Divinae institutiones (Institutions divines) (page 4)
Varron, qui pour sa profonde érudition ne vit aucun parmi les Grecs qui ne lui cédât, ni aucun des Romains qui osât l'égaler, ce savant homme, dis-je, dans son Traité des Choses Divines qu'il adresse à Caïus César, souverain sacrificateur, venant à parler des fonctions des quindécemvirs, qui sont préposés à la garde des livres sibyllins, prétend que ce nom ne fut pas donné à ces livres sacrés pour avoir été l'ouvrage d'une seule sibylle ; mais que les anciens ayant ainsi nommé toutes les femmes qui paraissaient remplies de l'esprit de prophétie ou agitées de la fureur poétique, tout ce que ces femmes inspirées prononçaient reçut le nom d'oracles sibyllins, et elles celui de sibylles, ou du nom de celle qui prophétisait à Delphes, ou plutôt parce qu'elles passaient pour être les interprètes des volontés divines, le nom de sibylle étant composé de deux mots qui signifient, en langue éolienne, les desseins des dieux. Au reste, on en compte dix, et Varron rapporte leurs noms sur la foi des auteurs qui en ont parlé : la première parut dans la Perse : Nicanor, qui a écrit l'histoire d'Alexandre, en fait mention ; la seconde, selon Euripide, dans son prologue de Lamia, était originaire de la Libye; la sibylle de Delphes, au rapport de Chrysippe, dans son Traité sur la Divination, était la troisième ; celle de Cumes était la quatrième : le poète Nævius et l'historien Pison en parlent, l'un dans son poème de la guerre de Carthage et l'autre dans ses Annales. L'Érythréenne fut la cinquième; Apollodore d'Erythrée la fait citoyenne de la même ville que lui. Ce fut elle qui, voyant partir les Grecs pour Troie, leur prédit la ruine de cette ville, et dit qu'Homère ferait un poème qu'il remplirait de fictions et de mensonges. Samos donna le nom et la naissance à la sixième ; les Annales de cette île par Ératosthène en conservent la mémoire. La Cumane, nommée Amalthée par Damophile et par Hérophile, est la septième ; cette sibylle, si célèbre dans l'histoire romaine, vivait sous le règne du premier des Tarquins; elle lui apporta un jour neuf volumes, elle lui en demanda trois cents pièces d'or. Le roi, indigné de la hardiesse de cette femme, ou étonné de sa folie, ou plutôt effrayé de la grandeur du prix qu'elle mettait à ses livres, la rebuta; mais elle, sans s'émouvoir, en brûla trois, et demanda la même somme pour les six qui restaient; Tarquin, surpris et irrité tout ensemble d'un procédé si nouveau, la traita encore plus rudement, ce qui l'obligea à en brûler trois autres. Le roi, ému de crainte, et peut-être touché de curiosité, voyant qu'elle persistait toujours à demander les trois cents pièces d'or, les lui fit compter sur l'heure, et fit mettre dans le Capitole les trois livres qui s'étaient sauvés du feu et de l'avarice de la sibylle. Leur nombre fut dans la suite beaucoup augmenté de ceux que plusieurs villes de Grèce et d'Italie envoyèrent à Rome; et on rassemblait avec soin tout ce qui portait le nom de sibyllin, ou qui paraissait en avoir le caractère. La huitième fut nommée l'Hellespontique ; elle était née dans les champs de Troie, au bourg de Marpesse, près de la ville de Gergithium; elle prophétisa sous le règne de Cyrus, et du temps de Solon, si nous en croyons Héraclide. La neuvième était de Phrygie, et publia ses prophéties à Ancyre. La dixième et dernière fut la Tiburtine; elle se nommait Albunée, et on lui avait dressé un autel sur le bord de l'Anio. On dit même que son image tenant un livre à la main fut trouvée au fond de ce fleuve, et que le sénat ordonna qu'elle fût transférée au Capitole pour y recevoir les honneurs divins.
Les livres des sibylles sont entre les mains de tout le monde, hors ceux de la sibylle de Cumes, dont les Romains font un grand mystère, n'étant permis qu'aux quindécemvirs, dont nous avons parlé, de les voir et de les lire. Chacun de ces livres est appelé le Livre de la sibylle, sans que l'on puisse bien discerner de laquelle des dix chaque livre est en particulier ; la seule sibylle d'Erythrée se nomme au commencement du sien ; elle déclare que, quoiqu'elle soit née à Babylone, elle prend toutefois le nom d'Érythréenne. Elle rendit ce nom célèbre dans la suite par la noblesse de ses expressions et par la sublimité des choses qu'elle prédit ; car quoique ses autres compagnes aient publié d'une commune voix l'unité de Dieu, celle-ci le fait d'une manière plus relevée et plus digne de la majesté de celui qu'elle annonce. Voici ce qu'un auteur très exact, Fenestella, rapporte d'elle au sujet des quindécemvirs : il dit que le Capitole ayant été rebâti sous le consulat de Curion, après un incendie qui n'en avait fait que des ruines, ce premier magistrat de la république proposa au sénat d'envoyer à Erythrée quelques personnes de considération pour faire une recherche des livres de la sibylle et les faire transporter à Rome. Le sénat députa pour cet effet trois personnes de probité,[10] qui retournèrent chargés de mille vers qu'ils avaient eu soin de tirer de l'original avec beaucoup de fidélité et d'exactitude. Varron raconte la chose dans les mêmes termes. Voici donc de quelle manière cette sibylle parle de Dieu dans ses vers :
Il n'y a qu'un Dieu, dont la grandeur est infinie, et l'essence incréée.
Dieu est seul, infiniment élevé au-dessus des autres êtres : il a créé le ciel et les astres, la terre et les arbres qu'elle porte; la mer et les eaux qui s'y précipitent.
Peuples, adorez ce Dieu, qui est un seul, rendez-lui l'honneur qui lui est dû comme au maître du monde ; il est seul de toute éternité, et il sera seul dans toute l'éternité.
Je suis le Dieu unique, et il n'y en a point d'autre que moi.
Ces témoignages doivent suffire pour notre dessein ; mais l'occasion se présentera peut-être d'en parler encore ; et nous achèverons alors de rapporter les témoignages des autres sibylles. Au reste, puisque nous avons entrepris de défendre la vérité contre ceux qui la combattent sans la connaître, et qui fuyant la lumière de la véritable religion aiment à demeurer dans les ténèbres de celle où ils sont nés, de quelles plus fortes preuves pourrions-nous nous servir pour les détromper, que de celles que leurs propres dieux nous fourniront ?
VII. Apollon, celui de leurs dieux qu'ils croient le plus éclairé et le plus savant dans la connaissance des mystères, ayant quitté Delphes pour venir demeurer à Colophon dont l'agréable séjour l'avait charmé, un jour que quelqu'un l'interrogeait touchant la véritable essence de Dieu, lui répondit ainsi:
Il est né de lui-même ; il ne doit point à une mère la vie dont il jouit, ni à un maître la science qu'il possède ; nulle langue ne peut exprimer son nom : le feu est sa demeure : voilà quel est Dieu. Pour nous autres anges, nous ne sommes qu'une portion de la Divinité.
Ces paroles peuvent-elles s'entendre de Jupiter ? Est-il sans mère et sans nom, et l'un et l'autre ne sont-ils pas connus ? Mercure Trismégiste, dont nous avons ci-devant rapporté le témoignage, donne encore plus d'étendue à cette réponse d'Apollon ; il ne se contente pas, comme lui, de ne point donner de mère a Dieu, il ne lui donne pas même de père, parce qu'il est lui-même son principe. Et en effet celui qui donne la vie à toutes choses, la peut-il recevoir d'un autre?
C'est donc une proposition d'une éternelle vérité qu'il n'y a qu'un Dieu, qu'un Père, et qu'un Maître. Et nous croyons l'avoir jusqu'ici suffisamment prouvé, soit en y employant la force du raisonnement, soit en produisant, pour l'appuyer, une foule de témoins qui ne doivent pas être suspects à nos adversaires, puisqu'ils sont d'un même parti. Mais peut-être quelqu'un nous fera la même question que Cicéron fait faire à Hortensius. « Si Dieu est seul, de quelle félicité peut-il jouir dans une si triste solitude? » Il est vrai que Dieu est seul, mais il n'est pas vrai qu'il soit solitaire comme on se l'imagine, ni relégué, pour ainsi dire, dans le fond d'un désert. Il a sa cour, il a ses ministres que nous appelons ses anges ; et c'est la pensée d'un philosophe,[11]
que nous avons allégué en un autre endroit : « Dieu, dit-il, a créé de purs esprits pour être ses ministres dans le gouvernement du monde. Mais ces ministres ne sont pas des dieux, et ne veulent passer pour tels. Ils n'ont garde d'accepter des autels, ni de demander des sacrifices. Toute leur gloire consiste dans la prompte obéissance qu'ils rendent aux ordres du Tout-Puissant. » Qu'on ne présume donc pas que ces esprits soient ces fausses divinités que le peuple adore : quoique, après tout, il nous soit fort indifférent qu'on ait cette pensée, elle ne peut avoir aucune force contre nous, puisque l'unité que nous reconnaissons en Dieu exclut toute pluralité. Qu'ils s'informent du moins, ces adorateurs des faux dieux, quel nom ils peuvent leur donner sans crime. Qu'ils sachent qu'on viole le respect qu'on doit à Dieu, lorsqu'on donne à plusieurs un nom qui ne peut être qu'à un seul ; et que ce grand Dieu ne communique à personne ni son nom ni sa puissance. Qu'ils apprennent de leur Apollon ce qu'ils doivent croire de Jupiter et des dieux qui sont moindres que lui. Il leur enseignera par son oracle, que Jupiter n'a pas plus de part à la puissance souveraine que les autres dieux à la nature divine, et que de simples esprits ne sont pas des dieux, mais les hérauts ou tout au plus les ministre du vrai Dieu. Ce n'est pas que dans cet oracle votre Apollon ne soit un imposteur lorsqu'il parle de lui-même ; car n'étant qu'un mauvais démon, il a bien l'audace de se mettre au nombre de ces bienheureuses intelligences que Dieu appelle ses anges. Il est vrai qu'il se rend quelquefois justice, ou plutôt la force de la vérité l'oblige à confesser malgré lui qu'il est un esprit impur. C'est ce qu'il fit dans cette autre réponse, qu'il rendit à ceux qui lui demandaient la manière dont il voulait être invoqué, et dans la formule de prières qu'il leur prescrivit :
O vous qui savez tout, qui connaissez tout, vous qui êtes présent partout, exaucez nos vœux, ô démon.
En donnant le modèle d'une autre prière qu'il veut qu'on lui adresse, il la commence par ces mots :
Lucifer, qui avez formé cette belle harmonie qui unit ensemble toutes les parties de l’univers, sage démon, etc.
Il se condamne donc lui-même par sa propre bouche, et demeurant d'accord qu'il est ce fameux rebelle,[12] qui dès le commencement du monde se révolta contre son créateur, il est en même temps contraint d'avouer qu'il mérite la peine qui est due à son crime. C'est ce qu'il confesse nettement dans un autre de ses oracles.
Les démons qui habitent sur la terre, et ceux qui parcourent les campagnes liquides, gémissent sous la pesanteur des coups que le bras de Dieu fait tomber sur eux sans relâche.
Nous traiterons dans le second livre de ces deux espèces de démons. Il nous suffit pour le moment d'indiquer que lorsqu’Apollon se veut honorer lui-même et se placer dans le ciel de sa propre autorité, il nous apprend quel nom nous devons donner à ces substances spirituelles[13] qui environnent le trône de Dieu.
Que les hommes ouvrent donc enfin les yeux, qu'ils renoncent à leurs anciennes erreurs, et que sortant des ténèbres d'un culte faux et profane, ils se laissent conduire, à la faveur d'une lumière plus pure, à la connaissance de leur Dieu, de leur Père. Mais qu'ils sachent que quelque efforts que fasse l'esprit humain, quelque élévation naturelle qu'il ait, de quelque pénétration qu'il se glorifie, il se trouvera toujours accablé de la puissance de Dieu lorsqu'il en voudra mesurer l'étendue, ébloui de sa majesté s'il la veut regarder trop fixement, et arrêté tout court s'il prétend s'élever jusqu'à la connaissance de son origine.
VIII. On ne peut sans doute résister à la force et à la multitude des preuves que nous venons d'alléguer, ni douter un seul moment que le monde ne soit régi par un pouvoir absolu, et par une providence infiniment éclairée, qui n'est autre chose que Dieu même. Platon, frappé de l'éclat de cette majesté, et considérant qu'elle doit être la force et la vertu qui donne le mouvement et la vie à tous les êtres, avoue, dans son Timée, que l'esprit ne saurait comprendre ni la parole exprimer tant de grandeur et de puissance. Après cela qui osera seulement penser qu'il y ait rien, je ne dis pas de difficile, mais d'impossible à Dieu, à ce Dieu qui ayant formé dans son entendement le dessein et le plan de tant d'ouvrages merveilleux, les a produits au dehors par sa puissance, et les a perfectionnés par sa parole. Sa sagesse les gouverne, son esprit y maintient l'ordre, sa bonté les conserve; et quoique nos yeux soient témoins de ces miracles, ils demeurent toujours incompréhensibles, toujours ineffables. Il ne peut être parfaitement connu que de lui même. C'est ce qui m'a souvent fait déplorer en moi-même l'aveuglement de ceux qui adorent les fausses divinités ; car enfin peut-il y avoir des hommes qui aient le cœur si étroit et l'esprit si obscurci, des hommes qui aient dégénéré de telle sorte de la noblesse de leur origine et de l'excellence de leur nature, pour se pouvoir persuader que ce qui est sorti de l'union purement naturelle d'un homme et d'une femme renferme en soi des qualités divines qui méritent leur culte et leur adoration. Qu'ils écoutent ce que la sibylle[14]
chante dans ses vers, et qu'ils défèrent du moins à un oracle pour lequel ils ont tant de vénération.
La divinité ne peut être formée dans le sein d'une femme, et l'homme ne saurait produire un dieu.
Si cela est, comme on n'en peut douter, que deviendra la divinité d'Hercule, d'Apollon, de Bacchus, de Minerve et celle du grand Jupiter, puis qu'il est certain que tous ces dieux doivent leur naissance à l'un et à l'autre sexe? Mais qu'ya-t-il de plus éloigné de l'extrême pureté qui doit être en Dieu, que le moyen qu'il a donné aux hommes pour conserver leur espèce ? Si donc les dieux sont immortels, si l'éternité est leur partage, quel besoin ont-ils d'un autre sexe ? Est-ce pour leur donner des successeurs? Ils ne doivent jamais finir, et quand leur postérité pourra-t-elle leur succéder? C'est ce qui a introduit parmi les hommes et les animaux la nécessité de l'union entre les sexes différents ; parce que tout ce qui reçoit la vie étant sujet à la mort, chaque espèce finirait bientôt sans cette union qui la conserve, et lui procure en quelque sorte l'immortalité. « Je conviens, dira quelqu'un, que Dieu n'a pas besoin d'un autre sexe pour avoir des fils qui lui succèdent ; mais qu'il s'en serve du moins pour se faire des sujets, ou pour augmenter le nombre de ses ministres; » comme si Dieu, dont la puissance ne peut être bornée, ne pouvait sans ce secours produire autant de créatures qu'il le jugera nécessaire pour sa gloire et pour son service. Car s'il a bien voulu accorder à des insectes le privilège de pouvoir se former une postérité du suc de quelques herbes odoriférantes et du plus pur sang des fleurs, qui osera nier qu'il ait le pouvoir de peupler le monde de nouvelles créatures, sans avoir recours à un moyen si peu digne de la simplicité de sa nature?
Que les hommes ne soient donc plus si insensés que de rendre à leurs semblables un culte qui n'est dû qu'à Dieu. Mais on voudra peut-être savoir ce qui a rempli le monde de tant de divinités, ce qui a obligé les peuples à élever des autels en tant de lieux : c'est l'amour qu'ils ont eu pour leurs princes ; c'est cet amour qui leur a mis l'encensoir à la main. Ils ont cru ne pouvoir rendre à la mémoire de leurs rois ce qu'ils croyaient leur devoir, soit à cause de leurs vertus, soit pour la découverte de quelques arts utiles à la vie civile ou naturelle, soit enfin pour reconnaître les bienfaits qu'ils en avaient reçus, qu'en leur rendant après leur mort les honneurs divins. Il ne faut qu'ouvrir les historiens et les poètes pour être d'abord convaincu de cette vérité.
IX. Mais entrons dans les détails, et examinons les mœurs, la conduite et la vie de ces hommes dont la superstition a fait des dieux. Commençons par Hercule ; l'innocence opprimée et la vertu malheureuse n'eurent jamais un protecteur plus zélé. Il passe lui-même pour un modèle achevé des vertus héroïques, et il est parmi les dieux ce que fut autrefois parmi les Romains l'illustre Africain.[15]
Cependant lorsqu'il parcourait la terre pour la purger des monstres qui l'infestaient, il la remplissait de monstruosités plus horribles, et on le suivait moins à la trace de ses victoires qu'à la suite de ses adultères et de ses incestes. Mais doit-on s'en étonner; il était lui-même le fruit d'un double adultère.[16]
Que pouvait-il y avoir de divin dans ce fils d'Alcmène, qui, devenu l'esclave des passions les plus honteuses, n'épargnait ni condition ni sexe, et qui allumant partout un feu impur, violait de toutes les manières les lois de la nature les plus inviolables. Et, à bien considérer ces fameux travaux qui l'ont rendu si célèbre, on ne voit pas que pour en venir à bout il ait eu besoin de la divinité. Combattre un lion, faire perdre la vie à un sanglier, percer des oiseaux à coups de flèches, nettoyer une étable, surmonter la résistance d'une fille et lui enlever sa ceinture, mettre en pièces des chevaux accoutumés au sang et au carnage avec leur barbare conducteur; qu'y a-t-il après tout en cela de si grand, de si digne d'admiration? Ce sont, à la vérité, des exploits signalés, mais ce sont des exploits d'un homme. Et s'il a remporté plus d'une victoire, c'a été sur des ennemis qui n'étaient ni immortels ni invincibles. Car, comme dit l'orateur romain : « quelle est la valeur qui puisse résistera la violence du fer et aux forces d'un athlète? Mais de réprimer la fougue de la colère, et d'apaiser les saillies d'un esprit emporté, ce sont là les hauts faits d'un véritable héros ; » et c'est cette bravoure qui a été inconnue à Hercule. Qu'on me donne un héros de ce caractère; je ne le mettrai pas seulement au-dessus des hommes, je le placerai sur un même trône avec Dieu. Et qui doute qu'il n'y ait beaucoup moins de gloire à terrasser un lion ou un sanglier, qu'à surmonter sa colère, qui est une bête incomparablement plus difficile à apprivoiser ; que les harpies, ces oiseaux insatiables, ne soient plus faciles à chasser que l'avarice et l'ambition, passions toujours avides d'honneurs et de richesses ; qu'il ne soit plus aisé de désarmer une Amazone, que d'ôter à l'impureté les armes dont elle se sert pour triompher de la pudeur; et que ce ne soit enfin un travail moins pénible de vider une étable où l'on renferme tous les jours dix mille bœufs, que de nettoyer une âme que les vices remplissent d'ordure. Il n'y a donc que celui qui aime la justice, et qui sait vaincre par sa modération les passions les moins soumises à la raison, qui mérite le nom de héros, et qui ait droit de prétendre à la gloire, l'unique récompense de la vertu.
Si l'on comprenait bien quelles doivent être les actions d'un Dieu, de quel caractère de grandeur elles doivent être marquées, combien elles doivent être épurées; avec quel mépris, ou plutôt avec quelle horreur, ne regarderait-on pas celles que l'on publie de ces prétendues divinités, et qui font le sujet de l'admiration des petits esprits ? Elles leur paraissent grandes et relevées, non qu'ils les mesurent par la force et la vertu qui est en Dieu, mais par la faiblesse de l'impuissance qui est en eux.
Mais peuvent-ils nier que ce fils du grand Jupiter n'ait été réduit à la plus honteuse de toutes les servitudes. Je ne parle point des services qu'il rendit à Eurysthée, il pouvait en cela avoir quelque motif honnête ; mais comment ceux qui l'adorent ne rougissent-ils point, lorsqu'ils le voient aux pieds d'Omphale, revêtu d'une robe de femme au lieu de sa peau de lion, et portant une quenouille à la place de cette massue formidable, l'instrument de ses victoires et la compagne de ses travaux? O turpitude ! ô infamie ! mais la gloire ne lui est plus rien, quand la volupté se présente. Et ce n'est ni un Lucilius ni un Lucien, gens qui ne pardonnent ni à hommes ni à dieux, ce n'est, dis-je, ni ce poète satyrique, ni ce piquant sophiste qui ont ainsi parlé du grand Alcide;[17]
ce sont ceux-là mêmes qui chantent les hymnes à son honneur, ce sont ses plus dévots adorateurs. Et à qui ajouterons-nous créance, si nous la leur refusons ? Que si contre toute apparence on les soupçonne de ne pas dire la vérité, qu'on nous produise des auteurs qu'on croie irréprochables, qui nous informent de l'origine de ces dieux, de leur naissance, de leur nombre, de leur pouvoir ; qui nous apprennent quelles vertus nous devons révérer en eux, quelles actions éclatantes nous y devons admirer, quels mystères la religion nous y propose à adorer; mais ces auteurs ne se trouveront point. Croyons-en donc ceux qui, bien loin d'avoir eu la pensée de ternir la mémoire de leurs dieux par l'histoire qu'ils nous en ont laissée, n'ont eu au contraire intention que de leur attirer par là le culte et le respect des hommes.
Ce sont donc des faits constants qu'Hercule s'embarqua avec les Argonautes, et qu'il alla mettre le siège devant Troie, irrité de ce que le roi Laomédon avait refusé de lui payer son salaire pour avoir rendu la santé à la princesse sa fille : ce qui nous apprend que ce dieu était ou un habile médecin qui guérissait par des remèdes naturels, ou plutôt un savant magicien qui employait pour guérir des secrets inconnus à la nature. Et ce siège de Troie nous peut encore servir d'une époque certaine pour savoir le temps auquel il a vécu. Enfin, pour achever le récit d'une si belle vie, étant saisi de fureur, il déchira de ses propres mains sa femme et ses enfants. Les peuples en firent un dieu : mais son ami Philoctète, qui fut aussi son unique héritier, en jugea sans doute autrement. Car ce fut lui qui mit le feu au bûcher où Hercule se jeta ; il vit brûler son corps, et il recueillit ses cendres, qu'il renferma dans un tombeau sur le mont Œta. Et pour se récompenser lui-même de cet office de piété, il emporta son carquois et ses flèches.
X. Le dieu Esculape doit la vie à un crime d'Apollon son père, et sa divinité à la guérison d'Hippolyte. Mais sa mort lui fut véritablement glorieuse, puisqu'il la reçut de la main de Dieu même qui le tua d'un coup de foudre. Tarquitius, qui a écrit la vie des hommes illustres, dit de lui qu'il a eu une naissance incertaine, et qu'ayant été trouvé dans un bois par des chasseurs, une chienne le nourrit de son lait ; qu'il fut ensuite donné à Chiron, qui lui apprit la médecine ; qu'au reste on le croit originaire de Misène, quoiqu'il ait passé la plus grande partie de sa vie à Épidaure, et que son tombeau se voie à Cynosure.[18]
Et que dirons-nous d'Apollon son père, sinon que, poussé par un désir amoureux, il se loua au roi Admète pour garder ses troupeaux, et ensuite à Laomédon pour bâtir les murs de sa ville capitale;[19] mais ce prince lui retint son salaire, et commença par lui à se moquer des traités qu'il faisait avec les dieux. La passion qu'Apollon eut pour Hyacinthe ne fut pas moins funeste à lui-même et à ce beau garçon qu'elle était criminelle: il l'aime, et il en abuse: il joue avec lui, et il lui donne la mort.[20]
Mars, fameux par ses homicides, fut absous par le peuple d'Athènes, et arraché au supplice qu'il avait mérité.
Mais pour ne pas paraître aimer toujours le sang, et pour adoucir sa férocité naturelle, il se mit à faire l'amour avec Vénus.