Bel-Ami (page 33)

Guy de Maupassant · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Bel-Ami · 33 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il se retourna :

— Venez donc prendre un peu le frais, dit-il, il fait un temps admirable.

Elle s’en vint tranquillement et s’accouda près de lui.

Alors il murmura, à voix basse :

— Écoutez-moi, et comprenez bien ce que je veux vous dire. Ne vous indignez pas, surtout, de ce que je vous parle d’une pareille chose en un semblable moment, mais je vous quitterai après-demain, et quand vous reviendrez à Paris il sera peut-être trop tard. Voilà… Je ne suis qu’un pauvre diable, sans fortune et dont la position est à faire, vous le savez. Mais j’ai de la volonté, quelque intelligence à ce que je crois, et je suis en route, en bonne route. Avec un homme arrivé on sait ce qu’on prend ; avec un homme qui commence on ne sait pas où il ira. Tant pis, ou tant mieux. Enfin je vous ai dit un jour, chez vous, que mon rêve le plus cher aurait été d’épouser une femme comme vous. Je vous répète aujourd’hui ce désir. Ne me répondez pas. Laissez-moi continuer. Ce n’est point une demande que je vous adresse. Le lieu et l’instant la rendraient odieuse. Je tiens seulement à ne point vous laisser ignorer que vous pouvez me rendre heureux d’un mot, que vous pouvez faire de moi soit un ami fraternel, soit même un mari à votre gré, que mon cœur et ma personne sont à vous. Je ne veux pas que vous me répondiez maintenant ; je ne veux plus que nous parlions de cela, ici. Quand nous nous reverrons, à Paris, vous me ferez comprendre ce que vous aurez résolu. Jusque-là plus un mot, n’est-ce pas ?

Il avait débité cela sans la regarder, comme s’il eût semé ses paroles dans la nuit devant lui. Et elle semblait n’avoir point entendu, tant elle était demeurée immobile, regardant aussi devant elle, d’un œil fixe et vague, le grand paysage pâle éclairé par la lune.

Ils demeurèrent longtemps côte à côte, coude à coude, silencieux et méditant.

Puis elle murmura :

— Il fait un peu froid.

Et s’étant retournée, elle revint vers le lit. Il la suivit.

Lorsqu’il s’approcha, il reconnut que vraiment Forestier commençait à sentir ; et il éloigna son fauteuil, car il n’aurait pu supporter longtemps cette odeur de pourriture. Il dit :

— Il faudra le mettre en bière dès le matin.

Elle répondit :

— Oui, oui, c’est entendu ; le menuisier viendra vers huit heures.

Et Duroy ayant soupiré : « Pauvre garçon ! » elle poussa à son tour un long soupir de résignation navrée.

Ils le regardaient moins souvent, accoutumés déjà à l’idée de cette mort, commençant à consentir mentalement à cette disparition qui, tout à l’heure encore, les révoltait et les indignait, eux qui étaient mortels aussi.

Ils ne parlaient plus, continuant à veiller d’une façon convenable, sans dormir. Mais, vers minuit, Duroy s’assoupit le premier. Quand il se réveilla, il vit que Mme Forestier sommeillait également, et ayant pris une posture plus commode, il ferma de nouveau les yeux en grommelant : « Sacristi ! on est mieux dans ses draps, tout de même. »

Un bruit soudain le fit tressauter. La garde entrait. Il faisait grand jour. La jeune femme, sur le fauteuil en face, semblait aussi surprise que lui. Elle était un peu pâle, mais toujours jolie, fraîche, gentille, malgré cette nuit passée sur un siège.

Alors, ayant regardé le cadavre, Duroy tressaillit et s’écria :

— Oh ! sa barbe !

Elle avait poussé, cette barbe, en quelques heures, sur cette chair qui se décomposait, comme elle poussait en quelques jours sur la face d’un vivant. Et ils demeuraient effarés par cette vie qui continuait sur ce mort, comme devant un prodige affreux, devant une menace surnaturelle de résurrection, devant une des choses anormales, effrayantes qui bouleversent et confondent l’intelligence.

Ils allèrent ensuite tous les deux se reposer jusqu’à onze heures. Puis ils mirent Charles au cercueil, et ils se sentirent aussitôt allégés, rassérénés. Ils s’assirent en face l’un de l’autre pour déjeuner avec une envie éveillée de parler de choses consolantes, plus gaies, de rentrer dans la vie, puisqu’ils en avaient fini avec la mort.

Par la fenêtre, grande ouverte, la douce chaleur du printemps entrait, apportant le souffle parfumé de la corbeille d’œillets fleurie devant la porte.

Mme Forestier proposa à Duroy de faire un tour dans le jardin, et ils se mirent à marcher doucement autour du petit gazon en respirant avec délices l’air tiède plein de l’odeur des sapins et des eucalyptus.

Et, tout à coup, elle lui parla, sans tourner la tête vers lui, comme il avait fait pendant la nuit, là-haut. Elle prononçait les mots lentement, d’une voix basse et sérieuse :

— Écoutez, mon cher ami, j’ai bien réfléchi… déjà… à ce que vous m’avez proposé, et je ne veux pas vous laisser partir sans vous répondre un mot. Je ne vous dirai, d’ailleurs, ni oui ni non. Nous attendrons, nous verrons, nous nous connaîtrons mieux. Réfléchissez beaucoup de votre côté. N’obéissez pas à un entraînement trop facile. Mais, si je vous parle de cela, avant même que ce pauvre Charles soit descendu dans sa tombe, c’est qu’il importe, après ce que vous m’avez dit, que vous sachiez bien qui je suis, afin de ne pas nourrir plus longtemps la pensée que vous m’avez exprimée, si vous n’êtes pas d’un… d’un… caractère à me comprendre et à me supporter. — Comprenez-moi bien. Le mariage pour moi n’est pas une chaîne, mais une association. J’entends être libre, tout à fait libre de mes actes, de mes démarches, de mes sorties, toujours. Je ne pourrais tolérer ni contrôle, ni jalousie, ni discussion sur ma conduite. Je m’engagerais, bien entendu, à ne jamais compromettre le nom de l’homme que j’aurais épousé, à ne jamais le rendre odieux ou ridicule. Mais il faudrait aussi que cet homme s’engageât à voir en moi une égale, une alliée, et non pas une inférieure ni une épouse obéissante et soumise. Mes idées, je le sais, ne sont pas celles de tout le monde, mais je n’en changerai point. Voilà. — J’ajoute aussi : Ne me répondez pas, ce serait inutile et inconvenant. Nous nous reverrons et nous reparlerons peut-être de tout cela, plus tard.

— Maintenant, allez faire un tour. Moi, je retourne près de lui. À ce soir.

Il lui baisa longuement la main et s’en alla sans prononcer un mot.

Le soir, ils ne se virent qu’à l’heure du dîner. Puis ils montèrent à leurs chambres, étant tous deux brisés de fatigue.

Charles Forestier fut enterré le lendemain, sans aucune pompe, dans le cimetière de Cannes. Et Georges Duroy voulut prendre le rapide de Paris qui passe à une heure et demie.

Mme Forestier l’avait conduit à la gare. Ils se promenaient tranquillement sur le quai, en attendant l’heure du départ, et parlaient de choses indifférentes.

Le train arriva, très court, un vrai rapide, n’ayant que cinq wagons.

Le journaliste choisit sa place, puis redescendit pour causer encore quelques instants avec elle, saisi soudain d’une tristesse, d’un chagrin, d’un regret violent de la quitter, comme s’il allait la perdre pour toujours.

Un employé criait : « Marseille, Lyon, Paris, en voiture ! » Duroy monta, puis s’accouda à la portière pour lui dire encore quelques mots. La locomotive siffla et le convoi doucement se mit en marche.

Le jeune homme, penché hors du wagon, regardait la jeune femme immobile sur le quai et dont le regard le suivait. Et soudain, comme il allait la perdre de vue, il prit avec ses deux mains un baiser sur sa bouche pour le jeter vers elle.

Elle le lui renvoya d’un geste plus discret, hésitant, ébauché seulement.

NOTE.

Le manuscrit de Bel-Ami se compose de 436 feuillets de papier dit écolier, paginés 1 à 436. Il ne présente aucun caractère particulier sous le rapport des corrections qui, en raison de l’importance de l’œuvre, sont peu nombreuses. Au début Duroy s’y appelle Leroy et Boisrenard, Plumelard. Le rendez-vous entre Bel-Ami et Mme Walter y est placé à Saint-Augustin et non à la Trinité, d’où quelques modifications de détails. Le constat d’adultère a donné lieu à quelques reprises en marge du manuscrit : l’ouverture de la porte, la description de la chambre meublée, l’identité de Laroche-Mathieu.

Bel-Ami fut terminé en février 1885, il parut en feuilleton dans le Gil-Blas, du mercredi 8 avril au samedi 30 mai de la même année.

Maupassant écrivait en effet à l’éditeur Havard (21 février 1885) :

Vous me demandez de mes nouvelles. Elles ne sont pas fameuses. J’ai les yeux de plus en plus malades. Cela tient, je crois, à ce qu’ils sont extrêmement fatigués par le travail… J’ai fini Bel-Ami. Je n’ai plus qu’à relire et retoucher les deux derniers chapitres. Avec six jours de travail, ce sera complètement terminé.

Dans une lettre à sa mère, datée de juillet 1885, il ajoutait :

Rien de nouveau pour Bel-Ami. C’est ce livre qui m’a empêché d’aller à Étretat, car je me remue beaucoup pour en activer la vente, mais sans grand succès. La mort de Victor Hugo lui a porté un coup terrible. Nous sommes à la vingt-septième édition, soit 13,000 vendus. Comme je te le disais, nous irons à vingt mille ou vingt-deux mille. C’est fort honorable et voilà tout.

OPINION DE LA PRESSE SUR BEL-AMI.

Nouvelle Revue, 1er avril 1887 (Raoul Frary).

« M. de Maupassant… aime à courir droit au but, il raconte vite et ne décrit qu’en passant, avec une merveilleuse netteté de contour… M. de Maupassant semble être entré dans la vie avec une puissance de mépris que cinquante ans d’expériences justifieraient à peine… Bel-Ami est le chef-d’œuvre de ce jeune pessimiste, un modèle de satire en action, un tableau tout en repoussoirs. Jamais on n’a raconté avec tant de verve, le triomphe d’un gredin qui n’est pas même un homme de talent dans son métier : la vraisemblance y perd même un peu. »

Revue Bleue, 23 mai 1885 (Maxime Gaucher).

« C’est une œuvre très forte, très puissante, mais d’une vérité cruelle et légèrement répulsive, le Bel-Ami de M. de Maupassant… Ce misérable réussit avec une chance si constante et il accepte le succès comme chose due avec une si imperturbable sérénité que cela en devient exaspérant… Et cependant, une fois ce livre bleu entre les mains, je ne l’ai pas lâché, mais j’ai lu tout d’une haleine, non pas le dévorant, mais le savourant. Que voulez-vous ? Cela est à la fois irritant et exquis. »

Nouvelle Revue, juin 1885 (Francisque Sarcey).

« Je ne sais guère d’ouvrage dont la lecture soit à la fois plus attirante et plus malsaine. En même temps qu’il remue au fond de notre cœur la boue des curiosités perverses, il désenchante de l’humanité et décourage de la vie. À quoi sert de demeurer sur cette terre, si elle n’est peuplée que de bas gredins et de coquines infâmes ?… L’écœurante médiocrité de la race humaine,… M. Guy de Maupassant l’étale à nos yeux avec l’indifférence d’un philosophe… Ce que je reprocherais à M. Guy de Maupassant, c’est qu’ayant jugé à propos de transplanter son Georges Duroy dans ce milieu du journalisme, qu’il doit bien connaître, il n’ait pas pris la peine d’en reproduire fidèlement l’aspect véritable. Les salles de rédaction qu’il dépeint m’ont paru de pure fantaisie ; ce ne sont pas là nos habitudes, nos mœurs, ni nos façons de parler. »

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