Une vie (page 2)
Cette espèce de parc était borné à droite et à gauche par deux longues avenues de peupliers démesurés, appelés peuples en Normandie, qui séparaient la résidence des maîtres des deux fermes y attenantes, occupées, l’une par la famille Couillard, l’autre par la famille Martin.
Ces peuples avaient donné leur nom au château. Au delà de cet enclos, s’étendait une vaste plaine inculte, semée d’ajoncs, où la brise sifflait et galopait jour et nuit. Puis, soudain, la côte s’abattait en une falaise de cent mètres, droite et blanche, baignant son pied dans les vagues.
Jeanne regardait au loin la longue surface moirée des flots qui semblaient dormir sous les étoiles.
Dans cet apaisement du soleil absent, toutes les senteurs de la terre se répandaient. Un jasmin grimpé autour des fenêtres d’en bas exhalait continuellement son haleine pénétrante qui se mêlait à l’odeur plus légère des feuilles naissantes. De lentes rafales passaient, apportant les saveurs fortes de l’air salin et de la sueur visqueuse des varechs.
La jeune fille s’abandonna au bonheur de respirer ; et le repos de la campagne la calma comme un bain frais.
Toutes les bêtes qui s’éveillent quand vient le soir, et cachent leur existence obscure dans la tranquillité des nuits, emplissaient les demi-ténèbres d’une agitation silencieuse. De grands oiseaux qui ne criaient point fuyaient dans l’air comme des taches, comme des ombres ; des bourdonnements d’insectes invisibles effleuraient l’oreille ; des courses muettes traversaient l’herbe pleine de rosée ou le sable des chemins déserts.
Seuls quelques crapauds mélancoliques poussaient vers la lune leur note courte et monotone.
Il semblait à Jeanne que son cœur s’élargissait, plein de murmures comme cette soirée claire, fourmillant soudain de mille désirs rôdeurs, pareils à ces bêtes nocturnes dont le frémissement l’entourait. Une affinité l’unissait à cette poésie vivante ; et dans la molle blancheur de la nuit, elle sentait courir des frissons surhumains, palpiter des espoirs insaisissables, quelque chose comme un souffle de bonheur.
Et elle se mit à rêver d’amour.
L’amour ! Il l’emplissait depuis deux années de l’anxiété croissante de son approche. Maintenant elle était libre d’aimer ; elle n’avait plus qu’à le rencontrer, lui !
Comment serait-il ? Elle ne le savait pas au juste et ne se le demandait même pas. Il serait lui, voilà tout.
Elle savait seulement qu’elle l’adorerait de toute son âme et qu’il la chérirait de toute sa force. Ils se promèneraient par les soirs pareils à celui-ci, sous la cendre lumineuse qui tombait des étoiles. Ils iraient, les mains dans les mains, serrés l’un contre l’autre, entendant battre leurs cœurs, sentant la chaleur de leurs épaules, mêlant leur amour à la simplicité suave des nuits d’été, tellement unis qu’ils pénétreraient aisément, par la seule puissance de leur tendresse, jusqu’à leurs plus secrètes pensées.
Et cela continuerait indéfiniment, dans la sérénité d’une affection indescriptible.
Et il lui sembla soudain qu’elle le sentait là, contre elle ; et brusquement un vague frisson de sensualité lui courut des pieds à la tête. Elle serra ses bras contre sa poitrine, d’un mouvement inconscient, comme pour étreindre son rêve ; et, sur sa lèvre tendue vers l’inconnu quelque chose passa qui la fit presque défaillir, comme si l’haleine du printemps lui eût donné un baiser d’amour.
Tout à coup, là-bas, derrière le château, sur la route elle entendit marcher dans la nuit. Et dans un élan de son âme affolée, dans un transport de foi à l’impossible, aux hasards providentiels, aux pressentiments divins, aux romanesques combinaisons du sort, elle pensa : « Si c’était lui ? » Elle écoutait anxieusement le pas rythmé du marcheur, sûre qu’il allait s’arrêter à la grille pour demander l’hospitalité.
Lorsqu’il fut passé, elle se sentit triste comme après une déception. Mais elle comprit l’exaltation de son espoir et sourit à sa démence.
Alors, un peu calmée, elle laissa flotter son esprit au courant d’une rêverie plus raisonnable, cherchant à pénétrer l’avenir, échafaudant son existence.
Avec lui elle vivrait ici, dans ce calme château qui dominait la mer. Elle aurait sans doute deux enfants, un fils pour lui, une fille pour elle. Et elle les voyait courant sur l’herbe entre le platane et le tilleul, tandis que le père et la mère les suivraient d’un œil ravi, en échangeant par-dessus leurs têtes des regards pleins de passion.
Et elle resta longtemps, longtemps, à rêvasser ainsi, tandis que la lune, achevant son voyage à travers le ciel, allait disparaître dans la mer. L’air devenait plus frais. Vers l’Orient, l’horizon pâlissait. Un coq chanta dans la ferme de droite ; d’autres répondirent dans la ferme de gauche. Leurs voix enrouées semblaient venir de très loin à travers la cloison des poulaillers ; et dans l’immense voûte du ciel, blanchie insensiblement, les étoiles disparaissaient.
Un petit cri d’oiseau s’éveilla quelque part. Des gazouillements, timides d’abord, sortirent des feuilles ; puis ils s’enhardirent, devinrent vibrants, joyeux, gagnant de branche en branche, d’arbre en arbre.
Jeanne, soudain, se sentit dans une clarté ; et, levant la tête qu’elle avait cachée en ses mains, elle ferma les yeux, éblouie par le resplendissement de l’aurore.
Une montagne de nuages empourprés, cachés en partie derrière une grande allée de peuples, jetait des lueurs de sang sur la terre réveillée.
Et lentement, crevant les nuées éclatantes, criblant de feu les arbres, les plaines, l’Océan, tout l’horizon, l’immense globe flamboyant parut.
Et Jeanne se sentait devenir folle de bonheur. Une joie délirante, un attendrissement infini devant la splendeur des choses noya son cœur qui défaillait. C’était son soleil ! son aurore ! le commencement de sa vie ! le lever de ses espérances ! Elle tendit les bras vers l’espace rayonnant, avec une envie d’embrasser le soleil ; elle voulait parler, crier quelque chose de divin comme cette éclosion du jour ; mais elle demeurait paralysée dans un enthousiasme impuissant. Alors, posant son front dans ses mains, elle sentit ses yeux pleins de larmes ; et elle pleura délicieusement.
Lorsqu’elle releva la tête, le décor superbe du jour naissant avait déjà disparu. Elle se sentit elle-même apaisée, un peu lasse, comme refroidie. Sans fermer sa fenêtre, elle alla s’étendre sur son lit, rêva encore quelques minutes, et s’endormit si profondément qu’à huit heures elle n’entendit point les appels de son père et se réveilla seulement lorsqu’il entra dans sa chambre.
Il voulait lui montrer l’embellissement du château, de son château.
La façade qui donnait sur l’intérieur des terres était séparée du chemin par une vaste cour plantée de pommiers. Ce chemin, dit vicinal, courant entre les enclos des paysans, joignait, une demi-lieue plus loin, la grande route du Havre à Fécamp.
Une allée droite venait de la barrière de bois jusqu’au perron. Les communs, petits bâtiments en caillou de mer, coiffés de chaume, s’alignaient des deux côtés de la cour, le long des fossés des deux fermes.
Les couvertures étaient refaites à neuf ; toute la menuiserie avait été restaurée, les murs réparés, les chambres retapissées, tout l’intérieur repeint. Et le vieux manoir terni portait, comme des taches, ses contrevents frais, d’un blanc d’argent, et ses replâtrages récents sur sa grande façade grisâtre.
L’autre façade, celle où s’ouvrait une des fenêtres de Jeanne, regardait au loin la mer, par-dessus le bosquet et la muraille d’ormes rongés du vent.
Jeanne et le baron, bras dessus bras dessous, visitèrent tout, sans omettre un coin ; puis ils se promenèrent lentement dans les longues avenues de peupliers, qui enfermaient ce qu’on appelait le parc. L’herbe avait poussé sous les arbres, étalant son tapis vert. Le bosquet, tout au bout, était charmant, mêlait ses petits chemins tortueux, séparés par des cloisons de feuilles. Un lièvre partit brusquement, qui fit peur à la jeune fille, puis il sauta le talus et détala dans les joncs marins vers la falaise.
Après le déjeuner, comme Mme Adélaïde, encore exténuée, déclarait qu’elle allait se reposer, le baron proposa de descendre jusqu’à Yport.
Ils partirent, traversant d’abord le hameau d’Étouvent, où se trouvaient les Peuples. Trois paysans les saluèrent comme s’ils les eussent connus de tout temps.
Ils entrèrent dans les bois en pente qui s’abaissent jusqu’à la mer en suivant une vallée tournante.
Bientôt apparut le village d’Yport. Des femmes qui raccommodaient des hardes, assises sur le seuil de leurs demeures, les regardaient passer. La rue inclinée, avec un ruisseau dans le milieu et des tas de débris traînant devant les portes, exhalait une odeur forte de saumure. Les filets bruns, où restaient de place en place des écailles luisantes pareilles à des piécettes d’argent, séchaient entre les portes des taudis d’où sortaient les senteurs des familles nombreuses grouillant dans une seule pièce.
Quelques pigeons se promenaient au bord du ruisseau, cherchant leur vie.
Jeanne regardait tout cela qui lui semblait curieux et nouveau comme un décor de théâtre.
Mais brusquement, en tournant un mur, elle aperçut la mer, d’un bleu opaque et lisse, s’étendant à perte de vue.
Ils s’arrêtèrent, en face de la plage, à regarder. Des voiles, blanches comme des ailes d’oiseaux, passaient au large. À droite comme à gauche, la falaise énorme se dressait. Une sorte de cap arrêtait le regard d’un côté, tandis que de l’autre la ligne des côtes se prolongeait indéfiniment jusqu’à n’être plus qu’un trait insaisissable.
Un port et des maisons apparaissaient dans une de ces déchirures prochaines ; et de tout petits flots, qui faisaient à la mer une frange d’écume roulaient sur le galet avec un bruit léger.
Les barques du pays, halées sur la pente de cailloux ronds, reposaient sur le flanc, tendant au soleil leurs joues rondes vernies de goudron. Quelques pêcheurs les préparaient pour la marée du soir.
Un matelot s’approcha pour offrir du poisson, et Jeanne acheta une barbue qu’elle voulait rapporter elle-même aux Peuples.
Alors l’homme proposa ses services pour des promenades en mer, répétant son nom coup sur coup afin de le faire bien entrer dans les mémoires : « Lastique, Joséphin Lastique. »
Le baron promit de ne pas l’oublier.
Ils reprirent le chemin du château.
Comme le gros poisson fatiguait Jeanne, elle lui passa dans les ouïes la canne de son père, dont chacun d’eux prit un bout ; et ils allaient gaiement en remontant la côte, bavardant comme deux enfants, le front au vent et les yeux brillants, tandis que la barbue, qui lassait peu à peu leurs bras, balayait l’herbe de sa queue grasse.
II
Une vie charmante et libre commença pour Jeanne. Elle lisait, rêvait et vagabondait, toute seule, aux environs. Elle errait à pas lents le long des routes, l’esprit parti dans les rêves ; ou bien, elle descendait, en gambadant, les petites vallées tortueuses, dont les deux croupes portaient, comme une chape d’or, une toison de fleurs d’ajoncs. Leur odeur forte et douce, exaspérée par la chaleur, la grisait à la façon d’un vin parfumé ; et, au bruit lointain des vagues roulant sur une plage, une houle berçait son esprit.
Une mollesse parfois la faisait s’étendre sur l’herbe drue d’une pente ; et parfois, lorsqu’elle apercevait tout à coup, au détour du val, dans un entonnoir de gazon, un triangle de mer bleue étincelante au soleil avec une voile à l’horizon, il lui venait des joies désordonnées, comme à l’approche mystérieuse de bonheurs planant sur elle.
Un amour de la solitude l’envahissait dans la douceur de ce frais pays, et dans le calme des horizons arrondis, et elle restait si longtemps assise sur le sommet des collines que des petits lapins sauvages passaient en bondissant à ses pieds.
Elle se mettait souvent à courir sur la falaise, fouettée par l’air léger des côtes, toute vibrante d’une jouissance exquise à se mouvoir sans fatigue comme les poissons dans l’eau ou les hirondelles dans l’air.
Elle semait partout des souvenirs comme on jette des graines en terre, de ces souvenirs dont les racines tiennent jusqu’à la mort. Il lui semblait qu’elle jetait un peu de son cœur à tous les plis de ces vallons.
Elle se mit à prendre des bains avec passion. Elle nageait à perte de vue, étant forte et hardie, et sans conscience du danger. Elle se sentait bien dans cette eau froide, limpide et bleue qui la portait en la balançant. Lorsqu’elle était loin du rivage, elle se mettait sur le dos, les bras croisés sur sa poitrine, les yeux perdus dans l’azur profond du ciel que traversait vite un vol d’hirondelle, ou la silhouette blanche d’un oiseau de mer. On n’entendait plus aucun bruit que le murmure éloigné du flot contre le galet et une vague rumeur de la terre glissant encore sur les ondulations des vagues, mais confuse, presque insaisissable. Et puis Jeanne se redressait et, dans un affolement de joie, poussait des cris aigus en battant l’eau de ses deux mains.
Quelquefois, quand elle s’aventurait trop loin, une barque venait la chercher.
Elle rentrait au château, pâle de faim, mais légère, alerte, du sourire à la lèvre et du bonheur plein les yeux.
Le baron, de son côté, méditait de grandes entreprises agricoles ; il voulait faire des essais, organiser le progrès, expérimenter des instruments nouveaux, acclimater des races étrangères ; et il passait une partie de ses journées en conversation avec les paysans qui hochaient la tête, incrédules à ses tentatives.
Souvent aussi, il allait en mer avec les matelots d’Yport. Quand il eut visité les grottes, les fontaines et les aiguilles des environs, il voulut pêcher comme un simple marin.
Dans les jours de brise, lorsque la voile pleine de vent fait courir sur le dos des vagues la coque joufflue des barques, et que, par chaque bord, traîne jusqu’au fond de la mer la grande ligne fuyante que poursuivent les hordes de maquereaux, il tenait dans sa main tremblante d’anxiété la petite corde qu’on sent vibrer sitôt qu’un poisson pris se débat.
Il partait au clair de lune pour lever les filets posés la veille. Il aimait à entendre craquer le mât, à respirer les rafales sifflantes et fraîches de la nuit ; et, après avoir longtemps louvoyé pour retrouver les bouées en se guidant sur une crête de roche, le toit d’un clocher et le phare de Fécamp, il jouissait à demeurer immobile sous les premiers feux du soleil levant qui faisait reluire sur le pont du bateau le dos gluant des larges raies en éventail et le ventre gras des turbots.
À chaque repas, il racontait avec enthousiasme ses promenades ; et petite mère à son tour lui disait combien de fois elle avait parcouru la grande allée de peuples, celle de droite, contre la ferme des Couillard, l’autre n’ayant pas assez de soleil.
Comme on lui avait recommandé de « prendre du mouvement », elle s’acharnait à marcher. Dès que la fraîcheur de la nuit s’était dissipée, elle descendait appuyée sur le bras de Rosalie, enveloppée d’une mante et de deux châles, et la tête étouffée d’une capeline noire que recouvrait encore un tricot rouge.
Alors, traînant son pied gauche, un peu plus lourd et qui avait déjà tracé, dans toute la longueur du chemin, l’un à l’aller, l’autre au retour, deux sillons poudreux où l’herbe était morte, elle recommençait sans fin un interminable voyage en ligne droite, depuis l’encoignure du château jusqu’aux premiers arbustes du bosquet. Elle avait fait placer un banc à chaque extrémité de cette piste ; et toutes les cinq minutes elle s’arrêtait, disant à la pauvre bonne patiente qui la soutenait : « Asseyons-nous, ma fille, je suis un peu lasse. »
Et, à chaque arrêt, elle laissait sur un des bancs tantôt le tricot qui lui couvrait la tête, tantôt un châle, et puis l’autre, puis la capeline, puis la mante ; et tout cela faisait, aux deux bouts de l’allée, deux gros paquets de vêtements que Rosalie rapportait sur son bras libre quand on rentrait pour déjeuner.
Et dans l’après-midi, la baronne recommençait d’une allure plus molle, avec des repos plus allongés, sommeillant même une heure de temps en temps sur une chaise longue qu’on lui roulait dehors.
Elle appelait cela faire « son exercice », comme elle disait « mon hypertrophie ».
Un médecin consulté dix ans auparavant, parce qu’elle éprouvait des étouffements avait parlé d’hypertrophie. Depuis lors ce mot, dont elle ne comprenait guère la signification, s’était établi dans sa tête. Elle faisait tâter obstinément au baron, à Jeanne ou à Rosalie son cœur que personne ne sentait plus, tant il était enseveli sous la bouffissure de sa poitrine ; mais elle refusait avec énergie de se laisser examiner par aucun nouveau médecin, de peur qu’on lui découvrît d’autres maladies ; et elle parlait de « son » hypertrophie à tout propos et si souvent qu’il semblait que cette affection lui fût spéciale, lui appartînt comme une chose unique sur laquelle les autres n’avaient aucun droit.
Le baron disait « l’hypertrophie de ma femme », et Jeanne « l’hypertrophie de maman », comme ils auraient dit « la robe, le chapeau, ou le parapluie ».
Elle avait été fort jolie dans sa jeunesse et plus mince qu’un roseau. Après avoir valsé dans les bras de tous les uniformes de l’Empire, elle avait lu Corinne qui l’avait fait pleurer ; et elle était demeurée depuis comme marquée de ce roman.
À mesure que sa taille s’était épaissie, son âme avait pris des élans plus poétiques ; et quand l’obésité l’eut clouée sur un fauteuil, sa pensée vagabonda à travers des aventures tendres dont elle se croyait l’héroïne. Elle en avait des préférées qu’elle faisait toujours revenir dans ses rêves, comme une boîte à musique dont on remonte la manivelle répète interminablement le même air. Toutes les romances langoureuses où l’on parle de captives et d’hirondelles lui mouillaient infailliblement les paupières ; et elle aimait même certaines chansons grivoises de Béranger à cause des regrets qu’elles expriment.
Elle demeurait souvent pendant des heures, immobile, éloignée dans ses songeries ; et son habitation des Peuples lui plaisait infiniment parce qu’elle prêtait un décor aux romans de son âme, lui rappelant et par les bois d’alentour, et par la lande déserte, et par le voisinage de la mer, les livres de Walter Scott qu’elle lisait depuis quelques mois.
Dans les jours de pluie, elle restait enfermée en sa chambre à visiter ce qu’elle appelait ses « reliques ». C’étaient toutes ses anciennes lettres, les lettres de son père et de sa mère, les lettres du baron quand elle était sa fiancée, et d’autres encore.
Elle les avait enfermées dans un secrétaire d’acajou portant à ses angles des sphinx de cuivre ; et elle disait d’une voix particulière : « Rosalie, ma fille, apporte-moi le tiroir aux souvenirs. »
La petite bonne ouvrait le meuble, prenait le tiroir, le posait sur une chaise à côté de sa maîtresse qui se mettait à lire lentement, une à une, ces lettres, en laissant tomber une larme dessus de temps en temps.
Jeanne parfois remplaçait Rosalie et promenait petite mère qui lui racontait des souvenirs d’enfance. La jeune fille se retrouvait dans ces histoires d’autrefois, s’étonnant de la similitude de leurs pensées, de la parenté de leurs désirs ; car chaque cœur s’imagine ainsi avoir tressailli avant tout autre sous une foule de sensations qui ont fait battre ceux des premières créatures et feront palpiter encore ceux des derniers hommes et des dernières femmes.
Leur marche lente suivait la lenteur du récit que des oppressions parfois interrompaient quelques secondes ; et la pensée de Jeanne alors, bondissant
par-dessus les aventures commencées, s’élançait vers l’avenir peuplé de joies, se roulait dans les espérances.
Un après-midi, comme elles se reposaient sur le banc du fond, elles aperçurent tout à coup, au bout de l’allée, un gros prêtre qui s’en venait vers elles.
Il salua de loin, prit un air souriant, salua de nouveau quand il fut à trois pas et s’écria : « Eh bien, madame la baronne, comment allons-nous ? » C’était le curé du pays.
Petite mère, née dans le siècle des philosophes, élevée par un père peu croyant, aux jours de la Révolution, ne fréquentait guère l’église, bien qu’elle aimât les prêtres par une sorte d’instinct religieux de femme.
Elle avait totalement oublié l’abbé Picot, son curé, et rougit en le voyant. Elle s’excusa de n’avoir point prévenu sa démarche. Mais le bonhomme n’en semblait point froissé ; il regarda Jeanne, la complimenta sur sa bonne mine, s’assit, mit son tricorne sur ses genoux et s’épongea le front. Il était fort gros, fort rouge, et suait à flots. Il tirait de sa poche à tout instant un énorme mouchoir à carreaux imbibé de transpiration, et se le passait sur le visage et le cou ; mais à peine le linge humide était-il rentré dans les profondeurs de sa robe que de nouvelles gouttes poussaient sur sa peau, et, tombant sur la soutane rebondie au ventre, fixaient en petites taches rondes la poussière volante des chemins.