Contes de la bécasse (page 7)
La fille se mit à rire sottement sans répondre. Puis tous trois commencèrent à manger.
Au bout de dix minutes, le père reprit : « Écoute un mot, la fille, et tâche d’n’point te mettre en défaut sur ce que j’vas te dire… »
Et il lui traça en termes lents et minutieux toute une règle de conduite, prévoyant les moindres détails, la préparant à cette conquête d’un vieux veuf mal avec sa famille.
La mère avait cessé de manger pour écouter, et elle demeurait, la fourchette à la main, les yeux sur son homme et sur sa fille tour à tour, suivant cette instruction avec une attention concentrée et muette.
Adélaïde restait inerte, le regard errant et vague, docile et stupide.
Dès que le repas fut terminé, la mère lui fit mettre son bonnet, et elles partirent toutes deux pour aller trouver M. Césaire Omont. Il habitait une sorte de petit pavillon de briques adossé aux bâtiments d’exploitation qu’occupaient ses fermiers. Car il s’était retiré du faire-valoir, pour vivre de ses rentes.
Il avait environ cinquante-cinq ans ; il était gros, jovial et bourru comme un homme riche. Il riait et criait à faire tomber les murs, buvait du cidre et de l’eau-de-vie à pleins verres, et passait encore pour chaud, malgré son âge.
Il aimait à se promener dans les champs, les mains derrière le dos, enfonçant ses sabots de bois dans la terre grasse, considérant la levée du blé ou la floraison des colzas d’un œil d’amateur à son aise, qui aime ça, mais qui ne se la foule plus.
On disait de lui : « C’est un père Bon-Temps, qui n’est pas bien levé tous les jours. »
Il reçut les deux femmes, le ventre à table, achevant son café. Et, se renversant, il demanda :
— Qu’est-ce que vous désirez ?
La mère prit la parole :
« — C’est not’ fille Adélaïde que j’viens vous proposer pour servante, vu c’qu’a dit çu matin monsieur le curé. »
Maître Omont considéra la fille, puis, brusquement : « Quel âge qu’elle a, c’te grande bique-là ? »
« — Vingt-un ans à la Saint-Michel, monsieur Omont. »
« — C’est bien ; all’aura quinze francs par mois et l’fricot. J’l’attends d’main, pour faire ma soupe du matin. »
Et il congédia les deux femmes.
Adélaïde entra en fonctions le lendemain et se mit à travailler dur, sans dire un mot, comme elle faisait chez ses parents.
Vers neuf heures, comme elle nettoyait les carreaux de la cuisine, M. Omont la héla !
« — Adélaïde ! »
Elle accourut. « Me v’là, not’maître. »
Dès qu’elle fut en face de lui, les mains rouges et abandonnées, l’œil troublé, il déclara : « Écoute un peu, qu’il n’y ait pas d’erreur entre nous. T’es ma servante, mais rien de plus. T’entends. Nous ne mêlerons point nos sabots.
— Oui, not’ maître.
— Chacun sa place, ma fille, t’as la cuisine ; j’ai ma salle. À part ça, tout sera pour té comme pour mé. C’est convenu ?
— Oui, not’ maître.
— Allons, c’est bien, va à ton ouvrage.
Et elle alla reprendre sa besogne.
À midi elle servit le dîner du maître dans sa petite salle à papier peint, puis, quand la soupe fut sur la table, elle alla prévenir M. Omont.
« — C’est servi, not’ maître. »
Il entra, s’assit, regarda autour de lui, déplia sa serviette, hésita une seconde, puis, d’une voix de tonnerre :
« — Adélaïde ! »
Elle arriva, effarée. Il cria comme s’il allait la massacrer. « Eh bien, nom de D… et té, ous-qu’est ta place ? »
« — Mais… not’ maître… »
Il hurlait : « J’aime pas manger tout seul, nom de D… ; tu vas te mett’ là ou bien foutre le camp si tu n’veux pas. Va chercher t’nassiette et ton verre. »
Épouvantée, elle apporta son couvert en balbutiant : « Me v’là, not’ maître. »
Et elle s’assit en face de lui.
Alors il devint jovial ; il trinquait, tapait sur la table, racontait des histoires qu’elle écoutait les yeux baissés, sans oser prononcer un mot.
De temps en temps elle se levait pour aller chercher du pain, du cidre, des assiettes.
En apportant le café, elle ne déposa qu’une tasse devant lui ; alors, repris de colère, il grogna :
— Eh bien, et pour té ?
— J’n’en prends point, not’ maître.
— Pourquoi que tu n’en prends point ?
— Parce que je l’aime point.
Alors il éclata de nouveau : « J’aime pas prend’ mon café tout seul, nom de D… Si tu n’veux pas t’mett’ à en prendre itou, tu vas foutre le camp, nom de D… Va chercher une tasse et plus vite que ça. »
Elle alla chercher une tasse, se rassit, goûta la noire liqueur, fit la grimace, mais, sous l’œil furieux du maître, avala jusqu’au bout. Puis il lui fallut boire le premier verre d’eau-de-vie de la rincette, le second du pousse-rincette, et le troisième du coup-de-pied-au-cul.
Et M. Omont la congédia. « Va laver ta vaisselle maintenant, t’es une bonne fille. »
Il en fut de même au dîner. Puis elle dut faire sa partie de dominos ; puis il l’envoya se mettre au lit.
« — Va te coucher, je monterai tout à l’heure. »
Et elle gagna sa chambre, une mansarde sous le toit. Elle fit sa prière, se dévêtit et se glissa dans ses draps.
Mais soudain elle bondit, effarée. Un cri furieux faisait trembler la maison.
— Adélaïde ?
Elle ouvrit sa porte et répondit de son grenier :
« — Me v’là, not’ maître. »
— Ousque t’es ?
— Mais j’suis dans mon lit, donc, not’ maître.
Alors il vociféra : « Veux-tu bien descendre, nom de D… J’aime pas coucher tout seul, nom de D…, et si tu n’veux point, tu vas me foutre le camp, nom de D… »
Alors, elle répondit d’en haut, éperdue, cherchant sa chandelle :
« — Me v’là, not’ maître ! »
Et il entendit ses petits sabots découverts battre le sapin de l’escalier ; et, quand elle fut arrivée aux dernières marches, il la prit par le bras, et dès qu’elle eut laissé devant la porte ses étroites chaussures de bois à côté des grosses galoches du maître, il la poussa dans sa chambre en grognant :
« — Plus vite que ça, donc, nom de D… ! »
Et elle répétait sans cesse, ne sachant plus ce qu’elle disait :
« — Me v’là, me v’là, not’ maître. »
Six mois après, comme elle allait voir ses parents, un dimanche, son père l’examina curieusement, puis demanda :
— T’es-ti point grosse ?
Elle restait stupide, regardant son ventre, répétant : « Mais non, je n’ crois point. »
Alors, il l’interrogea, voulant tout savoir :
— Dis-mé si vous n’avez point, quéque soir, mêlé vos sabots ?
— Oui, je les ons mêlés l’premier soir et puis l’sautres.
— Mais alors t’es pleine, grande futaille.
Elle se mit à sangloter, balbutiant : « J’savais ti, mé ? J’savais ti, mé ? »
Le père Malandain la guettait, l’œil éveillé, la mine satisfaite. Il demanda :
— Quéque tu ne savait point ?
Elle prononça, à travers ses pleurs : « J’savais ti, mé, que ça se faisait comme ça, d’s’éfants ! »
Sa mère rentrait. L’homme articula, sans colère : « La v’là grosse, à c’t’heure. »
Mais la femme se fâcha, révoltée d’instinct, injuriant à pleine gueule sa fille en larmes, la traitant de « manante » et de « traînée ».
Alors le vieux la fit taire. Et comme il prenait sa casquette pour aller causer de leurs affaires avec maît’ Césaire Ommont, il déclara :
« All’ est tout d’ même encore pu sotte que j’aurais cru. All’ n’savait point c’qu’all’ faisait, c’te niente. »
Au prône du dimanche suivant, le vieux curé publiait les bans de M. Onufre-Césaire Omont avec Céleste-Adélaïde Malandain.
MENUET
À Paul Bourget
Les grands malheurs ne m’attristent guère, dit Jean Bridelle, un vieux garçon qui passait pour sceptique. J’ai vu la guerre de bien près : j’enjambais les corps sans apitoiement. Les fortes brutalités de la nature ou des hommes peuvent nous faire pousser des cris d’horreur ou d’indignation, mais ne nous donnent point ce pincement au cœur, ce frisson qui vous passe dans le dos à la vue de certaines petites choses navrantes.
La plus violente douleur qu’on puisse éprouver, certes, est la perte d’un enfant pour une mère, et la perte de la mère pour un homme. Cela est violent, terrible, cela bouleverse et déchire ; mais on guérit de ces catastrophes comme des larges blessures saignantes. Or, certaines rencontres, certaines choses entr’aperçues, devinées, certains chagrins secrets, certaines perfidies du sort, qui remuent en nous tout un monde douloureux de pensées, qui entr’ouvrent devant nous brusquement la porte mystérieuse des souffrances morales, compliquées, incurables, d’autant plus profondes qu’elles semblent bénignes, d’autant plus cuisantes qu’elles semblent presque insaisissables, d’autant plus tenaces qu’elles semblent factices, nous laissent à l’âme comme une traînée de tristesse, un goût d’amertume, une sensation de désenchantement dont nous sommes longtemps à nous débarrasser.
J’ai toujours devant les yeux deux ou trois choses que d’autres n’eussent point remarquées assurément, et qui sont entrées en moi comme de longues et minces piqûres inguérissables.
Vous ne comprendriez peut-être pas l’émotion qui m’est restée de ces rapides impressions. Je ne vous en dirai qu’une. Elle est très vieille, mais vive comme d’hier. Il se peut que mon imagination seule ait fait les frais de mon attendrissement.
J’ai cinquante ans. J’étais jeune alors et j’étudiais le droit. Un peu triste, un peu rêveur, imprégné d’une philosophie mélancolique, je n’aimais guère les cafés bruyants, les camarades braillards, ni les filles stupides. Je me levais tôt ; et une de mes plus chères voluptés était de me promener seul, vers huit heures du matin, dans la pépinière du Luxembourg.
Vous ne l’avez pas connue, vous autres, cette pépinière ? C’était comme un jardin oublié de l’autre siècle, un jardin joli comme un doux sourire de vieille. Des haies touffues séparaient les allées étroites et régulières, allées calmes entre deux murs de feuillage taillés avec méthode. Les grands ciseaux du jardinier alignaient sans relâche ces cloisons de branches ; et, de place en place, on rencontrait des parterres de fleurs, des plates-bandes de petits arbres rangés comme des collégiens en promenade, des sociétés de rosiers magnifiques ou des régiments d’arbres à fruits.
Tout un coin de ce ravissant bosquet était habité par les abeilles. Leurs maisons de paille, savamment espacées sur des planches, ouvraient au soleil leurs portes grandes comme l’entrée d’un dé à coudre ; et on rencontrait tout le long des chemins les mouches bourdonnantes et dorées, vraies maîtresses de ce lieu pacifique, vraies promeneuses de ces tranquilles allées en corridors.
Je venais là presque tous les matins. Je m’asseyais sur un banc et je lisais. Parfois je laissais retomber le livre sur mes genoux pour rêver, pour écouter autour de moi vivre Paris, et jouir du repos infini de ces charmilles à la mode ancienne.
Mais je m’aperçus bientôt que je n’étais pas seul à fréquenter ce lieu dès l’ouverture des barrières, et je rencontrais parfois, nez à nez, au coin d’un massif, un étrange petit vieillard.
Il portait des souliers à boucles d’argent, une culotte à pont, une redingote tabac d’Espagne, une dentelle en guise de cravate et un invraisemblable chapeau gris à grands bords et à grands poils, qui faisait penser au déluge.
Il était maigre, fort maigre, anguleux, grimaçant et souriant. Ses yeux vifs palpitaient, s’agitaient sous un mouvement continu des paupières ; et il avait toujours à la main une superbe canne à pommeau d’or qui devait être pour lui quelque souvenir magnifique.
Ce bonhomme m’étonna d’abord, puis m’intéressa outre mesure. Et je le guettais à travers les murs de feuilles, je le suivais de loin, m’arrêtant au détour des bosquets pour n’être point vu.
Et voilà qu’un matin, comme il se croyait bien seul, il se mit à faire des mouvements singuliers : quelques petits bonds d’abord, puis une révérence ; puis il battit, de sa jambe grêle, un entrechat encore alerte, puis il commença à pivoter galamment, sautillant, se trémoussant d’une façon drôle, souriant comme devant un public, faisant des grâces, arrondissant les bras, tortillant son pauvre corps de marionnette, adressant dans le vide de légers saluts attendrissants et ridicules. Il dansait !
Je demeurais pétrifié d’étonnement, me demandant lequel des deux était fou, lui, ou moi.
Mais il s’arrêta soudain, s’avança comme font les acteurs sur la scène, puis s’inclina en reculant avec des sourires gracieux et des baisers de comédienne qu’il jetait de sa main tremblante aux deux rangées d’arbres taillés.
Et il reprit avec gravité sa promenade.
À partir de ce jour, je ne le perdis plus de vue ; et, chaque matin, il recommençait son exercice invraisemblable.
Une envie folle me prit de lui parler. Je me risquai, et, l’ayant salué, je lui dis :
— Il fait bien bon aujourd’hui, monsieur.
Il s’inclina.
— Oui, monsieur, c’est un vrai temps de jadis.
Huit jours après, nous étions amis, et je connus son histoire. Il avait été maître de danse à l’Opéra, du temps du roi Louis XV. Sa belle canne était un cadeau du comte de Clermont. Et, quand on lui parlait de danse, il ne s’arrêtait plus de bavarder.
Or, voilà qu’un jour il me confia :
— J’ai épousé la Castris, monsieur. Je vous présenterai si vous voulez, mais elle ne vient ici que sur le tantôt. Ce jardin, voyez-vous, c’est notre plaisir et notre vie. C’est tout ce qui nous reste d’autrefois. Il nous semble que nous ne pourrions plus exister si nous ne l’avions point. Cela est vieux et distingué, n’est-ce pas ? Je crois y respirer un air qui n’a point changé depuis ma jeunesse. Ma femme et moi, nous y passons toutes nos après-midi. Mais, moi, j’y viens dès le matin, car je me lève de bonne heure.
Dès que j’eus fini de déjeuner, je retournai au Luxembourg, et bientôt j’aperçus mon ami qui donnait le bras avec cérémonie à une toute vieille petite femme vêtue de noir, et à qui je fus présenté. C’était la Castris, la grande danseuse aimée des princes, aimée du roi, aimée de tout ce siècle galant qui semble avoir laissé dans le monde une odeur d’amour.
Nous nous assîmes sur un banc de pierre. C’était au mois de mai. Un parfum de fleurs voltigeait dans les allées proprettes ; un bon soleil glissait entre les feuilles et semait sur nous de larges gouttes de lumière. La robe noire de la Castris semblait toute mouillée de clarté.
Le jardin était vide. On entendait au loin rouler des fiacres.
— Expliquez-moi donc, dis-je au vieux danseur, ce que c’était que le menuet ?
Il tressaillit.
— Le menuet, monsieur, c’est la reine des danses, et la danse des Reines, entendez-vous ? Depuis qu’il n’y a plus de Rois, il n’y a plus de menuet.
Et il commença, en style pompeux, un long éloge dithyrambique auquel je ne compris rien. Je voulus me faire décrire les pas, tous les mouvements, les poses. Il s’embrouillait, s’exaspérant de son impuissance, nerveux et désolé.
Et soudain, se tournant vers son antique compagne, toujours silencieuse et grave :
— Élise, veux-tu, dis, veux-tu, tu seras bien gentille, veux-tu que nous montrions à monsieur ce que c’était ?
Elle tourna ses yeux inquiets de tous les côtés, puis se leva sans dire un mot et vint se placer en face de lui.
Alors je vis une chose inoubliable.
Ils allaient et venaient avec des simagrées enfantines, se souriaient, se balançaient, s’inclinaient, sautillaient pareils à deux vieilles poupées qu’aurait fait danser une mécanique ancienne, un peu brisée, construite jadis par un ouvrier fort habile, suivant la manière de son temps.
Et je les regardais, le cœur troublé de sensations extraordinaires, l’âme émue d’une indicible mélancolie. Il me semblait voir une apparition lamentable et comique, l’ombre démodée d’un siècle. J’avais envie de rire et besoin de pleurer.
Tout à coup ils s’arrêtèrent, ils avaient terminé les figures de la danse. Pendant quelques secondes ils restèrent debout l’un devant l’autre, grimaçant d’une façon surprenante ; puis ils s’embrassèrent en sanglotant.
Je partais, trois jours après, pour la province. Je ne les ai point revus. Quand je revins à Paris, deux ans plus tard, on avait détruit la pépinière. Que sont-ils devenus sans le cher jardin d’autrefois, avec ses chemins en labyrinthe, son odeur du passé et les détours gracieux des charmilles ?
Sont-ils morts ? Errent-ils par les rues modernes comme des exilés sans espoir ? Dansent-ils, spectres falots, un menuet fantastique entre les cyprès d’un cimetière, le long des sentiers bordés de tombes, au clair de lune ?
Leur souvenir me hante, m’obsède, me torture, demeure en moi comme une blessure. Pourquoi ? Je n’en sais rien.
Vous trouverez cela ridicule, sans doute ?
PIERROT
À Henry Roujon.
Mme Lefèvre était une dame de campagne, une veuve, une de ces demi-paysannes à rubans et à chapeaux falbalas, de ces personnes qui parlent avec des cuirs, prennent en public des airs grandioses, et cachent une âme de brute prétentieuse sous des dehors comiques et chamarrés, comme elles dissimulent leurs grosses mains rouges sous des gants de soie écrue.
Elle avait pour servante une brave campagnarde toute simple, nommée Rose.
Les deux femmes habitaient une petite maison à volets verts, le long d’une route, en Normandie, au centre du pays de Caux.
Comme elles possédaient, devant l’habitation, un étroit jardin, elles cultivaient quelques légumes.
Or, une nuit, on lui vola une douzaine d’oignons.
Dès que Rose s’aperçut du larcin, elle courut prévenir madame, qui descendit en jupe de laine. Ce fut une désolation et une terreur. On avait volé, volé Mme Lefèvre ! Donc, on volait dans le pays, puis on pouvait revenir.
Et les deux femmes effarées contemplaient les traces de pas, bavardaient, supposaient des choses : « Tenez, ils ont passé par là. Ils ont mis leurs pieds sur le mur ; ils ont sauté dans la plate-bande ».
Et elles s’épouvantaient pour l’avenir. Comment dormir tranquilles maintenant !
Le bruit du vol se répandit. Les voisins arrivèrent, constatèrent, discutèrent à leur tour ; et les deux femmes expliquaient à chaque nouveau venu leurs observations et leurs idées.
Un fermier d’à côté leur offrit ce conseil : « Vous devriez avoir un chien ».
C’était vrai, cela ; elles devraient avoir un chien, quand ce ne serait que pour donner l’éveil. Pas un gros chien, Seigneur ! Que feraient-elles d’un gros chien ! Il les ruinerait en nourriture. Mais un petit chien (en Normandie, on prononce quin), un petit freluquet de quin qui jappe.
Dès que tout le monde fut parti, Mme Lefèvre discuta longtemps cette idée de chien. Elle faisait, après réflexion, mille objections, terrifiée par l’image d’une jatte pleine de pâtée ; car elle était de cette race parcimonieuse de dames campagnardes qui portent toujours des centimes dans leur poche pour faire l’aumône ostensiblement aux pauvres des chemins, et donner aux quêtes du dimanche.
Rose, qui aimait les bêtes, apporta ses raisons et les défendit avec astuce. Donc il fut décidé qu’on aurait un chien, un tout petit chien.
On se mit à sa recherche, mais on n’en trouvait que des grands, des avaleurs de soupe à faire frémir. L’épicier de Rolleville en avait bien un, un tout petit ; mais il exigeait qu’on le lui payât deux francs, pour couvrir ses frais d’élevage. Mme Lefèvre déclara qu’elle voulait bien nourrir un « quin », mais qu’elle n’en achèterait pas.
Or, le boulanger, qui savait les événements, apporta, un matin, dans sa voiture, un étrange petit animal tout jaune, presque sans pattes, avec un corps de crocodile, une tête de renard et une queue en trompette, un vrai panache, grand comme tout le reste de sa personne. Un client cherchait à s’en défaire. Mme Lefèvre trouva fort beau ce roquet immonde, qui ne coûtait rien. Rose l’embrassa, puis demanda comment on le nommait. Le boulanger répondit : « Pierrot. »