Contes de la bécasse (page 2)

Guy de Maupassant · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Contes de la bécasse · 11 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Je répondis : « C’est égal, tu n’es qu’un cochon. » Et je pris mille francs qu’il m’abandonna pour les employer comme je le jugerais convenable.

Mais comme je ne tenais pas à m’aventurer seul dans la maison des parents, je priai Rivet de m’accompagner. Il y consentit, à la condition qu’on partirait immédiatement, car il avait, le lendemain dans l’après-midi, une affaire urgente à la Rochelle.

Et, deux heures plus tard, nous sonnions à la porte d’une jolie maison de campagne. Une belle jeune fille vint nous ouvrir. C’était elle assurément. Je dis tout bas à Rivet : « Sacrebleu, je commence à comprendre Morin. »

L’oncle, M. Tonnelet, était justement un abonné du Fanal, un fervent coreligionnaire politique qui nous reçut à bras ouverts, nous félicita, nous congratula, nous serra les mains, enthousiasmé d’avoir chez lui les deux rédacteurs de son journal. Rivet me souffla dans l’oreille : « Je crois que nous pourrons arranger l’affaire de ce cochon de Morin. »

La nièce s’était éloignée ; et j’abordai la question délicate. J’agitai le spectre du scandale ; je fis valoir la dépréciation inévitable que subirait la jeune personne après le bruit d’une pareille affaire ; car on ne croirait jamais à un simple baiser.

Le bonhomme semblait indécis ; mais il ne pouvait rien décider sans sa femme qui ne rentrerait que tard dans la soirée. Tout à coup il poussa un cri de triomphe : « Tenez, j’ai une idée excellente. Je vous tiens, je vous garde. Vous allez dîner et coucher ici tous les deux ; et, quand ma femme sera revenue, j’espère que nous nous entendrons. »

Rivet résistait ; mais le désir de tirer d’affaire ce cochon de Morin le décida ; et nous acceptâmes l’invitation.

L’oncle se leva, radieux, appela sa nièce, et nous proposa une promenade dans sa propriété en proclamant : « À ce soir les affaires sérieuses. »

Rivet et lui se mirent à parler politique. Quant à moi, je me trouvai bientôt à quelques pas en arrière, à côté de la jeune fille. Elle était vraiment charmante, charmante !

Avec des précautions infinies, je commençai à lui parler de son aventure pour tâcher de m’en faire une alliée.

Mais elle ne parut pas confuse le moins du monde ; elle m’écoutait de l’air d’une personne qui s’amuse beaucoup.

Je lui disais : « Songez donc, mademoiselle, à tous les ennuis que vous aurez. Il vous faudra comparaître devant le tribunal, affronter les regards malicieux, parler en face de tout ce monde, raconter publiquement cette triste scène du wagon. Voyons, entre nous, n’auriez-vous pas mieux fait de ne rien dire, de remettre à sa place ce polisson sans appeler les employés ; et de changer simplement de voiture. »

Elle se mit à rire. « C’est vrai ce que vous dites ! mais que voulez-vous ? J’ai eu peur ; et, quand on a peur, on ne raisonne plus. Après avoir compris la situation, j’ai bien regretté mes cris ; mais il était trop tard. Songez aussi que cet imbécile s’est jeté sur moi comme un furieux, sans prononcer un mot, avec une figure de fou. Je ne savais même pas ce qu’il me voulait. »

Elle me regardait en face, sans être troublée ou intimidée. Je me disais : « Mais c’est une gaillarde, cette fille. Je comprends que ce cochon de Morin se soit trompé.

Je repris, en badinant : « Voyons Mademoiselle, avouez qu’il était excusable, car, enfin, on ne peut pas se trouver en face d’une aussi belle personne que vous sans éprouver le désir absolument légitime de l’embrasser. »

Elle rit plus fort, toutes les dents au vent : « Entre le désir et l’action, monsieur, il y a place pour le respect. »

La phrase était drôle, bien que peu claire. Je demandai brusquement : « Eh bien, voyons, si je vous embrassais, moi, maintenant ; qu’est-ce que vous feriez ? »

Elle s’arrêta pour me considérer du haut en bas, puis elle dit, tranquillement : « Oh, vous, ce n’est pas la même chose. »

Je le savais bien, parbleu, que ce n’était pas la même chose, puisqu’on m’appelait dans toute la province « le beau Labarbe ». J’avais trente ans, alors, mais je demandai : « Pourquoi ça ? »

Elle haussa les épaules, et répondit : « Tiens ! parce que vous n’êtes pas aussi bête que lui. » Puis elle ajouta, en me regardant en dessous : « Ni aussi laid. »

Avant qu’elle eût pu faire un mouvement pour m’éviter, je lui avais planté un bon baiser sur la joue. Elle sauta de côté, mais trop tard. Puis elle dit : « Eh bien vous n’êtes pas gêné non plus, vous. Mais ne recommencez pas ce jeu-là. »

Je pris un air humble et je dis à mi-voix : « Oh ! mademoiselle, quant à moi, si j’ai un désir au cœur, c’est de passer devant un tribunal pour la même cause que Morin. »

Elle demanda à son tour : « Pourquoi ça ? » Je la regardai au fond des yeux sérieusement. « Parce que vous êtes une des plus belles créatures qui soient ; parce que ce serait pour moi un brevet, un titre, une gloire, que d’avoir voulu vous violenter. Parce qu’on dirait après vous avoir vue : « Tiens, Labarbe n’a pas volé ce qui lui arrive, mais il a de la chance tout de même. »

Elle se remit à rire de tout son cœur.

« Êtes-vous drôle ? » Elle n’avait pas fini le mot « drôle » que je la tenais à pleins bras et je lui jetais des baisers voraces partout où je trouvais une place, dans les cheveux, sur le front, sur les yeux, sur la bouche parfois, sur les joues, par toute la tête, dont elle découvrait toujours malgré elle un coin pour garantir les autres.

À la fin, elle se dégagea, rouge et blessée. « Vous êtes un grossier, monsieur, et vous me faites repentir de vous avoir écouté. »

Je lui saisis la main, un peu confus, balbutiant : « Pardon, pardon, mademoiselle. Je vous ai blessée ; j’ai été brutal ! Ne m’en voulez pas. Si vous saviez ?… » Je cherchais vainement une excuse.

Elle prononça, au bout d’un moment : « Je n’ai rien à savoir, monsieur. »

Mais j’avais trouvé ; je m’écriai : « Mademoiselle, voici un an que je vous aime ! »

Elle fut vraiment surprise et releva les yeux. Je repris : « Oui, mademoiselle, écoutez-moi. Je ne connais pas Morin et je me moque bien de lui. Peu m’importe qu’il aille en prison et devant les tribunaux. Je vous ai vue ici l’an passé, vous étiez là-bas, devant la grille. J’ai reçu une secousse en vous apercevant et votre image ne m’a plus quitté. Croyez-moi, ou ne me croyez pas, peu m’importe. Je vous ai trouvée adorable ; votre souvenir me possédait ; j’ai voulu vous revoir ; j’ai saisi le prétexte de cette bête de Morin ; et me voici. Les circonstances m’ont fait passer les bornes ; pardonnez-moi, je vous en supplie, pardonnez-moi. »

Elle guettait la vérité dans mon regard, prête à sourire de nouveau ; et elle murmura : « Blagueur. »

Je levai la main, et, d’un ton sincère (je crois même que j’étais sincère) : « Je vous jure que je ne mens pas. »

Elle dit simplement : « Allons donc. »

Nous étions seuls, tout seuls, Rivet et l’oncle ayant disparu dans les allées tournantes ; et je lui fis une vraie déclaration, longue, douce, en lui pressant et lui baisant les doigts. Elle écoutait cela comme une chose agréable et nouvelle, sans bien savoir ce qu’elle en devait croire.

Je finissais par me sentir troublé ; par penser ce que je disais ; j’étais pâle, oppressé, frissonnant ; et, doucement, je lui pris la taille.

Je lui parlais tout bas dans les petits cheveux frisés de l’oreille. Elle semblait morte tant elle restait rêveuse.

Puis sa main rencontra la mienne et la serra ; je pressai lentement sa taille d’une étreinte tremblante et toujours grandissante ; elle ne remuait plus du tout ; j’effleurais sa joue de ma bouche ; et tout à coup mes lèvres, sans chercher, trouvèrent les siennes. Ce fut un long, long baiser ; et il aurait encore duré longtemps ; si je n’avais entendu « hum, hum » à quelques pas derrière moi.

Elle s’enfuit à travers un massif. Je me retournai et j’aperçus Rivet qui me rejoignait.

Il se campa au milieu du chemin ; et sans rire : « Eh bien ! c’est comme ça que tu arranges l’affaire de ce cochon de Morin. »

Je répondis avec fatuité : « On fait ce qu’on peut, mon cher. Et l’oncle ? Qu’en as-tu obtenu ? Moi, je réponds de la nièce. »

Rivet déclara : « J’ai été moins heureux avec l’oncle. »

Et je lui pris le bras pour rentrer. III

Le dîner acheva de me faire perdre la tête. J’étais à côté d’elle et ma main sans cesse rencontrait sa main sous la nappe ; mon pied pressait son pied ; nos regards se joignaient, se mêlaient.

On fit ensuite un tour au clair de lune et je lui murmurai dans l’âme toutes les tendresses qui me montaient du cœur. Je la tenais serrée contre moi, l’embrassant à tout moment, mouillant mes lèvres aux siennes. Devant nous, l’oncle et Rivet discutaient. Leurs ombres les suivaient gravement sur le sable des chemins.

On rentra. Et bientôt l’employé du télégraphe apporta une dépêche de la tante annonçant qu’elle ne reviendrait que le lendemain matin, à sept heures, par le premier train.

L’oncle dit : « Eh bien, Henriette, va montrer leurs chambres à ces messieurs. » On serra la main du bonhomme et on monta. Elle nous conduisit d’abord dans l’appartement de Rivet, et il me souffla dans l’oreille : « Pas de danger qu’elle nous ait menés chez toi d’abord. » Puis elle me guida vers mon lit. Dès qu’elle fut seule avec moi, je la saisis de nouveau dans mes bras, tâchant d’affoler sa raison et de culbuter sa résistance. Mais, quand elle se sentit tout près de défaillir, elle s’enfuit.

Je me glissais entre mes draps, très contrarié, très agité, et très penaud, sachant bien que je ne dormirais guère, cherchant quelle maladresse j’avais pu commettre, quand on heurta doucement ma porte.

Je demandai : « Qui est là ? »

Une voix légère répondit : « Moi. »

Je me vêtis à la hâte ; j’ouvris ; elle entra. « J’ai oublié, dit-elle, de vous demander ce que vous prenez le matin : du chocolat, du thé, ou du café ? »

Je l’avais enlacée impétueusement, la dévorant de caresses, bégayant : « Je prends… je prends… je prends… » Mais elle me glissa entre les bras, souffla ma lumière, et disparut.

Je restai seul, furieux, dans l’obscurité, cherchant des allumettes, n’en trouvant pas. J’en découvris enfin et je sortis dans le corridor, à moitié fou, mon bougeoir à la main.

Qu’allais-je faire ? Je ne raisonnais plus ; je voulais la trouver ; je la voulais. Et je fis quelques pas sans réfléchir à rien. Puis, je pensai brusquement : « Mais si j’entre chez l’oncle ? que dirais-je ?… Et je demeurai immobile, le cerveau vide, le cœur battant. Au bout de plusieurs secondes, la réponse me vint : « Parbleu je dirai que je cherchais la chambre de Rivet pour lui parler d’une chose urgente. »

Et je me mis à inspecter les portes m’efforçant de découvrir la sienne, à elle. Mais rien ne pouvait me guider. Au hasard je pris une clef que je tournai. J’ouvris, j’entrai… Henriette assise dans son lit, effarée, me regardait.

Alors je poussai doucement le verrou ; et, m’approchant sur la pointe des pieds, je lui dis : « J’ai oublié, mademoiselle, de vous demander quelque chose à lire. » Elle se débattait ; mais j’ouvris bientôt le livre que je cherchais. Je n’en dirai pas le titre. C’était vraiment le plus merveilleux des romans, et le plus divin des poèmes.

Une fois tournée la première page, elle me le laissa parcourir à mon gré ; et j’en feuilletai tant de chapitres que nos bougies s’usèrent jusqu’au bout.

Puis, après l’avoir remerciée, je regagnais, à pas de loup, ma chambre, quand une main brutale m’arrêta ; et une voix, celle de Rivet, me chuchota dans le nez : « Tu n’as donc pas fini d’arranger l’affaire de ce cochon de Morin ? »

Dès sept heures du matin elle m’apportait elle-même une tasse de chocolat. Je n’en ai jamais bu de pareil. Un chocolat à s’en faire mourir, moelleux, velouté, parfumé, grisant. Je ne pouvais ôter ma bouche des bords délicieux de sa tasse.

À peine la jeune fille était-elle sortie que Rivet entra. Il semblait un peu nerveux, agacé comme un homme qui n’a guère dormi, il me dit d’un ton maussade : « Si tu continues, tu sais, tu finiras par gâter l’affaire de ce cochon de Morin. »

À huit heures, la tante arrivait. La discussion fut courte. Les braves gens retiraient leur plainte, et je laisserais cinq cents francs aux pauvres du pays.

Alors on voulut nous retenir à passer la journée. On organiserait même une excursion pour aller visiter des ruines. Henriette derrière le dos de ses parents me faisait des signes de tête : « Oui, restez donc. » J’acceptais, mais Rivet s’acharna à s’en aller.

Je le pris à part ; je le priai, je le sollicitai ; je lui disais : « Voyons, mon petit Rivet, fais cela pour moi. » Mais il semblait exaspéré et me répétait dans la figure : « J’en ai assez, entends-tu, de l’affaire de ce cochon de Morin. »

Je fus bien contraint de partir aussi. Ce fut un des moments les plus durs de ma vie. J’aurais bien arrangé cette affaire-là pendant toute mon existence.

Dans le wagon, après les énergiques et muettes poignées de main des adieux, je dis à Rivet : « Tu n’es qu’une brute ». Il répondit : « Mon petit, tu commençais à m’agacer bougrement ».

En arrivant aux bureaux du Fanal, j’aperçus une foule qui nous attendait… On cria, dès qu’on nous vit : « Eh bien, avez-vous arrangé l’affaire de ce cochon de Morin ? »

Tout la Rochelle en était troublé. Rivet, dont la mauvaise humeur s’était dissipée en route, eut grand’peine à ne pas rire en déclarant : « Oui, c’est fait, grâce à Labarbe. »

Et nous allâmes chez Morin.

Il était étendu dans un fauteuil, avec des sinapismes aux jambes et des compresses d’eau froide sur le crâne, défaillant d’angoisse. Et il toussait sans cesse, d’une petite toux d’agonisant, sans qu’on sût d’où lui était venu ce rhume. Sa femme le regardait avec des yeux de tigresse prête à le dévorer.

Dès qu’il nous aperçut, il eut un tremblement qui lui secouait les poignets et les genoux. Je dis : « C’est arrangé, salaud, mais ne recommence pas. »

Il se leva, suffoquant, me prit les mains, les baisa comme celles d’un prince, pleura, faillit perdre connaissance, embrassa Rivet, embrassa même Mme Morin qui le rejeta d’une poussée dans son fauteuil.

Mais il ne se remit jamais de ce coup-là, son émotion avait été trop brutale.

On ne l’appelait plus dans toute la contrée que « ce cochon de Morin », et cette épithète le traversait comme un coup d’épée chaque fois qu’il l’entendait.

Quand un voyou dans la rue criait : « Cochon », il se retournait la tête par instinct. Ses amis le criblaient de plaisanteries horribles, lui demandant, chaque fois qu’ils mangeaient du jambon : « Est-ce du tien ? »

Il mourut deux ans plus tard.

Quant à moi, me présentant à la députation, en 1875, j’allai faire une visite intéressée au nouveau notaire de Tousserre, Me Belloncle. Une grande femme opulente et belle me reçut.

« Vous ne me reconnaissez pas ? dit-elle. »

Je balbutiai : « Mais… non… madame. »

— « Henriette Bonnel. »

— « Ah ! » — Et je me sentis devenir pâle.

Elle semblait parfaitement à son aise, et souriait en me regardant.

Dès qu’elle m’eut laissé seul avec son mari, il me prit les mains, les serrant à les broyer : « Voici longtemps, cher monsieur, que je veux aller vous voir. Ma femme m’a tant parlé de vous. Je sais… oui, je sais en quelle circonstance douloureuse vous l’avez connue, je sais aussi comme vous avez été parfait, plein de délicatesse, de tact, de dévouement dans l’affaire… » Il hésita, puis prononça plus bas, comme s’il eût articulé un mot grossier : « … Dans l’affaire de ce cochon de Morin. »

EN MER

À Henry Céara.

On lisait dernièrement dans les journaux les lignes suivantes :

« Boulogne-sur-Mer, 22 janvier. — On nous écrit :

« Un affreux malheur vient de jeter la consternation parmi notre population maritime déjà si éprouvée depuis deux années. Le bateau de pêche commandé par le patron Javel, entrant dans le port, a été jeté à l’Ouest et est venu se briser sur les roches du brise-lames de la jetée.

« Malgré les efforts du bateau de sauvetage et des lignes envoyées au moyen du fusil porte-amarre, quatre hommes et le mousse ont péri.

« Le mauvais temps continue. On craint de nouveaux sinistres. »

Quel est ce patron Javel ? Est-il le frère du manchot ?

Si le pauvre homme roulé par la vague, et mort peut-être sous les débris de son bateau mis en pièces, est celui auquel je pense, il avait assisté, voici dix-huit ans maintenant, à un autre drame, terrible et simple comme sont toujours ces drames formidables des flots.

Javel aîné était alors patron d’un chalutier.

Le chalutier est le bateau de pêche par excellence. Solide à ne craindre aucun temps, le ventre rond, roulé sans cesse par les lames comme un bouchon, toujours dehors, toujours fouetté par les vents durs et salés de la Manche, il travaille la mer, infatigable, la voile gonflée, traînant par le flanc un grand filet qui racle le fond de l’Océan, et détache et cueille toutes les bêtes endormies dans les roches, les poissons plats collés au sable, les crabes lourds aux pattes crochues, les homards aux moustaches pointues.

Quand la brise est fraîche et la vague courte, le bateau se met à pêcher. Son filet est fixé tout le long d’une grande tige de bois garnie de fer qu’il laisse descendre au moyen de deux câbles glissant sur deux rouleaux aux deux bouts de l’embarcation. Et le bateau, dérivant sous le vent et le courant, tire avec lui cet appareil qui ravage et dévaste le sol de la mer.

Javel avait à son bord son frère cadet, quatre hommes et un mousse. Il était sorti de Boulogne par un beau temps clair pour jeter le chalut.

Or, bientôt le vent s’éleva, et une bourrasque survenant força le chalutier à fuir. Il gagna les côtes d’Angleterre ; mais la mer démontée battait les falaises, se ruait contre la terre, rendait impossible l’entrée des ports. Le petit bateau reprit le large et revint sur les côtes de France. La tempête continuait à faire infranchissables les jetées, enveloppant d’écume, de bruit et de danger tous les abords des refuges.

Le chalutier repartit encore, courant sur le dos des flots, ballotté, secoué, ruisselant, souffleté par des paquets d’eau, mais gaillard, malgré tout, accoutumé à ces gros temps qui le tenaient parfois cinq ou six jours errant entre les deux pays voisins sans pouvoir aborder l’un ou l’autre.

Puis enfin l’ouragan se calma comme il se trouvait en pleine mer, et, bien que la vague fût encore forte, le patron commanda de jeter le chalut.

Donc le grand engin de pêche fut passé par-dessus bord, et deux hommes à l’avant, deux hommes à l’arrière, commencèrent à filer sur les rouleaux les amarres qui le tenaient. Soudain il toucha le fond ; mais une haute lame inclinant le bateau, Javel cadet, qui se trouvait à l’avant et dirigeait la descente du filet, chancela, et son bras se trouva saisi entre la corde un instant détendue par la secousse et le bois où elle glissait. Il fit un effort désespéré, tâchant de l’autre main de soulever l’amarre, mais le chalut traînait déjà et le câble roidi ne céda point.

L’homme crispé par la douleur appela. Tous accoururent. Son frère quitta la barre. Ils se jetèrent sur la corde, s’efforçant de dégager le membre qu’elle broyait. Ce fut en vain. « Faut couper », dit un matelot, et il tira de sa poche un large couteau, qui pouvait, en deux coups, sauver le bras de Javel cadet.

Mais couper, c’était perdre le chalut, et ce chalut valait de l’argent, beaucoup d’argent, quinze cents francs ; et il appartenait à Javel aîné, qui tenait à son avoir.

Il cria, le cœur torturé : « Non, coupe pas, attends, je vas lofer. » Et il courut au gouvernail, mettant toute la barre dessous.

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