Une vie (page 4)
Alors de l’horizon une fraîcheur accourut ; un frisson plissa le sein mouvant de l’eau comme si l’astre englouti eût jeté sur le monde un soupir d’apaisement.
Le crépuscule fut court ; la nuit se déploya, criblée d’astres. Le père Lastique prit les rames ; et on s’aperçut que la mer était phosphorescente. Jeanne et le vicomte, côte à côte, regardaient ces lueurs mouvantes que la barque laissait derrière elle. Ils ne songeaient presque plus, contemplant vaguement, aspirant le soir dans un bien-être délicieux ; et comme Jeanne avait une main appuyée sur le banc, un doigt de son voisin se posa, comme par hasard, contre sa peau ; elle ne remua point, surprise, heureuse, et confuse de ce contact si léger.
Quand elle fut rentrée le soir, dans sa chambre, elle se sentit étrangement remuée et tellement attendrie que tout lui donnait envie de pleurer. Elle regarda sa pendule, pensa que la petite abeille battait à la façon d’un cœur, d’un cœur ami ; qu’elle serait le témoin de toute sa vie, qu’elle accompagnerait ses joies et ses chagrins de ce tic-tac vif et régulier ; et elle arrêta la mouche dorée pour mettre un baiser sur ses ailes. Elle aurait embrassé n’importe quoi. Elle se souvint d’avoir caché dans le fond d’un tiroir une vieille poupée d’autrefois ; elle la rechercha, la revit avec la joie qu’on a en retrouvant des amies adorées ; et, la serrant contre sa poitrine, elle cribla de baisers ardents les joues peintes et la filasse frisée du joujou.
Et, tout en le gardant en ses bras, elle songea.
Était-ce bien lui l’époux promis par mille voix secrètes, qu’une Providence souverainement bonne avait ainsi jeté sur sa route ? Était-ce bien l’être créé pour elle, à qui elle dévouerait son existence ? Étaient-ils ces deux prédestinés dont les tendresses se joignant devaient s’étreindre, se mêler indissolublement, engendrer l’amour ?
Elle n’avait point encore ces élans tumultueux de tout son être, ces ravissements fous, ces soulèvements profonds qu’elle croyait être la passion ; il lui semblait cependant qu’elle commençait à l’aimer ; car elle se sentait parfois toute défaillante en pensant à lui ; et elle y pensait sans cesse. Sa présence lui remuait le cœur ; elle rougissait et pâlissait en rencontrant son regard, et frissonnait en entendant sa voix.
Elle dormit bien peu cette nuit-là.
Alors de jour en jour le troublant désir d’aimer l’envahit davantage. Elle se consultait sans cesse, consultait aussi les marguerites, les nuages, des pièces de monnaie jetées en l’air.
Or, un soir, son père lui dit : « Fais-toi belle, demain matin. » Elle demanda : « Pourquoi, papa ? » Il reprit : « C’est un secret. »
Et quand elle descendit le lendemain toute fraîche dans une toilette claire elle trouva la table du salon couverte de boîtes de bonbons ; et, sur une chaise, un énorme bouquet.
Une voiture entra dans la cour. On lisait dessus : « Lerat, pâtissier à Fécamp. Repas de noces ; » et Ludivine, aidée d’un marmiton, tirait d’une trappe ouvrant derrière la carriole, beaucoup de grands paniers plats qui sentaient bon.
Le vicomte de Lamare parut. Son pantalon était tendu et retenu sous de mignonnes bottes vernies qui faisaient voir la petitesse de son pied. Sa longue redingote serrée à la taille laissait sortir par l’échancrure sur la poitrine la dentelle de son jabot ; et une cravate fine, à plusieurs tours, le forçait à porter haut sa belle tête brune empreinte d’une distinction grave. Il avait un autre air que de coutume, cet aspect particulier que la toilette donne subitement aux visages les mieux connus. Jeanne, stupéfaite, le regardait comme si elle ne l’avait point encore vu ; elle le trouvait souverainement gentilhomme, grand seigneur de la tête aux pieds.
Il s’inclina, en souriant : « Eh bien, ma commère, êtes-vous prête ? »
Elle balbutia : « Mais quoi ? Qu’y a-t-il donc ? »
— Tu le sauras tout à l’heure, dit le baron.
La calèche attelée s’avança, Mme Adélaïde descendit de sa chambre en grand apparat au bras de Rosalie, qui parut tellement émue par l’élégance de M. de Lamare que petit père murmura : « Dites donc, vicomte, je crois que notre bonne vous trouve à son goût. » Il rougit jusqu’aux oreilles, fit semblant de n’avoir pas entendu, et, s’emparant du gros bouquet, le présenta à Jeanne. Elle le prit plus étonnée encore. Tous les quatre montèrent en voiture ; et la cuisinière Ludivine, qui apportait à la baronne un bouillon froid pour la soutenir, déclara : « Vrai, madame, on dirait une noce. »
On mit pied à terre en entrant dans Yport et, à mesure qu’on avançait à travers le village, les matelots dans leurs hardes neuves, dont les plis se voyaient, sortaient de leurs maisons, saluaient, serraient la main du baron et se mettaient à suivre comme derrière une procession.
Le vicomte avait offert son bras à Jeanne et marchait en tête avec elle.
Lorsqu’on arriva devant l’église, on s’arrêta ; et la grande croix d’argent parut, tenue droite par un enfant de chœur précédant un autre gamin rouge et blanc qui portait l’urne d’eau bénite où trempait le goupillon.
Puis passèrent trois vieux chantres dont l’un boitait, puis le serpent, puis le curé soulevant de son ventre pointu l’étole dorée, croisée dessus. Il dit bonjour d’un sourire et d’un signe de tête ; puis, les yeux mi-clos, les lèvres remuées d’une prière, la barrette enfoncée jusqu’au nez, il suivit son état-major en surplis en se dirigeant vers la mer.
Sur la plage une foule attendait autour d’une barque neuve enguirlandée. Son mât, sa voile, ses cordages étaient couverts de longs rubans qui voltigeaient dans la brise, et son nom Jeanne apparaissait en lettres d’or, à l’arrière.
Le père Lastique, patron de ce bateau construit avec l’argent du baron, s’avança au-devant du cortège. Tous les hommes, d’un même mouvement, ôtèrent ensemble leurs coiffures ; et une rangée de dévotes, encapuchonnées sous de vastes mantes noires à grands plis tombant des épaules, s’agenouillèrent en cercle à l’aspect de la croix.
Le curé, entre les deux enfants de chœur, s’en vint à l’un des bouts de l’embarcation, tandis qu’à l’autre, les trois vieux chantres, crasseux dans leur blanche vêture, le menton poileux, l’air grave, l’œil sur le livre de plain-chant, détonnaient à pleine gueule dans la claire matinée.
Chaque fois qu’ils reprenaient haleine, le serpent tout seul continuait son mugissement ; et dans l’enflure de ses joues pleines de vent ses petits yeux gris disparaissaient. La peau du front même, et celle du cou, semblaient décollées de la chair tant il se gonflait en soufflant.
La mer immobile et transparente semblait assister, recueillie, au baptême de sa nacelle, roulant à peine, avec un tout petit bruit de râteau grattant le galet, des vaguettes hautes comme le doigt. Et les grandes mouettes blanches aux ailes déployées passaient en décrivant des courbes dans le ciel bleu, s’éloignaient, revenaient d’un vol arrondi au-dessus de la foule agenouillée, comme pour voir aussi ce qu’on faisait là.
Mais le chant s’arrêta après un amen hurlé cinq minutes ; et le prêtre, d’une voix empâtée, gloussa quelques mots latins dont on ne distinguait que les terminaisons sonores.
Il fit ensuite le tour de la barque en l’aspergeant d’eau bénite, puis il commença à murmurer des oremus en se tenant à présent le long d’un bordage en face du parrain et de la marraine qui demeuraient immobiles, la main dans la main.
Le jeune homme gardait sa figure grave de beau garçon, mais la jeune fille, étranglée par une émotion soudaine, défaillante, se mit à trembler tellement, que ses dents s’entre-choquaient. Le rêve qui la hantait depuis quelque temps, venait de prendre tout à coup, dans une espèce d’hallucination, l’apparence d’une réalité. On avait parlé de noce, un prêtre était là, bénissant, des hommes en surplis psalmodiaient des prières ; n’était-ce pas elle qu’on mariait ?
Eut-elle dans les doigts une secousse nerveuse, l’obsession de son cœur avait-elle couru le long de ses veines jusqu’au cœur de son voisin ? Comprit-il, devina-t-il, fut-il comme elle envahi par une sorte d’ivresse d’amour ? ou bien, savait-il seulement par expérience qu’aucune femme ne lui résistait ? Elle s’aperçut soudain qu’il pressait sa main, doucement d’abord, puis plus fort, plus fort, à la briser. Et, sans que sa figure remuât, sans que personne s’en aperçût, il dit, oui certes, il dit très distinctement : « Oh ! Jeanne, si vous vouliez, ce seraient nos fiançailles. »
Elle baissa la tête d’un mouvement très lent qui peut-être voulait dire « oui ». Et le prêtre qui jetait encore de l’eau bénite leur en envoya quelques gouttes sur les doigts.
C’était fini. Les femmes se relevaient. Le retour fut une débandade. La croix, entre les mains de l’enfant de chœur, avait perdu sa dignité ; elle filait vite, oscillant de droite à gauche, ou bien penchée en avant, prête à tomber sur le nez. Le curé, qui ne priait plus, galopait derrière ; les chantres et le serpent avaient disparu par une ruelle pour être plus tôt déshabillés, et les matelots, par groupes, se hâtaient. Une même pensée, qui mettait en leur tête comme une odeur de cuisine, allongeait les jambes, mouillait les bouches de salive, descendait jusqu’au fond des ventres où elle faisait chanter les boyaux.
Un bon déjeuner les attendait aux Peuples.
La grande table était mise dans la cour sous les pommiers. Soixante personnes y prirent place : marins et paysans. La baronne, au centre, avait à ses côtés les deux curés, celui d’Yport et celui des Peuples. Le baron, en face, était flanqué du maire et de sa femme, maigre campagnarde déjà vieille, qui adressait de tous les côtés une multitude de petits saluts. Elle avait une figure étroite serrée dans son grand bonnet normand, une vraie tête de poule à huppe blanche, avec un œil tout rond et toujours étonné ; et elle mangeait par petits coups rapides comme si elle eût picoté son assiette avec son nez.
Jeanne, à côté du parrain, voyageait dans le bonheur. Elle ne voyait plus rien, ne savait plus rien, et se taisait, la tête brouillée de joie.
Elle lui demanda : « Quel est donc votre petit nom ? »
Il dit : « Julien. Vous ne saviez pas ? »
Mais elle ne répondit point, pensant : « Comme je le répéterai souvent, ce nom-là ! »
Quand le repas fut fini, on laissa la cour aux matelots et on passa de l’autre côté du château. La baronne se mit à faire son exercice, appuyée sur le baron, escortée de ses deux prêtres. Jeanne et Julien allèrent jusqu’au bosquet, entrèrent dans les petits chemins touffus ; et tout à coup il lui saisit les mains : « Dites, voulez-vous être ma femme ? »
Elle baissa encore la tête ; et comme il balbutiait : « Répondez, je vous en supplie ! » elle releva ses yeux vers lui, tout doucement ; et il lut la réponse dans son regard.
IV
Le baron, un matin, entra dans la chambre de Jeanne avant qu’elle fût levée, et s’asseyant sur les pieds du lit : « M. le vicomte de Lamare nous a demandé ta main. »
Elle eut envie de cacher sa figure sous ses draps.
Son père reprit : « Nous avons remis notre réponse à tantôt. » Elle haletait, étranglée par l’émotion. Au bout d’une minute le baron, qui souriait, ajouta : « Nous n’avons rien voulu faire sans t’en parler. Ta mère et moi ne sommes pas opposés à ce mariage, sans prétendre cependant t’y engager. Tu es beaucoup plus riche que lui, mais, quand il s’agit du bonheur d’une vie, on ne doit pas se préoccuper de l’argent. Il n’a plus aucun parent ; si tu l’épousais donc, ce serait un fils qui entrerait dans notre famille, tandis qu’avec un autre, c’est toi, notre fille, qui irait chez des étrangers. Le garçon nous plaît. Te plairait-il… à toi ? »
Elle balbutia, rouge jusqu’aux cheveux : « Je veux bien, papa. »
Et petit père, en la regardant au fond des yeux, et riant toujours, murmura : « Je m’en doutais un peu, Mademoiselle. »
Elle vécut jusqu’au soir comme si elle était grise, sans savoir ce qu’elle faisait, prenant machinalement des objets pour d’autres, et les jambes toutes molles de fatigue sans qu’elle eût marché.
Vers six heures, comme elle était assise avec petite mère sous le platane, le vicomte parut.
Le cœur de Jeanne se mit à battre follement. Le jeune homme s’avançait sans paraître ému. Lorsqu’il fut tout près, il prit les doigts de la baronne et les baisa, puis soulevant à son tour la main frémissante de la jeune fille, il y déposa de toutes ses lèvres un long baiser tendre et reconnaissant.
Et la radieuse saison des fiançailles commença. Ils causaient seuls dans les coins du salon ou bien assis sur le talus au fond du bosquet devant la lande sauvage. Parfois, ils se promenaient dans l’allée de petite mère, lui, parlant d’avenir, elle, les yeux baissés sur la trace poudreuse du pied de la baronne.
Une fois la chose décidée, on voulut hâter le dénouement ; il fut donc convenu que la cérémonie aurait lieu dans six semaines, au 15 août ; et que les jeunes mariés partiraient immédiatement pour leur voyage de noces. Jeanne, consultée sur le pays qu’elle voulait visiter se décida pour la Corse où l’on devait être plus seuls que dans les villes d’Italie.
Ils attendaient le moment fixé pour leur union sans impatience trop vive, mais enveloppés, roulés dans une tendresse délicieuse, savourant le charme exquis des insignifiantes caresses, des doigts pressés, des regards passionnés, si longs que les âmes semblent se mêler ; et vaguement tourmentés par le désir indécis des grandes étreintes.
On résolut de n’inviter personne au mariage, à l’exception de tante Lison, la sœur de la baronne, qui vivait comme dame pensionnaire dans un couvent de Versailles.
Après la mort de leur père, la baronne avait voulu garder sa sœur avec elle ; mais la vieille fille, poursuivie par l’idée qu’elle gênait tout le monde, qu’elle était inutile et importune, se retira dans une de ces maisons religieuses qui louent des appartements aux gens tristes et isolés dans l’existence.
Elle venait, de temps en temps, passer un mois ou deux dans sa famille.
C’était une petite femme qui parlait peu, s’effaçait toujours, apparaissait seulement aux heures des repas, et remontait ensuite dans sa chambre où elle restait enfermée sans cesse.
Elle avait un air bon et vieillot, bien qu’elle fût âgée seulement de quarante-deux ans, un œil doux et triste ; elle n’avait jamais compté pour rien dans sa famille. Toute petite, comme elle n’était point jolie ni turbulente, on ne l’embrassait guère ; et elle restait tranquille et douce dans les coins. Depuis elle demeura toujours sacrifiée. Jeune fille, personne ne s’occupa d’elle.
C’était quelque chose comme une ombre ou un objet familier, un meuble vivant qu’on est accoutumé à voir chaque jour, mais dont on ne s’inquiète jamais.
Sa sœur, par habitude prise dans la maison paternelle, la considérait comme un être manqué, tout à fait insignifiant. On la traitait avec une familiarité sans gêne qui cachait une sorte de bonté méprisante. Elle s’appelait Lise et semblait gênée par ce nom pimpant et jeune. Quand on avait vu qu’elle ne se mariait pas, qu’elle ne se marierait sans doute point, de Lise on avait fait Lison. Depuis la naissance de Jeanne, elle était devenue « tante Lison », une humble parente, proprette, affreusement timide, même avec sa sœur et son beau-frère qui l’aimaient pourtant, mais d’une affection vague participant d’une tendresse indifférente, d’une compassion inconsciente et d’une bienveillance naturelle.
Quelquefois, quand la baronne parlait des choses lointaines de sa jeunesse, elle prononçait, pour fixer une date : « C’était à l’époque du coup de tête de Lison. »
On n’en disait jamais plus ; et « ce coup de tête » restait comme enveloppé de brouillard.
Un soir Lise, âgée alors de vingt ans, s’était jetée à l’eau sans qu’on sût pourquoi. Rien dans sa vie, dans ses manières, ne pouvait faire pressentir cette folie. On l’avait repêchée à moitié morte ; et ses parents, levant des bras indignés, au lieu de chercher la cause mystérieuse de cette action, s’étaient contentés de parler du « coup de tête », comme ils parlaient de l’accident du cheval « Coco » qui s’était cassé la jambe un peu auparavant dans une ornière et qu’on avait été obligé d’abattre.
Depuis lors, Lise, bientôt Lison, fut considérée comme un esprit très faible. Le doux mépris qu’elle avait inspiré à ses proches s’infiltra lentement dans le cœur de tous les gens qui l’entouraient. La petite Jeanne elle-même, avec cette divination naturelle des enfants, ne s’occupait point d’elle, ne montait jamais l’embrasser dans son lit, ne pénétrait jamais dans sa chambre. La bonne Rosalie, qui donnait à cette chambre les quelques soins nécessaires, semblait seule savoir où elle était située.
Quand tante Lison entrait dans la salle à manger pour le déjeuner, la « Petite » allait, par habitude, lui tendre son front ; et voilà tout.
Si quelqu’un voulait lui parler, on envoyait un domestique la quérir ; et, quand elle n’était pas là, on ne s’occupait jamais d’elle, on ne songeait jamais à elle, on n’aurait jamais eu la pensée de s’inquiéter, de demander : « Tiens, mais je n’ai pas vu Lison, ce matin. »
Elle ne tenait point de place ; c’était un de ces êtres qui demeurent inconnus même à leurs proches, comme inexplorés, et dont la mort ne fait ni trou ni vide dans une maison, un de ces êtres qui ne savent entrer ni dans l’existence, ni dans les habitudes, ni dans l’amour de ceux qui vivent à côté d’eux.
Quand on prononçait « tante Lison », ces deux mots n’éveillaient pour ainsi dire aucune affection en l’esprit de personne. C’est comme si on avait dit : « la cafetière ou le sucrier. »
Elle marchait toujours à petits pas pressés et muets ; ne faisait jamais de bruit, ne heurtait jamais rien, semblait communiquer aux objets la propriété de ne rendre aucun son. Ses mains paraissaient faites d’une espèce d’ouate, tant elle maniait légèrement et délicatement ce qu’elle touchait.
Elle arriva vers la mi-juillet, toute bouleversée par l’idée de ce mariage. Elle apportait une foule de cadeaux qui, venant d’elle, demeurèrent presque inaperçus.
Dès le lendemain de sa venue on ne remarqua plus qu’elle était là.
Mais en elle fermentait une émotion extraordinaire, et ses yeux ne quittaient point les fiancés. Elle s’occupa du trousseau avec une énergie singulière, une activité fiévreuse, travaillant comme une simple couturière dans sa chambre où personne ne la venait voir.
À tout moment elle présentait à la baronne des mouchoirs qu’elle avait ourlés elle-même, des serviettes dont elle avait brodé les chiffres, en demandant : « Est-ce bien comme ça, Adélaïde ? » Et petite mère, tout en examinant nonchalamment l’objet, répondait : « Ne te donne donc pas tant de mal, ma pauvre Lison. »
Un soir, vers la fin du mois, après une journée de lourde chaleur, la lune se leva dans une de ces nuits claires et tièdes, qui troublent, attendrissent, font s’exalter, semblent éveiller toutes les poésies secrètes de l’âme. Les souffles doux des champs entraient dans le salon tranquille. La baronne et son mari jouaient mollement une partie de cartes dans la clarté ronde que l’abat-jour de la lampe dessinait sur la table ; tante Lison, assise entre eux, tricotait ; et les jeunes gens accoudés à la fenêtre ouverte regardaient le jardin plein de clarté.
Le tilleul et le platane semaient leur ombre sur le grand gazon qui s’étendait ensuite, pâle et luisant, jusqu’au bosquet tout noir.
Attirée invinciblement par le charme tendre de cette nuit, par cet éclairement vaporeux des arbres et des massifs, Jeanne se tourna vers ses parents : « Petit père, nous allons faire un tour là, sur l’herbe, devant le château. » Le baron dit, sans quitter son jeu : « Allez, mes enfants », et se remit à sa partie.
Ils sortirent et commencèrent à marcher lentement sur la grande pelouse blanche jusqu’au petit bois du fond.
L’heure avançait sans qu’ils songeassent à rentrer. La baronne, fatiguée, voulut monter à sa chambre : « Il faut rappeler les amoureux, » dit-elle.
Le baron, d’un coup d’œil, parcourut le vaste jardin lumineux, où les deux ombres erraient doucement.
— Laisse-les donc, reprit-il, il fait si bon dehors ! Lison va les attendre ; n’est-ce pas, Lison ?
La vieille fille releva ses yeux inquiets, et répondit de sa voix timide : « Certainement, je les attendrai. »
Petit père souleva la baronne, et, lassé lui-même par la chaleur du jour : « Je vais me coucher aussi, » dit-il. Et il partit avec sa femme.