Mademoiselle Fifi (page 4)
Courville, Darnetot et les deux femmes riaient follement de ces récits pittoresques où le baron mettait toute son âme. Il s’animait, remuait les bras, gesticulait de tout le corps ; et quand il disait la mort du gibier, il riait d’un rire formidable, et demandait toujours comme conclusion : « Est-elle bonne, celle-là ? »
Dès qu’on parlait d’autre chose, il n’écoutait plus et s’essayait tout seul à fredonner des fanfares. Aussi, dès qu’un instant de silence se faisait entre deux phrases, dans ces moments de brusques accalmies qui coupent la rumeur des paroles, on entendait tout à coup un air de chasse : « Ton ton, ton taine ton ton », que le baron poussait en gonflant les joues comme s’il eût tenu son cor.
Il n’avait jamais vécu que pour la chasse et vieillissait sans s’en douter ni s’en apercevoir. Brusquement, il eut une attaque de rhumatisme et demeura deux mois au lit. Il faillit mourir de chagrin et d’ennui. Comme il n’avait pas de bonne, faisant préparer sa cuisine par un vieux serviteur, il n’obtenait ni cataplasmes chauds, ni petits soins, ni rien de ce qu’il faut aux souffrants. Son piqueur fut son garde-malade, et cet écuyer qui s’ennuyait au moins autant que son maître, dormait jour et nuit dans un fauteuil, pendant que le baron jurait et s’exaspérait entre ses draps.
Les dames de Courville venaient parfois le voir ; et c’étaient pour lui des heures de calme et de bien-être. Elles préparaient sa tisane, avaient soin du feu, lui servaient gentiment son déjeuner, sur le bord du lit ; et quand elles partaient il murmurait : « Sacrebleu ! vous devriez bien venir loger ici. » Et elles riaient de tout leur cœur.
Comme il allait mieux et recommençait à chasser au marais, il vint un soir dîner chez ses amis ; mais il n’avait plus son entrain ni sa gaieté. Une pensée incessante le torturait, la crainte d’être ressaisi par les douleurs avant l’ouverture. Au moment de prendre congé, alors que les femmes l’enveloppaient en un châle, lui nouaient un foulard au cou, et qu’il se laissait faire pour la première fois de sa vie, il murmura d’un ton désolé : « Si ça recommence, je suis un homme foutu. »
Lorsqu’il fut parti, Mme de Darnetot dit à sa mère : « Il faudrait marier le baron. »
Tout le monde leva les bras. Comment n’y avait-on pas encore songé ? On chercha toute la soirée parmi les veuves qu’on connaissait, et le choix s’arrêta sur une femme de quarante ans, encore jolie, assez riche, de belle humeur et bien portante, qui s’appelait Mme Berthe Vilers.
On l’invita à passer un mois au château. Elle s’ennuyait. Elle vint. Elle était remuante et gaie ; M. de Coutelier lui plut tout de suite. Elle s’en amusait comme d’un jouet vivant et passait des heures entières à l’interroger sournoisement sur les sentiments des lapins et les machinations des renards. Il distinguait gravement les manières de voir différentes des divers animaux, et leur prêtait des plans et des raisonnements subtils comme aux hommes de sa connaissance.
L’attention qu’elle lui donnait le ravit ; et, un soir, pour lui témoigner son estime, il la pria de chasser, ce qu’il n’avait encore jamais fait pour aucune femme. L’invitation parut si drôle qu’elle accepta. Ce fut une fête pour l’équiper ; tout le monde s’y mit, lui offrit quelque chose ; et elle apparut vêtue en manière d’amazone, avec des bottes, des culottes d’homme, une jupe courte, une jaquette de velours trop étroite pour la gorge, et une casquette de valet de chiens.
Le baron semblait ému comme s’il allait tirer son premier coup de fusil. Il lui expliqua minutieusement la direction du vent, les différents arrêts des chiens, la façon de tirer les gibiers ; puis il la poussa dans un champ, en la suivant pas à pas, avec la sollicitude d’une nourrice qui regarde son nourrisson marcher pour la première fois.
Médor rencontra, rampa, s’arrêta, leva la patte. Le baron, derrière son élève, tremblait comme une feuille. Il balbutiait : « Attention, attention, des per… des per… des perdrix. »
Il n’avait pas fini qu’un grand bruit s’envola de terre, — brrr, brr, brr — et un régiment de gros oiseaux monta dans l’air en battant des ailes.
Mme Vilers, éperdue, ferma les yeux, lâcha les deux coups, recula d’un pas sous la secousse du fusil ; puis, quand elle reprit son sang-froid, elle aperçut le baron qui dansait comme un fou, et Médor rapportant deux perdrix dans sa gueule.
À dater de ce jour, M. de Coutelier fut amoureux d’elle.
Il disait en levant les yeux : « Quelle femme ! » et il venait tous les soirs maintenant pour causer chasse. Un jour, M. de Courville, qui le reconduisait et l’écoutait s’extasier sur sa nouvelle amie, lui demanda brusquement : « Pourquoi ne l’épousez-vous pas ? » Le baron resta saisi : « Moi ? moi ? l’épouser ?… mais… au fait… » Et il se tut. Puis serrant précipitamment la main de son compagnon, il murmura : « Au revoir, mon ami, » et disparut à grands pas dans la nuit.
Il fut trois jours sans revenir. Quand il reparut, il était pâli par ses réflexions, et plus grave que de coutume. Ayant pris à part M. de Courville : « Vous avez eu là une fameuse idée. Tâchez de la préparer à m’accepter. Sacrebleu, une femme comme ça, on la dirait faite pour moi. Nous chasserons ensemble toute l’année. »
M. de Courville, certain qu’il ne serait pas refusé, répondit : « Faites votre demande tout de suite, mon cher. Voulez-vous que je m’en charge ? » Mais le baron se troubla soudain ; et balbutiant : « Non… non…, il faut d’abord que je fasse un petit voyage… un petit voyage… à Paris. Dès que je serai revenu, je vous répondrai définitivement. » On n’en put obtenir d’autres éclaircissements et il partit le lendemain.
Le voyage dura longtemps. Une semaine, deux semaines, trois semaines se passèrent, M. de Coutelier ne reparaissait pas. Les Courville, étonnés, inquiets, ne savaient que dire à leur amie qu’ils avaient prévenue de la démarche du baron. On envoyait tous les deux jours prendre chez lui de ses nouvelles ; aucun de ses serviteurs n’en avait reçu.
Or, un soir, comme Mme Vilers chantait en s’accompagnant au piano, une bonne vint, avec un grand mystère, chercher M. de Courville, en lui disant tout bas qu’un monsieur le demandait. C’était le baron, changé, vieilli, en costume de voyage. Dès qu’il vit son vieil ami, il lui saisit les mains, et, d’une voix un peu fatiguée : « J’arrive à l’instant, mon cher, et j’accours chez vous, je n’en puis plus. » Puis il hésita, visiblement embarrassé : « Je voulais vous dire… tout de suite… que cette… cette affaire… vous savez bien… est manquée. »
M. de Courville le regardait stupéfait. « Comment ? manquée ? Et pourquoi ? » — Oh ! ne m’interrogez pas, je vous prie, ce serait trop pénible à dire, mais soyez sûr que j’agis en… en honnête homme. Je ne peux pas… Je n’ai pas le droit, vous entendez, pas le droit, d’épouser cette dame. J’attendrai qu’elle soit partie pour revenir chez vous ; il me serait trop douloureux de la revoir. Adieu. »
Et il s’enfuit.
Toute la famille délibéra, discuta, supposa mille choses. On conclut qu’un grand mystère était caché dans la vie du baron, qu’il avait peut-être des enfants naturels, une vieille liaison. Enfin l’affaire paraissait grave ; et pour ne point entrer en des complications difficiles, on prévint habilement Mme Vilers, qui s’en retourna veuve comme elle était venue.
Trois mois encore se passèrent. Un soir, comme il avait fortement dîné et qu’il titubait un peu, M. de Coutelier, en fumant sa pipe le soir avec M. de Courville, lui dit : « Si vous saviez comme je pense souvent à votre amie, vous auriez pitié de moi. »
L’autre, que la conduite du baron en cette circonstance avait un peu froissé, lui dit sa pensée vivement : « Sacrebleu, mon cher, quand on a des secrets dans son existence, on ne s’avance pas d’abord comme vous l’avez fait ; car, enfin, vous pouviez prévoir le motif de votre reculade, assurément. »
Le baron confus cessa de fumer.
« Oui et non. Enfin, je n’aurais pas cru ce qui est arrivé. »
M. de Courville, impatienté, reprit :
« On doit tout prévoir. »
Mais M. de Coutelier, en sondant de l’œil les ténèbres pour être sûr qu’on ne les écoutait pas, reprit à voix basse :
« Je vois bien que je vous ai blessé et devais tout vous dire pour me faire excuser. Depuis vingt ans, mon ami, je ne vis que pour la chasse. Je n’aime que ça, vous le savez, je ne m’occupe que de ça. Aussi, au moment de contracter des devoirs envers cette dame, un scrupule, un scrupule de conscience m’est venu. Depuis le temps que j’ai perdu l’habitude de… de… de l’amour, enfin, je ne savais plus si je serais encore capable de… de… vous savez bien… Songez donc ? voici maintenant seize ans exactement que… que… que… pour la dernière fois, vous comprenez. Dans ce pays-ci, ce n’est pas facile de… de… vous y êtes. Et puis j’avais autre chose à faire. J’aime mieux tirer un coup de fusil. Bref, au moment de m’engager devant le maire et le prêtre à… à… ce que vous savez, j’ai eu peur. Je me suis dit : Bigre, mais si… si… j’allais rater. Un honnête homme ne manque jamais à ses engagements ; et je prenais là un engagement sacré vis-à-vis de cette personne. Enfin, pour en avoir le cœur net, je me suis promis d’aller passer huit jours à Paris.
« Au bout de huit jours, rien, mais rien. Et ce n’est pas faute d’avoir essayé. J’ai pris ce qu’il y avait de mieux dans tous les genres. Je vous assure qu’elles ont fait ce qu’elles ont pu… Oui… certainement elles n’ont rien négligé… Mais que voulez-vous, elles se retiraient toujours… bredouilles… bredouilles… bredouilles.
« J’ai attendu alors quinze jours, trois semaines, espérant toujours. J’ai mangé dans les restaurants un tas de choses poivrées, qui m’ont perdu l’estomac, et… et… rien… toujours rien.
« Vous comprenez que, dans ces circonstances, devant cette constatation, je ne pouvais que… que… que me retirer. Ce que j’ai fait. »
M. de Courville se tordait pour ne pas rire. Il serra gravement les mains du baron en lui disant : « Je vous plains, » et le reconduisit jusqu’à mi-chemin de sa demeure. Puis, lorsqu’il se trouva seul avec sa femme, il lui dit tout, en suffoquant de gaieté. Mais Mme de Courville ne riait point ; elle écoutait, très attentive, et lorsque son mari eut achevé, elle répondit avec un grand sérieux : « Le baron est un niais, mon cher ; il avait peur, voilà tout. Je vais écrire à Berthe de revenir, et bien vite. »
Et comme M. de Courville objectait le long et inutile essai de leur ami, elle reprit : — « Bah ! quand on aime sa femme, entendez-vous, cette chose-là… revient toujours. »
Et M. de Courville ne répliqua rien, un peu confus lui-même.
LE LIT
Par un torride après-midi du dernier été, le vaste hôtel des Ventes semblait endormi, et les commissaires-priseurs adjugeaient d’une voix mourante. Dans une salle du fond, au premier étage, un lot d’anciennes soieries d’église gisait en un coin.
C’étaient des chapes solennelles et de gracieuses chasubles où des guirlandes brodées s’enroulaient autour des lettres symboliques sur un fond de soie un peu jaunie, devenue crémeuse de blanche qu’elle fut jadis.
Quelques revendeurs attendaient, deux ou trois hommes à barbes sales et une grosse femme ventrue, une de ces marchandes dites à la toilette, conseillères et protectrices d’amours prohibées, qui brocantent sur la chair humaine jeune et vieille autant que sur les jeunes et vieilles nippes.
Soudain, on mit en vente une mignonne chasuble Louis XV, jolie comme une robe de marquise, restée fraîche avec une procession de muguets autour de la croix, de longs iris bleus montant jusqu’aux pieds de l’emblème sacré et, dans les coins, des couronnes de roses. Quand je l’eus achetée, je m’aperçus qu’elle était demeurée vaguement odorante, comme pénétrée d’un reste d’encens, ou plutôt comme habitée encore par ces si légères et si douces senteurs d’autrefois qui semblent des souvenirs de parfums, l’âme des essences évaporées.
Quand je l’eus chez moi, j’en voulus couvrir une petite chaise de la même époque charmante ; et, la maniant pour prendre les mesures, je sentis sous mes doigts se froisser des papiers. Ayant fendu la doublure, quelques lettres tombèrent à mes pieds. Elles étaient jaunies ; et l’encre effacée semblait de la rouille. Une main fine avait tracé sur une face de la feuille pliée à la mode ancienne : « À monsieur, monsieur l’abbé d’Argencé. »
Les trois premières lettres fixaient simplement des rendez-vous. Et voici la quatrième :
« Mon ami, je suis malade, toute souffrante, et je ne quitte pas mon lit. La pluie bat mes vitres, et je reste chaudement, mollement rêveuse, dans la tiédeur des duvets. J’ai un livre, un livre que j’aime et qui me semble fait avec un peu de moi. Vous dirai-je lequel ? Non. Vous me gronderiez. Puis, quand j’ai lu, je songe, et je veux vous dire à quoi.
« On a mis derrière ma tête des oreillers qui me tiennent assise, et je vous écris sur ce mignon pupitre que j’ai reçu de vous.
« Étant depuis trois jours en mon lit, c’est à mon lit que je pense, et même dans le sommeil j’y médite encore.
« Le lit, mon ami, c’est toute notre vie. C’est là qu’on naît, c’est là qu’on aime, c’est là qu’on meurt.
« Si j’avais la plume de M. de Crébillon, j’écrirais l’histoire d’un lit. Et que d’aventures émouvantes, terribles, aussi que d’aventures gracieuses, aussi que d’autres attendrissantes ! Que d’enseignements n’en pourrait-on pas tirer, et de moralités pour tout le monde ?
« Vous connaissez mon lit, mon ami. Vous ne vous figurerez jamais que de choses j’y ai découvertes depuis trois jours, et comme je l’aime davantage. Il me semble habité, hanté, dirai-je, par un tas de gens que je ne soupçonnais point et qui cependant ont laissé quelque chose d’eux en cette couche.
« Oh ! comme je ne comprends pas ceux qui achètent des lits nouveaux, des lits sans mémoires. Le mien, le nôtre, si vieux, si usé, et si spacieux, a dû contenir bien des existences, de la naissance au tombeau. Songez-y, mon ami ; songez à tout, revoyez des vies entières entre ces quatre colonnes, sous ce tapis à personnages tendu sur nos têtes, qui a regardé tant de choses. Qu’a-t-il vu depuis trois siècles qu’il est là ?
« Voici une jeune femme étendue. De temps en temps elle pousse un soupir, puis elle gémit ; et les vieux parents l’entourent ; et voilà que d’elle sort un petit être miaulant comme un chat, et crispé, tout ridé. C’est un homme qui commence. Elle, la jeune mère, se sent douloureusement joyeuse ; elle étouffe de bonheur à ce premier cri, et tend les bras et suffoque et, autour, on pleure avec délices ; car ce petit morceau de créature vivante séparé d’elle, c’est la famille continuée, la prolongation du sang, du cœur et de l’âme des vieux qui regardent, tout tremblants.
« Puis voici que pour la première fois deux amants se trouvent chair à chair dans ce tabernacle de la vie. Ils tremblent, mais transportés d’allégresse, ils se sentent délicieusement l’un près de l’autre ; et, peu à peu, leurs bouches s’approchent. Ce baiser divin les confond, ce baiser, porte du ciel terrestre, ce baiser qui chante les délices humaines, qui les promet toutes, les annonce et les devance. Et leur lit s’émeut comme une mer soulevée, ploie et murmure, semble lui-même animé, joyeux, car sur lui le délirant mystère d’amour s’accomplit. Quoi de plus suave, de plus parfait en ce monde que ces étreintes faisant de deux êtres un seul, et donnant à chacun, dans le même moment, la même pensée, la même attente et la même joie éperdue qui descend en eux comme un feu dévorant et céleste ?
« Vous rappelez-vous ces vers que vous m’avez lus, l’autre année, dans quelque poète antique, je ne sais lequel, peut-être le doux Ronsard ?
Et quand au lit nous serons
Entrelacés, nous ferons
Les lascifs, selon les guises
Des amants qui librement
Pratiquent folâtrement
Sous les draps cent mignardises
« Ces vers-là, je les voudrais avoir brodés en ce plafond de mon lit, d’où Pyrame et Thisbé me regardent sans fin avec leurs yeux de tapisserie.
« Et songez à la mort, mon ami, à tous ceux qui ont exhalé vers Dieu leur dernier souffle en ce lit. Car il est aussi le tombeau des espérances finies, la porte qui ferme tout après avoir été celle qui ouvre le monde. Que de cris, que d’angoisses, de souffrances, de désespoirs épouvantables, de gémissements d’agonie, de bras tendus vers les choses passées, d’appels aux bonheurs terminés à jamais ; que de convulsions, de râles, de grimaces, de bouches tordues, d’yeux retournés, dans ce lit, où je vous écris, depuis trois siècles qu’il prête aux hommes son abri !
« Le lit, songez-y, c’est le symbole de la vie ; je me suis aperçue de cela depuis trois jours. Rien n’est excellent hors du lit.
« Le sommeil n’est-il pas encore un de nos instants les meilleurs ?
« Mais c’est aussi là qu’on souffre ! Il est le refuge des malades, un lieu de douleurs aux corps épuisés.
« Le lit, c’est l’homme. Notre Seigneur Jésus ? pour prouver qu’il n’avait rien d’humain, ne semble pas avoir jamais eu besoin d’un lit. Il est né sur la paille et mort sur la croix, laissant aux créatures comme nous leur couche de mollesse et de repos.
« Que d’autres choses me sont encore venues ! mais je n’ai le temps de vous les marquer, et puis me les rappellerais-je toutes ? et puis je suis déjà tant fatiguée que je vais retirer mes oreillers, m’étendre tout au long et dormir quelque peu.
« Venez me voir demain à trois heures ; peut-être serai-je mieux et vous le pourrai-je montrer.
« Adieu, mon ami ; voici mes mains pour que vous les baisiez, et je vous tends aussi mes lèvres. »
LE REMPLAÇANT
« Mme Bonderoi.
— Oui, Mme Bonderoi.
— Pas possible ?
— Je — vous — le — dis.
— Mme Bonderoi, la vieille dame à bonnets de dentelle, la dévote, la sainte, l’honorable Mme Bonderoi dont les petits cheveux follets et faux ont l’air collé autour du crâne ?
— Elle-même.
— Oh ! voyons, vous êtes fou ?
— Je — vous — le — jure.
— Alors, dites-moi tous les détails ?
— Les voici. Du temps de M. Bonderoi, l’ancien notaire, Mme Bonderoi utilisait, dit-on, les clercs pour son service particulier. C’est une de ces respectables bourgeoises à vices secrets et à principes inflexibles, comme il en est beaucoup. Elle aimait les beaux garçons ; quoi de plus naturel ? N’aimons-nous pas les belles filles ?
Une fois que le père Bonderoi fut mort, la veuve se mit à vivre en rentière paisible et irréprochable. Elle fréquentait assidûment l’église, parlait dédaigneusement du prochain, et ne laissait rien à dire sur elle.
Puis elle vieillit, elle devint la petite bonne femme que vous connaissez, pincée, sûrie, mauvaise.
Or, voici l’aventure invraisemblable arrivée jeudi dernier :
Mon ami Jean d’Anglemare est, vous le savez, capitaine aux dragons, caserné dans le faubourg de la Rivette.
En arrivant au quartier, l’autre matin, il apprit que deux hommes de sa compagnie s’étaient flanqué une abominable tripotée. L’honneur militaire a des lois sévères. Un duel eut lieu. Après l’affaire, les soldats se réconcilièrent, et, interrogés par leur officier, lui racontèrent le sujet de la querelle. Ils s’étaient battus pour Mme Bonderoi.
— Oh !
— Oui, mon ami, pour Mme Bonderoi !
Mais je laisse la parole au cavalier Siballe :
— Voilà l’affaire, mon cap’taine. Ya z’environ dix-huit mois, je me promenais sur le cours, entre six et sept heures du soir, quand une particulière m’aborda.
Elle me dit, comme si elle m’avait demandé son chemin : « Militaire, voulez-vous gagner honnêtement dix francs par semaine ? »
Je lui répondis sincèrement : « À vot’service, madame. »
Alors ell’me dit : « Venez me trouver demain, à midi. Je suis Mme Bonderoi, 6, rue de la Tranchée.
— J’n’y manquerai pas, madame, soyez tranquille. »
Puis, ell’me quitta d’un air content en ajoutant : « Je vous remercie bien, militaire.
— C’est moi qui vous remercie, madame. »
Ça ne laissa pas que d’me taquiner jusqu’au lendemain.
À midi, je sonnais chez elle.
Ell’ vint m’ouvrir elle-même. Elle avait un tas de petits rubans sur la tête.
« Dépêchons-nous, dit-elle, parce que ma bonne pourrait rentrer. »
Je répondis : « Je veux bien me dépêcher. Qu’est-ce qu’il faut faire ? »
Alors, elle se mit à rire et riposta : « Tu ne comprends pas, gros malin ? »
Je n’y étais plus, mon cap’taine, parole d’honneur.
Ell’ vint s’asseoir tout près de moi, et me dit : « Si tu répètes un mot de tout ça, je te ferai mettre en prison. Jure que tu seras muet. »
Je lui jurai ce qu’ell’ voulut. Mais je ne comprenais toujours pas. J’en avais la sueur au front. Alors je retirai mon casque oùsqu’était mon mouchoir. Elle le prit, mon mouchoir, et m’essuya les cheveux des tempes. Puis v’là qu’ell’ m’embrasse et qu’ell’ me souffle dans l’oreille :
« Alors, tu veux bien ? »
Je répondis : « Je veux bien ce que vous voudrez, madame, puisque je suis venu pour ça. »
Alors ell’ se fit comprendre ouvertement par des manifestations. Quand j’vis de quoi il s’agissait, je posai mon casque sur une chaise ; et je lui montrai que dans les dragons on ne recule jamais, mon cap’taine.
Ce n’est pas que ça me disait beaucoup, car la particulière n’était pas dans sa primeur. Mais y ne faut pas se montrer trop regardant dans le métier, vu que les picaillons sont rares. Et puis on a de la famille qu’il faut soutenir. Je me disais : « Y aura cent sous pour le père, là-dessus. »