus: « Hic, cum prima fundamenta molis pulcherrimae jaceret, et hoc ordiretur, quo neque majus quidquam novit natura, nec melius; ut omnia sub ducibus suis irent, quamvis ipse per totum se corpus intenderat, tamen ministros regni sui deos genuit. » Et quam multa alia de Deo nostris similia locutus est: quae nunc differo, quod aliis locis opportuniora sunt. Nunc satis est demonstrare, summo ingenio viros attigisse veritatem, ac pene tenuisse; nisi eos retrorsum infatuata pravis opinionibus consuetudo rapuisset, qua et deos alios esse opinabantur, et ea, quae in usum hominis Deus fecit, tamquam sensu praedita essent, pro diis habenda, et colenda credebant.

I. Nous avons donc entrepris de traiter dans cet ouvrage de la religion et de toutes les choses qui concernent le culte divin; car si nous voyons tous les jours de fameux orateurs, les lumières du barreau, s'éclipser, pour ainsi dire, à la fin de leurs cours, et se soustraire aux affaires publiques, pour s'appliquer uniquement à l'élude de la philosophie, et y chercher le repos que leurs glorieux travaux leur ont si justement mérité : si ces grands personnages, bien loin d'y goûter la douceur de ce repos si longtemps désiré, et acheté par tant de sueurs et de fatigues, n'y trouvent au contraire que de nouvelles tortures pour leur esprit, parce qu'ils cherchent ce qu'ils ne sauraient rencontrer : avec combien plus de raison et de confiance devons-nous nous jeter entre les bras de la divine sagesse comme dans un port assuré, puisque tout ce qu'elle enseigne est naturel à penser, agréable à écouter, facile à dire et honorable à entreprendre. Si enfin des hommes nés pour être les arbitres des peuples et les interprètes de la justice, ont cru bien mériter du public en lui donnant les Institutions du Droit Civil, pour tâcher par là d'assoupir les différends qui naissent à tous moments parmi leurs citoyens : que ne devons-nous point espérer de la grandeur et de la sainteté de notre sujet, puisqu'il ne s'agit pas ici de quelques lois locales, ou de quelques coutumes établies, mais de la vie éternelle, de l'immortalité, de Dieu même ! J'entreprends cet ouvrage sous vos auspices, ô invincible empereur, et j'ose mettre à la tête de ces Institutions le nom sacré du grand Constantin, de ce prince religieux qui, renonçant à l'erreur a, le premier de tous ceux qui ont régné avant lui, reconnu le véritable Dieu, et lui a rendu le culte qui n'est dû qu'à lui seul. Car cet heureux jour que la Providence avait choisi pour vous donner l'empire du monde, ayant enfin paru, vous commençâtes un règne qui devait faire tout le bonheur des peuples, comme il en faisait déjà tous les souhaits; vous commençâtes, dis-je, ce beau règne par rappeler la justice du triste exil où vos prédécesseurs l'avaient toujours reléguée. Un commencement si digne d'un empereur chrétien, n'en doutez point, attirera sur vous toutes les bénédictions de Dieu. Ce Dieu reconnaissant vous comblera d'une félicité durable ; il vous donnera les grandes et solides vertus; il prolongera vos jours jusqu'à une heureuse vieillesse, afin que les hommes aient le plaisir de voir la justice et la voir régner longtemps sur eux, et qu'après une longue suite d'années et d'heureux succès, vous puissiez mettre entre les mains des Césars vos fils[1] le pouvoir souverain que vous avez reçu de celles de votre auguste père.[2] Mais si Dieu a couronné la piété en votre personne sacrée, il saura bien punir l'impiété de ceux[3]

qui persécutent encore les adorateurs de son nom et les disciples de son fils ; et plus il semble différer leur châtiment, plus ils en doivent craindre la rigueur. Car si la vertu trouve en lui un père plein de bonté, le crime doit s'attendre à y trouver toute la juste colère et la sévère équité d'un juge inexorable.

Entrons donc dans la voie qui conduit à la vérité, et prenons garde à ne nous pas engager dans des routes écartées sous la conduite de ces faux sages, de ces célèbres fondateurs de la philosophie humaine. Je serais sans doute le premier à les suivre, et à porter les autres à embrasser leurs dogmes, si je croyais qu'ils pussent nous faire arriver sûrement à la possession de la vertu. Mais ce sont des guides aveugles, qui ne s'accordant pas même entre eux sur le chemin qu'on doit tenir, et marchant chacun par des sentiers différents qu'ils ont tracés, n'ont laissé après eux que des vestiges confus, sur lesquels il est dangereux de régler les siens, et qui, bien loin de mener à la connaissance de la vérité, conduisent infailliblement à l'erreur et au mensonge. Pour nous, qui avons le bonheur d être initiés par le baptême aux mystères sacrés de la véritable religion, qui avons reçu d'en haut par l'organe de la foi la lumière de la vérité, et qui avons Dieu même pour garant des grands principes que nous établissons, nous invitons toutes sortes de personnes au banquet que nous avons préparé, où nous ne servirons que des viandes célestes, et qui ont la vertu de rendre immortels ceux qui en font leur nourriture ordinaire.

Nous avons partagé cet ouvrage en sept livres, dans lesquels nous exposerons la vérité dans tout son jour, et nous la ferons voir avec toute la beauté et tous les agréments qui l'accompagnent. Au reste, le sujet que nous traitons est si riche et si abondant, que si nous voulions étaler toutes les richesses qu'il renferme et ne rien omettre de tout ce qui pourrait contribuer à sa perfection, nous serions obligés de lui donner une trop grande étendue. Mais si nous resserrons notre discours dans de justes bornes, on ne doit pas craindre qu'il en soit plus obscur; car les choses que nous avons à dire sont d'elles-mêmes si claires et si faciles à comprendre qu'on ne saurait assez s'étonner de voir les hommes, et surtout ceux qui font une profession particulière de sagesse, de les voir, dis-je, chercher la vérité, sans la pouvoir trouver, puisqu'elle se montre à eux environnée de tant de lumières. Que si nous sommes assez heureux, ce que nous espérons de la bonté du ciel, pour faire rentrer les hommes dans le chemin de la vérité, dont ils se sont écartés pour suivre celui de l'erreur, nous les conduirons à la source d'une doctrine salutaire, où ils pourront étancher avec plaisir et sans crainte la soif ardente qui les brûle. Il ne sera pas même nécessaire qu'ils fassent un grand effort d'esprit pour pénétrer dans ce que nous leur proposerons : nous le ferons avec tant de netteté qu'on le concevra sans peine, pourvu qu'on ait la patience d'écouter ou de lire; car il se trouve des personnes si fort attachées à leurs préventions qu'elles se mettent volontairement un voile sur les yeux pour ne pas voir la vérité ; et leur aveuglement est d'autant plus déplorable, qu'en voulant défendre leur religion, ils ne font rien pour elle et font beaucoup contre eux. C'est pour ces malheureux esclaves de la prévention et de l'erreur que nous entreprenons d'écrire ceci. Il faut, s'il se peut, les faire sortir de cette obscurité où ils sont comme ensevelis, il faut leur aider à rompre les liens qui les retiennent captifs du mensonge. Qu'ils considèrent seulement ce qu'ils sont, et pourquoi ils se trouvent sur la terre; qu'ils apprennent à se connaître, et ils apprendront en même temps à connaître quelle est leur fin, et quels sont les moyens qu'ils doivent prendre pour y arriver; qu'ils soient enfin bien persuadés que toute religion sans la pratique de la vertu est fausse, et que la vertu sans l'exercice de la véritable religion n'est qu'imaginaire.

II. Nous avons donc entrepris de tirer la vérité des ténèbres dont l'erreur l'a couverte jusqu'ici, et de la faire paraître dans tout l'éclat qui lui est naturel : mais nous n'avons pas cru devoir commencer par cette question célèbre, qui semble d'abord se présenter d'elle-même; savoir : s'il y a une providence qui veille sur toute la nature, ou si toutes choses ayant été formées par le hasard lui doivent aussi leur conservation. Démocrite a été l'auteur de cette opinion, et son disciple Épicure l'a pareillement enseignée. Mais ces deux philosophes n'ont fait que renouveler l'impiété de deux fameux athées,[4] dont le premier doutant de la divinité, et le second la niant absolument, s'accordaient en cela, qu'ils ôtaient à la Providence le gouvernement de l'univers.

Les stoïciens au contraire ont toujours soutenu que le monde n'avait pu être formé que par cette souveraine puissance, et ne pouvait se conserver que par ses soins. Cicéron même, quoiqu'il fût académicien déclaré, abandonna sur ce point l'incertitude de sa secte, pour confirmer par plusieurs arguments affirmatifs le sentiment des stoïciens, et le fortifier par de nouveaux raisonnements: ce qu'il fait dans plus d'un ouvrage, mais principalement dans celui qu'il a composé sur la Nature des Dieux. Et certes, pour convaincre de fausseté l'opinion de trois ou quatre philosophes, il n'y a qu'à leur opposer le témoignage unanime des peuples et des nations entières, qui n'ont là-dessus qu'une même voix et un même langage. Car quel est l'homme assez grossier, et dont l'esprit et les mœurs soient si sauvages et si brutes, qui, levant les yeux au ciel, ne soit convaincu de la nécessité d'une providence, quoiqu'il puisse ignorer quel est le Dieu qui la fait agir, lorsqu'il vient à contempler la disposition des corps célestes, leur mouvement, leur étendue, leur durée, leur utilité, leur éclat, leurs effets. Et il ne se peut qu'il ne conçoive en même temps, que ce qui se maintient dans un ordre si admirable, et se meut par des ressorts si justes, ne soit l'effet d'une cause encore plus excellente, et d'une sagesse qui ne peut être que celle d'un Dieu? Il n'est donc rien de plus aisé que de produire des preuves de cette première vérité; mais parce que cette matière a été beaucoup agitée de part et d'autre, et que les ennemis de la Providence ont été plus d'une fois vaincus et désarmés par ses défenseurs, nous ne nous y arrêterons pas davantage, d'autant plus que nous serons obligés dans le cours de cet ouvrage de toucher souvent le même sujet, qui se trouve si naturellement lié aux autres que nous devons traiter, que nous ne saurions en entamer aucun qui n'ait quelque rapport avec la divine providence.

III. Ne différons donc plus d'entrer en matière, et commençons par cette question qui, dans l'ordre, ne devrait être que la seconde ; savoir, si le monde est gouverné par une seule divinité ou par plusieurs. Nous n'estimons pas qu'il puisse y avoir un seul homme, s'il se sert de son esprit pour penser et de sa raison pour former un raisonnement, qui ne comprenne par cet unique secours qu'il tire de la nature, qu'il n'y a qu'un Dieu qui soit l’auteur de toutes choses, et qui les conserve par la même puissance qui les a créées. Car quel besoin y a-t-il d'en admettre plusieurs? Est-ce qu'un seul n'a ni assez de tête ni assez de force pour un emploi si vaste et si pénible? Peut-être que les forces de plusieurs unies ensemble pourront suppléer à la faiblesse d'un seul. C'est sans doute ce que s'imaginent ceux qui veulent établir la pluralité des dieux : ils les croient faibles et incapables de soutenir un si pesant fardeau, sans le secours mutuel et charitable qu'ils reçoivent l'un de l'autre. Mais comment cette puissance peut-elle s'accorder avec la nature de Dieu qui renferme en soi une puissance infinie? Il n'y a donc qu'un Dieu dont la puissance est sans bornes et la force sans faiblesse. Car cela seul peut-être appelé infiniment solide, qui ne peut rien perdre, et infiniment parfait, qui ne peut rien acquérir. Qui doute qu'un roi à qui toute la terre serait soumise n'eût un pouvoir d'une plus grande étendue que si cet empire était partagé entre plusieurs rois? Il en sera de même de l'empire de l'univers, si on le partage entre plusieurs divinités. Or comme il est certain qu'un pouvoir infini ne peut résider que dans un être qui est en toutes choses et en qui toutes choses sont, si la divinité n'est unique, en qui trouvera-t-on ce pouvoir? Sera-ce dans des divinités subalternes, qui le divisant entre elles, détruisent entièrement sa nature? Ces petits dieux qu'on se figure n'auront en particulier qu'un pouvoir fort limité, parce qu'il manquera à chacun ce qui sera dans tous les autres; et plus leur nombre sera grand, moins ils auront de pouvoir. Bien plus, cette souveraine puissance ne peut souffrir la moindre division; car tout ce qui peut être divisé, peut être altéré. Or Dieu étant incorruptible ne peut souffrir aucune altération : concluons donc que la puissance de Dieu, qui n'est point distincte de Dieu même, ne saurait être divisée. Et certes celui-là est dans une erreur grossière, qui ne peut s'imaginer qu'un corps d'une si grande étendue que le monde, puisse être régi par un seul : il ignore l'immensité de la puissance divine, s'il croit que celui qui l'a créé sans aide en ait besoin pour le gouverner. Mais peut-être voudra-t-on encore nous contester ce point. Un seul n'a pu construire une machine composée de tant de ressorts si justes, et qui ne se dérangent jamais; assembler tant de différents corps pour n'en former qu'un ; les maintenir tous dans une concorde admirable, y mettre tant d'ornements qui surprennent par leur variété, et par la merveilleuse proportion qui se trouve entre eux; il faut nécessairement, dira-t-on, que plusieurs aient mis la main à un si bel ouvrage. Et moi je soutiens qu'un seul en est l'auteur. Imaginez dans vos dieux telle grandeur qu'il vous plaira; multipliez-en le nombre à proportion du besoin que vous croyez en avoir pour un édifice si considérable; mettez dans chacun d'eux tant de puissance, de vertu, de sagesse, de majesté, que vous voudrez: je réunirai tout cela dans un seul, et je vous soutiendrai, de plus, qu'il y en a une infinité de fois davantage qu'il n'est possible de le dire ni de le penser. L'esprit humain n'a point d'idée, quelque élévation qu'il lui veuille donner, qui puisse représenter l'ombre seule de cette divine intelligence: comment en pourrait-il soutenir l'éclat? La langue n'a point de parole, quelque énergique qu'elle soit, qui puisse expliquer le moindre des effets qui partent de cette divine puissance : comment en pourrait-elle exprimer l'étendue? Je sais qu'on peut encore nous opposer que tous ces dieux, considérés chacun en particulier, sont aussi grands que le seul Dieu que nous reconnaissons: mais il n'est rien de moins juste que cette pensée; car il faut de nécessité que le pouvoir de ces dieux soit borné : si l'un d'eux veut tant soit peu étendre le sien, il ne le peut qu'il ne rencontre un de ses collègues et qu'il ne le chasse du poste qu'il occupait. Peut-on appeler divin un pouvoir qui se trouve enfermé dans de certaines limites? Quel dieu! à qui l'on prescrit, pour ainsi dire, une sphère d'activité, hors laquelle il ne lui est plus permis d'agir! Mais ils ne prévoient pas, ces partisans de la pluralité des dieux, qu'il peut arriver qu'ils se trouvent de sentiments opposés, comme il arriva en effet durant la guerre de Troie (du moins si nous en croyons Homère); car les uns voulant la ruine de cette ville, et les autres au contraire la voulant sauver, ils en vinrent aux mains, et ce différend pensa avoir de fâcheuses suites pour la céleste république. Les conséquences en seraient incomparablement plus dangereuses dans le gouvernement du monde. Et voyez à quoi il serait réduit, et quel désordre ce serait dans la nature, si, par exemple, l'un de ces dieux ayant destiné une certaine quantité de pluie douce pour arroser la terre et la rendre féconde au printemps, il prenait fantaisie à un autre dieu d'envoyer de la neige? Il est donc constant que le monde ne peut être gouverné que selon la suprême volonté d'un seul, comme une armée ne saurait subsister que sous les ordres d'un seul général ; vouloir enfin admettre plusieurs dieux dans le gouvernement de l'univers, n'est pas moins contraire au bon sens et à la raison, que d'introduire dans le corps humain plusieurs âmes pour conduire et régler les mouvements de ce petit monde, dont la structure n'est peut-être pas moins admirable que celle du grand : en sorte qu'une âme régirait les passions, une autre âme ferait agir les membres, chacun suivant les fonctions auxquelles il est destiné: celle-ci appliquerait les sens à leurs objets, celle-là fournirait les esprits et les enverrait aux endroits où ils sont nécessaires; une autre enfin ferait jouer tous les ressorts qui entretiennent la vie, et qui font subsister la machine. Si donc une âme peut seule gouverner le corps qu'elle anime, pourquoi ne veut-on pas qu'un Dieu puisse seul gouverner le monde qu'il a créé ? D'ailleurs, si l'on prétend que tous ces dieux, dans l'exercice de leurs emplois, reçoivent les ordres de l'un d'entre eux, qui soit comme leur chef, ce ne seront plus des dieux, mais les officiers et les ministres de celui qui leur commande, qui prescrit à chacun ce que chacun doit exécuter, qui distribue les charges, en un mot qui est celui à qui les autres obéissent. Si l'égalité ne se rencontre point entre eux, ni la divinité non plus, le commandement absolu exclut toute obéissance ; or le nom de Dieu est un nom de puissance absolue.

IV. Les prophètes, dont le nombre n'est pas peu considérable, ont tous annoncé un Dieu. Et ce qui doit donner à leur témoignage un caractère d'infaillibilité, c'est que par l'inspiration de ce même Dieu, ils ont tous prédit ce qui devait arriver dans la suite des siècles, avec une uniformité capable de convaincre les moins crédules. Ceux qui font gloire de ne point déférer à la vérité, soutiennent que ces hommes divins ne méritent aucune créance, et que dans les oracles qu'ils ont rendus, ils ont moins été les organes de leur Dieu que les interprètes de leurs propres pensées. Peut-être parce qu'ils n'ont parlé que d'une divinité, les veut-on faire passer pour des fanatiques ou pour des imposteurs? Cependant, nous voyons que leurs prophéties s'accomplissent tous les jours; et ce rapport merveilleux entre les prédictions et les événements, et entre les paroles d'un prophète et celles d'un autre prophète, nous fait assez connaître que ce n'est l'ouvrage ni de la fureur, ni de l'imposture. Et quelle plus grande témérité que d'oser accuser ces hommes admirables d'avoir voulu imposer aux peuples, eux que Dieu n'avait pas seulement envoyés pour publier son nom par toute la terre, mais aussi pour en chasser l'injustice qui y régnait! Mais, après tout, quel est le motif le plus ordinaire qui inspire le mensonge et qui fait les fourbes, sinon le désir qu'on a de s'élever dans le monde aux dépens de la crédulité des simples? Et qui fut jamais moins attaché aux richesses et moins susceptible d'ambition que ces hommes de Dieu? Ils se sont acquittés de leur ministère avec un si grand désintéressement, qu'ayant abandonné ce qu'une prévoyance raisonnable pouvait leur conseiller de se réserver pour le soutien de leur vie, ils l'ont attendu chaque jour de la main de Dieu, et, bien loin d'avoir acquis dans l'exercice de leurs fonctions des biens et des honneurs, ils n'y ont trouvé que des supplices et la mort. C'est le prix ordinaire dont les médians paient la charité sincère des gens de bien, qui les reprennent de leurs désordres et qui leur veulent inspirer l'amour de la vertu: ils conçoivent en même temps de l'aversion pour elle, et de la haine pour ceux qui leur annoncent ces maximes. Ajoutons à cela que, parmi ces prophètes, il s'est trouvé des princes et des rois, sur qui sans doute le soupçon d'une basse avarice ne tombera jamais, et qui cependant, aussi bien que les autres d'un rang inférieur, ont enseigné l'unité de Dieu.

V. Mais n'insistons pas davantage sur cette preuve, quelque certitude qu'elle ait, puisqu'elle n'en a pas pour ceux qui se font un honneur de ne rien croire, et venons à leurs propres auteurs. Nous consentons même à les prendre pour juges, et nous ne les récuserons point, quoiqu'on veuille qu'ils ne nous soient pas favorables. Ces juges sont les poètes et les philosophes. Nous prétendons trouver dans leurs écrits des preuves de l'unité de Dieu; et il faut avouer que l'éclat de cette vérité est si perçant qu'il n'y a point d'yeux, quelque fermés qu'ils soient par l'ignorance ou par la passion, qui ne soient forcés de s'ouvrir lorsqu'ils en sont frappés.

Orphée, le plus ancien des poètes et contemporain des dieux (puisqu'on dit qu'il se trouva dans le vaisseau des Argonautes avec Hercule, elles deux frères Castor et Pollux), Orphée, dis-je, appelle Dieu « le premier né, » comme étant le principe de toutes choses. Il le nomme encore « celui qui a apparu, » parce qu'il est le premier qui soit sorti du néant; et comme ce poète ne peut concevoir ni la véritable origine, ni la véritable nature de Dieu, et ne voit rien de plus grand que l'air, ni qui ait plus de rapport avec l'immensité de Dieu, il le fait naître de cette vaste étendue. Il ajoute que ce Dieu est le père de plusieurs autres ; qu'il a bâti le ciel pour leur servir de demeure, et pour rassembler autour de lui dans le même palais cette nombreuse et divine famille. Ainsi ce poète théologien, conduit par le seul instinct de la nature et éclairé de ses seules lumières, comprit sans peine qu'il y avait un être suprême auteur des autres êtres : car il ne pouvait attribuer cette qualité à Jupiter, puisqu'il était fils de Saturne; ni à Saturne, puisque le ciel passait pour son père; ni au Ciel même, qui ne faisant qu'une partie du monde et n'en étant qu'un élément, reconnaît nécessairement lui-même un principe. Cette suite de raisonnements conduisit enfin Orphée à l'existence de ce Dieu premier né, entre les mains du quel il mit un pouvoir universel sur toutes les créatures.

Pour Homère, il ne nous a rien laissé qui pût éclaircir cette question, ayant écrit les aventures des dieux d'une manière qui n'a nul rapport à la grandeur qu'on doit supposer dans des substances si excellentes, et qui sans doute convient mieux à la faiblesse des hommes qu'à la majesté de Dieu.

Il semblerait qu'Hésiode, qui a composé un livre exprès sur cette matière, pourrait nous être utile dans la recherche que nous faisons ; il faut cependant demeurer d'accord que son ouvrage ne nous peut fournir que de faibles preuves. Il le commence par la description du chaos, de cette masse informe, de cet amas confus de matière, sans nous apprendre en quel temps et de quelle sorte les parties de cette matière première se sont trouvées unies ensemble. Car, comme toutes choses doivent avoir reçu leur disposition et leur arrangement de la main de quelque excellent ouvrier, il faut nécessairement que la matière ait reçu son existence de quelque être supérieur; et quel autre que Dieu peut lui avoir donné cette existence? Mais Hésiode n'entre point dans cette pensée; il ne saurait goûter une vérité qui lui est inconnue; et il paraît bien que lorsqu'il monta sur le Parnasse pour y composer son poème, il l'avait médité à loisir, et que les Muses (comme il voudrait nous le faire croire) ne le lui inspirèrent jamais.

Virgile, le premier de nos poètes latins, s'est beaucoup moins éloigné de la vérité, lorsqu'il parle ainsi de Dieu :

Au commencement le ciel, la mer, et les globes célestes furent comme animés d'un souffle de vie ; tout reçut le mouvement de l'Esprit, qui se répandit et se mêla dans toutes les parties de l'univers

Et, pour ne laisser aucun doute touchant la nature de cet Esprit auquel il attribue une puissance si universelle, il dit nettement en un autre endroit :

Que Dieu remplit la terre, la mer, et l'immense étendue de l'air, et que tous les animaux qui vivent au milieu de ces éléments, tiennent de lui l'être et la vie.

Ovide, dès l'entrée de son excellent livre des Métamorphoses, avoue que le monde est l'ouvrage de Dieu, qu'il appelle en plus d'un endroit

Mais laissons-la les poètes, et consultons les philosophes, dont l'autorité doit avoir plus de poids, et le témoignage plus de certitude, puisqu'on est persuadé qu'ils ne s'occupent pas, comme les poètes, à embellir le mensonge, mais que leur unique étude est la recherche de la vérité.

Thalès de Milet, qui fut un des sept sages de la Grèce, et qu'on croit avoir été le premier qui ait traité des causes naturelles, fait naître toutes choses de l'eau ; il soutient que Dieu s'est servi de cet élément pour les former. Ainsi, suivant cette opinion, l'eau est la matière, et Dieu est l'agent qui l'a mise en œuvre.

Dieu, selon Pythagore, est une âme qui anime toutes les parties de ce grand univers, qui est répandue partout, et qui donne la vie aux animaux et l'être à tout ce qui existe.

Anaxagore veut que Dieu soit une intelligence infinie, qui a en soi le principe de tout mouvement.

Antisthène laisse aux peuples ses dieux; mais il n'en reconnaît qu'un, qui est l'auteur de la nature.

Cléante et Anaximène croient que cette partie de l'air, la plus pure et la plus voisine du ciel, est Dieu même. A quoi Virgile notre poète semble faire allusion, lorsqu'il dit que :

L'air, qui est le Père tout-puissant, descend dans le sein de la Terre son épouse, par des pluies qui la rendent féconde ; et que s'insinuant par tout cet élément, il y forme les germes, les fait croître, et les nourrit.

Chrysippe veut que Dieu soit une vertu naturelle, excitée et comme animée par un esprit divin. Quelquefois il nomme Dieu une nécessité divine.

Zénon l'appelle une « loi divine et naturelle. » Tous enfin, dans une diversité apparente de sentiments, conviennent qu'il y a une Providence. Car que ce soit ou la nature, ou un air subtil, ou une souveraine raison, ou une intelligence, ou une nécessité fatale, ou une loi divine, ou telle autre chose qu'il leur plaira d'imaginer, c'est ce que nous appelons Dieu. Et qu'importe que tous ces noms soient différents, s'ils rappellent les esprits à une même notion, et s'ils y forment la même idée?

Quoique Aristote ne soit pas toujours d'accord avec lui-même, et que ses opinions se combattent quelquefois, il marque en ceci une conformité toujours égale, et sans jamais varier il confesse qu'il n'y a qu'une seule et unique intelligence qui gouverne le monde.

Tous les livres