Une vie (page 16)
Le nouveau curé répondit avec rudesse : « Nous pensons différemment ; il est inutile d’insister. » Et l’abbé Picot se remit à regretter son village, la mer qu’il voyait des fenêtres du presbytère, les petites vallées en entonnoir où il allait réciter son bréviaire, en regardant au loin passer les bateaux.
Et les deux prêtres prirent congé. Le vieux embrassa Jeanne, qui faillit pleurer.
Huit jours plus tard, l’abbé Tolbiac revint. Il parla des réformes qu’il accomplissait comme aurait pu le faire un prince prenant possession de son royaume. Puis il pria la vicomtesse de ne point manquer l’office du dimanche, et de communier à toutes les fêtes. « Vous et moi, disait-il, nous sommes la tête du pays ; nous devons le gouverner et nous montrer toujours comme un exemple à suivre. Il faut que nous soyons unis pour être puissants et respectés. L’église et le château se donnant la main, la chaumière nous craindra et nous obéira. »
La religion de Jeanne était toute de sentiment ; elle avait cette foi rêveuse que garde toujours une femme ; et, si elle accomplissait à peu près ses devoirs, c’était surtout par habitude gardée du couvent, la philosophie frondeuse du baron ayant depuis longtemps jeté bas ses convictions.
L’abbé Picot se contentait du peu qu’elle pouvait lui donner et ne la gourmandait jamais. Mais son successeur, ne l’ayant point vue à l’office du précédent dimanche, était accouru inquiet et sévère.
Elle ne voulut point rompre avec le presbytère et promit, se réservant de ne se montrer assidue que par complaisance dans les premières semaines.
Mais peu à peu elle prit l’habitude de l’église et subit l’influence de ce frêle abbé intègre et dominateur. Mystique, il lui plaisait par ses exaltations et ses ardeurs. Il faisait vibrer en elle la corde de poésie religieuse que toutes les femmes ont dans l’âme. Son austérité intraitable, son mépris du monde et des sensualités, son dégoût des préoccupations humaines, son amour de Dieu, son inexpérience juvénile et sauvage, sa parole dure, sa volonté inflexible donnaient à Jeanne l’impression de ce que devaient être les martyrs ; et elle se laissait séduire, elle, cette souffrante déjà désabusée, par le fanatisme rigide de cet enfant, ministre du Ciel.
Il la menait au Christ consolateur, lui montrant comment les joies pieuses de la religion apaiseraient toutes ses souffrances ; et elle s’agenouillait au confessionnal, s’humiliant, se sentant petite et faible devant ce prêtre qui semblait avoir quinze ans.
Mais il fut bientôt détesté par toute la campagne.
D’une inflexible sévérité pour lui-même, il se montrait pour les autres d’une implacable intolérance. Une chose surtout le soulevait de colère et d’indignation, l’amour. Il en parlait dans ses prêches avec emportement, en termes crus, selon l’usage ecclésiastique, jetant sur cet auditoire de rustres des périodes tonnantes contre la concupiscence ; et il tremblait de fureur, trépignait, l’esprit hanté des images qu’il évoquait dans ses fureurs.
Les grands gars et les filles se coulaient des regards sournois à travers l’église ; et les vieux paysans, qui aiment toujours à plaisanter sur ces choses-là, désapprouvaient l’intolérance du petit curé en retournant à la ferme après l’office, à côté du fils en blouse bleue et de la fermière en mante noire. Et toute la contrée était en émoi.
On se racontait tout bas ses sévérités au confessionnal, les pénitences sévères qu’il infligeait ; et, comme il s’obstinait à refuser l’absolution aux filles dont la chasteté avait subi des atteintes, la moquerie s’en mêla. On riait, aux grand’messes des fêtes quand on voyait des jeunesses rester à leurs bancs au lieu d’aller communier avec les autres.
Bientôt il épia les amoureux pour empêcher leurs rencontres, comme fait un garde poursuivant les braconniers. Il les chassait le long des fossés, derrière les granges, par les soirs de lune, et dans les touffes de joncs marins sur le versant des petites côtes.
Une fois il en découvrit deux qui ne se désunirent pas devant lui ; ils se tenaient par la taille, et marchaient en s’embrassant dans un ravin rempli de pierres.
L’abbé cria : « Voulez-vous bien finir, manants que vous êtes ! »
Et le gars, s’étant retourné, lui répondit : « Mêlez-vous d’vos affaires, m’sieu l’curé ; celles-là n’ vous r’gardent pas. »
Alors l’abbé ramassa des cailloux et les leur jeta comme on fait aux chiens.
Ils s’enfuirent en riant tous deux ; et, le dimanche suivant, il les dénonça par leurs noms, en pleine église.
Tous les garçons du pays cessèrent d’aller aux offices.
Le curé dînait au château tous les jeudis, et venait souvent en semaine causer avec sa pénitente. Elle s’exaltait comme lui, discutait sur les choses
immatérielles, maniait tout l’arsenal antique et compliqué des controverses religieuses. Ils se promenaient tous deux le long de la grande allée de la baronne en parlant du Christ et des Apôtres, et de la Vierge et des Pères de l’Église, comme s’ils les eussent connus. Ils s’arrêtaient parfois pour se poser des questions profondes qui les faisaient divaguer mystiquement, elle, se perdant en des raisonnements poétiques qui montaient au ciel comme des fusées, lui plus précis, arguant comme un avoué monomane qui démontrerait mathématiquement la quadrature du cercle.
Julien traitait le nouveau curé avec un grand respect, répétant sans cesse : « Il me va, ce prêtre-là, il ne pactise pas. » Et il se confessait et communiait à volonté, donnant l’exemple prodigalement.
Il allait maintenant presque chaque jour chez les Fourville, chassant avec le mari qui ne pouvait plus se passer de lui, et montant à cheval avec la comtesse, malgré les pluies et les gros temps. Le comte disait : « Ils sont enragés avec leur cheval, mais cela fait du bien à ma femme. »
Le baron revint vers la mi-novembre. Il était changé, vieilli, éteint, baigné dans une tristesse noire qui avait pénétré son esprit. Et tout de suite l’amour qui le liait à sa fille sembla accru comme si ces quelques mois de morne solitude eussent exaspéré son besoin d’affection, de confiance et de tendresse.
Jeanne ne lui confia point ses idées nouvelles, son intimité avec l’abbé Tolbiac, et son ardeur religieuse ; mais, la première fois qu’il vit le prêtre, il sentit s’éveiller contre lui une inimitié véhémente.
Et quand la jeune femme lui demanda, le soir : « Comment le trouves-tu ? » il répondit : « Cet homme-là, c’est un inquisiteur ! Il doit être très dangereux. »
Puis, quand il eut appris par les paysans dont il était l’ami les sévérités du jeune prêtre, ses violences, cette espèce de persécution qu’il exerçait contre les lois et les instincts innés, ce fut une haine qui éclata dans son cœur.
Il était, lui, de la race des vieux philosophes adorateurs de la nature, attendri dès qu’il voyait deux animaux s’unir, à genoux devant une espèce de Dieu panthéiste et hérissé devant la conception catholique d’un Dieu à intentions bourgeoises, à colères jésuitiques et à vengeances de tyran, un Dieu qui lui rapetissait la création entrevue, fatale, sans limites, toute-puissante, la création vie, lumière, terre, pensée, plante, roche, homme, air, bête, étoile, Dieu, insecte en même temps, créant parce qu’elle est création, plus forte qu’une volonté, plus vaste qu’un raisonnement, produisant sans but, sans raison et sans fin dans tous les sens et dans toutes les formes à travers l’espace infini, suivant les nécessités du hasard et le voisinage des soleils chauffant les mondes.
La création contenait tous les germes, la pensée et la vie se développant en elle comme des fleurs et des fruits sur les arbres.
Pour lui donc, la reproduction était la grande loi générale, l’acte sacré, respectable, divin, qui accomplit l’obscure et constante volonté de l’Être Universel. Et il commença de ferme en ferme une campagne ardente contre le prêtre intolérant, persécuteur de la vie.
Jeanne, désolée, priait le Seigneur, implorait son père ; mais il répondait toujours : « Il faut combattre ces hommes-là, c’est notre droit et notre devoir. Ils ne sont pas humains. » Il répétait, en secouant ses longs cheveux blancs : « Ils ne sont pas humains ; ils ne comprennent rien, rien, rien. Ils agissent dans un rêve fatal ; ils sont anti-physiques. » Et il criait « Anti-physiques ! » comme s’il eût jeté une malédiction.
Le prêtre sentait bien l’ennemi, mais, comme il tenait à rester maître du château et de la jeune femme, il temporisait, sûr de la victoire finale.
Puis une idée fixe le hantait ; il avait découvert par hasard les amours de Julien et de Gilberte, et il les voulait interrompre à tout prix.
Il s’en vint un jour trouver Jeanne et, après un long entretien mystique, il lui demanda de s’unir à lui pour combattre, pour tuer le mal dans sa propre famille, pour sauver deux âmes en danger.
Elle ne comprit pas et voulut savoir. Il répondit : « L’heure n’est pas venue, je vous reverrai bientôt. » Et il partit brusquement.
L’hiver alors touchait à sa fin, un hiver pourri, comme on dit aux champs, humide et tiède.
L’abbé revint quelques jours plus tard et parla en termes obscurs d’une de ces liaisons indignes entre gens qui devraient être irréprochables. Il appartenait, disait-il, à ceux qui avaient connaissance de ces faits, de les arrêter par tous les moyens. Puis il entra en des considérations élevées, puis, prenant la main de Jeanne, il l’adjura d’ouvrir les yeux, de comprendre et de l’aider.
Elle avait compris, cette fois, mais elle se taisait, épouvantée à la pensée de tout ce qui pouvait survenir de pénible dans sa maison tranquille à présent ; et elle feignit de ne pas savoir ce que l’abbé voulait dire. Alors il n’hésita plus et parla clairement.
— C’est un devoir pénible que je vais accomplir, madame la comtesse, mais je ne puis faire autrement. Le ministère que je remplis m’ordonne de ne pas vous laisser ignorer ce que vous pouvez empêcher. Sachez donc que votre mari entretient une amitié criminelle avec Mme de Fourville.
Elle baissa la tête, résignée et sans force.
Le prêtre reprit : « Que comptez-vous faire, maintenant ? »
Alors elle balbutia : « Que voulez-vous que je fasse, monsieur l’abbé ? »
Il répondit violemment : « Vous jeter en travers de cette passion coupable. »
Elle se mit à pleurer ; et d’une voix navrée : « Mais il m’a déjà trompée avec une bonne ; mais il ne
m’écoute pas ; il ne m’aime plus ; il me maltraite sitôt que je manifeste un désir qui ne lui convient pas. Que puis-je ? » Le curé, sans répondre directement, s’écria : « Alors, vous vous inclinez ! Vous vous résignez ! Vous consentez ! L’adultère est sous votre toit ; et vous le tolérez ! Le crime s’accomplit sous vos yeux, et vous détournez le regard ? Êtes-vous une épouse ? une chrétienne ? une mère ? »
Elle sanglotait : « Que voulez-vous que je fasse ? »
Il répliqua : « Tout plutôt que de permettre cette infamie. Tout, vous dis-je. Quittez-le. Fuyez cette maison souillée. »
Elle dit : « Mais je n’ai pas d’argent, monsieur l’abbé ; et puis je suis sans courage, maintenant ; et puis comment partir sans preuves ? Je n’en ai même pas le droit. »
Le prêtre se leva, frémissant : « C’est la lâcheté qui vous conseille, Madame, je vous croyais autre. Vous êtes indigne de la miséricorde de Dieu ! »
Elle tomba à ses genoux : « Oh ! je vous en prie, ne m’abandonnez pas, conseillez-moi ! »
Il prononça d’une voix brève : « Ouvrez les yeux de M. de Fourville. C’est à lui qu’il appartient de rompre cette liaison. »
À cette pensée une épouvante la saisit : « Mais il les tuerait ! monsieur l’abbé ! Et je commettrais une dénonciation ! Oh ! pas cela, jamais ! »
Alors, il leva la main comme pour la maudire, tout soulevé de colère : « Restez dans votre honte et dans votre crime ; car vous êtes plus coupable qu’eux. Vous êtes l’épouse complaisante ! Je n’ai plus rien à faire ici. »
Et il s’en alla, si furieux que tout son corps tremblait.
Elle le suivit éperdue, prête à céder, commençant à promettre. Mais il demeurait vibrant d’indignation, marchant à pas rapides en secouant de rage son grand parapluie bleu presque aussi haut que lui.
Il aperçut Julien debout près de la barrière, dirigeant des travaux d’ébranchage ; alors il tourna à gauche pour traverser la ferme des Couillard ; et il répétait : « Laissez-moi, Madame, je n’ai plus rien à vous dire. »
Juste sur son chemin, au milieu de la cour, un tas d’enfants, ceux de la maison et ceux des voisins, attroupés autour de la loge de la chienne Mirza, contemplaient curieusement quelque chose, avec une attention concentrée et muette. Au milieu d’eux le baron, les mains derrière le dos, regardait aussi avec curiosité. On eût dit un maître d’école. Mais, quand il vit de loin le prêtre, il s’en alla pour éviter de le rencontrer, de le saluer, de lui parler.
Jeanne disait, suppliante : « Laissez-moi quelques jours, monsieur l’abbé, et revenez au château. Je vous raconterai ce que j’aurai pu faire, et ce que j’aurai préparé ; et nous aviserons. »
Ils arrivaient alors auprès du groupe des enfants ; et le curé s’approcha pour voir ce qui les intéressait ainsi. C’était la chienne qui mettait bas. Devant sa niche cinq petits grouillaient déjà autour de la mère qui les léchait avec tendresse, étendue sur le flanc, tout endolorie. Au moment où le prêtre se penchait, la bête crispée s’allongea et un sixième petit toutou parut. Tous les galopins alors, saisis de joie, se mirent à crier en battant des mains : « En v’là encore un, en v’là encore un ! » C’était un jeu pour eux, un jeu naturel où rien d’impur n’entrait. Ils contemplaient cette naissance comme ils auraient regardé tomber des pommes.
L’abbé Tolbiac demeura d’abord stupéfait, puis, saisi d’une fureur irrésistible, il leva son grand parapluie et se mit à frapper dans le tas des enfants sur les têtes, de toute sa force. Les galopins effarés s’enfuirent à toutes jambes ; et il se trouva subitement en face de la chienne en gésine qui s’efforçait de se lever. Mais il ne la laissa pas même se dresser sur ses pattes, et, la tête perdue, il commença à l’assommer à tour de bras. Enchaînée, elle ne pouvait s’enfuir, et gémissait affreusement en se débattant sous les coups. Il cassa son parapluie. Alors, les mains vides, il monta dessus, la piétinant avec frénésie, la pilant, l’écrasant. Il lui fit mettre au monde un dernier petit qui jaillit sous la pression ; et il acheva, d’un talon forcené, le corps saignant qui remuait encore au milieu des nouveau-nés piaulants, aveugles et lourds, cherchant déjà les mamelles.
Jeanne s’était sauvée ; mais le prêtre soudain se sentit pris au cou, un soufflet fit sauter son tricorne ; et le baron, exaspéré, l’emporta jusqu’à la barrière et le jeta sur la route.
Quand M. Le Perthuis se retourna, il aperçut sa fille à genoux, sanglotant au milieu des petits chiens et les recueillant dans sa jupe. Il revint vers elle à grands pas, en gesticulant, et il criait : « Le voilà, le voilà, l’homme en soutane ! L’as-tu vu, maintenant ? »
Les fermiers étaient accourus, tout le monde regardait la bête éventrée ; et la mère Couillard déclara : « C’est-il possible d’être sauvage comme ça ! »
Mais Jeanne avait ramassé les sept petits et prétendait les élever.
On essaya de leur donner du lait : trois moururent le lendemain. Alors le père Simon courut le pays pour découvrir une chienne allaitant. Il n’en trouva pas, mais il rapporta une chatte en affirmant qu’elle ferait l’affaire. On tua donc trois autres petits et on confia le dernier à cette nourrice d’une autre race. Elle l’adopta immédiatement, et lui tendit sa mamelle en se couchant sur le côté.
Pour qu’il n’épuisât point sa mère adoptive, on sevra le chien quinze jours après, et Jeanne se chargea de le nourrir elle-même au biberon. Elle l’avait nommé Toto. Le baron changea son nom d’autorité, et le baptisa « Massacre ».
Le prêtre ne revint pas, mais, le dimanche suivant, il lança du haut de la chaire des imprécations, des malédictions et des menaces contre le château, disant qu’il faut porter le fer rouge dans les plaies, anathématisant le baron qui s’en amusa, et marquant d’une allusion voilée, encore timide, les nouvelles amours de Julien. Le vicomte fut exaspéré, mais la crainte d’un scandale affreux éteignit sa colère.
Alors, de prône en prône, le prêtre continua l’annonce de sa vengeance, prédisant que l’heure de Dieu approchait, que tous ses ennemis seraient frappés.
Julien écrivit à l’archevêque une lettre respectueuse, mais énergique. L’abbé Tolbiac fut menacé d’une disgrâce. Il se tut.
On le rencontrait maintenant faisant de longues courses solitaires, à pas allongés, avec un air exalté. Gilberte et Julien dans leurs promenades à cheval l’apercevaient à tout moment, parfois au loin comme un point noir au bout d’une plaine ou sur le bord de la falaise, parfois lisant son bréviaire dans quelque étroit vallon où ils allaient entrer. Ils tournaient bride alors pour ne point passer près de lui.
Le printemps était venu, ravivant leur amour, les jetant chaque jour aux bras l’un de l’autre, tantôt ici, tantôt là, sous tout abri où les portaient leurs courses.
Comme les feuilles des arbres étaient encore claires, et l’herbe humide, et qu’ils ne pouvaient, ainsi qu’au cœur de l’été, s’enfoncer dans les taillis des bois, ils avaient adopté le plus souvent, pour cacher leurs étreintes, la cabane ambulante d’un berger, abandonnée depuis l’automne au sommet de la côte de Vaucotte.
Elle restait là toute seule, haute sur ses roues, à cinq cents mètres de la falaise, juste au point où commençait la descente rapide du vallon. Ils ne pouvaient être surpris dedans, car ils dominaient la plaine ; et les chevaux attachés aux brancards attendaient qu’ils fussent las de baisers.
Mais voilà qu’un jour, au moment où ils quittaient ce refuge, ils aperçurent l’abbé Tolbiac assis presque caché dans les joncs marins de la côte. « Il faudra laisser nos chevaux dans le ravin, dit Julien, ils pourraient nous dénoncer de loin. » Et ils prirent l’habitude d’attacher les bêtes dans un repli du val plein de broussailles.
Puis un soir, comme ils rentraient tous deux à la Vrillette où ils devaient dîner avec le comte, ils rencontrèrent le curé d’Étouvent qui sortait du château. Il se rangea pour les laisser passer ; et salua sans qu’ils rencontrassent ses yeux.
Une inquiétude les saisit qui se dissipa bientôt.
Or Jeanne, un après-midi, lisait auprès du feu par un grand coup de vent (c’était au commencement de mai), quand elle aperçut soudain le comte de Fourville qui s’en venait à pied et si vite qu’elle crut un malheur arrivé.
Elle descendit vivement pour le recevoir et, quand elle fut en face de lui, elle le pensa devenu fou. Il était coiffé d’une grosse casquette fourrée qu’il ne portait que chez lui, vêtu de sa blouse de chasse, et si pâle que sa moustache rousse, qui ne tranchait point d’ordinaire sur son teint coloré, semblait une flamme. Et ses yeux étaient hagards, roulaient, comme vides de pensée.
Il balbutia : « Ma femme est ici, n’est-ce pas ? » Jeanne, perdant la tête, répondit : « Mais non, je ne l’ai point vue aujourd’hui. »
Alors il s’assit, comme si ses jambes se fussent brisées, il ôta sa coiffure et s’essuya le front avec son mouchoir, plusieurs fois, par un geste machinal ; puis se relevant d’une secousse, il s’avança vers la jeune femme, les deux mains tendues, la bouche ouverte, prêt à parler, à lui confier quelque affreuse douleur ; puis il s’arrêta, la regarda fixement, prononça dans une sorte de délire : « Mais c’est votre mari… vous aussi… » Et il s’enfuit du côté de la mer.
Jeanne courut pour l’arrêter, l’appelant, l’implorant, le cœur crispé de terreur, pensant : « Il sait tout ! que va-t-il faire ? Oh ! pourvu qu’il ne les trouve point ! »
Mais elle ne le pouvait atteindre, et il ne l’écoutait pas. Il allait devant lui sans hésiter, sûr de son but. Il franchit le fossé, puis enjambant les joncs marins à pas de géant, il gagna la falaise.
Jeanne, debout sur le talus planté d’arbres, le suivit longtemps des yeux ; puis, le perdant de vue, elle rentra, torturée d’angoisse.
Il avait tourné vers la droite, et s’était mis à courir. La mer houleuse roulait ses vagues ; les gros nuages tout noirs arrivaient d’une vitesse folle, passaient, suivis par d’autres ; et chacun d’eux criblait la côte d’une averse furieuse. Le vent sifflait, geignait, rasait l’herbe, couchait les jeunes récoltes, emportait, pareils à des flocons d’écume, de grands oiseaux blancs qu’il entraînait au loin dans les terres.
Les grains, qui se succédaient, fouettaient le visage du comte, trempaient ses joues et ses moustaches où l’eau glissait, emplissaient de bruit ses oreilles et son cœur de tumulte.