Une vie (page 18)

Guy de Maupassant · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Une vie · 22 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Elle vit bien cette réprobation, et s’indigna en son âme de toutes ces pactisations, de ces arrangements de conscience, de cette universelle peur de tout, de la grande lâcheté gîtée au fond de tous les cœurs, et parée, quand elle se montre, de tant de masques respectables.

Le baron prit la direction des études de Paul, et le mit au latin. La mère n’avait plus qu’une recommandation : « Surtout ne le fatigue pas » ; et elle rôdait, inquiète, près de la chambre aux leçons, petit père lui en ayant interdit l’entrée, parce qu’elle interrompait à tout instant l’enseignement pour demander : « Tu n’as pas froid aux pieds, Poulet ? » Ou bien : « Tu n’as pas mal à la tête, Poulet ? » Ou bien pour arrêter le maître : « Ne le fais pas tant parler, tu vas lui fatiguer la gorge. »

Dès que le petit était libre, il descendait jardiner avec mère et tante. Ils avaient maintenant un grand amour pour la culture de la terre ; et tous trois plantaient des jeunes arbres au printemps, semaient des graines dont l’éclosion et la poussée les passionnaient, taillaient des branches, coupaient des fleurs pour faire des bouquets.

Le plus grand souci du jeune homme était la production des salades. Il dirigeait quatre grands carrés du potager où il élevait avec un soin extrême Laitues, Romaines, Chicorées, Barbes de capucin, Royales, toutes les espèces connues de ces feuilles comestibles. Il bêchait, arrosait, sarclait, repiquait, aidé de ses deux mères qu’il faisait travailler comme des femmes de journée. On les voyait pendant des heures entières à genoux dans les plates-bandes, maculant leurs robes et leurs mains occupées à introduire la racine des jeunes plantes en des trous qu’elles creusaient d’un seul doigt piqué d’aplomb dans la terre.

Poulet devenait grand, il atteignait quinze ans ; et l’échelle du salon marquait un mètre cinquante-huit, mais il restait enfant d’esprit, ignorant, niais, étouffé entre ces deux jupes et ce vieil homme aimable qui n’était plus du siècle.

Un soir enfin le baron parla du collège ; et Jeanne aussitôt se mit à sangloter. Tante Lison effarée se tenait dans un coin sombre.

La mère répondait : « Qu’a-t-il besoin de tant savoir ? Nous en ferons un homme des champs, un gentilhomme campagnard. Il cultivera des terres comme font beaucoup de nobles. Il vivra et vieillira heureux dans cette maison où nous aurons vécu avant lui, où nous mourrons. Que peut-on demander de plus ? »

Mais le baron hochait la tête. « Que répondras-tu s’il vient te dire, lorsqu’il aura vingt-cinq ans : Je ne suis rien, je ne sais rien par ta faute, par la faute de ton égoïsme maternel. Je me sens incapable de travailler, de devenir quelqu’un, et pourtant je n’étais pas fait pour la vie obscure, humble, et triste à mourir, à laquelle ta tendresse imprévoyante m’a condamné. »

Elle pleurait toujours, implorant son fils. « Dis, Poulet, tu ne me reprocheras jamais de t’avoir trop aimé, n’est-ce pas ? »

Et le grand enfant, surpris, promettait : « Non, maman. »

— Tu me le jures ?

— Oui, maman.

— Tu veux rester ici, n’est-ce pas ?

— Oui, maman.

Alors le baron parla ferme et haut : « Jeanne, tu n’as pas le droit de disposer de cette vie. Ce que tu fais là est lâche et presque criminel ; tu sacrifies ton enfant à ton bonheur particulier. »

Elle cacha sa figure dans ses mains, poussant des sanglots précipités, et elle balbutiait dans ses larmes : « J’ai été si malheureuse… si malheureuse ! Maintenant que je suis tranquille avec lui, on me l’enlève… Qu’est-ce que je deviendrai… toute seule… à présent ?… »

Son père se leva, vint s’asseoir auprès d’elle, la prit dans ses bras. « Et moi, Jeanne ? » Elle le saisit brusquement par le cou, l’embrassa avec violence, puis, toute suffoquée encore, elle articula au milieu d’étranglements : « Oui. Tu as raison… peut-être… petit père. J’étais folle, mais j’ai tant souffert. Je veux bien qu’il aille au collège. »

Et, sans trop comprendre ce qu’on allait faire de lui, Poulet, à son tour, se mit à larmoyer.

Alors ses trois mères, l’embrassant, le câlinant, l’encouragèrent. Et lorsqu’on monta se coucher, tous avaient le cœur serré et tous pleurèrent dans leurs lits, même le baron qui s’était contenu.

Il fut décidé qu’à la rentrée on mettrait le jeune homme au collège du Havre ; et il eut, pendant tout l’été, plus de gâteries que jamais.

Sa mère gémissait souvent à la pensée de la séparation. Elle prépara son trousseau comme s’il allait entreprendre un voyage de dix ans ; puis, un matin d’octobre, après une nuit sans sommeil, les deux femmes et le baron montèrent avec lui dans la calèche qui partit au trot des deux chevaux.

On avait déjà choisi, dans un autre voyage, sa place au dortoir et sa place en classe. Jeanne, aidée de tante Lison, passa tout le jour à ranger les hardes dans la petite commode. Comme le meuble ne contenait pas le quart de ce qu’on avait apporté, elle alla trouver le proviseur pour en obtenir un second. L’économe fut appelé ; il représenta que tant de linge et d’effets ne feraient que gêner sans servir jamais ; et il refusa, au nom du règlement, de céder une autre commode. La mère désolée se résolut alors à louer une chambre dans un petit hôtel voisin en recommandant à l’hôtelier d’aller lui-même porter à Poulet tout ce dont il aurait besoin, au premier appel de l’enfant.

Puis on fit un tour sur la jetée pour regarder sortir et entrer les navires.

Le triste soir tomba sur la ville qui s’illuminait peu à peu. On entra pour dîner dans un restaurant. Aucun d’eux n’avait faim ; et ils se regardaient d’un œil humide pendant que les plats défilaient devant eux et s’en retournaient presque pleins.

Puis on se mit en marche lentement vers le collège. Des enfants de toutes les tailles arrivaient de tous les côtés, conduits par leurs familles ou par des domestiques. Beaucoup pleuraient. On entendait un bruit de larmes dans la grande cour à peine éclairée.

Jeanne et Poulet s’étreignirent longtemps. Tante Lison restait derrière, oubliée tout à fait et la figure dans son mouchoir. Mais le baron, qui s’attendrissait, abrégea les adieux en entraînant sa fille. La calèche attendait devant la porte ; ils montèrent dedans tous trois et s’en retournèrent dans la nuit vers les Peuples.

Parfois un gros sanglot passait dans l’ombre.

Le lendemain Jeanne pleura jusqu’au soir. Le jour suivant elle fit atteler le phaéton et partit pour le Havre. Poulet semblait avoir déjà pris son parti de la séparation. Pour la première fois de sa vie il avait des camarades ; et le désir de jouer le faisait frémir sur sa chaise au parloir.

Jeanne revint ainsi tous les deux jours, et le dimanche pour les sorties. Ne sachant que faire pendant les classes, entre les récréations, elle demeurait assise au parloir, n’ayant ni la force ni le courage de s’éloigner du collège. Le proviseur la fit prier de monter chez lui, et il lui demanda de venir moins souvent. Elle ne tint pas compte de cette recommandation.

Il la prévint alors que, si elle continuait à empêcher son fils de jouer pendant les heures d’ébats, et de travailler en le troublant sans cesse, on se verrait forcé de le lui rendre ; et le baron fut prévenu par un mot. Elle demeura donc gardée à vue aux Peuples, comme une prisonnière.

Elle attendait chaque vacance avec plus d’anxiété que son enfant.

Et une inquiétude incessante agitait son âme. Elle se mit à rôder par le pays, se promenant seule avec le chien Massacre pendant des jours entiers, en rêvassant dans le vide. Parfois elle restait assise durant tout un après-midi à regarder la mer du haut de la falaise ; parfois, elle descendait jusqu’à Yport à travers le bois, refaisant des promenades anciennes dont le souvenir la poursuivait. Comme c’était loin, comme c’était loin le temps où elle parcourait ce même pays, jeune fille, et grise de rêves.

Chaque fois qu’elle revoyait son fils, il lui semblait qu’ils avaient été séparés pendant dix ans. Il devenait homme de mois en mois ; de mois en mois elle devenait une vieille femme. Son père paraissait son frère, et tante Lison, qui ne vieillissait point, restée fanée dès son âge de vingt-cinq ans, avait l’air d’une sœur aînée.

Poulet ne travaillait guère ; il doubla sa quatrième. La troisième alla tant bien que mal ; mais il fallut recommencer la seconde ; et il se trouva en rhétorique alors qu’il atteignait vingt ans.

Il était devenu un grand garçon blond, avec des favoris déjà touffus et une apparence de moustaches. C’était lui maintenant qui venait aux Peuples chaque dimanche. Comme il prenait depuis longtemps des leçons d’équitation, il louait simplement un cheval et faisait la route en deux heures.

Dès le matin Jeanne partait au-devant de lui avec la tante et le baron qui se courbait peu à peu et marchait ainsi qu’un petit vieux, les mains rejointes derrière son dos comme pour s’empêcher de tomber sur le nez.

Ils allaient tout doucement le long de la route, s’asseyant parfois sur le fossé, et regardant au loin si on n’apercevait pas encore le cavalier. Dès qu’il apparaissait comme un point noir sur la ligne blanche, les trois parents agitaient leurs mouchoirs ; et il mettait son cheval au galop pour arriver comme un ouragan, ce qui faisait palpiter de peur Jeanne et Lison et s’exalter le grand-père qui criait « Bravo » dans un enthousiasme d’impotent.

Bien que Paul eût la tête de plus que sa mère, elle le traitait toujours comme un marmot, lui demandant encore : « Tu n’as pas froid aux pieds, Poulet ? » et, quand il se promenait devant le perron, après déjeuner, en fumant une cigarette, elle ouvrait la fenêtre pour lui crier : « Ne sors pas nu-tête, je t’en prie, tu vas attraper un rhume de cerveau. »

Et elle frémissait d’inquiétude quand il repartait à cheval dans la nuit : « Surtout ne va pas trop vite, mon petit Poulet, sois prudent, pense à ta pauvre mère qui serait désespérée s’il t’arrivait quelque chose. »

Mais voilà qu’un samedi matin elle reçut une lettre de Paul annonçant qu’il ne viendrait pas le lendemain parce que des amis avaient organisé une partie de plaisir à laquelle il était invité.

Elle fut torturée d’angoisse pendant toute la journée du dimanche comme sous la menace d’un malheur ; puis, le jeudi, n’y tenant plus, elle partit pour le Havre.

Il lui parut changé sans qu’elle se rendît compte en quoi. Il semblait animé, parlait d’une voix plus mâle. Et soudain il lui dit, comme une chose toute naturelle : « Sais-tu, maman, puisque tu es venue aujourd’hui, je n’irai pas aux Peuples dimanche prochain, parce que nous recommençons notre fête. »

Elle resta toute saisie, suffoquée comme s’il eût annoncé qu’il partait pour le nouveau monde ; puis, quand elle put enfin parler : « Oh ! Poulet, qu’as-tu ? dis-moi, que se passe-t-il ? » Il se mit à rire et l’embrassa : « Mais rien de rien, maman. Je vais m’amuser avec des amis, c’est de mon âge. »

Elle ne trouva pas un mot à répondre, et, quand elle fut toute seule dans la voiture, des idées singulières l’assaillirent. Elle ne l’avait plus reconnu son Poulet, son petit Poulet de jadis. Pour la première fois elle s’apercevait qu’il était grand, qu’il n’était plus à elle, qu’il allait vivre de son côté sans s’occuper des vieux. Il lui semblait qu’en un jour il s’était transformé. Quoi ! c’était son fils, son pauvre petit enfant qui lui faisait autrefois repiquer des salades, ce fort garçon barbu dont la volonté s’affirmait !

Et pendant trois mois Paul ne vint voir ses parents que de temps en temps, toujours hanté d’un désir évident de repartir au plus vite, cherchant chaque soir à gagner une heure. Jeanne s’effrayait, et le baron sans cesse la consolait répétant : « Laisse-le faire ; il a vingt ans, ce garçon. »

Mais, un matin, un vieil homme assez mal vêtu demanda en français d’Allemagne : « Matame la vicomtesse. » Et, après beaucoup de saluts cérémonieux, il tira de sa poche un portefeuille sordide en déclarant : « Ché un bétit bapier bour fous ; » et il tendit, en le dépliant, un morceau de papier graisseux. Elle lut, relut, regarda le Juif, relut encore et demanda : « Qu’est-ce que cela veut dire ? »

L’homme, obséquieux, expliqua : « Ché fé fous tire. Votre fils il afé pesoin d’un peu d’archent, et comme ché safais que fous êtes une ponne mère, che lui prêté quelque betite chose bour son pesoin. »

Elle tremblait. « Mais pourquoi ne m’en a-t-il pas demandé à moi ? » Le Juif expliqua longuement qu’il s’agissait d’une dette de jeu devant être payée le lendemain avant midi, que Paul n’étant pas encore majeur, personne ne lui aurait rien prêté et que son « honneur été gombromise » sans le « bétit service obligeant » qu’il avait rendu à ce jeune homme.

Jeanne voulait appeler le baron, mais elle ne pouvait se lever tant l’émotion la paralysait. Enfin elle dit à l’usurier : « Voulez-vous avoir la complaisance de sonner ? »

Il hésitait, craignant une ruse. Il balbutia : « Si che fous chène, che refiendrai. » Elle remua la tête pour dire non. Il sonna ; et ils attendirent, muets, l’un en face de l’autre.

Quand le baron fut arrivé, il comprit tout de suite la situation. Le billet était de quinze cents francs. Il en paya mille en disant à l’homme entre les yeux : « Surtout ne revenez pas. » L’autre remercia, salua, et disparut.

Le grand-père et la mère partirent aussitôt pour le Havre ; mais, en arrivant au collège, ils apprirent que depuis un mois Paul n’y était point venu. Le principal avait reçu quatre lettres signées de Jeanne pour annoncer un malaise de son élève, et ensuite pour donner des nouvelles. Chaque lettre était accompagnée d’un certificat de médecin ; le tout faux, naturellement. Ils furent atterrés, et ils restaient là, se regardant.

Le principal, désolé, les conduisit chez le commissaire de police. Les deux parents couchèrent à l’hôtel.

Le lendemain on retrouva le jeune homme chez une fille entretenue de la ville. Son grand-père et sa mère l’emmenèrent aux Peuples sans qu’un mot fût échangé entre eux tout le long de la route. Jeanne pleurait, la figure dans son mouchoir. Paul regardait la campagne d’un air indifférent.

En huit jours on découvrit que pendant les trois derniers mois il avait fait quinze mille francs de dettes. Les créanciers ne s’étaient point montrés d’abord, sachant qu’il serait bientôt majeur.

Aucune explication n’eut lieu. On voulait le reconquérir par la douceur. On lui faisait manger des mets délicats, on le choyait, on le gâtait. C’était au printemps ; on lui loua un bateau à Yport, malgré les terreurs de Jeanne, pour qu’il pût faire des promenades en mer.

On ne lui laissait point de cheval de crainte qu’il n’allât au Havre.

Il demeurait désœuvré, irritable, parfois brutal. Le baron s’inquiétait de ses études incomplètes. Jeanne, affolée à la pensée d’une séparation, se demandait cependant ce qu’on allait faire de lui.

Un soir il ne rentra pas. On apprit qu’il était sorti en barque avec deux matelots. Sa mère éperdue descendit nu-tête jusqu’à Yport, dans la nuit.

Quelques hommes attendaient sur la plage la rentrée de l’embarcation.

Un petit feu apparut au large ; il approchait en se balançant. Paul ne se trouvait plus à bord. Il s’était fait conduire au Havre.

La police eut beau le rechercher, elle ne le retrouva pas. La fille qui l’avait caché une première fois avait aussi disparu, sans laisser de traces, son mobilier vendu, et son terme payé. Dans la chambre de Paul, aux Peuples, on découvrit deux lettres de cette créature qui paraissait folle d’amour pour lui. Elle parlait d’un voyage en Angleterre, ayant trouvé les fonds nécessaires, disait-elle.

Et les trois habitants du château vécurent silencieux et sombres dans l’enfer morne des tortures morales. Les cheveux de Jeanne, gris déjà, étaient devenus blancs. Elle se demandait naïvement pourquoi la destinée la frappait ainsi.

Elle reçut une lettre de l’abbé Tolbiac : « Madame, la main de Dieu s’est appesantie sur vous. Vous Lui avez refusé votre enfant ; Il vous l’a pris à son tour pour le jeter à une prostituée. N’ouvrirez-vous pas les yeux à cet enseignement du Ciel ? La miséricorde du Seigneur est infinie. Peut-être vous pardonnera-t-il si vous revenez vous agenouiller devant Lui. Je suis son humble serviteur, je vous ouvrirai la porte de sa demeure quand vous y viendrez frapper. »

Elle demeura longtemps avec cette lettre sur les genoux. C’était vrai, peut-être, ce que disait ce prêtre. Et toutes les incertitudes religieuses se mirent à déchirer sa conscience. Dieu pouvait-il être vindicatif et jaloux comme les hommes ? mais s’il ne se montrait pas jaloux, personne ne le craindrait, personne ne l’adorerait plus. Pour se faire mieux connaître à nous, sans doute, il se manifestait aux humains avec leurs propres sentiments. Et le doute lâche, qui pousse aux églises les hésitants, les troublés, entrant en elle, elle courut furtivement, un soir, à la nuit tombante, jusqu’au presbytère, et, s’agenouillant aux pieds du maigre abbé, sollicita l’absolution.

Il lui promit un demi-pardon, Dieu ne pouvant déverser toutes ses grâces sur un toit qui recouvrait un homme comme le baron : « Vous sentirez bientôt, affirma-t-il, les effets de la Divine Mansuétude. »

Elle reçut, en effet, deux jours plus tard, une lettre de son fils ; et elle la considéra, dans l’affolement de sa peine, comme le début des soulagements promis par l’abbé.

« Ma chère maman, n’aie pas d’inquiétude. Je suis à Londres, en bonne santé, mais j’ai grand besoin d’argent. Nous n’avons plus un sou et nous ne mangeons pas tous les jours. Celle qui m’accompagne et que j’aime de toute mon âme a dépensé tout ce qu’elle avait pour ne pas me quitter : cinq mille francs ; et tu comprends que je suis engagé d’honneur à lui rendre cette somme d’abord. Tu serais donc bien aimable de m’avancer une quinzaine de mille francs sur l’héritage de papa, puisque je vais être bientôt majeur ; tu me tireras d’un grand embarras.

« Adieu, ma chère maman, je t’embrasse de tout mon cœur, ainsi que grand-père et tante Lison. J’espère te revoir bientôt.

« Ton fils, « Vicomte Paul de Lamare. »

Il lui avait écrit ! Donc il ne l’oubliait pas. Elle ne songea point qu’il demandait de l’argent. On lui en enverrait puisqu’il n’en avait plus. Qu’importait l’argent ! Il lui avait écrit !

Et elle courut, en pleurant, porter cette lettre au baron. Tante Lison fut appelée ; et on relut, mot à mot, ce papier qui parlait de lui. On en discuta chaque terme.

Jeanne, sautant de la complète désespérance à une sorte d’enivrement d’espoir, défendait Paul : « Il reviendra, il va revenir puisqu’il écrit. »

Le baron, plus calme, prononça : « C’est égal, il nous a quittés pour cette créature. Il l’aime donc mieux que nous, puisqu’il n’a pas hésité. »

Une douleur subite et épouvantable traversa le cœur de Jeanne ; et tout de suite une haine s’alluma en elle contre cette maîtresse qui lui volait son fils ; une haine inapaisable, sauvage, une haine de mère jalouse. Jusqu’alors toute sa pensée avait été pour Paul. À peine songeait-elle qu’une drôlesse était la cause de ses égarements. Mais soudain cette réflexion du baron avait évoqué cette rivale, lui avait révélé sa puissance fatale ; et elle sentit qu’entre cette femme et elle une lutte commençait, acharnée ; et elle sentait aussi qu’elle aimerait mieux perdre son fils que de le partager avec l’autre.

Et toute sa joie s’écroula.

Ils envoyèrent les quinze mille francs et ne reçurent plus de nouvelles pendant cinq mois.

Puis un homme d’affaires se présenta pour régler les détails de la succession de Julien. Jeanne et le baron rendirent les comptes sans discuter, abandonnant même l’usufruit qui revenait à la mère. Et, rentré à Paris, Paul toucha cent vingt mille francs. Il écrivit alors quatre lettres en six mois, donnant de ses nouvelles en style concis et terminant par de froides protestations de tendresse : « Je travaille, affirmait-il ; j’ai trouvé une position à la Bourse. J’espère aller vous embrasser quelque jour aux Peuples, mes chers parents. »

Il ne disait pas un mot de sa maîtresse ; et ce silence signifiait plus que s’il eût parlé d’elle durant quatre pages. Jeanne, dans ces lettres glacées, sentait cette femme embusquée, implacable, l’ennemie éternelle des mères, la fille.

Les trois solitaires discutaient sur ce qu’on pouvait faire pour sauver Paul ; et ils ne trouvaient rien. Un voyage à Paris ? À quoi bon ?

Le baron disait : « Il faut laisser s’user sa passion. Il nous reviendra tout seul. »

Et leur vie était lamentable.

Jeanne et Lison allaient ensemble à l’église en se cachant du baron.

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