Bel-Ami (page 6)
Les quêteuses passèrent. Leurs bourses étaient pleines d’argent et d’or. Et une nouvelle pancarte fut accrochée sur l’estrade annonçant : « Grrrrande surprise. » Les membres du jury remontèrent à leurs places. On attendit.
Deux femmes parurent, un fleuret à la main, en costume de salle vêtues d’un maillot sombre, d’un très court jupon tombant à la moitié des cuisses, et d’un plastron si gonflé sur la poitrine qu’il les forçait à porter haut la tête. Elles étaient jolies et jeunes. Elles souriaient en saluant l’assistance. On les acclama longtemps.
Et elles se mirent en garde au milieu d’une rumeur galante et de plaisanteries chuchotées.
Un sourire aimable s’était fixé sur les lèvres des juges qui approuvaient les coups par un petit bravo.
Le public appréciait beaucoup cet assaut et le témoignait aux deux combattantes qui allumaient des désirs chez les hommes et réveillaient chez les femmes le goût naturel du public parisien pour les gentillesses un peu polissonnes, pour les élégances du genre canaille, pour le faux joli et le faux gracieux, les chanteuses de café-concert et les couplets d’opérette.
Chaque fois qu’une des tireuses se fendait, un frisson de joie courait dans le public. Celle qui tournait le dos à la salle, un dos bien replet, faisait s’ouvrir les bouches et s’arrondir les yeux ; et ce n’était pas le jeu de son poignet qu’on regardait le plus.
On les applaudit avec frénésie.
Un assaut de sabre suivit, mais personne ne le regarda, car toute l’attention fut captivée par ce qui se passait au-dessus. Pendant quelques minutes on avait écouté un grand bruit de meubles remués, traînés sur le parquet comme si on déménageait l’appartement. Puis, tout à coup, le son d’un piano traversa le plafond ; et on entendit distinctement un bruit rythmé de pieds sautant en cadence. Les gens d’en haut s’offraient un bal, pour se dédommager de ne rien voir.
Un grand rire s’éleva d’abord dans le public de la salle d’armes, puis le désir de danser s’éveillant chez les femmes, elles cessèrent de s’occuper de ce qui se passait sur l’estrade et se mirent à parler tout haut.
On trouvait drôle cette idée de bal organisé par les retardataires. Ils ne devaient pas s’embêter ceux-là. On aurait bien voulu être au-dessus.
Mais deux nouveaux combattants s’étaient salués, et ils tombèrent en garde avec tant d’autorité que tous les regards suivaient leurs mouvements.
Ils se fendaient et se relevaient avec une grâce élastique, avec une vigueur mesurée, avec une telle sûreté de force, une telle sobriété de gestes, une telle correction d’allure, une telle mesure dans le jeu que la foule ignorante fut surprise et charmée.
Leur promptitude calme, leur sage souplesse, leurs mouvements rapides, si calculés qu’ils semblaient lents, attiraient et captivaient l’œil par la seule puissance de la perfection. Le public sentit qu’il voyait là une chose belle et rare, que deux grands artistes dans leur métier lui montraient ce qu’on pouvait voir de mieux, tout ce qu’il était possible à deux maîtres de déployer d’habileté, de ruse, de science raisonnée et d’adresse physique.
Personne ne parlait plus, tant on les regardait. Puis, quand ils se furent serré la main, après le dernier coup de bouton, des cris éclatèrent, des hurras. On trépignait, on hurlait. Tout le monde connaissait leurs noms : c’étaient Sergent et Ravignac.
Les esprits exaltés devenaient querelleurs. Les hommes regardaient leurs voisins avec des envies de dispute. On se serait provoqué pour un sourire. Ceux qui n’avaient jamais tenu un fleuret en leur main esquissaient avec leurs cannes des attaques et des parades.
Mais peu à peu la foule remontait par le petit escalier. On allait boire, enfin. Ce fut une indignation quand on constata que les gens du bal avaient dévalisé le buffet, puis s’en étaient allés en déclarant qu’il était malhonnête de déranger deux cents personnes pour ne leur rien montrer.
Il ne restait pas un gâteau, pas une goutte de champagne, de sirop ou de bière, pas un bonbon, pas un fruit, rien, rien de rien. Ils avaient saccagé, ravagé, nettoyé tout.
On se faisait raconter les détails par les servants qui prenaient des visages tristes en cachant leur envie de rire. « Les dames étaient plus enragées que les hommes, affirmaient-ils, et avaient mangé et bu à s’en rendre malades. » On aurait cru entendre le récit des survivants après le pillage et le sac d’une ville pendant l’Invasion.
Il fallut donc s’en aller. Des messieurs regrettaient les vingt francs donnés à la quête ; ils s’indignaient que ceux d’en haut eussent ripaillé sans rien payer.
Les dames patronnesses avaient recueilli plus de trois mille francs. Il resta, tous frais payés, deux cent vingt francs pour les orphelins du sixième arrondissement.
Du Roy, escortant la famille Walter, attendait son landau.
En reconduisant la Patronne, comme il se trouvait assis en face d’elle, il rencontra encore une fois son œil caressant et fuyant, qui semblait troublé. Il pensait : « Bigre, je crois qu’elle mord » ; et il souriait en reconnaissant qu’il avait vraiment de la chance auprès des femmes, car Mme de Marelle, depuis le recommencement de leur tendresse, paraissait l’aimer avec frénésie.
Il rentra chez lui d’un pied joyeux.
Madeleine l’attendait dans le salon.
— J’ai des nouvelles, dit-elle. L’affaire du Maroc se complique. La France pourrait bien y envoyer une expédition d’ici quelques mois. Dans tous les cas on va se servir de ça pour renverser le ministère, et Laroche profitera de l’occasion pour attraper les affaires étrangères.
Du Roy, pour taquiner sa femme, feignit de n’en rien croire. On ne serait pas assez fou pour recommencer la bêtise de Tunis.
Mais elle haussait les épaules avec impatience :
— Je te dis que si ! Je te dis que si ! Tu ne comprends donc pas que c’est une grosse question d’argent pour eux ? Aujourd’hui, mon cher, dans les combinaisons politiques il ne faut pas dire : « Cherchez la femme, » mais : « Cherchez l’affaire. »
Il murmura : « Bah ! » avec un air de mépris, pour l’exciter.
Elle s’irritait :
— Tiens, tu es aussi naïf que Forestier.
Elle voulait le blesser et s’attendait à une colère. Mais il sourit, et répondit :
— Que ce cocu de Forestier ?
Elle demeura saisie, et murmura :
— Oh ! Georges !
Il avait l’air insolent et railleur, et il reprit :
— Eh bien, quoi ? Me l’as-tu pas avoué, l’autre soir, que Forestier était cocu ?
Et il ajouta : « Pauvre diable ! » sur un ton de pitié profonde.
Madeleine lui tourna le dos, dédaignant de répondre ; puis après une minute de silence, elle reprit :
— Nous aurons du monde mardi : Mme Laroche-Mathieu viendra dîner avec la vicomtesse de Percemur. Veux-tu inviter Rival et Norbert de Varenne ? J’irai demain chez Mmes Walter et de Marelle. Peut-être aussi aurons-nous Mme Rissolin.
Depuis quelque temps, elle se faisait des relations, usant de l’influence politique de son mari, pour attirer chez elle de gré ou de force, les femmes des sénateurs et des députés qui avaient besoin de l’appui de la Vie française.
Du Roy répondit :
— Très bien. Je me charge de Rival et de Norbert.
Il était content, et il se frottait les mains, car il avait trouvé une bonne scie pour embêter sa femme et satisfaire l’obscure rancune, la confuse et mordante jalousie née en lui depuis leur promenade au Bois. Il ne parlerait plus de Forestier sans le qualifier de cocu. Il sentait bien que cela finirait par rendre Madeleine enragée. Et dix fois pendant la soirée il trouva moyen de prononcer avec une bonhomie ironique, le nom de ce « cocu de Forestier ».
Il n’en voulait plus au mort ; il le vengeait.
Sa femme feignait de ne pas entendre et demeurait, en face de lui, souriante et indifférente.
Le lendemain, comme elle devait aller adresser son invitation à Mme Walter, il voulut la devancer, pour trouver seule la Patronne et voir si vraiment elle en tenait pour lui. Cela l’amusait et le flattait. Et puis… pourquoi pas… si c’était possible.
Il se présenta boulevard Malesherbes dès deux heures. On le fit entrer dans le salon. Il attendit.
Mme Walter parut, la main tendue avec un empressement heureux.
— Quel bon vent vous amène ?
— Aucun bon vent, mais un désir de vous voir. Une force m’a poussé chez vous, je ne sais pourquoi, je n’ai rien à vous dire. Je suis venu, me voilà ! me pardonnez-vous cette visite matinale et la franchise de l’explication ?
Il disait cela d’un ton galant et badin, avec un sourire sur les lèvres et un accent sérieux dans la voix.
Elle restait étonnée, un peu rouge, balbutiant :
— Mais… vraiment… je ne comprends pas, vous me surprenez…
Il ajouta :
— C’est une déclaration sur un air gai, pour ne pas vous effrayer.
Ils s’étaient assis l’un près de l’autre. Elle prit la chose de façon plaisante.
— Alors, c’est une déclaration… sérieuse ?
— Mais oui ! Voici longtemps que je voulais vous la faire, très longtemps, même. Et puis, je n’osais pas. On vous dit si sévère, si rigide…
Elle avait retrouvé son assurance. Elle répondit :
— Pourquoi avez-vous choisi aujourd’hui ?
— Je ne sais pas.
Puis il baissa la voix :
— Ou plutôt, c’est parce que je ne pense qu’à vous, depuis hier.
Elle balbutia, pâlie tout à coup :
— Voyons, assez d’enfantillages, et parlons d’autre chose.
Mais il était tombé à ses genoux si brusquement qu’elle eut peur. Elle voulut se lever ; il la tenait assise de force de ses deux bras enlacés à la taille et il répétait d’une voix passionnée :
— Oui, c’est vrai que je vous aime, follement, depuis longtemps. Ne me répondez pas. Que voulez-vous, je suis fou ! Je vous aime… Oh ! si vous saviez, comme je vous aime !
Elle suffoquait, haletait, essayait de parler et ne pouvait prononcer un mot. Elle le repoussait de ses deux mains, l’ayant saisi aux cheveux pour empêcher l’approche de cette bouche qu’elle sentait venir vers la sienne. Et elle tournait la tête de droite à gauche et de gauche à droite, d’un mouvement rapide, en fermant les yeux pour ne plus le voir.
Il la touchait à travers sa robe, la maniait, la palpait ; et elle défaillait sous cette caresse brutale et forte. Il se releva brusquement et voulut l’étreindre, mais, libre une seconde, elle s’était échappée en se rejetant en arrière, et elle fuyait maintenant de fauteuil en fauteuil.
Il jugea ridicule cette poursuite, et il se laissa tomber sur une chaise, la figure dans ses mains, en feignant des sanglots convulsifs.
Puis il se redressa, cria : « Adieu, adieu ! » et il s’enfuit.
Il reprit tranquillement sa canne dans le vestibule et gagna la rue en se disant : « Cristi, je crois que ça y est. » Et il passa au télégraphe pour envoyer un petit bleu à Clotilde, lui donnant rendez-vous le lendemain.
En rentrant chez lui, à l’heure ordinaire, il dit à sa femme :
— Eh bien, as-tu tout ton monde pour ton dîner ?
Elle répondit :
— Oui ; il n’y a que Mme Walter qui n’est pas sûre d’être libre. Elle hésite ; elle m’a parlé de je ne sais quoi, d’engagement, de conscience. Enfin elle m’a eu l’air très drôle. N’importe, j’espère qu’elle viendra tout de même.
Il haussa les épaules :
— Eh, parbleu oui, elle viendra.
Il n’en était pas certain, cependant, et il demeura inquiet jusqu’au jour du dîner.
Le matin même, Madeleine reçut un petit mot de la Patronne : « Je me suis rendue libre à grand’peine et je serai des vôtres. Mais mon mari ne pourra pas m’accompagner. »
Du Roy pensa : « J’ai rudement bien fait de n’y pas retourner. La voilà calmée. Attention. »
Il attendit cependant son entrée avec un peu d’inquiétude. Elle parut, très calme, un peu froide, un peu hautaine. Il se fit très humble, très discret et soumis.
Mmes Laroche-Mathieu et Rissolin accompagnaient leurs maris. La vicomtesse de Percemur parla du grand monde. Mme de Marelle était ravissante dans une toilette d’une fantaisie singulière, jaune et noire, un costume espagnol qui moulait bien sa jolie taille, sa poitrine et ses bras potelés, et rendait énergique sa petite tête d’oiseau.
Du Roy avait pris à sa droite Mme Walter, et il ne lui parla, durant le dîner, que de choses sérieuses, avec un respect exagéré. De temps en temps il regardait Clotilde. « Elle est vraiment plus jolie et plus fraîche, » pensait-il. Puis ses yeux revenaient vers sa femme qu’il ne trouvait pas mal non plus, bien qu’il eût gardé contre elle une colère rentrée, tenace et méchante.
Mais la Patronne l’excitait par la difficulté de la conquête, et par cette nouveauté toujours désirée des hommes.
Elle voulut rentrer de bonne heure.
— Je vous accompagnerai, dit-il.
Elle refusa. Il insistait :
— Pourquoi ne voulez-vous pas ? Vous allez me blesser vivement. Ne me laissez pas croire que vous ne m’avez point pardonné. Vous voyez comme je suis calme.
Elle répondit :
— Vous ne pouvez pas abandonner ainsi vos invités.
Il sourit :
— Bah ! je serai vingt minutes absent. On ne s’en apercevra même pas. Si vous me refusez, vous me froisserez jusqu’au cœur.
Elle murmura :
— Eh bien, j’accepte.
Mais dès qu’ils furent dans la voiture, il lui saisit la main, et la baisant avec passion :
— Je vous aime, je vous aime. Laissez-moi vous le dire. Je ne vous toucherai pas. Je veux seulement vous répéter que je vous aime.
Elle balbutiait :
— Oh… après ce que vous m’avez promis… C’est mal… c’est mal.
Il parut faire un grand effort, puis il reprit, d’une voix contenue :
— Tenez, vous voyez comme je me maîtrise. Et pourtant… Mais laissez-moi vous dire seulement ceci « Je vous aime » et vous le répéter tous les jours… oui, laissez-moi aller chez vous m’agenouiller cinq minutes à vos pieds pour prononcer ces trois mots, en regardant votre visage adoré.
Elle lui avait abandonné sa main, et elle répondit en haletant :
— Non, je ne peux pas, je ne veux pas. Songez à ce qu’on dirait, à mes domestiques, à mes filles. Non, non, c’est impossible…
Il reprit :
— Je ne peux plus vivre sans vous voir. Que ce soit chez vous ou ailleurs, il faut que je vous voie, ne fût-ce qu’une minute tous les jours, que je touche votre main, que je respire l’air soulevé par votre robe, que je contemple la ligne de votre corps, et vos beaux grands yeux qui m’affolent.
Elle écoutait, frémissante, cette banale musique d’amour et elle bégayait :
— Non… non… c’est impossible. Taisez-vous !
Il lui parlait tout bas, dans l’oreille, comprenant qu’il fallait la prendre peu à peu, celle-là, cette femme simple, qu’il fallait la décider à lui donner des rendez-vous, où elle voudrait d’abord, où il voudrait ensuite :
— Écoutez… Il le faut… je vous verrai… je vous attendrai devant votre porte… comme un pauvre… Si vous ne descendez pas, je monterai chez vous… mais je vous verrai… je vous verrai… demain.
Elle répétait :
— Non, non, ne venez pas. Je ne vous recevrai point. Songez à mes filles.
— Alors dites-moi où je vous rencontrerai… dans la rue… n’importe où… à l’heure que vous voudrez… pourvu que je vous voie… Je vous saluerai… Je vous dirai : « Je vous aime, » et je m’en irai.
Elle hésitait, éperdue. Et comme le coupé passait la porte de son hôtel, elle murmura très vite :
— Eh bien, j’entrerai à la Trinité, demain, à trois heures et demie.
Puis, étant descendue, elle cria à son cocher :
— Reconduisez M. Du Roy chez lui.
Comme il rentrait, sa femme lui demanda :
— Où étais-tu donc passé ?
Il répondit, à voix basse :
— J’ai été jusqu’au télégraphe pour une dépêche pressée.
Mme de Marelle s’approchait :
— Vous me reconduisez, Bel-Ami, vous savez que je ne viens dîner si loin qu’à cette condition ?
Puis se tournant vers Madeleine :
— Tu n’es pas jalouse ?
Mme Du Roy répondit lentement :
— Non, pas trop.
Les convives s’en allaient. Mme Laroche Mathieu avait l’air d’une petite bonne de province. C’était la fille d’un notaire, épousée par Laroche qui n’était alors que médiocre avocat. Mme Rissolin, vieille et prétentieuse, donnait l’idée d’une ancienne sage-femme dont l’éducation se serait faite dans les cabinets de lecture. La vicomtesse de Percemur les regardait de haut. Sa « patte blanche » touchait avec répugnance ces mains communes.
Clotilde, enveloppée de dentelles, dit à Madeleine en franchissant la porte de l’escalier :
— C’était parfait, ton dîner. Tu auras dans quelque temps le premier salon politique de Paris.
Dès qu’elle fut seule avec Georges, elle le serra dans ses bras :
— Oh ! mon chéri Bel-Ami, je t’aime tous les jours davantage.
Le fiacre qui les portait roulait comme un navire.
— Ça ne vaut point notre chambre, dit-elle.
Il répondit : « Oh ! non. » Mais il pensait à Mme Walter.
IV
La place de la Trinité était presque déserte, sous un éclatant soleil de juillet. Une chaleur pesante écrasait Paris, comme si l’air de là-haut, alourdi, brûlé, était retombé sur la ville, de l’air épais et cuisant qui faisait mal dans la poitrine.
Les chutes d’eau, devant l’église, tombaient mollement. Elles semblaient fatiguées de couler, lasses et molles aussi, et le liquide du bassin où flottaient des feuilles et des bouts de papier avait l’air un peu verdâtre, épais et glauque.
Un chien, ayant sauté par-dessus le rebord de pierre, se baignait dans cette onde douteuse. Quelques personnes assises sur les bancs du petit jardin rond qui contourne le portail, regardaient cette bête avec envie.
Du Roy tira sa montre. Il n’était encore que trois heures. Il avait trente minutes d’avance.
Il riait en pensant à ce rendez-vous. « Les églises lui sont bonnes à tous les usages, se disait-il. Elles la consolent d’avoir épousé un juif, lui donnent une attitude de protestation dans le monde politique, une allure comme il faut dans le monde distingué, et un abri pour ses rencontres galantes. Ce que c’est que l’habitude de se servir de la religion comme on se sert d’un en-tout-cas. S’il fait beau, c’est une canne ; s’il fait du soleil, c’est une ombrelle ; s’il pleut, c’est un parapluie, et, si on ne sort pas, on le laisse dans l’antichambre. Et elles sont des centaines comme ça, qui se fichent du bon Dieu comme d’une guigne, mais qui ne veulent pas qu’on en dise du mal et qui le prennent à l’occasion pour entremetteur. Si on leur proposait d’entrer dans un hôtel meublé, elles trouveraient ça une infamie, et il leur semble tout simple de filer l’amour au pied des autels. »
Il marchait lentement le long du bassin ; puis il regarda l’heure de nouveau à l’horloge du clocher, qui avançait de deux minutes sur sa montre. Elle indiquait trois heures cinq.
Il jugea qu’il serait encore mieux dedans ; et il entra.
Une fraîcheur de cave le saisit ; il l’aspira avec bonheur, puis il fit le tour de la nef pour bien connaître l’endroit.
Une autre marche régulière, interrompue parfois, puis recommençant, répondait, au fond du vaste monument, au bruit de ses pieds qui montait sonore sous la haute voûte. La curiosité lui vint de connaître ce promeneur. Il le chercha. C’était un gros monsieur chauve, qui allait le nez en l’air, le chapeau derrière le dos.