Pensées pour moi-même (page 45)

Marc Aurèle · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Couat · 48 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il y a quatre orientations de ton principe directeur dont tu dois toujours te garder avec une attention particulière. Dès que tu surprends ces erreurs, il faut les effacer en te disant, à propos de chacune d’elles : « Cette représentation n’est point nécessaire ; celle-ci contribue à rompre l’accord universel ; cette autre ne vient pas de toi ; or, regarde comme tout à fait absurde de dire ce que tu ne penses pas. » A propos de la quatrième, tu te reprocheras de subordonner et d’asservir la partie la plus divine de toi-même à la partie mortelle et la moins noble, au corps, et à ses émotions, rudes ou douces.

Ton souffle et tout ce qu’il y à d’igné en toi qui s’y mêle, quoique faits par la nature pour s’élever, obéissent cependant à la structure de tout ton être et y demeurent, retenus dans l’agrégat. De même, tout ce qui est terrestre en toi, comme tout ce qui est humide, quoique fait pour descendre, se redresse cependant et se maintient dans une place qui ne lui est pas naturelle. Ainsi les éléments se conforment à la loi de l’ensemble dont ils font partie et où ils ont été placés, et ils sont forcés d’y rester jusqu’à ce que le signal [du départ et] de la dissolution leur soit donné. N’est-il donc pas étrange que seule la partie raisonnable de ton être soit désobéissante et s’indigne de la place où elle a été mise ? Elle ne subit pourtant aucune violence ; on ne lui impose que ce qui est conforme à sa nature ; néanmoins, elle ne se soumet pas, mais s’emporte en sens contraire. Tout mouvement vers l’injustice, la licence, la colère, la tristesse, la crainte, n’est qu’une manière de s’écarter de la nature. [Et] lorsque ton principe dirigeant se révolte contre un événement quelconque, [alors aussi] il déserte son poste. Car il a été fait pour la sainteté et la piété non moins que pour la justice. Ces vertus sont aussi des formes de la sociabilité, ou plutôt elles sont antérieures à la justice.

Celui qui n’a pas dans la vie un but unique, toujours le même, ne peut pas non plus n’être qu’un seul et même homme jusqu’à sa mort. Mais ce que je viens de dire ne suffit pas : il faut y ajouter quel doit être ce but. Il n’y a pas unanimité d’opinion sur tous les biens quelconques qui paraissent tels au plus grand nombre, mais seulement sur certains biens, je veux dire ceux qui intéressent la société tout entière ; aussi, nous devons nous proposer un but utile à la société et à la cité. Celui qui dirige vers ce but tous ses efforts donnera de l’unité à ses actions et, à ce point de vue, restera toujours le même.

Rappelle-toi le rat montagnards et le rat de maison, leur frayeur et leur agitation [éperdue].

Socrate appelait les croyances de la plupart des hommes des Lamies, des épouvantails pour les enfants.

Les Lacédémoniens, dans leurs spectacles, offraient aux étrangers des sièges à l’ombre ; eux-mêmes s’asseyaient n’importe où.

Socrate disait à Perdiccas, qui lui reprochait de ne pas venir chez lui : « J’aurais peur de périr de la mort la plus affreuse. » Il voulait dire : « J’aurais peur de ne pouvoir rendre les bienfaits que j’aurais reçus. »

Dans les écrits des Épicuriens, il y avait une recommandation spéciale de toujours avoir présent à l’esprit le souvenir d’un des hommes vertueux d’autrefois.

Les Pythagoriciens recommandent de regarder le ciel dès l’aurore, afin de nous rappeler ces êtres qui poursuivent leur œuvre toujours d’après les mêmes lois et toujours de même, et de penser à leur harmonie, à leur pureté, à leur nudité : car un astre n’a point de voile ».

Tu te rappelles comment Socrate s’était couvert d’une peau de mouton, un jour que Xanthippe lui avait pris son manteau pour sortir, et ce qu’il dit à ses disciples confus, qui allaient se retirer en le voyant dans cet équipage.

Tu ne pourrais être un maître dans l’art d’écrire et de lire avant d’avoir eu toi-même des maîtres. De même, à plus forte raison, dans l’art de vivre.

Chercher une figue pendant l’hiver est une folie ; c’en est une aussi que de demander son enfant quand on ne peut plus l’avoir.

En embrassant son enfant, il faut, dit Épictète, penser en soi-même : « Demain, peut-être, il sera mort. » — Voilà des paroles de mauvais augure. — Pas le moins du monde, répond-il ; elles ne font que désigner une action de la nature : sinon, il serait, de mauvais augure de dire qu’on moissonne les épis.

Raisin vert, raisin mûr, raisin sec, tous ces mots indiquent des changements, non vers la non-existence, mais vers une autre existence que l’existence actuelle.

Il n’y a pas de brigand qui puisse nous voler notre libre arbitre. C’est un mot d’Épictète.

Il disait qu’il fallait connaître l’art d’acquiescer [aux représentations sensibles] et conserver toute son attention en ce qui touche les tendances, pour qu’elles fussent accompagnées de réserves, conformes au bien universel et proportionnées à la valeur des objets ; s’abstenir absolument de tout désir et n’avoir jamais d’aversion pour rien de ce qui ne dépend pas de nous.

Ce n’est pas pour la première chose venue, disait-il, que nous luttons, mais pour perdre ou conserver notre raison.

Socrate disait : Que voulez-vous ? avoir des âmes d’êtres raisonnables ou d’êtres sans raison ? — D’êtres raisonnables. — De quels êtres raisonnables ? bons ou mauvais ? — Bons. — Pourquoi donc ne cherchez-vous pas à les acquérir ? — Parce que nous les avons. — Alors, pourquoi ces combats et ces disputes ?

à l’article qui suit immédiatement celui-ci, on ne la relève pas dans les autres passages des Pensées où ἴνα a perdu le sens final (VIII, 28 : ἐπ’ἐμοί ἐστιν ἴνα… ; VIII, 32 : κωλύειν ἴνα… ; VIII, 34 : ἐπὶ τῷ ἀνθρώπῳ ἐποίησεν ὁ θεὸς ἴνα…). Ce n’est pas, à mon sens, une raison suffisante de suspecter ce texte, et de corriger, comme l’a tenté M. Rendall, celui de la pensée suivante. Des deux phrases qui la terminent : τοῦτο ἵνα ἀεὶ πρόχειρον ἀπαντᾷ· καὶ μηδαμοῦ παύου, l’éditeur anglais n’en fait qu’une, en supprimant καὶ, et prétend rattacher ainsi ἵνα à παύου. Il ne s’avise pas que le pléonasme d’ἀεὶ et de μηδαμοῦ παύου dans la même phrase est intolérable. Dans cet ἵνα… ἔρχηται et cet ἵνα… ἀπαντᾷ qui se suivent de si près, comme dans les emplois non classiques de ἵνα au livre VIII, je reconnais, pour ma part, sinon les premiers débuts (car il faudrait remonter jusqu’à Polybe), du moins encore les débuts d’une construction qui était appelée à une singulière fortune, puisqu’en grec moderne l’infinitif est partout remplacé par νὰ (c’est-à-dire ἵνα) suivi du subjonctif.]

↑ [Couat : « elle ne périt pas tout entière et n’est pas mutilée parce qu’il y manque quelque chose. »]

↑ [Couat : « elle ne met rien au-dessus d’elle-même et de la loi. » — Aug. Couat traduit ainsi les mots καὶ νόμου, et laisse de côté les deux qui précèdent : ὅπερ ἴδιον, qu’il interprète sans doute comme une glose. Il est possible pourtant de comprendre, tel qui nous est parvenu, le texte des manuscrits. — Le rapprochement de l’âme raisonnable et de la loi est impliqué dans la définition de cette dernière, soit qu’on dise avec Cicéron : « C’est la raison droite qui ordonne et défend » (supra IV, 4, 1re note), soit qu’on fasse d’elle, comme Marc-Aurèle (supra VII, 19) la « commune raison de tous les êtres raisonnables ». La phrase finale de la pensée, comme les deux définitions que je viens de rappeler, exprime l’accord absolu de la logique et de la morale.]

↑ [Couat : « les règles de la raison et celles de la justice. » — Cf. supra IV, 12, 1re note.]

↑ [Nous connaissons ce raisonnement. Dès le livre II (S i4 ; cf. aussi X, 7, note finale), M. Couat a protesté au nom de la conscience oubliée, et rappelé qu’un moment de la vie, que tous les moments de la vie, dès qu’on prétend les considérer isolément et qu’on n’en veut pas voir la suite ni le lien, ne sont pas la vie. De même l’harmonie est tout autre chose que des notes de musique : c’est une suite de rapports de sons, et ces rapports ont une réalité telle qu’il suffit d’intervertir et de mêler les notes pour que l’harmonie périsse. L’analyse que demande Marc-Aurèle implique déjà la négation des choses dont il veut, par ce moyen, démontrer le néant.]

↑ [Couat : « ou à disparaître, ou à être dissipée, ou à subsister. » — Sur la destinée de l’âme et les trois hypothèses de l’extinction (σβεσθῆναι), de la dispersion (σκεδασθῆναι) et du déplacement ou de la survivance (συμμεῖναι ou μετάστασις), cf. supra IV, 2i, première et dernière notes ]

↑ [M. Rendall (Journal of Philology, XXIII, p. i55) signale ici l’emploi non classique de ἴνα (τοῦτο, ἴνα… ἔρχηται, ou ἄρχηται). Il le traduit par fac ut, c’est-à-dire qu’il admet devant cette conjonction (non devant τοῦτο) l’ellipse d’un verbe. Une telle ellipse dans de telles conditions est d’ailleurs fort rare en ancien grec. Sauf

↑ [Pline le Jeune (lettre à Trajan) avait porté le même jugement sur les martyrs.]

↑ [Cf. supra III, 5, 2e note ; III, 7, 3e note. L’étalage tragique n’est pas la forme du vrai courage.]

↑ [Couat : « ton métier. » — Cf. supra IV, 31 et la note. Cf. encore Sénèque (ad Lucilium, 90, fin) : ars est bonum fieri.]

↑ [Couat : « comment peut-on y arriver, autrement qu’en méditant sur… et sur… ? » — Cf. supra IV, 2, note finale. M. Couat avait admis la conjecture de Coraï : πῶς ἀλλως… ἤ, au lieu de πῶς καλῶς… ἤ… Est-elle bien nécessaire ? ]

↑ [Couat : « la condition particulière de l’homme. » — Sur les rapports de la « nature » et de la « constitution », cf. supra VI, 44, dernière note ; sur les rapports de notre nature et de la nature, supra V, 3, dernière note.]

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