Le Horla (page 4)
Rien ne répondit ; aucun son, aucun murmure, aucun gémissement, rien. Il faisait nuit. La neige était blême.
Le vent s’était levé, le vent glacé qui brise les pierres et ne laisse rien de vivant sur ces hauteurs abandonnées. Il passait par souffles brusques plus desséchants et plus mortels que le vent de feu du désert. Ulrich, de nouveau, cria : « Gaspard ! — Gaspard ! — Gaspard ! »
Puis il attendit. Tout demeura muet sur la montagne ! Alors une épouvante le secoua jusqu’aux os. D’un bond il rentra dans l’auberge, ferma la porte et poussa les verrous ; puis il tomba grelottant sur une chaise, certain qu’il venait d’être appelé par son camarade au moment où il rendait l’esprit.
De cela il était sûr, comme on est sûr de vivre ou de manger du pain. Le vieux Gaspard Hari avait agonisé pendant deux jours et trois nuits quelque part, dans un trou, dans un de ces profonds ravins immaculés dont la blancheur est plus sinistre que les ténèbres des souterrains. Il avait agonisé pendant deux jours et trois nuits, et il venait de mourir tout à l’heure en pensant à son compagnon. Et son âme, à peine libre, s’était envolée vers l’auberge où dormait Ulrich, et elle l’avait appelé de par la vertu mystérieuse et terrible qu’ont les âmes des morts de hanter les vivants. Elle avait crié, cette âme sans voix, dans l’âme accablée du dormeur ; elle avait crié son adieu dernier, ou son reproche, ou sa malédiction sur l’homme qui n’avait point assez cherché.
Et Ulrich la sentait là, tout près, derrière le mur, derrière la porte qu’il venait de refermer. Elle rôdait, comme un oiseau de nuit qui frôle de ses plumes une fenêtre éclairée ; et le jeune homme éperdu était prêt à hurler d’horreur. Il voulait s’enfuir et n’osait point sortir ; il n’osait point et n’oserait plus désormais, car le fantôme resterait là, jour et nuit, autour de l’auberge, tant que le corps du vieux guide n’aurait pas été retrouvé et déposé dans la terre bénite d’un cimetière.
Le jour vint et Kunsi reprit un peu d’assurance au retour brillant du soleil. Il prépara son repas, fit la soupe de son chien, puis il demeura sur une chaise, immobile, le cœur torturé, pensant au vieux couché sur la neige.
Puis, dès que la nuit recouvrit la montagne, des terreurs nouvelles l’assaillirent. Il marchait maintenant dans la cuisine noire, éclairée à peine par la flamme d’une chandelle, il marchait d’un bout à l’autre de la pièce, à grands pas, écoutant, écoutant si le cri effrayant de l’autre nuit n’allait pas encore traverser le silence morne du dehors. Et il se sentait seul, le misérable, comme aucun homme n’avait jamais été seul ! Il était seul dans cet immense désert de neige, seul à deux mille mètres au-dessus de la terre habitée, au-dessus des maisons humaines, au-dessus de la vie qui s’agite, bruit et palpite, seul dans le ciel glacé ! Une envie folle le tenaillait de se sauver n’importe où, n’importe comment, de descendre à Loëche en se jetant dans l’abîme ; mais il n’osait seulement pas ouvrir la porte, sûr que l’autre, le mort, lui barrerait la route, pour ne pas rester seul non plus là-haut.
Vers minuit, las de marcher, accablé d’angoisse et de peur, il s’assoupit enfin sur une chaise, car il redoutait son lit comme on redoute un lieu hanté.
Et soudain le cri strident de l’autre soir lui déchira les oreilles, si suraigu qu’Ulrich étendit les bras pour repousser le revenant, et il tomba sur le dos avec son siège.
Sam, réveillé par le bruit, se mit à hurler comme hurlent les chiens effrayés, et il tournait autour du logis cherchant d’où venait le danger. Parvenu près de la porte, il flaira dessous, soufflant et reniflant avec force, le poil hérissé, la queue droite et grognant.
Kunsi, éperdu, s’était levé et, tenant par un pied sa chaise, il cria : « N’entre pas, n’entre pas, n’entre pas ou je te tue. » Et le chien, excité par cette menace, aboyait avec fureur contre l’invisible ennemi que défiait la voix de son maître.
Sam, peu à peu, se calma et revint s’étendre auprès du foyer, mais il demeura inquiet, la tête levée, les yeux brillants et grondant entre ses crocs.
Ulrich, à son tour, reprit ses sens, mais comme il se sentait défaillir de terreur, il alla chercher une bouteille d’eau-de-vie dans le buffet, et il en but, coup sur coup, plusieurs verres. Ses idées devenaient vagues ; son courage s’affermissait ; une fièvre de feu glissait dans ses veines.
Il ne mangea guère le lendemain, se bornant à boire de l’alcool. Et pendant plusieurs jours de suite il vécut, saoul comme une brute. Dès que la pensée de Gaspard Hari lui revenait, il recommençait à boire jusqu’à l’instant où il tombait sur le sol, abattu par l’ivresse. Et il restait là, sur la face, ivre mort, les membres rompus, ronflant, le front par terre. Mais à peine avait-il digéré le liquide affolant et brûlant, que le cri toujours le même : « Ulrich ! » le réveillait comme une balle qui lui aurait percé le crâne ; et il se dressait chancelant encore, étendant les mains pour ne point tomber, appelant Sam à son secours. Et le chien, qui semblait devenir fou comme son maître, se précipitait sur la porte, la grattait de ses griffes, la rongeait de ses longues dents blanches, tandis que le jeune homme, le col renversé, la tête en l’air, avalait à pleines gorgées comme de l’eau fraîche après une course, l’eau-de-vie qui tout à l’heure endormirait de nouveau sa pensée, et son souvenir, et sa terreur éperdue.
En trois semaines, il absorba toute sa provision d’alcool. Mais cette saoulerie continue ne faisait qu’assoupir son épouvante qui se réveilla plus furieuse dès qu’il lui fut impossible de la calmer. L’idée fixe alors, exaspérée par un mois d’ivresse, et grandissant sans cesse dans l’absolue solitude, s’enfonçait en lui à la façon d’une vrille. Il marchait maintenant dans sa demeure ainsi qu’une bête en cage, collant son oreille à la porte pour écouter si l’autre était là, et le défiant, à travers le mur.
Puis, dès qu’il sommeillait, vaincu par la fatigue, il entendait la voix qui le faisait bondir sur ses pieds.
Une nuit enfin, pareil aux lâches poussés à bout, il se précipita sur la porte et l’ouvrit pour voir celui qui l’appelait et pour le forcer à se taire.
Il reçut en plein visage un souffle d’air froid qui le glaça jusqu’aux os et il referma le battant et poussa les verrous, sans remarquer que Sam s’était élancé dehors. Puis, frémissant, il jeta du bois au feu, et s’assit devant pour se chauffer ; mais soudain il tressaillit, quelqu’un grattait le mur en pleurant.
Il cria éperdu : « Va-t-en. » Une plainte lui répondit, longue et douloureuse.
Alors tout ce qui lui restait de raison fut emporté par la terreur. Il répétait : « Va-t-en » en tournant sur lui-même pour trouver un coin où se cacher. L’autre, pleurant toujours, passait le long de la maison en se frottant contre le mur. Ulrich s’élança vers le buffet de chêne plein de vaisselle et de provisions, et, le soulevant avec une force surhumaine, il le traîna jusqu’à la porte, pour s’appuyer d’une barricade. Puis, entassant les uns sur les autres tout ce qui restait de meubles, les matelas, les paillasses, les chaises, il boucha la fenêtre comme on fait lorsqu’un ennemi vous assiège.
Mais celui du dehors poussait maintenant de grands gémissements lugubres auxquels le jeune homme se mit à répondre par des gémissements pareils.
Et des jours et des nuits se passèrent sans qu’ils cessassent de hurler l’un et l’autre. L’un tournait sans cesse autour de la maison et fouillait la muraille de ses ongles avec tant de force qu’il semblait vouloir la démolir ; l’autre, au dedans, suivait tous ses mouvements, courbé, l’oreille collée contre la pierre, et il répondait à tous ses appels par d’épouvantables cris.
Un soir, Ulrich n’entendit plus rien ; et il s’assit, tellement brisé de fatigue qu’il s’endormit aussitôt.
Il se réveilla sans un souvenir, sans une pensée, comme si toute sa tête se fût vidée pendant ce sommeil accablé. Il avait faim, il mangea.
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L’hiver était fini. Le passage de la Gemmi redevenait praticable ; et la famille Hauser se mit en route pour rentrer dans son auberge.
Dès qu’elles eurent atteint le haut de la montée, les femmes grimpèrent sur leur mulet, et elles parlèrent des deux hommes qu’elles allaient retrouver tout à l’heure.
Elles s’étonnaient que l’un d’eux ne fût pas descendu quelques jours plus tôt, dès que la route était devenue possible, pour donner des nouvelles de leur long hivernage.
On aperçut enfin l’auberge encore couverte et capitonnée de neige. La porte et la fenêtre étaient closes ; un peu de fumée sortait du toit, ce qui rassura le père Hauser. Mais en approchant, il aperçut, sur le seuil, un squelette d’animal dépecé par les aigles, un grand squelette couché sur le flanc.
Tous l’examinèrent : « Ça doit être Sam, » dit la mère. Et elle appela : « Hé, Gaspard. » Un cri répondit à l’intérieur, un cri aigu, qu’on eût dit poussé par une bête. Le père Hauser répéta : « Hé, Gaspard. » Un autre cri pareil au premier se fit entendre.
Alors les trois hommes, le père et les deux fils, essayèrent d’ouvrir la porte. Elle résista. Ils prirent dans l’étable vide une longue poutre comme bélier, et la lancèrent à toute volée. Le bois cria, céda, les planches volèrent en morceaux ; puis un grand bruit ébranla la maison et ils aperçurent, dedans, derrière le buffet écroulé un homme debout, avec des cheveux qui lui tombaient aux épaules, une barbe qui lui tombait sur la poitrine, des yeux brillants et des lambeaux d’étoffe sur le corps.
Ils ne le reconnaissaient point, mais Louise Hauser s’écria : « C’est Ulrich, maman. » Et la mère constata que c’était Ulrich, bien que ses cheveux fussent blancs.
Il les laissa venir ; il se laissa toucher ; mais il ne répondit point aux questions qu’on lui posa ; et il fallut le conduire à Loëche où les médecins constatèrent qu’il était fou.
Et personne ne sut jamais ce qu’était devenu son compagnon.
La petite Hauser faillit mourir, cet été-là, d’une maladie de langueur qu’on attribua au froid de la montagne.
LE DIABLE
Le paysan restait debout en face du médecin, devant le lit de la mourante. La vieille, calme, résignée, lucide, regardait les deux hommes et les écoutait causer. Elle allait mourir ; elle ne se révoltait pas, son temps était fini, elle avait quatre-vingt-douze ans.
Par la fenêtre et la porte ouvertes, le soleil de juillet entrait à flots, jetait sa flamme chaude sur le sol de terre brune, onduleux et battu par les sabots de quatre générations de rustres. Les odeurs des champs venaient aussi, poussées par la brise cuisante, odeurs des herbes, des blés, des feuilles, brûlés sous la chaleur de midi. Les sauterelles s’égosillaient, emplissaient la campagne d’un crépitement clair, pareil au bruit des criquets de bois qu’on vend aux enfants dans les foires.
Le médecin, élevant la voix, disait :
— Honoré, vous ne pouvez pas laisser votre mère toute seule dans cet état-là. Elle passera d’un moment à l’autre !
Et le paysan, désolé, répétait :
— Faut pourtant que j’rentre mon blé ; v’là trop longtemps qu’il est à terre. L’temps est bon, justement. Qué qu’ t’en dis, ma mé ?
Et la vieille mourante, tenaillée encore par l’avarice normande, faisait « oui » de l’œil et du front, engageait son fils à rentrer son blé et à la laisser mourir toute seule.
Mais le médecin se fâcha et, tapant du pied :
— Vous n’êtes qu’une brute, entendez-vous, et je ne vous permettrai pas de faire ça, entendez-vous ! Et, si vous êtes forcé de rentrer votre blé aujourd’hui même, allez chercher la Rapet, parbleu ! et faites-lui garder votre mère. Je le veux, entendez-vous ! Et si vous ne m’obéissez pas, je vous laisserai crever comme un chien, quand vous serez malade à votre tour, entendez-vous ?
Le paysan, un grand maigre, aux gestes lents, torturé par l’indécision, par la peur du médecin et par l’amour féroce de l’épargne, hésitait, calculait, balbutiait :
— Comben qu’é prend, la Rapet, pour une garde ?
Le médecin criait :
— Est-ce que je sais, moi ? Ça dépend du temps que vous lui demanderez. Arrangez-vous avec elle, morbleu ! Mais je veux qu’elle soit ici dans une heure, entendez-vous ?
L’homme se décida :
— J’y vas, j’y vas ; vous fâchez point, m’sieu l’médecin.
Et le docteur s’en alla, en appelant :
— Vous savez, vous savez, prenez garde, car je ne badine pas quand je me fâche, moi !
Dès qu’il fut seul, le paysan se tourna vers sa mère, et, d’une voix résignée :
— J’vas quéri la Rapet, pisqu’il veut, c’t homme. T’éluge point tant qu’ je r’vienne.
Et il sortit à son tour.
La Rapet, une vieille repasseuse, gardait les morts et les mourants de la commune et des environs. Puis, dès qu’elle avait cousu ses clients dans le drap dont ils ne devaient plus sortir, elle revenait prendre son fer dont elle frottait le linge des vivants. Ridée comme une pomme de l’autre année, méchante, jalouse, avare d’une avarice tenant du phénomène, courbée en deux comme si elle eût été cassée aux reins par l’éternel mouvement du fer promené sur les toiles, on eût dit qu’elle avait pour l’agonie une sorte d’amour monstrueux et cynique. Elle ne parlait jamais que des gens qu’elle avait vus mourir, de toutes les variétés de trépas auxquelles elle avait assisté ; et elle les racontait avec une grande minutie de détails toujours pareils, comme un chasseur raconte ses coups de fusil.
Quand Honoré Bontemps entra chez elle, il la trouva préparant de l’eau bleue pour les collerettes des villageoises.
Il dit :
— Allons, bonsoir ; ça va-t-il comme vous voulez, la mé Rapet ?
Elle tourna vers lui la tête :
— Tout d’même, tout d’même. Et d’ vot’ part ?
— Oh ! d’ ma part, ça va-t-à volonté, mais c’est ma mé qui n’va point.
— Vot’ mé ?
— Oui, ma mé !
— Qué qu’alle a votre mé ?
— All’ a qu’a va tourner d’l’œil !
La vieille femme retira ses mains de l’eau, dont les gouttes, bleuâtres et transparentes, lui glissaient jusqu’au bout des doigts, pour retomber dans le baquet.
Elle demanda, avec une sympathie subite :
— All’ est si bas qu’ça ?
— L’médecin dit qu’all’ n’passera point la r’levée.
— Pour sûr qu’all est bas alors !
Honoré hésita. Il lui fallait quelques préambules pour la proposition qu’il préparait. Mais, comme il ne trouvait rien, il se décida tout d’un coup :
— Comben qu’vous m’ prendrez pour la garder jusqu’au bout ? Vô savez que j’sommes point riche. J’peux seulement point m’payer eune servante. C’est ben ça qui l’a mise là, ma pauv’ mé, trop d’élugement, trop d’fatigue ! A travaillait comme dix, nonobstant ses quatre-vingt-douze. On n’en fait pu de c’te graine-là !…
La Rapet répliqua gravement :
— Y a deux prix : quarante sous l’jour, et trois francs la nuit pour les riches. Vingt sous l’jour et quarante la nuit pour l’zautres. Vô m’donnerez vingt et quarante.
Mais le paysan réfléchissait. Il la connaissait bien, sa mère. Il savait comme elle était tenace, vigoureuse, résistante. Ça pouvait durer huit jours, malgré l’avis du médecin.
Il dit résolument :
— Non. J’aime ben qu’vô me fassiez un prix, là, un prix pour jusqu’au bout. J’courrons la chance d’part et d’autre. L’médecin dit qu’alle passera tantôt. Si ça s’fait tant mieux pour vous, tant pis pour mé. Ma si all’ tient jusqu’à demain ou pu longtemps tant mieux pour mé, tant pis pour vous !
La garde, surprise, regardait l’homme. Elle n’avait jamais traité un trépas à forfait. Elle hésitait, tentée par l’idée d’une chance à courir. Puis elle soupçonna qu’on voulait la jouer.
— J’peux rien dire tant qu’ j’aurai point vu vot’ mé, répondit-elle.
— V’nez-y, la vé.
Elle essuya ses mains et le suivit aussitôt.
En route, ils ne parlèrent point. Elle allait d’un pied pressé, tandis qu’il allongeait ses grandes jambes comme s’il devait, à chaque pas, traverser un ruisseau.
Les vaches couchées dans les champs, accablées par la chaleur, levaient lourdement la tête et poussaient un faible meuglement vers ces deux gens qui passaient, pour leur demander de l’herbe fraîche.
En approchant de sa maison, Honoré Bontemps murmura :
— Si c’était fini, tout d’même ?
Et le désir inconscient qu’il en avait se manifesta dans le son de sa voix.
Mais la vieille n’était point morte. Elle demeurait sur le dos, en son grabat, les mains sur la couverture d’indienne violette, des mains affreusement maigres, nouées, pareilles à des bêtes étranges, à des crabes, et fermées par les rhumatismes, les fatigues, les besognes presque séculaires qu’elles avaient accomplies.
La Rapet s’approcha du lit et considéra la mourante. Elle lui tâta le pouls, lui palpa la poitrine, l’écouta respirer, la questionna pour l’entendre parler ; puis l’ayant encore longtemps contemplée, elle sortit suivie d’Honoré. Son opinion était assise. La vieille n’irait pas à la nuit. Il demanda :
— Hé ben ?
La garde répondit :
— Hé ben, ça durera deux jours, p’têt trois. Vous me donnerez six francs, tout compris.
Il s’écria :
— Six francs ! six francs ! Avez-vous perdu le sens ? Mé, je vous dis qu’elle en a pour cinq ou six heures, pas plus !
Et ils discutèrent longtemps, acharnés tous deux. Comme la garde allait se retirer, comme le temps passait, comme son blé ne se rentrerait pas tout seul, à la fin, il consentit :
— Eh ben, c’est dit, six francs, tout compris, jusqu’à la l’vée du corps.
— C’est dit, six francs.
Et il s’en alla, à longs pas, vers son blé couché sur le sol, sous le lourd soleil qui mûrit les moissons.
La garde rentra dans la maison.
Elle avait apporté de l’ouvrage ; car auprès des mourants et des morts elle travaillait sans relâche, tantôt pour elle, tantôt pour la famille qui l’employait à cette double besogne moyennant un supplément de salaire.
Tout à coup, elle demanda :
— Vous a-t-on administrée au moins, la mé Bontemps ?
La paysanne fit « non » de la tête ; et la Rapet, qui était dévote, se leva avec vivacité.
— Seigneur Dieu, c’est-il possible ? J’vas quérir m’sieur l’curé.
Et elle se précipita vers le presbytère, si vite, que les gamins, sur la place, la voyant trotter ainsi, crurent un malheur arrivé.
Le prêtre s’en vint aussitôt, en surplis, précédé de l’enfant de chœur qui sonnait une clochette pour annoncer le passage de Dieu dans la campagne brûlante et calme. Des hommes, qui travaillaient au loin, ôtaient leurs grands chapeaux et demeuraient immobiles en attendant que le blanc vêtement eût disparu derrière une ferme ; les femmes qui ramassaient les gerbes se redressaient pour faire le signe de la croix, des poules noires, effrayées, fuyaient le long des fossés en se balançant sur leurs pattes jusqu’au trou, bien connu d’elles, où elles disparaissaient brusquement ; un poulain, attaché dans un pré, prit peur à la vue du surplis et se mit à tourner en rond, au bout de sa corde, en lançant des ruades. L’enfant de chœur, en jupe rouge, allait vite ; et le prêtre, la tête inclinée sur une épaule et coiffé de sa barrette carrée, le suivait en murmurant des prières ; et la Rapet venait derrière, toute penchée, pliée en deux, comme pour se prosterner en marchant, et les mains jointes, comme à l’église.
Honoré, de loin, les vit passer. Il demanda :
— Ousqu’i va, not’ curé ?
Son valet, plus subtil, répondit :
— I porte l’bon Dieu à ta mé, pardi !
Le paysan ne s’étonna pas :
— Ça s’peut ben, tout d’même !
Et il se remit au travail.
La mère Bontemps se confessa, reçut l’absolution, communia ; et le prêtre s’en revint, laissant seules les deux femmes dans la chaumière étouffante.
Alors la Rapet commença à considérer la mourante, en se demandant si cela durerait longtemps.
Le jour baissait ; l’air plus frais entrait par souffles plus vifs, faisait voltiger contre le mur une image d’Épinal tenue par deux épingles ; les petits rideaux de la fenêtre, jadis blancs, jaunes maintenant et couverts de taches de mouche, avaient l’air de s’envoler, de se débattre, de vouloir partir, comme l’âme de la vieille.
Elle, immobile, les yeux ouverts, semblait attendre avec indifférence la mort si proche qui tardait à venir. Son haleine, courte, sifflait un peu dans sa gorge serrée. Elle s’arrêterait tout à l’heure, et il y aurait sur la terre une femme de moins, que personne ne regretterait.
À la nuit tombante, Honoré rentra. S’étant approché du lit, il vit que sa mère vivait encore, et il demanda :
— Ça va-t-il ?
Comme il faisait autrefois quand elle était indisposée.
Puis il renvoya la Rapet en lui recommandant :