Carmen (page 2)

Prosper Mérimée · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Carmen (Mérimée) · 14 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Mais, malheureuse que vous êtes, le motif était aussi frivole que l’action criminelle.

— À la bonne heure ; mais que voulez-vous ? Quand on a du chagrin, on ne réfléchit pas. C’est bien facile aux gens heureux de dire : Soyez raisonnable.

— Je le sais ; le malheur est mauvais conseiller. Cependant, même au milieu des plus douloureuses épreuves, il y a des choses qu’on ne doit point oublier. Je vous ai vue à Saint-Roch accomplir un acte de piété, il y a peu de temps. Vous avez le bonheur de croire. La religion, ma chère, aurait dû vous retenir au moment où vous alliez vous abandonner au désespoir. Votre vie, vous la tenez du bon Dieu. Elle ne vous appartient pas… Mais j’ai tort de vous gronder maintenant, pauvre petite. Vous vous repentez, vous souffrez. Dieu aura pitié de vous.

Arsène baissa la tête, et quelques larmes vinrent mouiller ses paupières.

— Ah ! madame, dit-elle avec un grand soupir, vous me croyez meilleure que je ne suis… Vous me croyez pieuse… je ne le suis pas trop… on ne m’a pas instruite, et si vous m’avez vue à l’église faire un cierge… c’est que je ne savais plus où donner de la tête.

— Eh bien, ma chère, c’était une bonne pensée. Dans le malheur, c’est toujours à Dieu qu’il faut s’adresser.

— On m’avait dit… que si je faisais un cierge à Saint-Roch… mais non, madame, je ne puis pas vous dire cela. Une dame comme vous ne sait pas ce qu’on peut faire quand on n’a plus le sou.

— C’est du courage surtout qu’il faut demander à Dieu.

— Enfin, madame, je ne veux pas me faire meilleure que je ne suis, et c’est vous voler que de profiter des charités que vous me faites sans me connaître… Je suis une malheureuse fille… mais dans ce monde, on vit comme l’on peut… Pour en finir, madame, j’ai donc fait un cierge, parce que ma mère disait que, lorsqu’on fait un cierge à Saint-Roch, on ne manque jamais dans la huitaine de trouver un homme pour se mettre avec lui… Mais je suis devenue laide, j’ai l’air d’une momie… personne ne voudrait plus de moi… Eh bien, il n’y a plus qu’à mourir. Déjà c’est à moitié fait !

Tout cela était dit très-rapidement, d’une voix entrecoupée par les sanglots, et d’un ton de frénétique qui inspirait à madame de Piennes encore plus d’effroi que d’horreur. Involontairement elle éloigna sa chaise du lit de la malade. Peut-être même aurait-elle quitté la chambre, si l’humanité, plus forte que son dégoût auprès de cette femme perdue, ne lui eût reproché de la laisser seule dans un moment où elle était en proie au plus violent désespoir. Il y eut un moment de silence ; puis madame de Piennes, les yeux baissés, murmura faiblement :

— Votre mère ! malheureuse ! Qu’osez-vous dire ?

— Oh ! ma mère était comme toutes les mères… toutes les mères à nous… Elle avait fait vivre la sienne… je l’ai fait vivre aussi… Heureusement que je n’ai pas d’enfant. — Je vois bien, madame, que je vous fais peur… mais que voulez-vous ?… Vous avez été bien élevée, vous n’avez jamais pâti. Quand on est riche, il est aisé d’être honnête. Moi, j’aurais été honnête si j’en avais eu le moyen. J’ai eu bien des amants… je n’ai jamais aimé qu’un seul homme. Il m’a plantée là. Si j’avais été riche, nous nous serions mariés, nous aurions fait souche d’honnêtes gens… Tenez, madame, je vous parle comme cela, tout franchement, quoique je voie bien ce que vous pensez de moi, et vous avez raison… Mais vous êtes la seule femme honnête à qui j’aie parlé de ma vie, et vous avez l’air si bonne, si bonne !… que je me suis dit tout à l’heure en moi-même : Même quand elle me connaîtra, elle aura pitié de moi. Je m’en vais mourir, je ne vous demande qu’une chose… C’est, quand je serai morte, de faire dire une messe pour moi dans l’église où je vous ai vue pour la première fois. Une seule prière, voilà tout, et je vous remercie du fond du cœur…

— Non, vous ne mourrez pas ! s’écria madame de Piennes fort émue. Dieu aura pitié de vous, pauvre pécheresse. Vous vous repentirez de vos désordres, et il vous pardonnera. Si mes prières peuvent quelque chose pour votre salut, elles ne vous manqueront pas. Ceux qui vous ont élevée sont plus coupables que vous. Ayez du courage seulement, et espérez. Tâchez surtout d’être plus calme, ma pauvre enfant. Il faut guérir le corps ; l’âme est malade aussi, mais moi je réponds de sa guérison.

Elle s’était levée en parlant, et roulait entre ses doigts un papier qui contenait quelques louis.

— Tenez, dit-elle, si vous aviez quelque fantaisie…

Et elle glissait sous son oreiller son petit présent.

— Non, madame ! s’écria Arsène impétueusement en repoussant le papier, je ne veux rien de vous que ce que vous m’avez promis. Adieu. Nous ne nous reverrons plus. Faites-moi porter dans un hôpital, pour que je finisse sans gêner personne. Jamais vous ne pourriez faire de moi rien qui vaille. Une grande dame comme vous aura prié pour moi ; je suis contente. Adieu.

Et, se tournant autant que le lui permettait l’appareil qui la fixait sur son lit, elle cacha sa tête dans un oreiller pour ne plus rien voir.

— Écoutez, Arsène, dit madame de Piennes d’un ton grave. J’ai des desseins sur vous. Je veux faire de vous une honnête femme. J’en ai l’assurance dans votre repentir. Je vous reverrai souvent, j’aurai soin de vous. Un jour, vous me devrez votre propre estime. — Et elle lui prit la main qu’elle serra légèrement.

— Vous m’avez touchée ! s’écria la pauvre fille, vous m’avez pressé la main.

Et avant que madame de Piennes pût retirer sa main, elle l’avait saisie et la couvrait de baisers et de larmes.

— Calmez-vous, calmez-vous, ma chère, disait madame de Piennes. Ne me parlez plus de rien, Maintenant je sais tout, et je vous connais mieux que vous ne vous connaissez vous-même. C’est moi qui suis le médecin de votre tête… de votre mauvaise tête. Vous m’obéirez, je l’exige, tout comme à votre autre docteur. Je vous enverrai un ecclésiastique de mes amis, vous l’écouterez. Je vous choisirai de bons livres, vous les lirez. Nous causerons quelquefois. Quand vous vous porterez bien, alors nous nous occuperons de votre avenir.

La garde rentra, tenant une fiole qu’elle rapportait de chez le pharmacien. Arsène pleurait toujours. Madame de Piennes lui serra encore une fois la main, mit le rouleau de louis sur la petite table, et sortit disposée peut-être encore plus favorablement pour sa pénitente qu’avant d’avoir entendu son étrange confession.

— Pourquoi, madame, aime-t-on toujours les mauvais sujets ? Depuis l’enfant prodigue jusqu’à votre chien Diamant, qui mord tout le monde et qui est la plus méchante bête que je connaisse, on inspire d’autant plus d’intérêt qu’on en mérite moins. — Vanité ! pure vanité, madame, que ce sentiment-là ! plaisir de la difficulté vaincue ! Le père de l’enfant prodigue a vaincu le diable et lui a retiré sa proie ; vous avez triomphé du mauvais naturel de Diamant à force de gimblettes. Madame de Piennes était fière d’avoir vaincu la perversité d’une courtisane, d’avoir détruit par son éloquence les barrières que vingt années de séduction avaient élevées autour d’une pauvre âme abandonnée. Et puis, peut-être encore, faut-il le dire ? à l’orgueil de cette victoire, au plaisir d’avoir fait une bonne action se mêlait ce sentiment de curiosité que mainte femme vertueuse éprouve à connaître une femme d’une autre espèce. Lorsqu’une cantatrice entre dans un salon, j’ai remarqué d’étranges regards tournés sur elle. Ce ne sont pas les hommes qui l’observent le plus. Vous-même, madame, l’autre soir, aux Français, ne regardiez-vous pas de toute votre lorgnette cette actrice des Variétés qu’on vous montra dans une loge ? Comment peut-on être Persan ? Combien de fois ne se fait-on pas des questions semblables ! Donc, madame, madame de Piennes pensait fort à mademoiselle Arsène Guillot, et se disait : Je la sauverai.

Elle lui envoya un prêtre, qui l’exhorta au repentir. Le repentir n’était pas difficile pour la pauvre Arsène, qui, sauf quelques heures de grosse joie, n’avait connu de la vie que ses misères. Dites à un malheureux : C’est votre faute, il n’en est que trop convaincu ; et si en même temps vous adoucissez le reproche en lui donnant quelque consolation, il vous bénira et vous promettra tout pour l’avenir. Un Grec dit quelque part, ou plutôt c’est Amyot qui lui fait dire :

Le même jour qui met un homme libre aux fers

Lui ravit la moitié de sa vertu première.

Ce qui revient en vile prose à cet aphorisme, que le malheur nous rend doux et dociles comme des moutons. Le prêtre disait à madame de Piennes que mademoiselle Guillot était bien ignorante, mais que le fond n’était pas mauvais, et qu’il avait bon espoir de son salut. En effet, Arsène l’écoutait avec attention et respect. Elle lisait ou se faisait lire les livres qu’on lui avait prescrits, aussi ponctuelle à obéir à madame de Piennes qu’à suivre les ordonnances du docteur. Mais ce qui acheva de gagner le cœur du bon prêtre, et ce qui parut à sa protectrice un symptôme décisif de guérison morale, ce fut l’emploi fait par Arsène Guillot d’une partie de la petite somme mise entre ses mains. Elle avait demandé qu’une messe solennelle fût dite à Saint-Roch pour l’âme de Paméla Guillot, sa défunte mère. Assurément, jamais âme n’eut plus grand besoin des prières de l’Église.

II

Un matin, madame de Piennes étant à sa toilette, un domestique vint frapper discrètement à la porte du sanctuaire, et remit à mademoiselle Joséphine une carte qu’un jeune homme venait d’apporter.

— Max à Paris ! s’écria madame de Piennes en jetant les yeux sur la carte ; allez vite, mademoiselle, dites à M. de Salligny de m’attendre au salon.

Un moment après, on entendit dans le salon des rires et de petits cris étouffés, et mademoiselle Joséphine rentra fort rouge et avec son bonnet tout à fait sur une oreille.

— Qu’est-ce donc, mademoiselle ? demanda madame de Piennes.

— Ce n’est rien, madame ; c’est seulement M. de Salligny qui disait que j’étais engraissée.

En effet, l’embonpoint de mademoiselle Joséphine pouvait étonner M. de Salligny qui voyageait depuis plus de deux ans. Jadis c’était un des favoris de mademoiselle Joséphine et un des attentifs de sa maîtresse. Neveu d’un ami intime de madame de Piennes, on le voyait sans cesse chez elle autrefois, à la suite de sa tante. D’ailleurs, c’était presque la seule maison sérieuse où il parût. Max de Salligny avait le renom d’un assez mauvais sujet, joueur, querelleur, viveur, au demeurant le meilleur fils du monde. Il faisait le désespoir de sa tante, madame Aubrée, qui l’adorait cependant. Mainte fois elle avait essayé de le tirer de la vie qu’il menait, mais toujours les mauvaises habitudes avaient triomphé de ses sages conseils. Max avait quelque deux ans de plus que madame de Piennes ; ils s’étaient connus enfants, et, avant qu’elle fût mariée, il paraissait la voir d’un œil fort doux. — « Ma chère petite, disait madame Aubrée, si vous vouliez, vous dompteriez, j’en suis sûre, ce caractère-là. » Madame de Piennes, — elle s’appelait alors Élise de Guiscard, — aurait peut-être trouvé en elle le courage de tenter l’entreprise, car Max était si gai, si drôle, si amusant dans un château, si infatigable dans un bal, qu’assurément il devait faire un bon mari ; mais les parents d’Élise voyaient plus loin. Madame Aubrée elle-même ne répondait pas trop de son neveu ; il fut constaté qu’il avait des dettes et une maîtresse ; survint un duel éclatant dont une artiste du Gymnase fut la cause peu innocente. Le mariage, que madame Aubrée n’avait jamais eu bien sérieusement en vue, fut déclaré impossible. Alors se présenta M. de Piennes, gentilhomme grave et moral, riche d’ailleurs et de bonne maison. J’ai peu de chose à vous en dire, si ce n’est qu’il avait la réputation d’un galant homme et qu’il la méritait. Il parlait peu ; mais lorsqu’il ouvrait la bouche, c’était pour dire quelque grande vérité incontestable. Sur les questions douteuses, « il imitait de Conrart le silence prudent. » S’il n’ajoutait pas un grand charme aux réunions où il se trouvait, il n’était déplacé nulle part. On l’aimait assez partout, à cause de sa femme, mais lorsqu’il était absent, — dans ses terres, comme c’était le cas neuf mois de l’année, et notamment au moment où commence mon histoire, — personne ne s’en apercevait. Sa femme elle-même ne s’en apercevait guère davantage.

Madame de Piennes, ayant achevé sa toilette en cinq minutes, sortit de sa chambre un peu émue, car l’arrivée de Max de Salligny lui rappelait la mort récente de la personne qu’elle avait le mieux aimée ; c’est, je crois, le seul souvenir qui se fût présenté à sa mémoire, et ce souvenir était assez vif pour arrêter toutes les conjectures ridicules qu’une personne moins raisonnable aurait pu former sur le bonnet de travers de mademoiselle Joséphine. En approchant du salon, elle fut un peu choquée d’entendre une belle voix de basse qui chantait gaiement, en s’accompagnant sur le piano, cette barcarolle napolitaine :

Addio, Teresa,

Teresa, addio !

Al mio ritorno,

Ti sposerò.

Elle ouvrit la porte et interrompit le chanteur en lui tendant la main :

— Mon pauvre monsieur Max, que j’ai de plaisir à vous revoir !

Max se leva précipitamment et lui serra la main en la regardant d’un air effaré, sans pouvoir trouver une parole.

— J’ai bien regretté, continua madame de Piennes, de ne pouvoir aller à Rome lorsque votre bonne tante est tombée malade. Je sais les soins dont vous l’avez entourée, et je vous remercie bien du dernier souvenir d’elle que vous m’avez envoyé.

La figure de Max, naturellement gaie, pour ne pas dire rieuse, prit une expression soudaine de tristesse :

— Elle m’a bien parlé de vous, dit-il, et jusqu’au dernier moment. Vous avez reçu sa bague, je le vois, et le livre qu’elle lisait encore le matin…

— Oui, Max, je vous en remercie. Vous m’annonciez, en m’envoyant ce triste présent, que vous quittiez Rome, mais vous ne me donniez pas votre adresse ; je ne savais où vous écrire. Pauvre amie ! mourir si loin de son pays ! Heureusement vous êtes accouru aussitôt… Vous êtes meilleur que vous ne voulez le paraître, Max… je vous connais bien.

— Ma tante me disait pendant sa maladie : « Quand je ne serai plus de ce monde, il n’y aura plus que madame de Piennes pour te gronder… (Et il ne put s’empêcher de sourire.) Tâche qu’elle ne te gronde pas trop souvent. » Vous le voyez, madame ; vous vous acquittez mal de vos fonctions.

— J’espère que j’aurai une sinécure maintenant. On me dit que vous êtes réformé, rangé, devenu tout à fait raisonnable ?

— Et vous ne vous trompez pas, madame ; j’ai promis à ma pauvre tante de devenir bon sujet, et…

— Vous tiendrez parole, j’en suis sûre !

— Je tâcherai. En voyage c’est plus facile qu’à Paris ; cependant… Tenez, madame, je ne suis ici que depuis quelques heures, et déjà j’ai résisté à des tentations. En venant chez vous, j’ai rencontré un de mes anciens amis qui m’a invité à dîner avec un tas de garnements, — et j’ai refusé.

— Vous avez bien fait.

— Oui, mais faut-il vous le dire ? c’est que j’espérais que vous m’inviteriez.

— Quel malheur ! Je dîne en ville. Mais demain…

— En ce cas, je ne réponds plus de moi. À vous la responsabilité du dîner que je vais faire.

— Écoutez, Max : l’important, c’est de bien commencer. N’allez pas à ce dîner de garçons. Je dîne, moi, chez madame Darsenay ; venez-y le soir, et nous causerons.

— Oui, mais madame Darsenay est un peu bien ennuyeuse ; elle me fera cent questions. Je ne pourrai vous dire un mot ; je dirai des inconvenances ; et puis, elle a une grande fille osseuse, qui n’est peut-être pas encore mariée…

— C’est une personne charmante… et, à propos d’inconvenances, c’en est une de parler d’elle comme vous faites.

— J’ai tort, c’est vrai ; mais… arrivé d’aujourd’hui, n’aurais-je pas l’air bien empressé ?…

— Eh bien, vous ferez comme vous voudrez ; mais voyez-vous, Max,… comme l’amie de votre tante, j’ai le droit de vous parler franchement : évitez vos connaissances d’autrefois. Le temps a dû rompre tout naturellement bien des liaisons qui ne vous valaient rien, ne les renouez pas : je suis sûre de vous tant que vous ne serez pas entraîné. À votre âge… à notre âge, il faut être raisonnable. Mais laissons un peu les conseils et les sermons, et parlez-moi de ce que vous avez fait depuis que nous ne nous sommes vus. Je sais que vous êtes allé en Allemagne, puis en Italie ; voilà tout. Vous m’avez écrit deux fois, sans plus ; qu’il vous en souvienne. Deux lettres en deux ans, vous sentez que cela ne m’en a guère appris sur votre compte.

— Mon Dieu ! madame, je suis bien coupable… mais je suis si… il faut bien le dire, — si paresseux !… J’ai commencé vingt lettres pour vous ; mais que pouvais-je vous dire qui vous intéressât ?… Je ne sais pas écrire des lettres, moi… Si je vous avais écrit toutes les fois que j’ai pensé à vous, tout le papier de l’Italie n’aurait pu y suffire.

— Eh bien, qu’avez-vous fait ? comment avez-vous occupé votre temps ! Je sais déjà que ce n’est point à écrire.

— Occupé !… vous savez bien que je ne m’occupe pas, malheureusement. — J’ai vu, j’ai couru. J’avais des projets de peinture, mais la vue de tant de beaux tableaux m’a radicalement guéri de ma passion malheureuse. — Ah !… et puis le vieux Nibby avait fait de moi presque un antiquaire. Oui, j’ai fait faire une fouille à sa persuasion… On a trouvé une pipe cassée et je ne sais combien de vieux tessons… Et puis à Naples j’ai pris des leçons de chant, mais je n’en suis pas plus habile… J’ai…

— Je n’aime pas trop votre musique, quoique vous ayez une belle voix et que vous chantiez bien. Cela vous met en relation avec des gens que vous n’avez que trop de penchant à fréquenter.

— Je vous entends ; mais à Naples, quand j’y étais, il n’y avait guère de danger. La prima donna pesait cent cinquante kilogrammes, et la seconda donna avait la bouche comme un four et un nez comme la tour du Liban. Enfin, deux ans se sont passés sans que je puisse dire comment. Je n’ai rien fait, rien appris, mais j’ai vécu deux ans sans m’en apercevoir.

— Je voudrais vous savoir occupé ; je voudrais vous voir un goût vif pour quelque chose d’utile. Je redoute l’oisiveté pour vous.

— À vous parler franchement, madame, les voyages m’ont réussi en cela que, ne faisant rien, je n’étais pas non plus absolument oisif. Quand on voit de belles choses, on ne s’ennuie pas ; et moi, quand je m’ennuie, je suis bien près de faire des bêtises. Vrai, je suis devenu assez rangé, et j’ai même oublié un certain nombre de manières expéditives que j’avais de dépenser mon argent. Ma pauvre tante a payé mes dettes, et je n’en ai plus fait, je ne veux plus en faire. J’ai de quoi vivre en garçon ; et, comme je n’ai pas la prétention de paraître plus riche que je ne suis, je ne ferai plus d’extravagances. Vous souriez ? Est-ce que vous ne croyez pas à ma conversion ? Il vous faut des preuves ? Écoutez un beau trait. Aujourd’hui, Famin, l’ami qui m’a invité à dîner, a voulu me vendre son cheval. Cinq mille francs… C’est une bête superbe ! Le premier mouvement a été pour avoir le cheval, puis je me suis dit que je n’étais pas assez riche pour mettre cinq mille francs à une fantaisie, et je resterai à pied.

— C’est à merveille, Max ; mais savez-vous ce qu’il faut faire pour continuer sans encombre dans cette bonne voie ? Il faut vous marier.

— Ah ! me marier ?… Pourquoi pas ?… Mais qui voudra de moi ? Moi, qui n’ai pas le droit d’être difficile, je voudrais une femme !… Oh ! non, il n’y en a plus qui me convienne…

Madame de Piennes rougit un peu, et il continua sans s’en apercevoir :

— Une femme qui voudrait de moi… Mais savez-vous, madame, que ce serait presque une raison pour que je ne voulusse pas d’elle ?

— Pourquoi cela ? quelle folie !

— Othello ne dit-il pas quelque part, — c’est, je crois, pour se justifier à lui-même les soupçons qu’il a contre Desdemone : — Cette femme-là doit avoir une tête bizarre et des goûts dépravés, pour m’avoir choisi, moi qui suis noir ! — Ne puis-je pas dire à mon tour : Une femme qui voudrait de moi ne peut qu’avoir une tête baroque ?

— Vous avez été un assez mauvais sujet, Max, pour qu’il soit inutile de vous faire pire que vous n’êtes. Gardez-vous de parler ainsi de vous-même, car il y a des gens qui vous croiraient sur parole. Pour moi, j’en suis sûre, si un jour… oui, si vous aimiez bien une femme qui aurait toute votre estime… alors vous lui paraîtriez…

Madame de Piennes éprouvait quelque difficulté à terminer sa phrase, et Max, qui la regardait fixement avec une extrême curiosité, ne l’aidait nullement à trouver une fin pour sa période mal commencée. — Vous voulez dire, reprit-il enfin, que, si j’étais réellement amoureux, on m’aimerait, parce qu’alors j’en vaudrais la peine ?

— Oui, alors vous seriez digne d’être aimé aussi.

— S’il ne fallait qu’aimer pour être aimé… Ce n’est pas trop vrai ce que vous dites, madame… Bah ! trouvez-moi une femme courageuse, et je me marie. Si elle n’est pas trop laide, moi je ne suis pas assez vieux pour ne pas m’enflammer encore… Vous me répondez du reste.

— D’où venez-vous, maintenant ? interrompit madame de Piennes d’un air sérieux.

Max parla de ses voyages fort laconiquement, mais pourtant de manière à prouver qu’il n’avait pas fait comme ces touristes dont les Grecs disent : Valise il est parti, valise revenu. Ses courtes observations dénotaient un esprit juste et qui ne prenait pas ses opinions toutes faites, bien qu’il fût réellement plus cultivé qu’il ne voulait le paraître. Il se retira bientôt, remarquant que madame de Piennes tournait la tête vers la pendule, et promit, non sans quelque embarras, qu’il irait le soir chez madame Darsenay.

Il n’y vint pas cependant, et madame de Piennes en conçut un peu de dépit. En revanche, il était chez elle le lendemain matin pour lui demander pardon, s’excusant sur la fatigue du voyage qui l’avait obligé de demeurer chez lui ; mais il baissait les yeux et parlait d’un ton si mal assuré, qu’il n’était pas nécessaire d’avoir l’habileté de madame de Piennes à deviner les physionomies, pour s’apercevoir qu’il donnait une défaite. Quand il eut achevé péniblement, elle le menaça du doigt sans répondre.

— Vous ne me croyez pas ? dit-il.

— Non. Heureusement vous ne savez pas encore mentir. Ce n’est pas pour vous reposer de vos fatigues que vous n’êtes pas allé hier chez madame Darsenay. Vous n’êtes pas resté chez vous.

— Eh bien, répondit Max en s’efforçant de sourire, vous avez raison. J’ai dîné au Rocher-de-Cancale avec ces vauriens, puis je suis allé prendre du thé chez Famin ; on n’a pas voulu me lâcher, et puis j’ai joué.

— Et vous avez perdu, cela va sans dire ?

— Non, j’ai gagné.

— Tant pis. J’aimerais mieux que vous eussiez perdu, surtout si cela pouvait vous dégoûter à jamais d’une habitude aussi sotte que détestable.

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