Le Prince (page 6)
Pour répondre à cette objection, je vais examiner le caractère et la conduite de quelques-uns de ces empereurs, et faire voir que les causes de leur ruine ne présentent rien qui ne s’accorde avec ce que j’ai établi. Je ferai d’ailleurs quelques réflexions sur ce que les événements de ces temps-là peuvent offrir de remarquable à ceux qui lisent l’histoire. Je me bornerai cependant aux empereurs qui se succédèrent depuis Marc-Aurèle, jusqu’à Maximin, et qui sont : Marc-Aurèle, Commode son fils, Pertinax, Didius Julianus, Septime-Sévère, Antonin-Caracalla, son fils, Macrin, Héliogabale, Alexandre-Sévère et Maximin.
La première observation à faire est que, tandis que dans les autres États le prince n’a à lutter que contre l’ambition des grands et l’insolence des peuples, les empereurs romains avaient encore à surmonter une troisième difficulté, celle de se défendre contre la cruauté et l’avarice des soldats ; difficulté telle, qu’elle fut la cause de la ruine de plusieurs de ces princes. Il est très difficile, en effet, de contenter tout à la fois les soldats et les peuples ; car les peuples aiment le repos, et par conséquent, un prince modéré : les soldats, au contraire, demandent qu’il soit d’humeur guerrière, insolent, avide et cruel ; ils veulent même qu’il se montre tel envers le peuple, afin d’avoir une double paye, et d’assouvir leur avarice et leur cruauté. De là vint aussi la ruine de tous ceux des empereurs qui n’avaient point, soit par leurs qualités naturelles, soit par leurs qualités acquises, l’ascendant nécessaire pour contenir à la fois et les peuples et les gens de guerre. De là vint encore que la plupart, et ceux surtout qui étaient des princes nouveaux, voyant la difficulté de satisfaire des humeurs si opposées, prirent le parti de contenter les soldats, sans s’inquiéter de l’oppression du peuple.
Ce parti, au reste, était nécessaire à prendre ; car les princes, qui ne peuvent éviter d’être haïs par quelqu’un, doivent d’abord chercher à ne pas l’être par la multitude ; et, s’ils ne peuvent y réussir, ils doivent faire tous leurs efforts pour ne pas l’être au moins par la classe la plus puissante. C’est pour cela aussi que les empereurs, qui, comme princes nouveaux, avaient besoin d’appuis extraordinaires, s’attachaient bien plus volontiers aux soldats qu’au peuple ; ce qui pourtant ne leur était utile qu’autant qu’ils savaient conserver sur eux leur ascendant.
C’est en conséquence de tout ce que je viens de dire, que des trois empereurs Marc-Aurèle, Pertinax et Alexandre-Sévère, qui vécurent avec sagesse et modération, qui furent amis de la justice, ennemis de la cruauté, humains et bienfaisants, il n’y eut que le premier qui ne finit point malheureusement. Mais s’il vécut et mourut toujours honoré, c’est qu’ayant hérité de l’empire par droit de succession, il n’en fut redevable ni aux gens de guerre ni au peuple, et que d’ailleurs ses grandes et nombreuses vertus le firent tellement respecter, qu’il put toujours contenir tous les ordres de l’État dans les bornes du devoir, sans être ni haï ni méprisé.
Quand à Pertinax, les soldats, contre le gré de qui il avait été nommé empereur, ne purent supporter la discipline qu’il voulait rétablir après la licence dans laquelle ils avaient vécu sous Commode : il en fut donc haï. À cette haine se joignit le mépris qu’inspirait sa vieillesse, et il périt presque aussitôt qu’il eut commencé à régner. Sur quoi il y a lieu d’observer que la haine est autant le fruit des bonnes actions que des mauvaises ; d’où il suit, comme je l’ai dit, qu’un prince qui veut se maintenir est souvent obligé de n’être pas bon ; car lorsque la classe de sujets dont il croit avoir besoin, soit peuple, soit soldats, soit grands, est corrompue, il faut à tout prix la satisfaire pour ne l’avoir point contre soi ; et alors les bonnes actions nuisent plutôt qu’elles ne servent.
Enfin, pour ce qui concerne Alexandre-Sévère, sa bonté était telle, que, parmi les éloges qu’on en a faits, on a remarqué que, pendant les quatorze ans que dura son règne, personne ne fut mis à mort sans un jugement régulier. Mais, comme il en était venu à passer pour un homme efféminé, qui se laissait gouverner par sa mère, et que par là il était tombé dans le mépris, son armée conspira contre lui et le massacra.
Si nous venons maintenant aux empereurs qui montrèrent des qualités bien opposées, c’est-à-dire à Commode, Septime-Sévère, Antonin-Caracalla et Maximin, nous verrons qu’ils furent très cruels et d’une insatiable avidité ; que, pour satisfaire les soldats, ils n’épargnèrent au peuple aucune sorte d’oppression et d’injure, et qu’ils eurent tous une fin malheureuse, à l’exception seulement de Sévère, qui, par la grandeur de son courage et d’autres qualités éminentes, put, en se conservant l’affection des soldats, et bien qu’il accablât le peuple d’impôts, régner toujours heureusement ; car cette grandeur le faisait admirer des uns et des autres, de telle manière que les peuples demeuraient frappés comme d’étonnement et de stupeur, et que les soldats étaient respectueux et satisfaits. Sévère, au surplus, se conduisit très habilement comme prince nouveau : c’est pourquoi je m’arrêterai un moment à faire voir comment il sut bien agir en renard et en lion, deux animaux dont, comme je l’ai dit, un prince doit savoir revêtir les caractères.
Connaissant la lâcheté de Didius Julianus, qui venait de se faire proclamer empereur, il persuada aux troupes à la tête desquelles il se trouvait alors en Pannonie, qu’il était digne d’elles d’aller à Rome pour venger la mort de Pertinax, que la garde impériale avait égorgé ; et, sans découvrir les vues secrètes qu’il avait sur l’empire, il saisit ce prétexte, se hâta de marcher vers Rome avec son armée, et parut en Italie avant qu’on eût appris son départ. Arrivé à Rome, il fut proclamé empereur par le sénat épouvanté, et Julianus fut massacré. Ce premier pas fait, il lui restait, pour parvenir à être maître de tout l’État, deux obstacles à vaincre : l’un en Orient, où Niger s’était fait proclamer empereur par les armées d’Asie qu’il commandait ; l’autre en Occident, où Albin aspirait également à l’empire. Comme il voyait trop de danger à se déclarer en même temps contre ces deux compétiteurs, il se proposa d’attaquer Niger et de tromper Albin. En conséquence, il écrivit à ce dernier que, nommé empereur par le sénat, son intention était de partager avec lui la dignité impériale : il lui envoya donc le titre de César et se le fit adjoindre comme collègue, par un décret du sénat. Albin se laissa séduire par ces démonstrations, qu’il crut sincères. Mais lorsque Sévère eut fait mourir Niger, après l’avoir vaincu et que les troubles de l’Orient furent apaisés, il revint à Rome et se plaignit dans le sénat de la conduite d’Albin, l’accusa d’avoir montré peu de reconnaissance de tous les bienfaits dont il l’avait comblé, et d’avoir tenté secrètement de l’assassiner ; et il conclut en disant qu’il ne pouvait éviter de marcher contre lui pour le punir de son ingratitude. Il alla soudain l’attaquer dans les Gaules, où il lui ôta l’empire et la vie.
Telle fut la conduite de ce prince. Si l’on en suit pas à pas toutes les actions, on y verra partout éclater et l’audace du lion et la finesse du renard ; on le verra craint et révéré de ses sujets, et chéri même de ses soldats : on ne sera par conséquent point étonné de ce que, quoique homme nouveau, il pût se maintenir dans un si vaste empire ; car sa haute réputation le défendit toujours contre la haine que ses continuelles exactions auraient pu allumer dans le cœur de ses peuples.
Antonin-Caracalla, son fils, eut aussi comme lui d’éminentes qualités qui le faisaient admirer du peuple et chérir par les soldats. Son habileté dans l’art de la guerre, son mépris pour une nourriture recherchée et les délices de la mollesse, lui conciliaient l’affection des troupes ; mais sa cruauté, sa férocité inouïe, les meurtres nombreux et journaliers dont il frappa une partie des citoyens de Rome, le massacre général des habitants d’Alexandrie, le rendirent l’objet de l’exécration universelle : ceux qui l’entouraient eurent bientôt à trembler pour eux-mêmes ; et un centurion le tua au milieu de son armée.
Une observation importante résulte de ce fait : c’est qu’un prince ne peut éviter la mort lorsqu’un homme ferme et endurci dans sa vengeance a résolu de le faire périr ; car quiconque méprise sa vie est maître de celle des autres. Mais comme ces dangers sont rares, ils sont, par conséquent, moins à appréhender. Tout ce que le prince peut et doit faire à cet égard, c’est d’être attentif à n’offenser grièvement aucun de ceux qu’il emploie et qu’il a autour de lui pour son service ; attention que n’eut point Caracalla, qui avait fait mourir injustement un frère du centurion, par lequel il fut tué, qui le menaçait journellement lui-même, et qui néanmoins le conservait dans sa garde. C’était là sans doute une témérité qui ne pouvait qu’occasionner sa ruine, comme l’événement le prouva.
Pour ce qui est de Commode, fils et héritier de Marc-Aurèle, il avait certes toute facilité de se maintenir dans l’empire : il n’avait qu’à suivre les traces de son père pour contenter le peuple et les soldats. Mais, s’abandonnant à son caractère cruel et féroce, il voulut impunément écraser le peuple par ses rapines ; il prit le parti de caresser les troupes et de les laisser vivre dans la licence. D’ailleurs, oubliant tout le soin de sa dignité, on le voyait souvent descendre dans l’arène pour combattre avec les gladiateurs, et se livrer aux turpitudes les plus indignes de la majesté impériale. Il se rendit vil aux yeux mêmes de ses soldats. Ainsi, devenu tout à la fois l’objet de la haine des uns et du mépris des autres, on conspira contre lui, et il fut égorgé.
Il ne me reste plus qu’à parler de Maximin. Il possédait toutes les qualités qui font l’homme de guerre. Après la mort d’Alexandre-Sévère, dont j’ai parlé tout à l’heure, les armées, dégoûtées de la faiblesse de ce dernier prince, élevèrent Maximin à l’empire ; mais il ne le conserva pas longtemps. Deux choses contribuèrent à le faire mépriser et haïr. La première fut la bassesse de son premier état : gardien de troupeaux dans la Thrace, cette extraction, connue de tout le monde, le rendait vil à tous les yeux. La seconde fut la réputation de cruauté qu’il se fit aussitôt ; car, sans aller à Rome pour prendre possession du trône impérial, il y fit commettre par ses lieutenants, ainsi que dans toutes les parties de l’empire, des actes multipliés de rigueur. D’un côté, l’État, indigné de la bassesse de son origine, et, de l’autre, excité par la crainte qu’inspiraient ses barbaries, se souleva contre lui. Le signal fut donné par l’Afrique. Aussitôt le sénat et le peuple suivirent cet exemple, qui ne tarda pas à être imité par le reste de l’Italie. Bientôt à cette conspiration générale se joignit celle de ses troupes : elles assiégeaient Aquilée ; mais, rebutées par les difficultés du siège, lassées de ses cruautés, et commençant à le moins craindre depuis qu’elles le voyaient en butte à une multitude d’ennemis, elles se déterminèrent à le massacrer.
Je ne m’arrêterai maintenant à parler ni d’Héliogabale, ni de Macrin, ni de Didius Julianus, hommes si vils qu’ils ne firent que paraître sur le trône. Mais, venant immédiatement à la conclusion de mon discours, je dis que les princes modernes trouvent dans leur administration une difficulté de moins : c’est celle de satisfaire extraordinairement les gens de guerre. En effet, ils doivent bien, sans doute, avoir pour eux quelque considération ; mais il n’y a en cela nul grand embarras, car aucun de ces princes n’a les grands corps de troupes toujours subsistants, et amalgamés en quelque sorte par le temps avec le gouvernement et l’administration des provinces, comme l’étaient les armées romaines. Les empereurs étaient obligés de contenter les soldats plutôt que les peuples, parce que les soldats étaient les plus puissants ; mais aujourd’hui ce sont les peuples que les princes ont surtout à satisfaire. Il ne faut excepter à cet égard que le Grand Seigneur des Turcs et le Soudan.
J’excepte le Grand Seigneur, parce qu’il a toujours autour de lui un corps de douze mille hommes d’infanterie et de quinze mille de cavalerie ; que ces corps font sa sûreté et sa force, et qu’en conséquence il doit sur toutes choses, et sans songer au peuple, ménager et conserver leur affection.
J’excepte le Soudan, parce que ses États étant entièrement entre les mains des gens de guerre, il faut bien qu’il se concilie leur amitié, sans s’embarrasser du peuple.
Remarquons, à ce propos, que l’État du Soudan diffère de tous les autres, et qu’il ne ressemble guère qu’au pontificat des chrétiens, qu’on ne peut appeler ni principauté héréditaire, ni principauté nouvelle. En effet, à la mort du prince, ce ne sont point ses enfants qui héritent et règnent après lui ; mais son successeur est élu par ceux à qui appartient cette élection ; et du reste, comme cet ordre de choses est consacré par son ancienneté, il ne présente point les difficultés des principautés nouvelles : le prince, à la vérité, est nouveau, mais les institutions sont anciennes, ce qui le fait recevoir tout comme s’il était prince héréditaire. Revenons à notre sujet.
Quiconque réfléchira sur tout ce que je viens de dire, verra qu’en effet la ruine des empereurs dont j’ai parlé eut pour cause la haine ou le mépris, et il comprendra en même temps pourquoi les uns agissant d’une certaine manière, et les autres d’une manière toute différente, un seul, de chaque côté, a fini heureusement, tandis que tous les autres ont terminé leurs jours d’une façon misérable. Il concevra que ce fut une chose inutile et même funeste pour Pertinax et pour Alexandre-Sévère, princes nouveaux, de vouloir imiter Marc-Aurèle, prince héréditaire ; et que, pareillement, Caracalla, Commode et Maximin se nuisirent en voulant imiter Sévère, parce qu’ils n’avaient pas les grandes qualités nécessaires pour pouvoir suivre ses traces.
Je dis aussi qu’un prince nouveau peut et doit, non pas imiter, soit Marc-Aurèle, soit Sévère, mais bien prendre, dans l’exemple de Sévère, ce qui lui est nécessaire pour établir son pouvoir, et dans celui de Marc-Aurèle ce qui peut lui servir à maintenir la stabilité et la gloire d’un empire établi et consolidé depuis longtemps.
Chapitre XX.
Si les forteresses, et plusieurs autres choses que font souvent les princes, leur sont utiles ou nuisibles
Les princes ont employé différents moyens pour maintenir sûrement leurs États. Quelques-uns ont désarmé leurs sujets ; quelques autres ont entretenu, dans les pays qui leur étaient soumis, la division des partis : il en est qui ont aimé à fomenter des inimitiés contre eux-mêmes ; il y en a aussi qui se sont appliqués à gagner ceux qui, au commencement de leur règne, leur avaient paru suspects ; enfin quelques-uns ont construit des forteresses, et d’autres les ont démolies. Il est impossible de se former, sur ces divers moyens, une opinion bien déterminée, sans entrer dans l’examen des circonstances particulières de l’État auquel il serait question d’en appliquer quelqu’un. Je vais néanmoins en parler généralement et comme le sujet le comporte.
Il n’est jamais arrivé qu’un prince nouveau ait désarmé ses sujets ; bien au contraire, celui qui les a trouvés sans armes leur en a donné, car il a pensé que ces armes seraient à lui ; qu’en les donnant, il rendrait fidèles ceux qui étaient suspects ; que les autres se maintiendraient dans leur fidélité, et que tous, enfin, deviendraient ses partisans. À la vérité, tous les sujets ne peuvent pas porter les armes ; mais le prince ne doit pas craindre, en récompensant ceux qui les auront prises, d’indisposer les autres de manière qu’il ait quelque lieu de s’en inquiéter : les premiers, en effet, lui sauront gré de la récompense ; et les derniers trouveront à propos qu’il traite mieux ceux qui auront plus servi et se seront exposés à plus de dangers.
Le prince qui désarmerait ses sujets commencerait à les offenser, en leur montrant qu’il se défie de leur fidélité ; et cette défiance, quel qu’en fût l’objet, inspirerait de la haine contre lui. D’ailleurs, ne pouvant pas rester sans armes, il serait forcé de recourir à une milice mercenaire ; et j’ai déjà dit ce que c’est que cette milice, qui, lors même qu’elle serait bonne, ne pourrait jamais être assez considérable pour le défendre contre des ennemis puissants et des sujets irrités. Aussi, comme je l’ai déjà dit, tout prince nouveau dans une principauté nouvelle n’a jamais manqué d’y organiser une force armée. L’histoire en présente de nombreux exemples.
C’est quand un prince a acquis un État nouveau, qu’il adjoint à celui dont il était déjà possesseur, qu’il lui importe de désarmer les sujets du nouvel État, à l’exception toutefois de ceux qui se sont déclarés pour lui au moment de l’acquisition : encore convient-il qu’il leur donne la facilité de s’abandonner à la mollesse et de s’efféminer, et qu’il organise les choses de manière qu’il n’y ait plus d’armée que ses soldats propres, vivant dans son ancien État et auprès de sa personne.
Nos ancêtres, et particulièrement ceux qui passaient pour sages, disaient communément qu’il fallait contenir Pistoie au moyen des partis, et Pise par celui des forteresses. Ils prenaient soin aussi d’entretenir la division dans quelques-uns des pays qui leur étaient soumis, afin de les maintenir plus aisément. Cela pouvait être bon dans le temps où il y avait une sorte d’équilibre en Italie ; mais il me semble qu’on ne pourrait plus la conseiller aujourd’hui ; car je ne pense pas que les divisions pussent être bonnes à quelque chose. Il me paraît même que, quand l’ennemi approche, les pays divisés sont infailliblement et bientôt perdus ; car le parti faible se joindra aux forces extérieures, et l’autre ne pourra plus résister. Les Vénitiens, qui, je crois, pensaient à cet égard comme nos ancêtres, entretenaient les partis guelfe et gibelin dans les villes soumises à leur domination. À la vérité, ils ne laissaient pas aller les choses jusqu’à l’effusion du sang, mais ils fomentaient assez la division et les querelles pour que les habitants en fussent tellement occupés qu’ils ne songeassent point à sortir de l’obéissance. Cependant ils s’en trouvèrent mal ; et quand ils eurent perdu la bataille de Vailà, ces mêmes villes devinrent aussitôt audacieuses, et secouèrent le joug de l’autorité vénitienne.
Le prince qui emploie de pareils moyens décèle sa faiblesse et un gouvernement fort ne tolérera jamais les divisions : si elles sont de quelque utilité durant la paix, en donnant quelques facilités pour contenir les sujets, dès que la guerre s’allume, elles ne sont que funestes.
Les princes deviennent plus grands, sans doute, lorsqu’ils surmontent tous les obstacles qui s’opposaient à leur élévation. Aussi, quand la fortune veut agrandir un prince nouveau, qui a plus besoin qu’un prince héréditaire d’acquérir de la réputation, elle suscite autour de lui une foule d’ennemis contre lesquels elle le pousse, afin de lui fournir l’occasion d’en triompher, et lui donne ainsi l’occasion de s’élever au moyen d’une échelle que ses ennemis eux-mêmes lui fournissent. C’est pourquoi plusieurs personnes ont pensé qu’un prince sage doit, s’il le peut, entretenir avec adresse quelque inimitié, pour qu’en la surmontant il accroisse sa propre grandeur.
Les princes, et particulièrement les princes nouveaux, ont éprouvé que les hommes qui, au moment de l’établissement de leur puissance, leur avaient paru suspects, leur étaient plus fidèles et plus utiles que ceux qui d’abord s’étaient montrés dévoués. Pandolfo Petrucci, prince de Sienne, employait de préférence dans son gouvernement ceux que d’abord il avait suspectés.
Il serait difficile, sur cet objet, de donner des règles générales, et tout dépend des circonstances particulières. Aussi me bornerai-je à dire que, pour les hommes qui, au commencement d’une principauté nouvelle, étaient ennemis, et qui se trouvent dans une position telle, qu’ils ont besoin d’appui pour se maintenir, le prince pourra toujours très aisément les gagner, et que, de leur côté, ils seront forcés de le servir avec d’autant plus de zèle et de fidélité, qu’ils sentiront qu’ils ont à effacer, par leurs services, la mauvaise idée qu’ils lui avaient donné lieu de prendre d’eux. Ils lui seront par conséquent plus utiles que ceux qui, n’ayant ni les mêmes motifs ni la même crainte, peuvent s’occuper avec négligence de ses intérêts.
Et, puisque mon sujet m’y amène, je ferai encore observer à tout prince nouveau, qui s’est emparé de la principauté au moyen d’intelligences au dedans, qu’il doit bien considérer par quels motifs ont été déterminés ceux qui ont agi en sa faveur ; car, s’ils ne l’ont pas été par une affection naturelle, mais seulement par la raison qu’ils étaient mécontents de son gouvernement actuel, le nouveau prince aura une peine extrême à conserver leur amitié, car il lui sera impossible de les contenter.
En réfléchissant sur les exemples que les temps anciens et les modernes nous offrent à cet égard, on verra qu’il est beaucoup plus facile au prince nouveau de gagner ceux qui d’abord furent ses ennemis, parce qu’ils étaient satisfaits de l’ancien état des choses, que ceux qui se firent ses amis et le favorisèrent, parce qu’ils étaient mécontents.
Les princes ont été généralement dans l’usage, pour se maintenir, de construire des forteresses, soit afin d’empêcher les révoltes, soit afin d’avoir un lieu sûr de refuge contre une première attaque. J’approuve ce système, parce qu’il fut suivi par les anciens. De nos jours, cependant, nous avons vu Niccolo Vitelli démolir deux forteresses à Città di Castello, afin de se maintenir en possession de ce pays. Pareillement, le duc d’Urbin Guido Ubaldo, rentré dans son duché, d’où il avait été expulsé par César Borgia, détruisit jusqu’aux fondements toutes les citadelles qui s’y trouvaient, pensant qu’au moyen de cette mesure il risquerait moins d’être dépouillé une seconde fois. Enfin les Bentivogli, rétablis dans Bologne, en usèrent de même. Les forteresses sont donc utiles ou non, selon les circonstances, et même, si elles servent dans un temps, elles nuisent dans un autre. Sur quoi voici ce qu’on peut dire.
Le prince qui a plus de peur de ses sujets que des étrangers doit construire des forteresses ; mais il ne doit point en avoir s’il craint plus les étrangers que ses sujets : le château de Milan, construit par Francesco Sforza, a plus fait de tort à la maison de ce prince qu’aucun désordre survenu dans ses États. La meilleure forteresse qu’un prince puisse avoir est l’affection de ses peuples : s’il est haï, toutes les forteresses qu’il pourra avoir ne le sauveront pas ; car si ses peuples prennent une fois les armes, ils trouveront toujours des étrangers pour les soutenir.
De notre temps, nous n’avons vu que la comtesse de Forli tirer avantage d’une forteresse, où, après le meurtre de son mari, le comte de Girolamo, elle put trouver un refuge contre le soulèvement du peuple, et attendre qu’on lui eût envoyé de Milan le secours au moyen duquel elle reprit ses États. Mais, pour lors, les circonstances étaient telles, qu’aucun étranger ne put soutenir le peuple. D’ailleurs, cette même forteresse lui fut peu utile dans la suite, lorsqu’elle fut attaquée par César Borgia, et que le peuple, qui la détestait, put se joindre à cet ennemi. Dans cette dernière occasion, comme dans la première, il lui eût beaucoup mieux valu de n’être point haïe que d’avoir des forteresses.
D’après tout cela, j’approuve également ceux qui construiront des forteresses et ceux qui n’en construiront point ; mais je blâmerai toujours quiconque, comptant sur cette défense, ne craindra point d’encourir la haine des peuples.
Chapitre XXI.
Comment doit se conduire un prince pour acquérir de la réputation.
Faire de grandes entreprises, donner par ses actions de rares exemples, c’est ce qui illustre le plus un prince. Nous pouvons, de notre temps, citer comme un prince ainsi illustré Ferdinand d’Aragon, actuellement roi d’Espagne, et qu’on peut appeler en quelque sorte un prince nouveau, parce que, n’étant d’abord qu’un roi bien peu puissant, la renommée et la gloire en ont fait le premier roi de la chrétienté.
Si l’on examine ses actions, on les trouvera toutes empreintes d’un caractère de grandeur, et quelques-unes paraîtront même sortir de la route ordinaire. Dès le commencement de son règne, il attaqua le royaume de Grenade ; et cette entreprise devint la base de sa grandeur. D’abord il la fit étant en pleine paix avec tous les autres États, et sans crainte, par conséquent, d’aucune diversion : elle lui fournit d’ailleurs le moyen d’occuper l’ambition des grands de la Castille, qui, entièrement absorbés dans cette guerre, ne pensèrent point à innover ; tandis que lui, de son côté, acquérait sur eux, par sa renommée, un ascendant dont ils ne s’aperçurent pas. De plus, l’argent que l’Église lui fournit et celui qu’il leva sur les peuples le mirent en état d’entretenir des armées qui, formées par cette longue suite de guerres, le firent tant respecter par la suite. Après cette entreprise, et se couvrant toujours du manteau de la religion pour en venir à de plus grandes, il s’appliqua avec une pieuse cruauté à persécuter les Maures et à en purger son royaume : exemple admirable, et qu’on ne saurait trop méditer. Enfin, sous ce même prétexte de la religion, il attaqua l’Afrique ; puis il porta ses armes dans l’Italie ; et, en dernier lieu, il fit la guerre à la France : de sorte qu’il ne cessa de former et d’exécuter de grands desseins, tenant toujours les esprits de ses sujets dans l’admiration et dans l’attente des événements. Toutes ces actions, au surplus, se succédèrent et furent liées les unes aux autres, de telle manière qu’elles ne laissaient ni le temps de respirer, ni le moyen d’en interrompre le cours.
Ce qui peut servir encore à illustrer un prince, c’est d’offrir, comme fit messer Barnabo Visconti, duc de Milan, dans son administration intérieure, et quand l’occasion s’en présente, des exemples singuliers, et qui donnent beaucoup à parler, quant à la manière de punir ou de récompenser ceux qui, dans la vie civile, ont commis de grands crimes ou rendu de grands services ; c’est d’agir, en toute circonstance, de telle façon qu’on soit forcé de le regarder comme supérieur au commun des hommes.
On estime aussi un prince qui se montre franchement ami ou ennemi, c’est-à-dire qui sait se déclarer ouvertement et sans réserve pour ou contre quelqu’un ; ce qui est toujours un parti plus utile à prendre que de demeurer neutre.
En effet, quand deux puissances qui vous sont voisines en viennent aux mains, il arrive de deux choses l’une : elles sont ou elles ne sont pas telles que vous ayez quelque chose à craindre de la part de celle qui demeurera victorieuse. Or, dans l’une et l’autre hypothèse, il vous sera utile de vous être déclaré ouvertement et d’avoir fait franchement la guerre. En voici les raisons.
Dans le premier cas : ne vous êtes-vous point déclaré, vous demeurez la proie de la puissance victorieuse, et cela à la satisfaction et au contentement de la puissance vaincue, qui ne sera engagée par aucun motif à vous défendre ni même à vous donner asile. La première, effectivement, ne peut pas vouloir d’un ami suspect, qui ne sait pas l’aider au besoin ; et, quant à la seconde, pourquoi vous accueillerait-elle, vous qui aviez refusé de prendre les armes en sa faveur et de courir sa fortune ?
Antiochus étant venu dans la Grèce, où l’appelaient les Étoliens, dans la vue d’en chasser les Romains, envoya des orateurs aux Achéens, alliés de ce dernier peuple, pour les inviter à demeurer neutres. Les Romains leur en envoyèrent aussi pour les engager au contraire à prendre les armes en leur faveur. L’affaire étant mise en discussion dans le conseil des Achéens, et les envoyés d’Antiochus insistant pour la neutralité, ceux des Romains répondirent, en s’adressant aux Achéens : « Quant au conseil qu’on vous donne de ne prendre aucune part dans notre guerre, et qu’on vous présente comme le meilleur et le plus utile pour votre pays, il n’y en a point qui pût vous être plus funeste ; car si vous le suivez, vous demeurez le prix du vainqueur sans vous être acquis la moindre gloire, et sans qu’on vous ait la moindre obligation. »
Un gouvernement doit compter que toujours celle des deux parties belligérantes qui n’est point son amie lui demandera qu’il demeure neutre, et que celle qui est amie voudra qu’il se déclare en prenant les armes.
Ce parti de la neutralité est celui qu’embrassent le plus souvent les princes irrésolus, qu’effrayent les dangers présents, et c’est celui qui, le plus souvent aussi, les conduit à leur ruine.
Vous êtes-vous montré résolument et vigoureusement pour une des deux parties, elle ne sera point à craindre pour vous si elle demeure victorieuse, alors même qu’elle serait assez puissante pour que vous vous trouvassiez à sa discrétion ; car elle vous sera obligée : elle aura contracté avec vous quelque lien d’amitié ; et les hommes ne sont jamais tellement dépourvus de tout sentiment d’honneur, qu’ils veuillent accabler ceux avec qui ils ont de tels rapports, et donner ainsi l’exemple de la plus noire ingratitude. D’ailleurs, les victoires ne sont jamais si complètes que le vainqueur puisse se croire affranchi de tout égard, et surtout de toute justice. Mais si cette partie belligérante, pour laquelle vous vous êtes déclaré, se trouve vaincue, du moins vous pouvez compter d’en être aidé autant qu’il lui sera possible, et d’être associé à une fortune qui peut se rétablir.