Contes de la bécasse (page 10)
Un vieux château baigne le pied de ses tours dans un grand étang triste, triste, avec des vols d’oiseaux sauvages. Une rivière sort de là que les caboteurs peuvent remonter jusqu’à la ville. Et dans les rues étroites aux maisons antiques, les hommes portent le grand chapeau, le gilet brodé et les quatre vestes superposées : la première, grande comme la main, couvrant au plus les omoplates, et la dernière s’arrêtant juste au-dessus du fond de culotte.
Les filles, grandes, belles, fraîches, ont la poitrine écrasée dans un gilet de drap qui forme cuirasse, les étreint, ne laissant même pas deviner leur gorge puissante et martyrisée ; et elles sont coiffées d’une étrange façon : sur les tempes, deux plaques brodées en couleur encadrent le visage, serrent les cheveux qui tombent en nappe derrière la tête, puis remontent se tasser au sommet du crâne sous un singulier bonnet, tissu souvent d’or ou d’argent.
La servante de notre auberge avait dix-huit ans au plus, des yeux tout bleus, d’un bleu pâle que perçaient les deux petits points noirs de la pupille ; et ses dents courtes, serrées, qu’elle montrait sans cesse en riant, semblaient faites pour broyer du granit.
Elle ne savait pas un mot de français, ne parlant que le breton, comme la plupart de ses compatriotes.
Or, mon ami n’allait guère mieux, et, bien qu’aucune maladie ne se déclarât, le médecin lui défendait de partir encore, ordonnant un repos complet. Je passais donc les journées près de lui, et sans cesse la petite bonne entrait, apportant soit mon dîner, soit de la tisane.
Je la lutinais un peu, ce qui semblait l’amuser, mais nous ne causions pas, naturellement, puisque nous ne nous comprenions point.
Or, une nuit, comme j’étais resté fort tard auprès du malade, je croisai, en regagnant ma chambre, la fillette qui rentrait dans la sienne. C’était juste en face de ma porte ouverte ; alors, brusquement, sans réfléchir à ce que je faisais, plutôt par plaisanterie qu’autrement, je la saisis à pleine taille, et, avant qu’elle fût revenue de sa stupeur, je l’avais jetée et enfermée chez moi. Elle me regardait, effarée, affolée, épouvantée, n’osant pas crier de peur d’un scandale, d’être chassée sans doute par ses maîtres d’abord, et peut-être par son père ensuite.
J’avais fait cela en riant ; mais, dès qu’elle fut chez moi, le désir de la posséder m’envahit. Ce fut une lutte longue et silencieuse, une lutte corps à corps, à la façon des athlètes, avec les bras tendus, crispés, tordus, la respiration essoufflée, la peau mouillée de sueur. Oh ! elle se débattit vaillamment ; et parfois nous heurtions un meuble, une cloison, une chaise ; alors, toujours enlacés, nous restions immobiles plusieurs secondes dans la crainte que le bruit n’eût éveillé quelqu’un ; puis nous recommencions notre acharnée bataille, moi l’attaquant, elle résistant.
Épuisée enfin, elle tomba ; et je la pris brutalement, par terre, sur le pavé.
Sitôt relevée, elle courut à la porte, tira les verrous et s’enfuit.
Je la rencontrai à peine les jours suivants. Elle ne me laissait point l’approcher. Puis, comme mon camarade était guéri et que nous devions reprendre notre voyage, je la vis entrer, la veille de mon départ, à minuit, nu-pieds, en chemise, dans ma chambre où je venais de me retirer.
Elle se jeta dans mes bras, m’étreignit passionnément, puis, jusqu’au jour, m’embrassa, me caressa, pleurant, sanglotant, me donnant enfin toutes les assurances de tendresse et de désespoir qu’une femme nous peut donner quand elle ne sait pas un mot de notre langue.
Huit jours après, j’avais oublié cette aventure, commune et fréquente quand on voyage, les servantes d’auberge étant généralement destinées à distraire ainsi les voyageurs.
Et je fus trente ans sans y songer et sans revenir à Pont-Labbé.
Or, en 1876, j’y retournai par hasard au cours d’une excursion en Bretagne, entreprise pour documenter un livre et pour me bien pénétrer des paysages.
Rien ne me sembla changé. Le château mouillait toujours ses murs grisâtres dans l’étang, à l’entrée de la petite ville ; et l’auberge était la même quoique réparée, remise à neuf, avec un air plus moderne. En entrant, je fus reçu par deux jeunes Bretonnes de dix-huit ans, fraîches et gentilles, encuirassées dans leur étroit gilet de drap, casquées d’argent avec les grandes plaques brodées sur les oreilles.
Il était environ six heures du soir. Je me mis à table pour dîner et, comme le patron s’empressait lui-même à me servir, la fatalité sans doute me fit dire : « Avez-vous connu les anciens maîtres de cette maison ? J’ai passé ici une dizaine de jours il y a trente ans maintenant. Je vous parle de loin. »
Il répondit : « C’étaient mes parents, monsieur. »
Alors je lui racontai en quelle occasion je m’étais arrêté, comment j’avais été retenu par l’indisposition d’un camarade. Il ne me laissa pas achever.
« — Oh ! je me rappelle parfaitement. J’avais alors quinze ou seize ans. Vous couchiez dans la chambre du fond et votre ami dans celle dont j’ai fait la mienne, sur la rue. »
C’est alors seulement que le souvenir très vif de la petite bonne me revint. Je demandai : « — Vous rappelez-vous une gentille petite servante qu’avait alors votre père, et qui possédait, si ma mémoire ne me trompe, de jolis yeux bleus et des dents fraîches ? »
Il reprit : « — Oui, monsieur ; elle est morte en couches quelque temps après. »
Et, tendant la main vers la cour où un homme maigre et boiteux remuait du fumier, il ajouta : « — Voilà son fils. »
Je me mis à rire. « — Il n’est pas beau et ne ressemble guère à sa mère. Il tient du père sans doute. »
L’aubergiste reprit : « — Ça se peut bien ; mais on n’a jamais su à qui c’était. Elle est morte sans le dire et personne ici ne lui connaissait de galant. Ç’a été un fameux étonnement quand on a appris qu’elle était enceinte. Personne ne voulait le croire. »
J’eus une sorte de frisson désagréable, un de ces effleurements pénibles qui nous touchent le cœur, comme l’approche d’un lourd chagrin. Et je regardai l’homme dans la cour. Il venait maintenant de puiser de l’eau pour les chevaux et portait ses deux seaux en boitant, avec un effort douloureux de la jambe plus courte. Il était déguenillé, hideusement sale, avec de longs cheveux jaunes tellement mêlés qu’ils lui tombaient comme des cordes sur les joues.
L’aubergiste ajouta : « — Il ne vaut pas grand’chose, ç’a été gardé par charité dans la maison. Peut-être qu’il aurait mieux tourné si on l’avait élevé comme tout le monde. Mais que voulez-vous, monsieur ? Pas de père, pas de mère, pas d’argent ! Mes parents ont eu pitié de l’enfant, mais ce n’était pas à eux, vous comprenez. »
Je ne dis rien.
Et je couchai dans mon ancienne chambre ; et toute la nuit je pensai à cet affreux valet d’écurie en me répétant : « — Si c’était mon fils, pourtant ? Aurais-je donc pu tuer cette fille et procréer cet être ? » — C’était possible, enfin !
Je résolus de parler à cet homme et de connaître exactement la date de sa naissance. Une différence de deux mois devait m’arracher mes doutes.
Je le fis venir le lendemain. Mais il ne parlait pas le français non plus. Il avait l’air de ne rien comprendre d’ailleurs, ignorant absolument son âge qu’une des bonnes lui demanda de ma part. Et il se tenait d’un air idiot devant moi, roulant son chapeau dans ses pattes noueuses et dégoûtantes, riant stupidement, avec quelque chose du rire ancien de la mère dans le coin des lèvres et dans le coin des yeux.
Mais le patron survenant alla chercher l’acte de naissance du misérable. Il était entré dans la vie huit mois et vingt-six jours après mon passage à Pont-Labbé, car je me rappelais parfaitement être arrivé à Lorient le 15 août. L’acte portait la mention : « Père inconnu ». La mère s’était appelée Jeanne Kerradec.
Alors mon cœur se mit à battre à coups pressés. Je ne pouvais plus parler tant je me sentais suffoqué ; et je regardais cette brute dont les grands cheveux jaunes semblaient un fumier plus sordide que celui des bêtes ; et le gueux, gêné par mon regard, cessait de rire, détournait la tête, cherchait à s’en aller.
Tout le jour j’errai le long de la petite rivière, en réfléchissant douloureusement. Mais à quoi bon réfléchir ? Rien ne pouvait me fixer. Pendant des heures et des heures je pesais toutes les raisons bonnes ou mauvaises pour ou contre mes chances de paternité, m’énervant en des suppositions inextricables, pour revenir sans cesse à la même horrible incertitude, puis à la conviction plus atroce encore que cet homme était mon fils.
Je ne pus dîner et je me retirai dans ma chambre. Je fus longtemps sans parvenir à dormir ; puis le sommeil vint, un sommeil hanté de visions insupportables. Je voyais ce goujat qui me riait au nez, m’appelait « papa » ; puis il se changeait en chien et me mordait les mollets, et, j’avais beau me sauver, il me suivait toujours, et au lieu d’aboyer il parlait, m’injuriait ; puis il comparaissait devant mes collègues de l’Académie réunis pour décider si j’étais bien son père ; et l’un d’eux s’écriait : « C’est indubitable ! Regardez donc comme il lui ressemble. » Et en effet je m’apercevais que ce monstre me ressemblait. Et je me réveillai avec cette idée plantée dans le crâne et avec le désir fou de revoir l’homme pour décider si, oui ou non, nous avions des traits communs.
Je le joignis comme il allait à la messe (c’était un dimanche) et je lui donnai cent sous en le dévisageant anxieusement. Il se remit à rire d’une ignoble façon, prit l’argent, puis, gêné de nouveau par mon œil, il s’enfuit après avoir bredouillé un mot à peu près inarticulé, qui voulait dire « merci », sans doute.
La journée se passa pour moi dans les mêmes angoisses que la veille. Vers le soir je fis venir l’hôtelier, et avec beaucoup de précautions, d’habiletés, de finesses, je lui dis que je m’intéressais à ce pauvre être si abandonné de tous et privé de tout, et que je voulais faire quelque chose pour lui.
Mais l’homme répliqua : « Oh ! n’y songez pas, monsieur, il ne vaut rien, vous n’en aurez que du désagrément. Moi, je l’emploie à vider l’écurie, et c’est tout ce qu’il peut faire. Pour ça je le nourris et il couche avec les chevaux. Il ne lui en faut pas plus. Si vous avez une vieille culotte, donnez-la lui, mais elle sera en pièces dans huit jours. »
Je n’insistai pas, me réservant d’aviser.
Le gueux rentra le soir horriblement ivre, faillit mettre le feu à la maison, assomma un cheval à coups de pioche, et, en fin de compte, s’endormit dans la boue sous la pluie, grâce à mes largesses.
On me pria le lendemain de ne plus lui donner d’argent. L’eau-de-vie le rendait furieux, et, dès qu’il avait deux sous en poche, il les buvait. L’aubergiste ajouta : « Lui donner de l’argent c’est vouloir sa mort. » Cet homme n’en avait jamais eu, absolument jamais, sauf quelques centimes jetés par les voyageurs, et il ne connaissait pas d’autre destination à ce métal que le cabaret.
Alors je passai des heures dans ma chambre, avec un livre ouvert que je semblais lire, mais ne faisant autre chose que de regarder cette brute, mon fils ! mon fils ! en tâchant de découvrir s’il avait quelque chose de moi. À force de chercher je crus reconnaître des lignes semblables dans le front et à la naissance du nez, et je fus bientôt convaincu d’une ressemblance que dissimulaient l’habillement différent et la crinière hideuse de l’homme.
Mais je ne pouvais demeurer plus longtemps sans devenir suspect, et je partis, le cœur broyé, après avoir laissé à l’aubergiste quelque argent pour adoucir l’existence de son valet.
Or, depuis six ans, je vis avec cette pensée, cette horrible incertitude, ce doute abominable. Et, chaque année, une force invincible me ramène à Pont-Labbé. Chaque année je me condamne à ce supplice de voir cette brute patauger dans son fumier, de m’imaginer qu’il me ressemble, de chercher, toujours en vain, à lui être secourable. Et chaque année je reviens ici, plus indécis, plus torturé, plus anxieux.
J’ai essayé de le faire instruire. Il est idiot sans ressource.
J’ai essayé de lui rendre la vie moins pénible. Il est irrémédiablement ivrogne et emploie à boire tout l’argent qu’on lui donne ; et il sait fort bien vendre ses habits neufs pour se procurer de l’eau-de-vie.
J’ai essayé d’apitoyer sur lui son patron pour qu’il le ménageât, en offrant toujours de l’argent. L’aubergiste, étonné à la fin, m’a répondu fort sagement : « Tout ce que vous ferez pour lui, monsieur, ne servira qu’à le perdre. Il faut le tenir comme un prisonnier. Sitôt qu’il a du temps ou du bien-être, il devient malfaisant. Si vous voulez faire du bien, ça ne manque pas, allez, les enfants abandonnés, mais choisissez-en un qui réponde à votre peine. »
Que dire à cela ?
Et si je laissais percer un soupçon des doutes qui me torturent, ce crétin, certes, deviendrait malin pour m’exploiter, me compromettre, me perdre. Il me crierait « papa », comme dans mon rêve.
Et je me dis que j’ai tué la mère et perdu cet être atrophié, larve d’écurie, éclose et poussée dans le fumier, cet homme qui, élevé comme d’autres, aurait été pareil aux autres.
Et vous ne vous figurez pas la sensation étrange, confuse et intolérable que j’éprouve en face de lui, en songeant que cela est sorti de moi, qu’il tient à moi par ce lien intime qui lie le fils au père, que grâce aux terribles lois de l’hérédité, il est moi par mille choses, par son sang et par sa chair, et qu’il a jusqu’aux mêmes germes de maladies, aux mêmes ferments de passions.
Et j’ai sans cesse un inapaisable et douloureux besoin de le voir ; et sa vue me fait horriblement souffrir ; et de ma fenêtre, là-bas, je le regarde pendant des heures remuer et charrier les ordures des bêtes, en me répétant : « C’est mon fils. »
Et je sens, parfois, d’intolérables envies de l’embrasser. Je n’ai même jamais touché sa main sordide.
L’académicien se tut. Et son compagnon, l’homme politique, murmura : « Oui vraiment, nous devrions bien nous occuper un peu plus des enfants qui n’ont pas de père. »
Et un souffle de vent traversant, le grand arbre jaune secoua ses grappes, enveloppa d’une nuée odorante et fine les deux vieillards qui la respirèrent à longs traits.
Et le sénateur ajouta : « C’est bon vraiment d’avoir vingt-cinq ans, et même de faire des enfants comme ça. »
UN NORMAND
À Paul Alexis.
Nous venions de sortir de Rouen et nous suivions au grand trot la route de Jumièges. La légère voiture filait, traversant les prairies ; puis le cheval se mit au pas pour monter la côte de Canteleu.
C’est là un des horizons les plus magnifiques qui soient au monde. Derrière nous Rouen, la ville aux églises, aux clochers gothiques, travaillés comme des bibelots d’ivoire ; en face, Saint-Sever, le faubourg aux manufactures qui dresse ses mille cheminées fumantes sur le grand ciel vis-à-vis des mille clochetons sacrés de la vieille cité.
Ici la flèche de la cathédrale, le plus haut sommet des monuments humains ; et là-bas, la « Pompe à feu » de la « Foudre », sa rivale presque aussi démesurée, et qui passe d’un mètre la plus géante des pyramides d’Égypte.
Devant nous la Seine se déroulait, ondulante, semée d’îles, bordée à droite de blanches falaises que couronnait une forêt, à gauche de prairies immenses qu’une autre forêt limitait, là-bas, tout là-bas.
De place en place, des grands navires à l’ancre le long des berges du large fleuve. Trois énormes vapeurs s’en allaient, à la queue leu-leu, vers le Havre ; et un chapelet de bâtiments, formé d’un trois-mâts, de deux goélettes et d’un brick, remontait vers Rouen, traîné par un petit remorqueur vomissant un nuage de fumée noire.
Mon compagnon, né dans le pays, ne regardait même point ce surprenant paysage ; mais il souriait sans cesse ; il semblait rire en lui-même. Tout à coup, il éclata : « Ah ! vous allez voir quelque chose de drôle : la chapelle au père Mathieu. Ça, c’est du nanan, mon bon. »
Je le regardai d’un œil étonné. Il reprit :
— Je vais vous faire sentir un fumet de Normandie qui vous restera dans le nez. Le père Mathieu est le plus beau Normand de la province, et sa chapelle une des merveilles du monde, ni plus ni moins ; mais je vais vous donner d’abord quelques mots d’explication.
Le père Mathieu, qu’on appelle aussi le père « La Boisson », est un ancien sergent-major revenu dans son village natal. Il unit en des proportions admirables pour faire un ensemble parfait la blague du vieux soldat à la malice finaude du Normand. De retour au pays, il est devenu, grâce à des protections multiples et à des habiletés invraisemblables, gardien d’une chapelle miraculeuse, une chapelle protégée par la Vierge et fréquentée principalement par les filles enceintes. Il a baptisé sa statue merveilleuse : « Notre-Dame du Gros-Ventre », et il la traite avec une certaine familiarité goguenarde qui n’exclut point le respect. Il a composé lui-même et fait imprimer une pièce spéciale pour sa bonne vierge. Cette prière est un chef-d’œuvre d’ironie involontaire, d’esprit normand où la raillerie se mêle à la peur du saint, à la peur superstitieuse de l’influence secrète de quelque chose. Il ne croit pas beaucoup à sa patronne ; cependant il y croit un peu, par prudence, et il la ménage, par politique.
Voici le début de cette étonnante oraison :
« Notre bonne madame la Vierge Marie, patronne naturelle des filles-mères en ce pays et par toute la terre, protégez votre
servante qui a fauté dans un moment d’oubli. » . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Cette supplique se termine ainsi :
« Ne m’oubliez pas surtout auprès de votre saint Époux et intercédez auprès de Dieu le Père, pour qu’il m’accorde un bon mari semblable au vôtre. »
Cette prière, interdite par le clergé de la contrée, est vendue par lui sous le manteau, et elle passe pour salutaire à celles qui la récitent avec onction.
En somme, il parle de la bonne Vierge, comme faisait de son maître le valet de chambre d’un prince redouté, confident de tous les petits secrets intimes. Il sait sur son compte un foule d’histoires amusantes, qu’il dit tout bas, entre amis, après boire.
Mais vous verrez par vous-même.
Comme les revenus fournis par la Patronne ne lui semblaient point suffisants, il a annexé à la Vierge principale un petit commerce de Saints. Il les tient tous ou presque tous. La place manquant dans la chapelle, il les a emmagasinés au bûcher, d’où il les sort sitôt qu’un fidèle les demande. Il a façonné lui-même ces statuettes de bois, invraisemblablement comiques, et les a peintes toutes en vert à pleine couleur, une année qu’on badigeonnait sa maison. Vous savez que les Saints guérissent les maladies ; mais chacun a sa spécialité ; et il ne faut pas commettre de confusion ni d’erreurs. Ils sont jaloux les uns des autres comme des cabotins.
Pour ne pas se tromper, les vieilles bonnes femmes viennent consulter Mathieu.
— Pour les maux d’oreilles, qué saint qu’est l’meilleur ?
— Mais y a saint Osyme qu’est bon ; y a aussi saint Pamphile qu’est pas mauvais.
Ce n’est pas tout.
Comme Mathieu a du temps de reste, il boit ; mais il boit en artiste, en convaincu, si bien qu’il est gris régulièrement tous les soirs. Il est gris, mais il le sait ; il le sait si bien qu’il note, chaque jour, le degré exact de son ivresse. C’est là sa principale occupation ; la chapelle ne vient qu’après.
Et il a inventé, écoutez bien et cramponnez-vous, il a inventé le saoulomètre.
L’instrument n’existe pas, mais les observations de Mathieu sont aussi précises que celles d’un mathématicien.
Vous l’entendez dire sans cesse : ― « D’puis lundi, j’ai passé quarante-cinq. »
Ou bien : ― « J’étais entre cinquante-deux et cinquante-huit. »
Ou bien : ― « J’en avais bien soixante-six à soixante-dix. »
Ou bien : ― « Cré coquin, je m’croyais dans les cinquante, v’là que j’m’aperçois qu’j’étais dans les soixante-quinze ! »
Jamais il ne se trompe.
Il affirme n’avoir pas atteint le mètre, mais comme il avoue que ses observations cessent d’être précises quand il a passé quatre-vingt-dix, on ne peut se fier absolument à son affirmation.
Quand Mathieu reconnaît avoir passé quatre-vingt-dix, soyez tranquille, il était crânement gris.
Dans ces occasions-là, sa femme, Mélie, une autre merveille, se met en des colères folles. Elle l’attend sur sa porte, quand il rentre, et elle hurle : ― « Te voilà, salaud, cochon, bougre d’ivrogne ! »