Le Jeu de l’amour et du hasard (page 4)
Monsieur Orgon.
Doucement donc.
Silvia.
Non, monsieur, il n’y a point de douceur qui tienne. Comment donc ! des surprises, des conséquences ! Eh ! qu’on s’explique ! que veut-on dire ? On accuse ce valet, et on a tort ; vous vous trompez tous, Lisette est une folle, il est innocent, et voilà qui est fini. Pourquoi donc m’en reparler encore ? Je suis outrée !
Monsieur Orgon.
Tu te retiens, ma fille ; tu aurais grande envie de me quereller aussi. Mais, faisons mieux ; il n’y a que ce valet qui est suspect ici, Dorante n’a qu’à le chasser.
Silvia.
Quel malheureux déguisement ! Surtout que Lisette ne m’approche pas ; je la hais plus que Dorante.
Monsieur Orgon.
Tu la verras, si tu veux ; mais tu dois être charmée que ce garçon s’en aille ; car il t’aime, et cela t’importune assurément.
Silvia.
Je n’ai point à m’en plaindre ; il me prend pour une suivante, et il me parle sur ce ton-là ; mais il ne me dit pas ce qu’il veut, j’y mets bon ordre.
Mario.
Tu n’en es pas tant la maîtresse que tu le dis bien.
Monsieur Orgon.
Ne l’avons-nous pas vu se mettre à genoux malgré toi ? N’as-tu pas été obligée, pour le faire lever, de lui dire qu’il ne te déplaisait pas ?
Silvia, à part.
J’étouffe !
Mario.
Encore a-t-il fallu, quand il t’a demandé si tu l’aimerais, que tu aies tendrement ajouté : « volontiers » ; sans quoi il y serait encore.
Silvia.
L’heureuse apostille, mon frère ! Mais comme l’action m’a déplu, la répétition n’en est pas aimable. Ah çà, parlons sérieusement, quand finira la comédie que vous vous donnez sur mon compte ?
Monsieur Orgon.
La seule chose que j’exige de toi, ma fille, c’est de ne te déterminer à le refuser qu’avec connaissance de cause. Attends encore ; tu me remercieras du délai que je demande ; je t’en réponds.
Mario.
Tu épouseras Dorante, et même avec inclination, je te le prédis… Mais, mon père, je vous demande grâce pour le valet.
Silvia.
Pourquoi grâce ? et moi, je veux qu’il sorte.
Monsieur Orgon.
Son maître en décidera ; allons-nous-en.
Mario.
Adieu, adieu ma sœur ; sans rancune !
Scène XII
SILVIA seule ; DORANTE, qui vient peu après.
Silvia.
Ah, que j’ai le cœur serré ! Je ne sais ce qui se mêle à l’embarras où je me trouve ; toute cette aventure-ci m’afflige : je me défie de tous les visages ; je ne suis contente de personne, je ne le suis pas de moi-même.
Dorante.
Ah ! je te cherchais, Lisette.
Silvia.
Ce n’était pas la peine de me trouver, car je te fuis, moi.
Dorante, l’empêchant de sortir.
Arrête donc, Lisette ; j’ai à te parler pour la dernière fois ; il s’agit d’une chose de conséquence qui regarde tes maîtres.
Silvia.
Va la dire à eux-mêmes ; je ne te vois jamais que tu ne me chagrines ; laisse-moi.
Dorante.
Je t’en offre autant ; mais écoute-moi, te dis-je ; tu vas voir les choses bien changer de face par ce que je te vais dire.
Silvia.
Eh bien, parle donc ; je t’écoute, puisqu’il est arrêté que ma complaisance pour toi sera éternelle.
Dorante.
Me promets-tu le secret ?
Silvia.
Je n’ai jamais trahi personne.
Dorante.
Tu ne dois la confidence que je vais te faire, qu’à l’estime que j’ai pour toi.
Silvia.
Je le crois ; mais tâche de m’estimer sans me le dire, car cela sent le prétexte.
Dorante.
Tu te trompes, Lisette ; tu m’as promis le secret ; achevons. Tu m’as vu dans de grands mouvements ; je n’ai pu me défendre de t’aimer.
Silvia.
Nous y voilà ; je me défendrai bien de t’entendre, moi ; adieu.
Dorante.
Reste ; ce n’est plus Bourguignon qui te parle.
Silvia.
Eh ! qui es-tu donc ?
Dorante.
Ah, Lisette ! C’est ici où tu vas juger des peines qu’a dû ressentir mon cœur.
Silvia.
Ce n’est pas à ton cœur que je parle, c’est à toi.
Dorante.
Personne ne vient-il ?
Silvia.
Non.
Dorante.
L’état où sont toutes les choses me force à te le dire, je suis trop honnête homme pour n’en pas arrêter le cours.
Silvia.
Soit.
Dorante.
Sache que celui qui est avec ta maîtresse n’est pas ce qu’on pense.
Silvia, vivement.
Qui est-il donc ?
Dorante.
Un valet.
Silvia.
Après ?
Dorante.
C’est moi qui suis Dorante
Silvia, à part.
Ah ! je vois clair dans mon cœur.
Dorante.
Je voulais sous cet habit pénétrer un peu ce que c’était que ta maîtresse, avant de l’épouser. Mon père, en partant, me permit ce que j’ai fait, et l’événement m’en paraît un songe. Je hais la maîtresse dont je devais être l’époux, et j’aime la suivante qui ne devait trouver en moi qu’un nouveau maître. Que faut-il que je fasse à présent ? Je rougis pour elle de le dire, mais ta maîtresse a si peu de goût qu’elle est éprise de mon valet au point qu’elle l’épousera si on la laisse faire. Quel parti prendre ?
Silvia, à part.
Cachons-lui qui je suis… (Haut.) Votre situation est neuve assurément ! Mais, monsieur, je vous fais d’abord mes excuses de tout ce que mes discours ont pu avoir d’irrégulier dans nos entretiens.
Dorante, vivement.
Tais-toi, Lisette ; tes excuses me chagrinent, elles me rappellent la distance qui nous sépare, et ne me la rendent que plus douloureuse.
Silvia.
Votre penchant pour moi est-il si sérieux ? M’aimez-vous jusque-là ?
Dorante.
Au point de renoncer à tout engagement puisqu’il ne m’est pas permis d’unir mon sort au tien ; et, dans cet état, la seule douceur que je pouvais goûter, c’était de croire que tu ne me haïssais pas.
Silvia.
Un cœur qui m’a choisie dans la condition où je suis est assurément bien digne qu’on l’accepte, et je le payerais volontiers du mien si je ne craignais pas de le jeter dans un engagement qui lui ferait tort.
Dorante.
N’as-tu pas assez de charmes, Lisette ? y ajoutes-tu encore la noblesse avec laquelle tu me parles ?
Silvia.
J’entends quelqu’un. Patientez encore sur l’article de votre valet ; les choses n’iront pas si vite ; nous nous reverrons, et nous chercherons les moyens de vous tirer d’affaire.
Dorante.
Je suivrai tes conseils. (Il sort.)
Silvia.
Allons, j’avais grand besoin que ce fût là Dorante.
Scène XIII
SILVIA, MARIO.
Mario.
Je viens te retrouver, ma sœur. Nous t’avons laissée dans des inquiétudes qui me touchent ; je veux t’en tirer, écoute-moi.
Silvia, vivement.
Ah vraiment, mon frère, il y a bien d’autres nouvelles !
Mario.
Qu’est-ce que c’est ?
Silvia.
Ce n’est point Bourguignon, mon frère ; c’est Dorante.
Mario.
Duquel parlez-vous donc ?
Silvia.
De lui, vous dis-je ; je viens de l’apprendre tout à l’heure. Il sort ; il me l’a dit lui-même.
Mario.
Qui donc ?
Silvia.
Vous ne m’entendez donc pas ?
Mario.
Si j’y comprends rien, je veux mourir.
Silvia.
Venez, sortons d’ici ; allons trouver mon père, il faut qu’il le sache. J’aurai besoin de vous aussi, mon frère. Il me vient de nouvelles idées ; il faudra feindre de m’aimer. Vous en avez déjà dit quelque chose en badinant ; mais surtout gardez bien le secret, je vous en prie…
Mario.
Oh ! je le garderai bien, car je ne sais ce que c’est.
Silvia.
Allons, mon frère, venez ; ne perdons point de temps. Il n’est jamais rien arrivé d’égal à cela.
Mario.
Je prie le ciel qu’elle n’extravague pas.
ACTE III
Scène première
DORANTE, ARLEQUIN.
Arlequin.
Hélas ! monsieur, mon très honoré maître, je vous en conjure…
Dorante.
Encore !
Arlequin.
Ayez compassion de ma bonne aventure ; ne portez point guignon à mon bonheur qui va son train si rondement ; ne lui fermez point le passage.
Dorante.
Allons donc, misérable ; je crois que tu te moques de moi ; tu mériterais cent coups de bâton…
Arlequin.
Je ne les refuse point, si je les mérite ; mais quand je les aurais reçus, permettez-moi d’en mériter d’autres. Voulez-vous que j’aille chercher le bâton ?
Dorante.
Maraud !
Arlequin.
Maraud soit ; mais cela n’est point contraire à faire fortune.
Dorante.
Ce coquin ! quelle idée lui prend !
Arlequin.
Coquin est encore bon ; il me convient aussi ; un maraud n’est point déshonoré d’être appelé coquin ; mais un coquin peut faire un bon mariage.
Dorante.
Comment, insolent ! tu veux que je laisse un honnête homme dans l’erreur, et que je souffre que tu épouses sa fille sous mon nom ? Écoute ; si tu me parles encore de cette impertinence-là, dès que j’aurai averti M. Orgon de ce que tu es, je te chasse ; entends-tu ?
Arlequin.
Accommodons-nous ; cette demoiselle m’adore, elle m’idolâtre. Si je lui dis mon état de valet, et que, nonobstant, son tendre cœur soit toujours friand de la noce avec moi, ne laisserez-vous pas jouer les violons ?
Dorante.
Dès qu’on te connaîtra, je ne m’en embarrasse plus.
Arlequin.
Bon ; je vais de ce pas prévenir cette généreuse personne sur mon habit de caractère. J’espère que ce ne sera pas un galon de couleur qui nous brouillera ensemble, et que son amour me fera passer à la table en dépit du sort qui ne m’a mis qu’au buffet.
Scène II
DORANTE, seul, et ensuite MARIO.
Dorante.
Tout ce qui se passe ici, tout ce qui m’y est arrivé à moi-même, est incroyable… Je voudrais pourtant bien voir Lisette, et savoir le succès de ce qu’elle m’a promis de faire auprès de sa maîtresse pour me tirer d’embarras. Allons voir si je pourrai la trouver seule.
Mario.
Arrêtez, Bourguignon ; j’ai un mot à vous dire.
Dorante.
Qu’y a-t-il pour votre service, monsieur ?
Mario.
Vous en contez à Lisette ?
Dorante.
Elle est si aimable, qu’on aurait de la peine à ne lui pas parler d’amour.
Mario.
Comment reçoit-elle ce que vous lui dites ?
Dorante.
Monsieur, elle en badine.
Mario.
Tu as de l’esprit ; ne fais-tu pas l’hypocrite ?
Dorante.
Non ; mais qu’est-ce que cela vous fait ? Supposé que Lisette eût du goût pour moi…
Mario.
Du goût pour lui ! où prenez-vous vos termes ? Vous avez le langage bien précieux pour un garçon de votre espèce.
Dorante.
Monsieur, je ne saurais parler autrement.
Mario.
C’est apparemment avec ces petites délicatesses-là que vous attaquez Lisette ? Cela imite l’homme de condition.
Dorante.
Je vous assure, monsieur, que je n’imite personne ; mais, sans doute, vous ne venez pas exprès pour me traiter de ridicule et vous aviez autre chose à me dire ? Nous parlions de Lisette, de mon inclination pour elle et de l’intérêt que vous y prenez.
Mario.
Comment, morbleu ! il y a déjà un ton de jalousie dans ce que tu me réponds ! Modère-toi un peu. Eh bien ! tu me disais qu’en supposant que Lisette eût du goût pour toi… après ?
Dorante.
Pourquoi faudrait-il que vous le sussiez, monsieur ?
Mario.
Ah ! le voici : c’est que, malgré le ton badin que j’ai pris tantôt, je serais très fâché qu’elle t’aimât ; c’est que, sans autre raisonnement, je te défends de t’adresser davantage à elle ; non pas dans le fond que je craigne qu’elle t’aime, elle me paraît avoir le cœur trop haut pour cela ; mais c’est qu’il me déplaît à moi d’avoir Bourguignon pour rival.
Dorante.
Ma foi, je vous crois ; car Bourguignon, tout Bourguignon qu’il est, n’est pas même content que vous soyez le sien.
Mario.
Il prendra patience.
Dorante.
Il faudra bien ; mais, monsieur, vous l’aimez donc beaucoup ?
Mario.
Assez pour m’attacher sérieusement à elle dès que j’aurai pris de certaines mesures. Comprends-tu ce que cela signifie ?
Dorante.
Oui, je crois que je suis au fait ; et sur ce pied-là vous êtes aimé, sans doute ?
Mario.
Qu’en penses-tu ? Est-ce que je ne vaux pas la peine de l’être ?
Dorante.
Vous ne vous attendez pas à être loué par vos propres rivaux, peut-être ?
Mario.
La réponse est de bon sens, je te la pardonne ; mais je suis bien mortifié de ne pouvoir pas dire qu’on m’aime, et je ne le dis pas pour t’en rendre compte, comme tu le crois bien ; mais c’est qu’il faut dire la vérité.
Dorante.
Vous m’étonnez, monsieur ; Lisette ne sait donc pas vos desseins ?
Mario.
Lisette sait tout le bien que je lui veux et n’y paraît pas sensible ; mais j’espère que la raison me gagnera son cœur. Adieu, retire-toi sans bruit. Son indifférence pour moi, malgré tout ce que je lui offre, doit te consoler du sacrifice que tu me feras… Ta livrée n’est pas propre à faire pencher la balance en ta faveur, et tu n’es pas fait pour lutter contre moi.
Scène III
SILVIA, DORANTE, MARIO.
Mario.
Ah ! te voilà, Lisette ?
Silvia.
Qu’avez-vous, monsieur ? vous me paraissez ému ?
Mario.
Ce n’est rien ; je disais un mot à Bourguignon.
Silvia.
Il est triste ; est-ce que vous le querelliez ?
Dorante.
Monsieur m’apprend qu’il vous aime, Lisette.
Silvia.
Ce n’est pas ma faute.
Dorante.
Et me défend de vous aimer.
Silvia.
Il me défend donc de vous paraître aimable ?
Mario.
Je ne saurais empêcher qu’il ne t’aime, belle Lisette ; mais je ne veux pas qu’il te le dise.
Silvia.
Il ne me le dit plus ; il ne fait que me le répéter.
Mario.
Du moins ne te le répétera-t-il pas quand je serai présent. Retirez-vous, Bourguignon.
Dorante.
J’attends qu’elle me l’ordonne.
Mario.
Encore !
Silvia.
Il dit qu’il attend ; ayez donc patience.
Dorante.
Avez-vous de l’inclination pour monsieur ?
Silvia.
Quoi ! de l’amour ? oh ! je crois qu’il ne sera pas nécessaire qu’on me le défende.
Dorante.
Ne me trompez-vous pas ?
Mario.
En vérité, je joue ici un joli personnage ! Qu’il sorte donc. À qui est-ce que je parle ?
Dorante.
À Bourguignon, voilà tout.
Mario.
Eh bien, qu’il s’en aille !
Dorante, à part.
Je souffre.
Silvia.
Cédez puisqu’il se fâche.
Dorante, bas à Silvia.
Vous ne demandez peut-être pas mieux ?
Mario.
Allons, finissons.
Dorante.
Vous ne m’aviez pas dit cet amour-là, Lisette.
Scène IV
MONSIEUR ORGON, MARIO, SILVIA.
Silvia.
Si je n’aimais pas cet homme-là, avouons que je serais bien ingrate.
Mario, riant.
Ah ! ah ! ah ! ah !
Monsieur Orgon.
De quoi riez-vous, Mario ?
Mario.
De la colère de Dorante qui sort, et que j’ai obligé de quitter Lisette.
Silvia.
Mais que vous a-t-il dit dans le petit entretien que vous avez eu tête-à-tête avec lui ?
Mario.
Je n’ai jamais vu d’homme ni plus intrigué, ni de plus mauvaise humeur.
Monsieur Orgon.
Je ne suis pas fâché qu’il soit la dupe de son propre stratagème ; d’ailleurs à le bien prendre, il n’y a rien de si flatteur ni de plus obligeant pour lui que tout ce que tu as fait jusqu’ici, ma fille ; mais en voilà assez.
Mario.
Mais où en est-il précisément, ma sœur ?
Silvia.
Hélas ! mon frère, je vous avoue que j’ai lieu d’être contente.
Mario.
Hélas ! mon frère, dit-elle. Sentez-vous cette paix douce qui se mêle à ce qu’elle dit ?
Monsieur Orgon.
Quoi ! ma fille, tu espères qu’il ira jusqu’à t’offrir sa main dans le déguisement où te voilà ?
Silvia.
Oui, mon cher père, je l’espère.
Mario.
Friponne que tu es ! avec ton cher père, tu ne nous grondes plus à présent, tu nous dis des douceurs.
Silvia.
Vous ne me passez rien.
Mario.
Ah ! ah ! je prends ma revanche ; tu m’as tantôt chicané sur mes expressions ; il faut bien à mon tour que je badine un peu sur les tiennes ; ta joie est bien aussi divertissante que l’était ton inquiétude.
Monsieur Orgon.
Vous n’aurez point à vous plaindre de moi, ma fille ; j’acquiesce à tout ce qui vous plaît.
Silvia.
Ah ! monsieur, si vous saviez combien je vous aurai d’obligation ! Dorante et moi, nous sommes destinés l’un à l’autre. Il doit m’épouser ; si vous saviez combien je lui tiendrai compte de ce qu’il fait aujourd’hui pour moi, combien mon cœur gardera le souvenir de l’excès de tendresse qu’il me montre ! si vous saviez combien tout ceci va rendre notre union aimable ! Il ne pourra jamais se rappeler notre histoire sans m’aimer ; je n’y songerai jamais, que je ne l’aime. Vous avez fondé notre bonheur pour la vie, en me laissant faire ; c’est un mariage unique ; c’est une aventure dont le seul récit est attendrissant ; c’est le coup de hasard le plus singulier, le plus heureux, le plus…
Mario.
Ah ! ah ! ah ! que ton cœur a de caquet, ma sœur ! quelle éloquence !
Monsieur Orgon.
Il faut convenir que le régal que tu te donnes est charmant, surtout si tu achèves.
Silvia.
Cela vaut fait, Dorante est vaincu, j’attends mon captif.
Mario.
Ses fers seront plus dorés qu’il ne pense ; mais je lui crois l’âme en peine, et j’ai pitié de ce qu’il souffre.
Silvia.
Ce qui lui en coûte à se déterminer ne me le rend que plus estimable. Il pense qu’il chagrinera son père en m’épousant ; il croit trahir sa fortune et sa naissance. Voilà de grands sujets de réflexions ; je serai charmée de triompher. Mais il faut que j’arrache ma victoire, et non pas qu’il me la donne ; je veux un combat entre l’amour et la raison.
Mario.
Et que la raison y périsse.
Monsieur Orgon.
C’est-à-dire que tu veux qu’il sente toute l’étendue de l’impertinence qu’il croira faire. Quelle insatiable vanité d’amour-propre !
Mario.
Cela, c’est l’amour-propre d’une femme ; et il est tout des plus unis.
Scène V
MONSIEUR ORGON, SILVIA, MARIO, LISETTE.
Monsieur Orgon.
Paix, voici Lisette ; voyons ce qu’elle nous veut.
Lisette.
Monsieur, vous m’avez dit tantôt que vous m’abandonniez Dorante, que vous livriez sa tête à ma discrétion ; je vous ai pris au mot ; j’ai travaillé comme pour moi, et vous verrez de l’ouvrage bien fait ; allez, c’est une tête bien conditionnée. Que voulez-vous que j’en fasse à présent ? Madame me le cède-t-elle ?
Monsieur Orgon.
Ma fille, encore une fois n’y prétendez-vous rien ?
Silvia.
Non, je te le donne, Lisette ; je te remets tous mes droits, et pour dire comme toi, je ne prendrai jamais de part à un cœur que je n’aurai pas conditionné moi-même.
Lisette.
Quoi ! vous voulez bien que je l’épouse ? Monsieur le veut bien aussi ?
Monsieur Orgon.
Oui ; qu’il s’accommode ! pourquoi t’aime-t-il ?
Mario.
J’y consens aussi, moi.
Lisette.
Moi aussi, et je vous en remercie tous.
Monsieur Orgon.
Attends, j’y mets pourtant une petite restriction ; c’est qu’il faudrait, pour nous disculper de ce qui arrivera, que tu lui dises un peu qui tu es.