Oraison funèbre de Louis le Grand (exorde)
Exorde
Dieu seul est grand, mes frères, et dans ces derniers moments surtout, où il préside à la mort des rois de la terre : plus leur gloire et leur puissance ont éclaté, plus, en s'évanouissant alors, elles rendent hommage à sa grandeur suprême : Dieu paraît tout ce qu'il est, et l'homme n'est plus rien de tout ce qu'il croyait être.
Heureux le prince dont le cœur ne s'est point élevé au milieu de ses prospérités et de sa gloire ; qui, semblable à Salomon, n'a pas attendu que toute sa grandeur expirât avec lui au lit de la mort, pour avouer qu'elle n'était que vanité et affliction d'esprit, et qui s'est humilié, sous la main de Dieu, dans le temps même que l'adulation semblait le mettre au-dessus de l'homme !
Oui, mes frères, la grandeur et les victoires du roi que nous pleurons ont été autrefois assez publiées : la magnificence des éloges a égalé celle des événements : les hommes ont tout dit, il y a longtemps, en parlant de sa gloire. Que nous reste-t-il ici, que d'en parler pour notre instruction ?
Ce roi, la terreur de ses voisins, l'étonnement de l'univers, le père des rois ; plus grand que tous ses ancêtres, plus magnifique que Salomon dans toute sa gloire, a reconnu comme lui que tout était vanité. Le monde a été ébloui de l'éclat qui l'environnait ; ses ennemis ont envié sa puissance ; les étrangers sont venus des îles les plus éloignées baisser les yeux devant la gloire de sa majesté ; ses sujets lui ont presque dressé des autels ; et le prestige qui se formait autour de lui n'a pu le séduire lui-même.
Vous l'aviez rempli, ô mon Dieu ! de la crainte de votre nom ; vous l'aviez écrit sur le livre éternel, dans la succession des saints rois qui devaient gouverner vos peuples ; vous l'aviez revêtu de grandeur et de magnificence. Mais ce n'était pas assez ; il fallait encore qu'il fût marqué du caractère propre de vos élus : vous avez récompensé sa foi par des tribulations et par des disgrâces. L'usage chrétien des prospérités peut nous donner droit au royaume des cieux ; mais il n'y a que l'affliction et la violence qui nous l'assurent.
Ajoutons donc les paroles de la foi à cette triste cérémonie, qui sans cela nous prêcherait en vain : racontons, non les merveilles d'un règne que les hommes ont déjà tant exalté, mais les merveilles de Dieu sur le roi qui nous est ôté. Rappelons ici ses vertus plutôt que ses victoires ; montrons-le plus grand encore au lit de la mort qu'il ne l'était autrefois sur son trône, dans les jours de sa gloire. N'ôtons les louanges à la vanité que pour les rendre à la grâce.