Pensées pour moi-même (page 35)

Marc Aurèle · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Couat · 48 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

↑ [Couat : « de la suivre. » — Je ne suis pas sûr du sens de cette dernière phrase. Cependant il me semble impossible de traduire παραπέμπειν par « suivre ». Les dictionnaires n’indiquent pas et le contexte n’impose pas cette acception du mot. Chez les meilleurs auteurs, ce verbe s’applique à la montagne qui renvoie un écho ; pourquoi n’exprimerait-il pas aussi la réflexion de la lumière ? Il est vrai que, dans les lignes qui précèdent, il s’agit moins d’un miroir que d’un écran. Faut-il donc, pour donner ici à παραπέμπω un sens qu’il a souvent, celui de « laisser passer », supprimer la négation du texte grec, comme le demande Coraï ? On traduirait alors ainsi la dernière phrase : « Ce qui laisse passer à côté de soi le rayon de la pensée se prive de sa lumière. »

De toute manière, on n’aboutit qu’à une traduction en somme assez obscure. Elle s’éclaire, elle aussi, quand on rapproche l’article VIII, 54, de celui-ci. « S’unir par la pensée, » disait plus haut Marc-Aurèle, « à l’intelligence qui embrasse tout. » Il dirait ici : « Se laisser pénétrer par l’intelligence qui se répand partout, et la réfléchir comme un miroir. » Les deux textes s’accordent aisément. Je ne doute guère que τὸ παραπέμπον ne désigne ici la raison humaine, reflet de la raison divine. Un peu plus haut, à l’endroit où j’ai corrigé « ta pensée » en « la pensée » (je ne vois pas σου dans le texte grec), j’entends qu’il s’agit de toute pensée, de la nôtre aussi bien que de celle qu’elle réfléchit.]

↑ [Marc-Aurèle a toujours attribué, comme on l’a vu (supra III, 16, 2e note ; V, 26, avant-dernière note), la sensation au corps. À la fin de l’article III, 3, envisageant les mêmes hypothèses qu’ici, il écrit : « Si tu ne dois plus rien sentir, tu cesseras… d’être l’esclave du corps… » Ces divers passages nous donnent le sens des mots αἴσθησις ἑτεροίαν et ἀλλοῖον ζῷον ἔσῃ. Aux trois conceptions de notre destinée future entre lesquelles il se partage ordinairement : dissolution, extinction et déplacement (supra IV, 21, note finale ; VII, 32), Marc-Aurèle ajoute ici la métempsychose.]

↑ [Var. (2e manuscrit) : « et se met à faire l’examen des choses. »]

↑ [Cf. supra VI, 17, et la note, complétée aux Addenda. Le verbe φέρεται, qui convient au mouvement d’une flèche, n’exprime pas très exactement la démarche de l’esprit. Mais κινεῖται, qui admet νοῦς comme sujet, ne serait pas moins impropre à côté de βέλος, et il ne fallait qu’un seul verbe à la fin de la première phrase.]

↑ [Je n’ai pas jugé plus nécessaire ici qu’à l’article IV, 38 (voir la note), de substituer aux mots « for intérieur » la traduction ordinaire de τὸ ἡγεμονικόν. Dans une pensée du livre IX, 27, qui explique celle-ci, Marc-Aurèle lui-même a écrit : ἔρχου ἑπὶ τὰ ψυχάρια αὐτῶν, et non plus : τὰ ἡγεμονικὰ αὐτῶν.]

Marc Aurèle Pensées de Marc-Aurèle Traduction par Auguste Couat. Texte établi par Paul Fournier, Feret, 1904 (p. 183-206).

Celui qui commet l’injustice est impie. En effet, la nature universelle a créé les êtres raisonnables les uns pour les autres[1] ; elle a voulu qu’ils s’entr’aidassent les uns les autres selon leur mérite, et qu’ils ne se fissent jamais aucun tort. Celui qui transgresse cette volonté[2] de la nature est évidemment impie envers la plus antique des divinités.

Celui qui ment est également impie à l’égard de la même divinité. En effet, la nature universelle comprend toute réalité. Or, tout être est parent[3] de toute réalité. En outre, la nature s’appelle aussi vérité ; elle est la cause première de tout ce qui est vrai. Celui qui ment avec intention est donc impie, en tant que c’est une injustice de tromper ; celui qui ment sans le savoir l’est aussi, en tant qu’il se met en désaccord avec la nature universelle et qu’il dérange le monde en entrant en lutte avec la nature du monde. Il lui fait la guerre, en effet, en se portant, même involontairement, vers ce qui est contraire à la vérité. Il a négligé les moyens[4] qu’il avait reçus de la nature de distinguer le faux du vrai, au point qu’il n’en est plus capable.

Impie aussi celui qui poursuit le plaisir comme un bien et qui fuit la douleur comme un mal. Celui-là, en effet, ne peut manquer d’accuser souvent[5] la nature [commune] de répartir injustement ses dons entre les bons et les méchants, parce que les méchants vivent souvent dans le plaisir et possèdent ce qui le procure, tandis que les bons vivent dans la douleur et sont exposés à ce qui la fait naître. En outre, celui qui craint la douleur craindra, sans doute, ce qui survient dans le monde ; or, c’est là une impiété. D’autre part, celui qui poursuit les plaisirs ne s’abstiendra pas de commettre l’injustice ; voilà encore une incontestable impiété. Ceux qui veulent suivre la nature doivent donc, d’accord avec elle, être prêts également à ce qu’elle admet également, car elle n’aurait pas créé les biens et les maux si elle ne les admettait également. Ainsi donc, celui qui n’est pas également prêt à la douleur et au plaisir, à la mort et à la vie, à la gloire et à l’obscurité, que la nature admet également[6], celui-là est évidemment impie. Je dis que la nature les admet également. Cela signifie que ces choses arrivent également à tous les êtres qui naissent et se succèdent, comme la conséquence logique[7] d’un antique décret de la Providence, qui, ayant à l’origine décidé à un certain moment d’organiser ce monde, conçut telle et telle raisons[8] et détermina telle et telle forces génératrices des êtres à venir, avec leur existence, leurs métamorphoses, leur succession, telles que nous les voyons.

Il serait digne d’un homme supérieur[9] de sortir du milieu des hommes sans avoir même goûté au mensonge, à l’hypocrisie, à la luxure et à l’orgueil. Il y a encore une ressource, si l’on échoue[10], c’est de mourir dégoûté de tout cela. Préférerais-tu demeurer auprès du vice, et l’expérience ne te persuade-t-elle pas encore de t’enfuir loin de cette peste ? La corruption de la pensée est une peste [en effet, et bien] plus terrible que celle qui altère et corrompt l’air dont nous sommes enveloppés. Celle-ci n’est que la peste des êtres vivants en tant qu’êtres vivants ; l’autre est la peste de l’homme, en tant qu’homme.

Ne méprise pas la mort ; fais-lui, au contraire, bon visage, parce qu’elle est aussi voulue par[11] la nature. La dissolution de notre être[12] est un fait naturel, tout comme la jeunesse et la vieillesse, comme grandir, être adulte, avoir des dents, de la barbe, des cheveux blancs, comme la procréation, la grossesse, l’enfantement et les autres phénomènes qui arrivent avec les saisons de la vie. L’homme se conforme donc à la raison, lorsqu’au lieu de se montrer vis-à-vis de la mort mal disposé[13], emporté, orgueilleux, il l’attend comme un des actes de la nature[14]. Et de même que tu attends en ce moment le jour où ton enfant sortira du ventre de ta femme, accueille de même l’heure où ton âme s’échappera de son élytre. Mais veux-tu une règle, sans doute assez vulgaire, capable néanmoins de fortifier ton cœur[15] ? Ce qui te rendra surtout bienveillant pour la mort, c’est d’examiner les objets qui t’entourent, et dont tu vas te séparer, c’est de te dire avec quelles mœurs ton âme ne sera plus mêlée. Ne t’irrite pas cependant le moins du monde contre ceux-ci[16] ; tu dois, au contraire, t’intéresser à eux et les traiter avec douceur, mais en te rappelant que ces hommes dont tu vas être délivré n’ont pas les mêmes dogmes[17] que toi. Un seul motif, si même il pouvait y en avoir un, était capable de t’attirer vers la vie et de t’y rattacher, c’eût été de vivre avec des hommes professant les mêmes dogmes[18]. Mais tu vois maintenant comme tu es las des désaccords qui te séparent de ceux avec qui tu vis. Tu en arrives à t’écrier : Viens plus vite, ô mort, de peur que je ne finisse par m’oublier moi-même !

Celui qui commet une faute la commet contre lui-même, celui qui commet une injustice la commet contre lui-même[19] en se rendant méchant.

On est injuste souvent par ce que l’on ne fait pas autant que par ce que l’on fait.

Il suffit que notre jugement présent soit et se sache vrai[20], que notre action présente soit une action de solidarité, que notre disposition présente nous fasse accueillir favorablement tout ce qui nous vient de la cause universelle.

Efface[21] tes représentations, contiens les mouvements de ton âme[22], étouffe tes désirs ; sois maître de[23] ton principe dirigeant.

Une seule âme vivante a été répartie entre les animaux dépourvus de raison, une seule âme intelligente[24] distribuée entre les animaux raisonnables. Il n’y a qu’une terre pour toutes les choses terrestres[25] ; une seule lumière nous éclaire et nous respirons le même air, nous tous qui vivons et qui y voyons.

Tout ce qui participe à une nature[26] commune est attiré vers son semblable. Ce qui est de nature terrestre rampe vers la terre, ce qui est humide coule vers ce qui est humide ; pareillement, ce qui est aérien. C’est à ce point qu’il faut des obstacles pour en maintenir de force la séparation. Le feu s’élève dans l’air, attiré par le feu élément[27], et il conserve sur la terre une telle aptitude à confondre sa flamme avec celle d’un autre feu que toute matière tant soit peu sèche s’enflamme aisément, et d’autant mieux qu’elle est moins mêlée d’éléments qui s’opposent à l’incandescence. Par conséquent, tout ce qui participe à une [commune] nature intelligente est aussi attiré vers son semblable, et l’est même davantage. Car plus l’intelligence l’emporte sur tout le reste, plus elle est disposée à se mêler et à se confondre avec ce qui est de même origine qu’elle. Voilà pourquoi l’on remarque déjà chez des animaux, privés de raison des essaims, des troupeaux, une éducation des petits et des espèces d’amours[28] ; c’est que déjà il y avait en eux des âmes ; c’est qu’on peut découvrir en ces êtres plus avancés un instinct qui travaillait à les réunir et qui n’existait pas encore[29] dans la plante, la pierre, ni le bois. Chez les animaux doués de raison, il y a des gouvernements, des amitiés, des maisons, des associations et, pendant la guerre, des traités et des armistices. Parmi les êtres encore plus parfaits, et qui sont éloignés les uns des autres, il y a cependant une sorte d’unité, par exemple parmi les astres[30]. Ainsi, le progrès des êtres arrive à créer entre eux la sympathie, même quand ils sont séparés les uns des autres[31]. Vois pourtant ce qui se passe autour de toi. Les êtres intelligents ont seuls oublié cette bienveillance et ces liens réciproques ; il n’y a que chez eux qu’on ne découvre pas ce concours sympathique[32]. Néanmoins, les hommes ont beau se fuir : ils sont repris ; la nature est la plus forte. Observe, et tu remarqueras ce que je viens de dire. On verrait plutôt un objet fait de terre détaché de tout élément terrestre, qu’un homme entièrement séparé de tout homme.

L’homme porte son fruit, comme Dieu, comme le monde[33] ; chaque être porte son fruit dans sa saison. Peu importe que l’usage n’emploie ce mot qu’à propos de la vigne ou de choses semblables. La raison a aussi son fruit commun à tous et propre à chacun[34] ; de ce fruit en naissent d’autres de même nature que la raison elle-même.

Si tu le peux, dissuade-les[35] ; sinon rappelle-toi que c’est pour ce cas que la bienveillance t’a été donnée. Les Dieux eux-mêmes[36] sont pleins de bienveillance pour de tels hommes ; ils sont même assez bons parfois pour leur venir en aide, soit qu’ils désirent la santé, la richesse ou la gloire. Tu peux en faire autant ; ou bien dis-moi qui t’en empêche.

Travaille, non comme un malheureux, non pour te faire plaindre ou admirer. N’aie point d’autre volonté que d’agir ou de te contenir[37] comme la raison l’exige pour le service de la cité.

Aujourd’hui même je suis sorti des difficultés qui m’embarrassaient, ou plutôt j’ai écarté ces difficultés, car elles n’étaient pas au dehors, mais au dedans de moi-même, dans mes jugements[38].

Tout ceci[39] est devenu banal par l’usage, la durée en est éphémère, la matière vile. Tout est maintenant comme du temps de ceux que nous avons ensevelis.

Les choses restent à notre porte les unes sur les autres, ne sachant et ne révélant rien d’elles-mêmes. Qui est-ce qui nous les fait connaître ? Le principe dirigeant.

Le bien et le mal de l’être raisonnable et sociable résident dans son activité et non dans sa sensibilité, de même que dans son activité et non dans sa sensibilité résident ses vices et ses vertus.

Lancez une pierre ; elle ne sent pas plus de mal à tomber que de bien à monter[40].

Pénètre dans leur[41] for intérieur[42], et tu verras quels juges tu redoutes, et comment ils se jugent eux-mêmes.

Tout est dans un changement continuel. Toi-même tu ne cesses pas de changer[43] et de mourir par quelque côté ; il en est de même de l’univers tout entier.

La fin d’une action, le repos et pour ainsi dire la mort d’un désir et d’un jugement ne sont point un mal. Repasse maintenant la suite des âges de la vie, l’enfance, l’adolescence, la jeunesse, la vieillesse ; tous les changements[45] de l’un à l’autre sont autant de morts. Y a-t-il là rien de terrible ? Repasse maintenant la vie que tu menais avec ton grand-père, puis avec ta mère, ensuite avec ton père ; enfin, après avoir découvert en toi bien d’autres différences, et d’autres changements, [et d’autres morts partielles], demande-toi : y avait-il là rien de terrible ? Il n’y a donc rien non plus de terrible[46] dans un arrêt, dans un repos, dans un changement de la vie tout entière.

Considère sans tarder ton propre principe dirigeant[47], celui de l’univers et celui de cet homme : le tien, pour t’en faire une raison pénétrée de justice[48] ; celui de l’univers, afin de te rappeler de quel tout tu fais partie[49] ; celui de cet homme, afin que tu sache s’il agit par ignorance ou avec réflexion, et que tu réfléchisses en même temps à la parenté qui vous unit.

Tous les livres