Considérations sur la France (page 2)
On cite la clôture du temple de Janus sous Auguste ; on cite une année du règne guerrier de Charlemagne (l’année 790) où il ne fit pas la guerre. On cite une courte époque après la paix de Ryswick, en 1697, et une autre tout aussi courte après celle de Carlowitz, en 1699, où il n’y eut point de guerre, non-seulement dans toute l’Europe, mais même dans tout le monde connu.
Mais ces époques ne sont que des monumens. D’ailleurs, qui peut savoir ce qui se passe sur le globe entier à telle ou telle époque.
Le siècle qui finit, commença, pour la France, par une guerre cruelle, qui ne fut terminée qu’en 1714 par le traité de Rastadt. En 1719, la France déclara la guerre à l’Espagne ; le traité de Paris y mit fin en 1727. L’élection du roi de Pologne ralluma la guerre en 1733 ; la paix se fit en 1736. Quatre ans après, la guerre terrible de la succession Autrichienne s’alluma, et dura, sans interruption, jusqu’en 1748. Huit années de paix commençoient à cicatriser les plaies de huit années de guerre, lorsque l’ambition de l’Angleterre força la France à prendre les armes. La guerre de sept ans n’est que trop connue. Après quinze ans de repos, la révolution d’Amérique entraîna de nouveau la France dans une guerre dont toute la sagesse humaine ne pouvoit prévoir les conséquences. On signe la paix en 1782 ; sept ans après, la révolution commence ; elle dure encore ; et peut-être que dans ce moment elle a coûté trois millions d’hommes à la France.
Ainsi, à ne considérer que la France, voilà quarante ans de guerre sur quatre-vingt-seize. Si d’autres nations ont été plus heureuses, d’autres l’ont été beaucoup moins.
Mais ce n’est point assez de considérer un point du temps et un point du globe ; il faut porter un coup-d’œil rapide sur cette longue suite de massacres, qui souille toutes les pages de l’histoire. On verra la guerre sévir sans interruption, comme une fièvre continue marquée par d’effroyables redoublemens. Je prie le lecteur de suivre ce tableau depuis le déclin de la république Romaine.
Marius extermine, dans une bataille, deux cents mille Cimbres et Teutons. Mithridate fait égorger quatre-vingt mille Romains : Sylla lui tue quatre-vingt-dix mille hommes, dans un combat livré en Béotie, où il en perd lui-même dix mille. Bientôt on voit les guerres civiles et les proscriptions. César a lui seul fait mourir un million d’hommes sur le champ de bataille (avant lui, Alexandre avoit eu ce funeste honneur) : Auguste ferme un instant le temple de Janus ; mais il l’ouvre pour des siècles, en établissant un empire électif. Quelques bons princes laissent respirer l’État, mais la guerre ne cesse jamais, et sous l’empire du bon Titus six cent mille hommes périssent au siège de Jérusalem. La destruction des hommes opérée par les armes des Romains est vraiment effrayante. Le Bas-Empire ne présente qu’une suite de massacres. À commencer par Constantin, quelles guerres et quelles batailles ! Licinius perd vingt mille hommes à Cibalis ; trente-quatre mille à Andrinople, et cent mille à Chrysopolis. Les nations du nord commencent à s’ébranler. Les Francs, les Goths, les Huns, les Lombards, les Alains, les Vandales, etc., attaquent l’Empire et le déchirent successivement, Attila met l’Europe à feu et à sang. Les François lui tuent plus de deux cent mille hommes près de Châlons ; et les Goths, l’année suivante, lui font subir une perte encore plus considérable. En moins d’un siècle, Rome est prise et saccagée trois fois ; et dans une sédition qui s’élève à Constantinople, quarante mille personnes sont égorgées. Les Goths s’emparent de Milan, et y tuent trois cent mille habitants. Totila fait massacrer tous les habitants de Tivoli, et quatre-vingt-dix mille hommes au sac de Rome. Mahomet paroît ; le glaive et l’alcoran parcourent les deux tiers du globe. Les Sarrasins courent de l’Euphrate au Guadalquivir. Ils détruisent de fond en comble l’immense ville de Syracuse ; ils perdent trente mille hommes près de Constantinople, dans un seul combat naval ; et Pélage leur en tue vingt mille dans une bataille de terre. Ces pertes n’étoient rien pour les Sarrasins ; mais le torrent rencontre le génie des Francs dans les plaines de Tours, où le fils du premier Pépin, au milieu de trois cent mille cadavres, attache à son nom l’épithète terrible qui le distingue encore. L’islamisme porté en Espagne, y trouve un rival indomptable. Jamais peut-être on ne vit plus de gloire, plus de grandeur et plus de carnage. La lutte des Chrétiens et des Musulmans, en Espagne, est un combat de huit cents ans. Plusieurs expéditions, et même plusieurs batailles y coûtent vingt, trente, quarante et jusqu’à quatre-vingt mille vies.
Charlemagne monte sur le trône, et combat pendant un demi-siècle. Chaque année il décrète sur quelle partie de l’Europe il doit envoyer la mort. Présent partout et partout vainqueur, il écrase des nations de fer comme César écrasoit les hommes-femmes de l’Asie. Les Normands commencent cette longue suite de ravages et de cruautés qui nous font encore frémir. L’immense héritage de Charlemagne est déchiré : l’ambition le couvre de sang, et le nom des Francs disparoît à la bataille de Fontenay. L’Italie entière est saccagée par les Sarrasins, tandis que les Normands, les Danois et les Hongrois ravageoient la France, la Hollande, l’Angleterre, l’Allemagne et la Grèce. Les nations barbares s’établissent enfin et s’apprivoisent. Cette veine ne donne plus de sang ; une autre s’ouvre à l’instant : les Croisades commencent. L’Europe entière se précipite sur l’Asie ; on ne compte plus que par myriades le nombre des victimes. Gengis-Kan et ses fils subjuguent et ravagent le globe depuis la Chine jusqu’à la Bohême. Les François qui s’étoient croisés contre les Musulmans se croisent contre les Hérétiques : guerre cruelle des Albigeois. Bataille de Bouvines, où trente mille hommes perdent la vie. Cinq ans après quatre-vingt mille Sarrasins périssent au siège de Damiette. Les Guelphes et les Gibelins commencent cette lutte qui devoit ensanglanter si longtemps l’Italie. Le flambeau des guerres civiles s’allume en Angleterre. Vêpres siciliennes. Sous les rênes d’Edouard et de Philippe-de-Valois, la France et l’Angleterre se heurtent plus violemment que jamais, et créent une nouvelle ère de carnage. Massacre des Juifs ; bataille de Poitiers ; bataille de Nicopolis : le vainqueur tombe sous les coups de Tamerlan qui répète Gengis-Kan. Le duc de Bourgogne fait assassiner le duc d’Orléans, et commence la sanglante rivalité des deux familles. Bataille d’Azincourt. Les Hussites mettent à feu et à sang une grande partie de l’Allemagne. Mahomet II règne et combat trente ans. L’Angleterre, repoussée dans ses limites, se déchire de ses propres mains. Les maisons d’Yorck et de Lancastre la baignent dans le sang. L’héritière de Bourgogne porte ses États dans la maison d’Autriche ; et dans ce contrat de mariage, il est écrit que les hommes s’égorgeront pendant trois siècles, de la Baltique à la Méditerranée. Découverte du Nouveau-Monde : c’est l’arrêt de mort de trois millions d’Indiens. Charles V et François Ier paroissent sur le théâtre du monde : chaque page de leur histoire est rouge de sang humain. Règne de Soliman ; bataille de Mohatz ; siège de Vienne ; siège de Malte, etc. Mais c’est de l’ombre d’un cloître que sort un des plus grands fléaux du genre humain. Luther paroît ; Calvin le suit. Guerre des paysans ; guerre de trente ans ; guerre civile de France ; massacre des Pays-Bas : massacre d’Irlande ; massacre des Cévennes ; journée de la St.-Barthélemi ; meurtre de Henri III, de Henri IV, de Marie Stuart, de Charles Ier ; et de nos jours enfin la révolution française, qui part de la même source.
Je ne pousserai pas plus loin cet épouvantable tableau : notre siècle et celui qui l’a précédé sont trop connus. Qu’on remonte jusqu’au berceau des nations ; qu’on descende jusqu’à nos jours ; qu’on examine les peuples dans toutes les positions possibles, depuis l’état de barbarie jusqu’à celui de civilisation la plus raffinée ; toujours on trouvera la guerre. Par cette cause, qui est la principale, et par toutes celles qui s’y joignent, l’effusion du sang humain n’est jamais suspendue dans l’univers : tantôt elle est moins forte sur une plus grande surface, et tantôt plus abondante sur une surface moins étendue ; en sorte qu’elle est à peu près constante. Mais de temps en temps il arrive des événemens extraordinaires qui l’augmentent prodigieusement, comme les guerres puniques, les triumvirats, les victoires de César, l’irruption des barbares, les croisades, les guerres de religion, la succession d’Espagne, la révolution françoise, etc. Si l’on avoit des tables de massacres comme on a des tables météorologiques, qui sait si l’on n’en découvriroit point la loi au bout de quelques siècles d’observation ? Buffon a fort bien prouvé qu’une grande partie des animaux est destinée à mourir de mort violente. Il auroit pu, suivant les apparences, étendre sa démonstration à l’homme ; mais on peut s’en rapporter aux faits.
Il y a lieu de douter, au reste, que cette destruction violente soit, en général, un aussi grand mal qu’on le croit : du moins, c’est un de ces maux qui entrent dans un ordre de choses où tout est violent et contre nature, et qui produisent des compensations. D’abord lorsque l’âme humaine a perdu son ressort par la mollesse, l’incrédulité et les vices gangreneux qui suivent l’excès de la civilisation, elle ne peut être retrempée que dans le sang. Il n’est pas aisé, à beaucoup près, d’expliquer pourquoi la guerre produit des effets différens, suivant les différentes circonstances. Ce qu’on voit assez clairement, c’est que le genre humain peut être considéré comme un arbre qu’une main invisible taille sans relâche, et qui gagne souvent à cette opération. A la vérité, si l’on touche le tronc, ou si l’on coupe en tête de saule, l’arbre peut périr : mais qui connoît les limites pour l’arbre humain ? Ce que nous savons, c’est que l’extrême carnage s’allie souvent avec l’extrême population, comme on l’a vu surtout dans les anciennes républiques grecques, et en Espagne sous la domination des Arabes. Les lieux communs sur la guerre ne signifient rien : il ne faut pas être fort habile pour savoir que plus on tue d’hommes, et moins il en reste dans le moment ; comme il est vrai que plus on coupe de branches, et moins il en reste sur l’arbre ; mais ce sont les suites de l’opération qu’il faut considérer, Or, en suivant toujours la même comparaison, on peut observer que le jardinier habile dirige moins la taille à la végétation absolue qu’à la fructification de l’arbre : ce sont des fruits, et non du bois et des feuilles, qu’il demande à la plante. Or les véritables fruits de la nature humaine, les arts, les sciences, les grandes entreprises, les hautes conceptions, les vertus mâles, tiennent surtout à l’état de guerre. On sait que les nations ne parviennent jamais au plus haut point de grandeur dont elles sont susceptibles, qu’après de longues et sanglantes guerres. Ainsi le point rayonnant pour les Grecs fut l’époque terrible de la guerre du Péloponèse ; le siècle d’Auguste suivit immédiatement la guerre civile et les proscriptions ; le génie françois fut dégrossi par la Ligue et poli par la Fronde : tous les grands hommes du siècle de la reine Anne naquirent au milieu des commotions politiques. En un mot, on diroit que le sang est l’engrais de cette plante qu’on appelle génie.
Je ne sais si l’on se comprend bien, lorsqu’on dit que les arts sont amis de la paix. Il faudroit au moins s’expliquer, et circonscrire la proposition ; car je ne vois rien de moins pacifique que les siècles d’Alexandre et de Périclès, d’Auguste, de Léon X et de François Ier, de Louis XIV et de la reine Anne.
Seroit-il possible que l’effusion du sang humain n’eût pas une grande cause et de grands effets ? Qu’on y réfléchisse : l’histoire et la fable, les découvertes de la physiologie moderne, et les traditions antiques, se réunissent pour fournir des matériaux à ces méditations. Il ne seroit pas plus honteux de tâtonner sur ce point que sur mille autres plus étrangers à l’homme.
Tonnons cependant contre la guerre, et tâchons d’en dégoûter les Souverains ; mais ne donnons pas dans les rêves de Condorcet, de ce philosophe si cher à la révolution, qui employa sa vie à préparer le malheur de la perfection présente, léguant bénignement la génération à nos neveux. Il n’y a qu’un moyen de comprimer le fléau de la guerre, c’est de comprimer les désordres qui amènent cette terrible purification.
Dans la tragédie grecque d’Oreste, Hélène, l’un des personnages de la pièce, est soustraite par les dieux au juste ressentiment des Grecs, et placée dans le ciel à côté de ses deux frères, pour être avec eux un signe de salut aux navigateurs. Apollon paroît pour justifier cette étrange apothéose. La beauté d’Hélène, dit-il, ne fut qu’un instrument dont les dieux se servirent pour mettre aux prises les Grecs et les Troyens, et faire couler leur sang, afin d’étancher sur la terre l’iniquité des hommes devenus trop nombreux.
Apollon parloit fort bien. Ce sont les hommes qui assemblent les nuages, et ils se plaignent ensuite des tempêtes.
C’est le courroux des rois qui fait armer la terre ;
C’est le courroux des cieux qui fait armer les rois.
Je sens bien que, dans toutes ces considérations, nous sommes continuellement assaillis par le tableau si fatigant des innocens qui périssent avec les coupables. Mais, sans nous enfoncer dans cette question qui tient à tout ce qu’il y a de plus profond, on peut la considérer seulement dans son rapport avec le dogme universel, et aussi ancien que le monde, de la réversibilité des douleurs de l’innocence au profit des coupables.
Ce fut de ce dogme, ce me semble, que les anciens dérivèrent l’usage des sacrifices qu’ils pratiquèrent dans tout l’univers, et qu’ils jugeoient utiles non-seulement aux vivans, mais encore aux morts : usage typique que l’habitude nous fait envisager sans étonnement, mais dont il n’est pas moins difficile d’atteindre la racine.
Les dévouemens, si fameux dans l’antiquité, tenoient encore au même dogme. Decius avoit la foi que le sacrifice de sa vie seroit accepté par la Divinité, et qu’il pouoait faire équilibre à tous les maux qui menaçoient sa patrie.
Le christianisme est venu consacrer ce dogme, qui est infiniment naturel à l’homme, quoiqu’il paroisse difficile d’y arriver par le raisonnement.
Ainsi, il peut y avoir eu dans le cœur de Louis XVI, dans celui de la céleste Élisabeth, tel mouvement, telle acceptation capable de sauver la France.
On demande quelquefois à quoi servent ces austérités terribles, pratiquées par certains ordres religieux, et qui sont aussi des dévouemens ; autant vaudroit précisément demander à quoi sert le christianisme, puisqu’il repose tout entier sur ce même dogme agrandi, de l’innocence payant pour le crime.
L’autorité qui approuve ces ordres, choisit quelques hommes, et les isole du monde pour en faire des conducteurs.
Il n’y a que violence dans l’univers ; mais nous sommes gâtés par la philosophie moderne, qui a dit que tout est bien, tandis que le mal a tout souillé, et que, dans un sens très-vrai, tout est mal, puisque rien n’est à sa place. La note tonique du système de notre création ayant baissé, toutes les autres ont baissé proportionnellement, suivant les règles de l’harmonie. Tous les êtres gémissent et tendent, avec effort et douleur, vers un autre ordre de choses.
Les spectateurs des grandes calamités humaines sont conduits surtout à ces tristes méditations ; mais gardons-nous de perdre courage : il n’y a point de châtiment qui ne purifie ; il n’y a point de désordre que l’AMOUR ÉTERNEL ne tourne contre le principe du mal. Il est doux, au milieu du renversement général, de pressentir les plans de la Divinité. Jamais nous ne verrons tout pendant notre voyage, et souvent nous nous tromperons ; mais dans toutes les sciences possibles, excepté les sciences exactes, ne sommes-nous pas réduits à conjecturer ? Et si nos conjectures sont plausibles ; si elles ont pour elles l’analogie ; si elles s’appuient sur des idées universelles ; si surtout elles sont consolantes et propres à nous rendre meilleurs, que leur manque-t-il ? Si elles ne sont pas vraies, elles sont bonnes ; ou plutôt, puisqu’elles sont bonnes, ne sont-elles pas vraies ?
Après avoir envisagé la révolution françoise sous un point de vue purement moral, je tournerai mes conjectures sur la politique, sans oublier cependant l’objet principal de mon ouvrage.
CHAPITRE IV. La République françoise peut-elle durer ?
Il vaudroit mieux faire cette autre question : La République peut-elle exister ? On le suppose, mais c’est aller trop vite, et la question préalable semble très fondée ; car la nature et l’histoire se réunissent pour établir qu’une grande république indivisible est une chose impossible. Un petit nombre de républicains renfermés dans les murs d’une ville, peuvent sans doute avoir des millions de sujets : ce fut le cas de Rome ; mais il ne peut exister une grande nation libre sous un gouvernement républicain. La chose est si claire d’elle-même, que la théorie pourroit se passer de l’expérience ; mais l’expérience, qui décide toutes les questions en politique comme en physique, est ici parfaitement d’accord avec la théorie.
Qu’a-t-on pu dire aux François pour les engager à croire à la République de vingt-quatre millions d’hommes ? Deux choses seulement: 1° Rien n’empêche qu’on ne voie ce qu’on n’a jamais vu ; 2° la découverte du système représentatif rend possible pour nous ce qui ne l’étoit pas pour nos devanciers. Examinons la force de ces deux argumens.
Si l’on nous disoit qu’un dé, jeté cent millions de fois, n’a jamais présenté, en se reposant, que cinq nombres, 1, 2, 3, 4 et 5, pourrions-nous croire que le 6 se trouve sur l’une des faces ? Non, sans doute ; et il nous seroit démontré, comme si nous l’avions vu, qu’une des six faces est blanche, ou que l’un des nombres est répété.
Eh bien ! parcourons l’histoire ; nous y verrons ce qu’on appelle la Fortune, jetant le dé sans relâche depuis quatre mille ans : a-t-elle jamais amené GRANDE RÉPUBLIQUE ? Non. Donc ce nombre n’étoit point sur le dé.
Si le monde avoit vu successivement de nouveaux gouvernemens, nous n’aurions nul droit d’affirmer que telle ou telle forme est impossible, parce qu’on ne l’a jamais vue ; mais il en est tout autrement : on a vu toujours la monarchie et quelquefois la république. Si l’on veut ensuite se jeter dans les sous-divisions, on peut appeler démocratie le gouvernement où la masse exerce la souveraineté, et aristocratie celui où la souveraineté appartient à un nombre plus ou moins restreint de familles privilégiées.
Et tout est dit.
La comparaison du dé est donc parfaitement exacte : les mêmes nombres étant toujours sortis du cornet de la Fortune, nous sommes autorisés, par la théorie des probabilités, à soutenir qu’il n’y en a pas d’autres.
Ne confondons point les essences des choses avec leurs modifications : les premières sont inaltérables et reviennent toujours ; les secondes changent et varient un peu le spectacle, du moins pour la multitude ; car tout œil exercé pénètre aisément l’habit variable dont l’éternelle nature s’enveloppe suivant les temps et les lieux.
Qu’y a-t-il, par exemple, de particulier et de nouveau dans les trois pouvoirs qui constituent le gouvernement d’Angleterre, les noms de Pairs et celui de Communes, la robe des Lords, etc. ? Mais les trois pouvoirs, considérés d’une manière abstraite, se trouvent partout où se trouve la liberté sage et durable ; on les trouve surtout à Sparte, où le gouvernement, avant Lycurgue, estoit toujours en branle, inclinant tantost à tyrannie, quand les roys y avoyent trop de puissance, et tantost à confusion populaire quand le commun peuple venoit à y usurper trop d’authorité. Mais Lycurgue mit entre deux le sénat, qui fut, ainsi que dit Platon, un contre-poids salutaire... et une forte barrière tenant les deux extrémités en égale balance, et donnant pied ferme et asseuré à l’etat de la chose publique, pour ce que les sénateurs... se rengeoyent aucunefois du costé des roys tant que besoing estoit pour résister à la témérité populaire : et au contraire aussi fortifioyent aucunefois la partie du peuple à l’encontre des roys, pour les garder qu’ils n’usurpassent une puissance tyrannique
Quant au système représentatif qu’on croit capable de résoudre le problème, je me sens entraîné dans une digression qu’on voudra bien me pardonner.
Commençons par remarquer que ce système n’est point du tout une découverte moderne, mais une production, ou, pour mieux dire, une pièce du gouvernement féodal, lorsqu’il fut parvenu à ce point de maturité et d’équilibre qui le rendit, à tout prendre, ce qu’on a vu de plus parfait dans l’univers.
L’autorité royale ayant formé les communes, les appela dans les assemblées nationales ; elles ne pouvoient y paroître que par leurs mandataires : de là le système représentatif.
Pour le dire en passant, il en fut de même du jugement par jurés. La hiérarchie des mouvances appeloit les vassaux du même ordre dans la cour de leurs suzerains respectifs ; de là naquit la maxime que tout homme devoit être jugé par ses pairs (Pares curtis) : maxime que les Anglois ont retenue dans toute sa latitude, et qu’ils ont fait survivre à sa cause génératrice ; au lieu que les François, moins tenaces, ou cédant peut-être à des circonstances invincibles, n’en ont pas tiré le même parti.
Il faudroit être bien incapable de pénétrer ce que Bacon appelait interiora rerum, pour imaginer que les hommes ont pu s’élever par un raisonnement antérieur à de pareilles institutions, et qu’elles peuvent être le fruit d’une délibération.
Au reste, la représentation nationale n’est point particulière à l’Angleterre : elle se trouve dans toutes les monarchies de l’Europe ; mais elle est vivante dans la Grande-Bretagne ; ailleurs, elle est morte ou elle dort ; et il n’entre point dans le plan de ce petit ouvrage d’examiner si c’est pour le malheur de l’humanité qu’elle a été suspendue, et s’il conviendroit de se rapprocher des formes anciennes. Il suffit d’observer, d’après l’histoire, 1° qu’en Angleterre, où la représentation nationale a obtenu et retenu plus de force que partout ailleurs, il n’en est pas question avant le milieu du treizième siècle ; 2° qu’elle ne fut point une invention, ni l’effet d’une délibération, ni le résultat de l’action du peuple usant de ses droits antiques ; mais qu’un soldat ambitieux, pour satisfaire ses vues particulières, créa réellement la balance des trois pouvoirs après la bataille de Lewes, sans savoir ce qu’il faisoit, comme il arrive toujours ; 3° que non-seulement la convocation des communes dans le conseil national fut une concession du monarque, mais que, dans le principe, le roi nommoit les représentans des provinces, cités et bourgs ; 4° qu’après même que les communes se furent arrogé le droit de députer au parlement, pendant le voyage d’Édouard Ier, en Palestine, elles y eurent seulement voix consultative ; qu’elles présentoient leurs doléances, comme les États-généraux de France, et que la formule des concessions émanant du trône ensuite de leurs pétitions, étoit constamment accordé par le roi et les seigneurs spirituels et temporels, aux humbles prières des communes ; 5o enfin, que la puissance co-législative attribuée à la chambre des communes, est encore bien jeune, puisqu’elle remonte à peine au milieu du quinzième siècle.
Si l’on entend donc par ce mot de représentation nationale, un certain nombre de représentants envoyés par certains hommes, pris dans certaines villes ou bourgs, en vertu d’une ancienne concession du souverain, il ne faut pas disputer sur les mots, ce gouvernement existe, et c’est celui d’Angleterre.
Mais si l’on veut que tout le peuple soit représenté, qu’il ne puisse l’être qu’en vertu d’un mandat, et que tout citoyen soit habile à donner ou à recevoir de ces mandats, à quelques exceptions près, physiquement et moralement inévitables ; et si l’on prétend encore joindre à un tel ordre de choses l’abolition de toute distinction et fonction héréditaire, cette représentation est une chose qu’on n’a jamais vue, et qui ne réussira jamais.
On nous cite l’Amérique ; je ne connois rien de si impatientant que les louanges décernées à cet enfant au maillot : laissez-le grandir.
Mais pour mettre toute la clarté possible dans cette discussion, il faut remarquer que les fauteurs de la république françoise ne sont pas tenus seulement de prouver que la représentation perfectionnée, comme disent les novateurs, est possible et bonne ; mais encore que le peuple, par ce moyen, peut retenir sa souveraineté (comme ils disent encore) ; et former, dans sa totalité, une république. C’est le nœud de la question ; car si la république est dans la capitale, et que le reste de la France soit sujet de la république, ce n’est pas le compte du peuple souverain.
La commission, chargée en dernier lieu de présenter un mode pour le renouvellement du tiers, porte le nombre des François à trente millions. Accordons ce nombre, et supposons que la France garde ses conquêtes. Chaque année, aux termes de la constitution, deux cent cinquante personnes sortant du corps législatif seront remplacées par deux cent cinquante autres. Il s’ensuit que si les quinze millions de mâles que suppose cette population étoient immortels, habiles à la représentation et nommés par ordre, invariablement, chaque François viendroit exercer à son tour la souveraineté nationale tous les soixante mille ans.
Mais comme on ne laisse pas que de mourir de temps en temps dans un tel intervalle ; que d’ailleurs on peut répéter les élections sur les mêmes têtes, et qu’une foule d’individus, de par la nature et le bon sens, seront toujours inhabiles à la représentation nationale, l’imagination est effrayée du nombre prodigieux de Souverains condamnés à mourir sans avoir régné.
Rousseau a soutenu que la volonté nationale ne peut être déléguée ; on est libre de dire oui et non, et de disputer mille ans sur ces questions de collège. Mais ce qu’il y a de sûr, c’est que le système représentatif exclut directement l’exercice de la souveraineté, surtout dans le système françois, où les droits du peuple se bornent à nommer ceux qui nomment ; où non-seulement il ne peut donner de mandats spéciaux à ses représentans, mais où la loi prend soin de briser toute relation entre eux et leurs provinces respectives, en les avertissant qu’ils ne sont point envoyés par ceux qui les ont envoyés, mais par la nation ; grand mot infiniment commode, parce qu’on en fait ce qu’on veut. En un mot, il n’est pas possible d’imaginer une législation mieux calculée pour anéantir les droits du peuple. Il avoit donc bien raison, ce vil conspirateur jacobin, lorsqu’il disoit rondement dans un interrogatoire judiciaire : Je crois le gouvernement actuel usurpateur de l’autorité, violateur de tous les droits du peuple qu’il a réduit au plus déplorable esclavage. C’est l’affreux système du bonheur d’un petit nombre, fondé sur l’oppression de la masse. Le peuple est tellement emmuselé, tellement environné de chaînes par ce gouvernement aristocratique, qu’il lui devient plus difficile que jamais de les briser. »
Eh ! qu’importe à la nation le vain bonheur de la représentation, dont elle se mêle si indirectement, et auquel des milliards d’individus ne parviendront jamais ? La souveraineté et le gouvernement lui sont-ils moins étrangers?
Mais, dira-t-on, en rétorquant l’argument, qu’importe à la nation le vain honneur de la représentation, si le système reçu établit la liberté publique ?
Ce n’est pas de quoi il s’agit ; la question n’est pas de savoir si le peuple françois peut être libre par la constitution qu’on lui a donnée, mais s’il peut être Souverain. On change la question pour échapper au raisonnement. Commençons par exclure l’exercice de la souveraineté ; insistons sur ce point fondamental, que le Souverain sera toujours à Paris, et que tout ce fracas de représentation ne signifie rien ; que le peuple demeure parfaitement étranger au gouvernement ; qu’il est sujet plus que dans la monarchie, et que les mots de grande république s’excluent comme ceux de cercle carré. Or, c’est ce qui est démontré arithmétiquement.
La question se réduit donc à savoir s’il est de l’intérêt du peuple françois d’être sujet d’un Directoire exécutif et de deux Conseils institués suivant la constitution de 1795, plutôt que d’un Roi régnant suivant les formes anciennes.
Il y a bien moins de difficulté à résoudre un problème qu’à le poser.
Il faut donc écarter ce mot de république, et ne parler que du gouvernement. Je n’examinerai point s’il est propre à faire le bonheur public ; les François le savent si bien ! Voyons seulement si tel qu’il est, et de quelque manière qu’on le nomme, il est permis de croire à sa durée.
Élevons nous d’abord à la hauteur qui convient à l’être intelligent, et de ce point de vue élevé, considérons la source de ce gouvernement.
Le mal n’a rien de commun avec l’existence ; il ne peut créer, puisque sa force est purement négative : Le mal est le schisme de l’être ; il n’est pas vrai.
Or, ce qui distingue la révolution françoise, et ce qui en fait un événement unique dans l’histoire, c’est qu’elle est mauvaise radicalement ; aucun élément de bien n’y soulage l’œil de l’observateur : c’est le plus haut degré de corruption connu ; c’est la pure impureté.
Dans quelle page de l’histoire trouvera-t-on une aussi grande quantité de vices agissant à la fois sur le même théâtre ? Quel assemblage épouvantable de bassesse et de cruauté ! quelle profonde immoralité ! quel oubli de toute pudeur !
La jeunesse de la liberté a des caractères si frappans, qu’il est impossible de s’y méprendre. À cette époque, l’amour de la patrie est une religion, et le respect pour les lois est une superstition : les caractères sont fortement prononcés, les mœurs sont austères : toutes les vertus brillent à la fois ; les factions tournent au profit de la patrie, parce qu’on ne se dispute que l’honneur de la servir ; tout, jusqu’au crime, porte l’empreinte de la grandeur.