Colomba (page 11)
— Eh bien ! dit Castriconi, c’est une mort comme une autre, et qui vaut mieux que la fièvre qui vous tue dans un lit, au milieu des larmoiements plus ou moins sincères de vos héritiers. Quand on a, comme nous, l’habitude du grand air, il n’y a rien de tel que de mourir dans ses souliers, comme disent nos gens de village.
— Je voudrais, poursuivit Orso, vous voir quitter ce pays… et mener une vie plus tranquille. Par exemple, pourquoi n’iriez-vous pas vous établir en Sardaigne, ainsi qu’ont fait plusieurs de vos camarades ? Je pourrais vous en faciliter les moyens.
— En Sardaigne ! s’écria Brandolaccio. Islos Sardos ! que le diable les emporte avec leur patois. C’est trop mauvaise compagnie pour nous.
— Il n’y a pas de ressource en Sardaigne, ajouta le théologien. Pour moi, je méprise les Sardes. Pour donner la chasse aux bandits, ils ont une milice à cheval ; cela fait la critique à la fois des bandits et du pays. Fi de la Sardaigne ! C’est une chose qui m’étonne, monsieur della Rebbia, que vous, qui êtes un homme de goût et de savoir, vous n’ayez pas adopté notre vie du mâquis, en ayant goûté comme vous avez fait.
— Mais, dit Orso en souriant, lorsque j’avais l’avantage d’être votre commensal, je n’étais pas trop en état d’apprécier les charmes de votre position, et les côtes me font mal encore quand je me rappelle la course que je fis une belle nuit, mis en travers comme un paquet sur un cheval sans selle que conduisait mon ami Brandolaccio.
— Et le plaisir d’échapper à la poursuite, reprit Castriconi, le comptez-vous pour rien ? Comment pouvez-vous être insensible au charme d’une liberté absolue sous un beau climat comme le nôtre ? Avec ce porte-respect (il montrait son fusil), on est roi partout, aussi loin qu’il peut porter la balle. On commande, on redresse les torts… C’est un divertissement très-moral, monsieur, et très-agréable, que nous ne nous refusons point. Quelle plus belle vie que celle de chevalier errant, quand on est mieux armé et plus sensé que don Quichotte ? Tenez, l’autre jour, j’ai su que l’oncle de la petite Lilla Luigi, le vieux ladre qu’il est, ne voulait pas lui donner une dot ; je lui ai écrit, sans menaces, ce n’est pas ma manière ; eh bien ! voilà un homme à l’instant convaincu ; il l’a mariée. J’ai fait le bonheur de deux personnes. Croyez-moi, monsieur Orso, rien n’est comparable à la vie de bandit. Bah ! vous deviendriez peut-être des nôtres sans une certaine Anglaise que je n’ai fait qu’entrevoir, mais dont ils parlent tous, à Bastia, avec admiration.
— Ma belle-sœur future n’aime pas le mâquis, dit Colomba en riant, elle y a eu trop peur.
— Enfin, dit Orso, voulez-vous rester ici ? Soit. Dites-moi si je puis faire quelque chose pour vous ?
— Rien, dit Brandolaccio, que de nous conserver un petit souvenir. Vous nous avez comblés. Voilà Chilina qui a une dot, et qui, pour bien s’établir, n’aura pas besoin que mon ami le curé écrive des lettres sans menaces. Nous savons que votre fermier nous donnera du pain et de la poudre en nos nécessités : ainsi, adieu. J’espère vous revoir en Corse un de ces jours.
— Dans un moment pressant, dit Orso, quelques pièces d’or font grand bien. Maintenant que nous sommes de vieilles connaissances, vous ne me refuserez pas cette petite cartouche qui peut vous servir à vous en procurer d’autres.
— Pas d’argent entre nous, lieutenant, dit Brandolaccio d’un ton résolu.
— L’argent fait tout dans le monde, dit Castriconi ; mais dans le mâquis on ne fait cas que d’un cœur brave et d’un fusil qui ne rate pas.
— Je ne voudrais pas vous quitter, reprit Orso, sans vous laisser quelque souvenir. Voyons, que puis-je te laisser, Brando ?
Le bandit se gratta la tête, et, jetant sur le fusil d’Orso un regard oblique :
— Dame, mon lieutenant… si j’osais… mais non, vous y tenez trop.
— Qu’est-ce que tu veux ?
— Rien… la chose n’est rien… il faut encore la manière de s’en servir. Je pense toujours à ce diable de coup double et d’une seule main… Oh ! cela ne se fait pas deux fois.
— C’est ce fusil que tu veux ?… Je te l’apportais ; mais sers-t’en le moins que tu pourras.
— Oh ! je ne vous promets pas de m’en servir comme vous ; mais, soyez tranquille, quand un autre l’aura, vous pourrez bien dire que Brando Savelli a passé l’arme à gauche.
— Et vous, Castriconi, que vous donnerai-je ?
— Puisque vous voulez absolument me laisser un souvenir matériel de vous, je vous demanderai sans façon de m’envoyer un Horace du plus petit format possible. Cela me distraira et m’empêchera d’oublier mon latin. Il y a une petite qui vend des cigares, à Bastia, sur le port ; donnez-le-lui, et elle me le remettra.
— Vous aurez un Elzevir, monsieur le savant ; il y en a précisément un parmi les livres que je voulais emporter. — Eh bien ! mes amis, il faut nous séparer. Une poignée de main. Si vous pensez un jour à la Sardaigne, écrivez-moi ; l’avocat N. vous donnera mon adresse sur le continent.
— Mon lieutenant, dit Brando, demain, quand vous serez hors du port, regardez sur la montagne, à cette place ; nous y serons, et nous vous ferons signe avec nos mouchoirs.
Ils se séparèrent alors ; Orso et sa sœur prirent le chemin de Cardo, et les bandits, celui de la montagne.
XXI.
Par une belle matinée d’avril, le colonel sir Thomas Nevil, sa fille, mariée depuis peu de jours, Orso et Colomba, sortirent de Pise en calèche pour aller visiter un hypogée étrusque, nouvellement découvert, que tous les étrangers allaient voir. Descendus dans l’intérieur du monument, Orso et sa femme tirèrent des crayons et se mirent en devoir d’en dessiner les peintures ; mais le colonel et Colomba, l’un et l’autre assez indifférents pour l’archéologie, les laissèrent seuls et se promenèrent aux environs.
— Ma chère Colomba, dit le colonel, nous ne reviendrons jamais à Pise à temps pour notre luncheon. Est-ce que vous n’avez pas faim ? Voilà Orso et sa femme dans les antiquités ; quand ils se mettent à dessiner ensemble, ils n’en finissent pas.
— Oui, dit Colomba, et pourtant ils ne rapportent pas un bout de dessin.
— Mon avis serait, continua le colonel, que nous allassions à cette petite ferme là-bas. Nous y trouverons du pain, et peut-être de l’aleatico, qui sait ? même de la crème et des fraises, et nous attendrons patiemment nos dessinateurs.
— Vous avez raison, colonel. Vous et moi, qui sommes les gens raisonnables de la maison, nous aurions bien tort de nous faire les martyrs de ces amoureux, qui ne vivent que de poésie. Donnez-moi le bras. N’est-ce pas que je me forme ? Je prends le bras, je mets des chapeaux, des robes à la mode ; j’ai des bijoux ; j’apprends je ne sais combien de belles choses ; je ne suis plus du tout une sauvagesse. Voyez un peu la grâce que j’ai à porter ce châle… Ce blondin, cet officier de votre régiment, qui était au mariage… mon Dieu ! je ne puis pas retenir son nom ; un grand frisé, que je jetterais par terre d’un coup de poing…
— Chatworth ? dit le colonel.
— À la bonne heure ! mais je ne le prononcerai jamais. Eh bien ! il est amoureux fou de moi.
— Ah ! Colomba, vous devenez bien coquette… Nous aurons dans peu un autre mariage.
— Moi ! me marier ? Et qui donc élèverait mon neveu… quand Orso m’en aura donné un ? qui donc lui apprendrait à parler corse ?… Oui, il parlera corse, et je lui ferai un bonnet pointu pour vous faire enrager.
— Attendons d’abord que vous ayez un neveu ; et puis vous lui apprendrez à jouer du stylet, si bon vous semble.
— Adieu les stylets, dit gaiement Colomba ; maintenant j’ai un éventail, pour vous en donner sur les doigts quand vous direz du mal de mon pays.
Causant ainsi, ils entrèrent dans la ferme, où ils trouvèrent vin, fraises et crème. Colomba aida la fermière à cueillir des fraises pendant que le colonel buvait de l’aleatico. Au détour d’une allée, Colomba aperçut un vieillard assis au soleil sur une chaise de paille, malade, comme il semblait ; car il avait les joues creuses, les yeux enfoncés ; il était d’une maigreur extrême, et son immobilité, sa pâleur, son regard fixe, le faisaient ressembler à un cadavre plutôt qu’à un être vivant. Pendant plusieurs minutes, Colomba le contempla avec tant de curiosité qu’elle attira l’attention de la fermière. — Ce pauvre vieillard, dit-elle, c’est un de vos compatriotes, car je connais bien à votre parler que vous êtes de la Corse, mademoiselle. Il a eu des malheurs dans son pays ; ses enfants sont morts d’une façon terrible. On dit, je vous demande pardon, mademoiselle, que vos compatriotes ne sont pas tendres dans leurs inimitiés. Pour lors, ce pauvre monsieur, resté seul, s’en est venu à Pise, chez une parente éloignée, qui est la propriétaire de cette ferme. Le brave homme est un peu timbré ; c’est le malheur et le chagrin… C’est gênant pour madame, qui reçoit beaucoup de monde ; elle l’a donc envoyé ici. Il est bien doux, pas gênant ; il ne dit pas trois paroles dans un jour. Par exemple, la tête a déménagé. Le médecin vient toutes les semaines, et il dit qu’il n’en a pas pour longtemps.
— Ah ! il est condamné ? dit Colomba. Dans sa position, c’est un bonheur d’en finir.
— Vous devriez, mademoiselle, lui parler un peu corse ; cela le ragaillardirait peut-être d’entendre le langage de son pays.
— Il faut voir, dit Colomba avec un sourire ironique. Et elle s’approcha du vieillard jusqu’à ce que son ombre vînt lui ôter le soleil. Alors le pauvre idiot leva la tête et regarda fixement Colomba, qui le regardait de même, souriant toujours. Au bout d’un instant, le vieillard passa la main sur son front, et ferma les yeux comme pour échapper au regard de Colomba. Puis il les rouvrit, mais démesurément ; ses lèvres tremblaient ; il voulait étendre les mains ; mais, fasciné par Colomba, il demeurait cloué sur sa chaise, hors d’état de parler ou de se mouvoir. Enfin de grosses larmes coulèrent de ses yeux, et quelques sanglots s’échappèrent de sa poitrine.
— Voilà la première fois que je le vois ainsi, dit la jardinière. — Mademoiselle est une demoiselle de votre pays ; elle est venue pour vous voir, dit-elle au vieillard.
— Grâce ! s’écria celui-ci d’une voix rauque ; grâce ! n’es-tu pas satisfaite ? Cette feuille… que j’avais brûlée… comment as-tu fait pour la lire ?… Mais pourquoi tous les deux ?… Orlanduccio, tu n’as rien pu lire contre lui… Il fallait m’en laisser un… un seul… Orlanduccio… tu n’as pas lu son nom…
— Il me les fallait tous les deux, lui dit Colomba à voix basse et dans le dialecte corse. Les rameaux sont coupés ; et si la souche n’était pas pourrie, je l’eusse arrachée. Va, ne te plains pas ; tu n’as pas longtemps à souffrir. Moi, j’ai souffert deux ans !
Le vieillard poussa un cri, et sa tête tomba sur sa poitrine. Colomba lui tourna le dos, et revint à pas lents vers la maison en chantant quelques mots incompréhensibles d’une ballata : « Il me faut la main qui a tiré, l’œil qui a visé, le cœur qui a pensé… »
Pendant que la jardinière s’empressait à secourir le vieillard, Colomba, le teint animé l’œil en feu, se mettait à table devant le colonel.
— Qu’avez-vous donc ? dit-il, je vous trouve l’air que vous aviez à Pietranera, ce jour où, pendant notre dîner, on nous envoya des balles.
— Ce sont des souvenirs de la Corse qui me sont revenus en tête. Mais voilà qui est fini. Je serai marraine, n’est-ce pas ? Oh ! quels beaux noms je lui donnerai : Ghilfuccio-Tomaso-Orso-Leone !
La jardinière rentrait en ce moment. — Eh bien ! demanda Colomba du plus grand sang-froid, est-il mort, ou évanoui seulement ?
— Ce n’était rien, mademoiselle ; mais c’est singulier comme votre vue lui a fait de l’effet.
— Et le médecin dit qu’il n’en a pas pour longtemps ?
— Pas pour deux mois, peut-être.
— Ce ne sera pas une grande perte, observa Colomba.
— De qui diable parlez-vous ? demanda le colonel.
— D’un idiot de mon pays, dit Colomba d’un air d’indifférence, qui est en pension ici. J’enverrai savoir de temps en temps de ses nouvelles. Mais, colonel Nevil, laissez donc des fraises pour mon frère et pour Lydia.
Lorsque Colomba sortit de la ferme pour remonter dans la calèche, la fermière la suivit des yeux quelque temps : — Tu vois bien cette demoiselle si jolie, dit-elle à sa fille, eh bien ! je suis sûre qu’elle a le mauvais œil.
fin de Colomba
L’ENLÈVEMENT DE LA REDOUTE.
Un militaire de mes amis, qui est mort de la fièvre en Grèce il y a quelques années, me conta un jour la première affaire à laquelle il avait assisté. Son récit me frappa tellement, que je l’écrivis de mémoire aussitôt que j’en eus le loisir. Le voici :
« Je rejoignis le régiment le 4 septembre au soir. Je trouvai le colonel au bivouac. Il me reçut d’abord assez brusquement ; mais, après avoir lu la lettre de recommandation du général B***, il changea de manières, et m’adressa quelques paroles obligeantes.
» Je fus présenté par lui à mon capitaine, qui revenait à l’instant même d’une reconnaissance. Ce capitaine, que je n’eus guère le temps de connaître, était un grand homme brun, d’une physionomie dure et repoussante. Il avait été simple soldat, et avait gagné ses épaulettes et sa croix sur les champs de bataille. Sa voix, qui était enrouée et faible, contrastait singulièrement avec sa stature presque gigantesque. On me dit qu’il devait cette voix étrange à une balle qui l’avait percé de part en part à la bataille d’Iéna.
» En apprenant que je sortais de l’école de Fontainebleau, il fit la grimace et dit : « Mon lieutenant est mort hier… » Je compris qu’il voulait dire : « C’est vous qui devez le remplacer, et vous n’en êtes pas capable. » Un mot piquant me vint sur les lèvres, mais je me contins.
» La lune se leva derrière la redoute de Cheverino, située à deux portées de canon de notre bivouac. Elle était large et rouge comme cela est ordinaire à son lever. Mais ce soir elle me parut d’une grandeur extraordinaire. Pendant un instant, la redoute se détacha en noir sur le disque éclatant de la lune. Elle ressemblait au cône d’un volcan au moment de l’éruption.
» Un vieux soldat, auprès duquel je me trouvais, remarqua la couleur de la lune. « Elle est bien rouge, » dit-il ; « c’est signe qu’il en coûtera bon pour l’avoir, cette fameuse redoute ! » J’ai toujours été superstitieux, et cet augure, dans ce moment surtout, m’affecta. Je me couchai, mais je ne pus dormir. Je me levai, et je marchai quelque temps, regardant l’immense ligne de feux qui couvrait les hauteurs au delà du village de Cheverino.
» Lorsque je crus que l’air frais et piquant de la nuit avait assez rafraîchi mon sang, je revins auprès du feu ; je m’enveloppai soigneusement dans mon manteau, et je fermai les yeux, espérant ne pas les ouvrir avant le jour. Mais le sommeil me tint rigueur. Insensiblement mes pensées prenaient une teinte lugubre. Je me disais que je n’avais pas un ami parmi les cent mille hommes qui couvraient cette plaine. Si j’étais blessé, je serais dans un hôpital, traité sans égards par des chirurgiens ignorants. Ce que j’avais entendu dire des opérations chirurgicales me revint à la mémoire. Mon cœur battait avec violence, et machinalement je disposais comme une espèce de cuirasse le mouchoir et le portefeuille que j’avais sur la poitrine. La fatigue m’accablait, je m’assoupissais, à chaque instant, et à chaque instant quelque pensée sinistre se reproduisait avec plus de force et me réveillait en sursaut.
» Cependant la fatigue l’avait emporté, et quand on battit la diane j’étais tout à fait endormi. Nous nous mîmes en bataille, on fit l’appel, puis on remit les armes en faisceaux, et tout annonçait que nous allions passer une journée tranquille.
» Vers trois heures, un aide de camp arriva, apportant un ordre. On nous fit reprendre les armes ; nos tirailleurs se répandirent dans la plaine ; nous les suivîmes lentement, et au bout de vingt minutes nous vîmes tous les avant-postes des Russes se replier et rentrer dans la redoute.
» Une batterie d’artillerie vint s’établir à notre droite, une autre à notre gauche, mais toutes les deux bien en avant de nous. Elles commencèrent un feu très-vif sur l’ennemi, qui riposta énergiquement, et bientôt la redoute de Cheverino disparut sous des nuages épais de fumée.
» Notre régiment était presque à couvert du feu des Russes par un pli de terrain. Leurs boulets, rares d’ailleurs pour nous (car ils tiraient de préférence sur nos canonniers), passaient au-dessus de nos têtes, ou tout au plus nous envoyaient de la terre et de petites pierres.
» Aussitôt que l’ordre de marcher en avant nous eut été donné, mon capitaine me regarda avec une attention qui m’obligea à passer deux ou trois fois la main sur ma jeune moustache d’un air aussi dégagé qu’il me fut possible. Au reste, je n’avais pas peur, et la seule crainte que j’éprouvasse, c’était que l’on ne s’imaginât que j’avais peur. Ces boulets inoffensifs contribuèrent encore à me maintenir dans mon calme héroïque. Mon amour-propre me disait que je courais un danger réel, puisque enfin j’étais sous le feu d’une batterie. J’étais enchanté d’être si à mon aise, et je songeai au plaisir de raconter la prise de la redoute de Cheverino, dans le salon de madame de B***, rue de Provence.
» Le colonel passa devant notre compagnie ; il m’adressa la parole : « Eh bien, vous allez en voir de grises pour votre début. »
» Je souris d’un air tout à fait martial en brossant la manche de mon habit, sur laquelle un boulet, tombé à trente pas de moi, avait envoyé un peu de poussière.
» Il paraît que les Russes s’aperçurent du mauvais succès de leurs boulets, car ils les remplacèrent par des obus qui pouvaient plus facilement nous atteindre dans le creux où nous étions postés. Un assez gros éclat m’enleva mon schako et tua un homme auprès de moi.
« Je vous fais mon compliment, » me dit le capitaine, comme je venais de ramasser mon schako, « vous en voilà quitte pour la journée. » Je connaissais cette superstition militaire qui croit que l’axiome non bis in idem trouve son application aussi bien sur un champ de bataille que dans une cour de justice. Je remis fièrement mon schako. « C’est faire saluer les gens sans cérémonie, » dis-je aussi gaiement que je pus. Cette mauvaise plaisanterie, vu la circonstance, parut excellente. « Je vous félicite, reprit le capitaine, vous n’aurez rien de plus, et vous commanderez une compagnie ce soir ; car je sens bien que le four chauffe pour moi. Toutes les fois que j’ai été blessé, l’officier auprès de moi a reçu quelque balle morte, et, » ajouta-t-il d’un ton plus bas et presque honteux, « leurs noms commençaient toujours par un P. »
» Je fis l’esprit fort ; bien des gens auraient fait comme moi ; bien des gens auraient été aussi bien que moi frappés de ces paroles prophétiques. Conscrit comme je l’étais, je sentais que je ne pouvais confier mes sentiments à personne, et que je devais toujours paraître froidement intrépide.
» Au bout d’une demi-heure, le feu des Russes diminua sensiblement ; alors nous sortîmes de notre couvert pour marcher sur la redoute.
» Notre régiment était composé de trois bataillons. Le deuxième fut chargé de tourner la redoute du côté de la gorge ; les deux autres devaient donner l’assaut. J’étais dans le troisième bataillon.
» En sortant de derrière l’espèce d’épaulement qui nous avait protégés, nous fûmes reçus par plusieurs décharges de mousqueterie qui ne firent que peu de mal dans nos rangs. Le sifflement des balles me surprit : souvent je tournais la tête, et je m’attirai ainsi quelques plaisanteries de la part de mes camarades plus familiarisés avec ce bruit. « À tout prendre, me dis-je, une bataille n’est pas une chose si terrible. »
» Nous avancions au pas de course, précédés de tirailleurs : tout à coup les Russes poussèrent trois hourras, trois hourras distincts, puis demeurèrent silencieux, et sans tirer. « Je n’aime pas ce silence, dit mon capitaine ; cela ne nous présage rien de bon. » Je trouvai que nos gens étaient un peu trop bruyants, et je ne pus m’empêcher de faire intérieurement la comparaison de leurs clameurs tumultueuses avec le silence imposant de l’ennemi.
» Nous parvînmes rapidement au pied de la redoute ; les palissades avaient été brisées et la terre bouleversée par nos boulets. Les soldats s’élancèrent sur ces ruines nouvelles avec des cris de Vive l’Empereur ! plus forts qu’on ne l’aurait attendu de gens qui avaient déjà tant crié.
» Je levai les yeux, et jamais je n’oublierai le spectacle que je vis. La plus grande partie de la fumée s’était élevée, et restait suspendue comme un dais à vingt pieds au-dessus de la redoute. Au travers d’une vapeur bleuâtre, on apercevait derrière leur parapet à demi détruit les grenadiers russes, l’arme haute, immobiles comme des statues. Je crois voir encore chaque soldat, l’œil gauche attaché sur nous, le droit caché par son fusil élevé. Dans une embrasure, à quelques pieds de nous, un homme tenant une lance à feu était auprès d’un canon.
» Je frissonnai, et je crus que ma dernière heure était venue. « Voilà la danse qui va commencer, s’écria mon capitaine. Bonsoir. » Ce furent les dernières paroles que je l’entendis prononcer.
» Un roulement de tambours retentit dans la redoute. Je vis se baisser tous les fusils. Je fermai les yeux, et j’entendis un fracas épouvantable, suivi de cris et de gémissements. J’ouvris les yeux, surpris de me trouver encore au monde. La redoute était de nouveau enveloppée de fumée. J’étais entouré de blessés et de morts. Mon capitaine était étendu à mes pieds : sa tête avait été broyée par un boulet, et j’étais couvert de sa cervelle et de son sang. De toute ma compagnie, il ne restait debout que six hommes et moi.