Colomba (page 13)
» Nous voguions lentement vers les mers de l’Inde, contrariés par les vents et par les fausses manœuvres de notre capitaine, dont la maladresse augmentait le danger de notre croisière. Tantôt chassés par des forces supérieures, tantôt poursuivant des vaisseaux marchands, nous ne passions pas un seul jour sans quelque aventure nouvelle. Mais ni la vie hasardeuse que nous menions, ni les fatigues que lui donnait le détail de la frégate dont il était chargé, ne pouvaient distraire Roger des tristes pensées qui le poursuivaient sans relâche. Lui qui passait autrefois pour l’officier le plus actif et le plus brillant de notre port, maintenant il se bornait à faire seulement son devoir. Aussitôt que son service était fini, il se renfermait dans sa chambre, sans livres, sans papier ; il passait des heures entières couché dans son cadre, et le malheureux ne pouvait dormir.
» Un jour voyant son abattement, je m’avisai de lui dire : « Parbleu ! mon cher, tu t’affliges pour peu de chose. Tu as escamoté vingt-cinq napoléons à un gros Hollandais, bien ! — et tu as des remords pour plus d’un million. Or dis-moi, quand tu étais l’amant de la femme du préfet de… n’en avais-tu point ? Pourtant elle valait mieux que vingt-cinq napoléons. »
» Il se retourna sur son matelas sans me répondre.
» Je poursuivis : « Après tout, ton crime, puisque tu dis que c’est un crime, avait un motif honorable, et venait d’une âme élevée. »
» Il tourna la tête et me regarda d’un air furieux.
— « Oui, car enfin, si tu avais perdu, que devenait Gabrielle ? Pauvre fille, elle aurait vendu sa dernière chemise pour toi… Si tu perdais, elle était réduite à la misère… C’est pour elle, c’est par amour pour elle que tu as triché. Il y a des gens qui tuent par amour… qui se tuent… Toi, mon cher Roger, tu as fait plus. Pour un homme comme nous, il y a plus de courage à… voler, pour parler net, qu’à se tuer. »
« Peut-être maintenant, » me dit le capitaine interrompant son récit, « vous semblé-je ridicule. Je vous assure que mon amitié pour Roger me donnait, dans ce moment, une éloquence que je ne retrouve plus aujourd’hui ; et, le diable m’emporte, en lui parlant de la sorte, j’étais de bonne foi, et je croyais tout ce que je disais. Ah ! j’étais jeune alors ! »
» Roger fut quelque temps sans répondre ; il me tendit la main : « Mon ami, » dit-il en paraissant faire un grand effort sur lui-même, « tu me crois meilleur que je ne suis. Je suis un lâche coquin. Quand j’ai triché ce Hollandais, je ne pensais qu’à gagner vingt-cinq napoléons, voilà tout. Je ne pensais pas à Gabrielle, et voilà pourquoi je me méprise… Moi, estimer mon honneur moins que vingt cinq napoléons !… Quelle bassesse ! Oui, je serais heureux de pouvoir me dire : J’ai volé pour tirer Gabrielle de la misère… Non !… non ! je ne pensais pas à elle… Je n’étais pas amoureux dans ce moment… J’étais un joueur… j’étais un voleur… J’ai volé de l’argent pour l’avoir à moi… et cette action m’a tellement abruti, avili, que je n’ai plus aujourd’hui de courage ni d’amour… je vis, et je ne pense plus à Gabrielle… je suis un homme fini. »
» Il paraissait si malheureux que, s’il m’avait demandé mes pistolets pour se tuer, je crois que je les lui aurais donnés.
» Un certain vendredi, jour de mauvais augure nous découvrîmes une grosse frégate anglaise, l’Alceste, qui prit chasse sur nous. Elle portait cinquante-huit canons, nous n’en avions que trente-huit. Nous fîmes force de voiles pour lui échapper ; mais sa marche était supérieure, elle gagnait sur nous à chaque instant ; il était évident qu’avant la nuit nous serions contraints de livrer un combat inégal. Notre capitaine appela Roger dans sa chambre, où ils furent un grand quart d’heure à consulter ensemble. Roger remonta sur le tillac, me prit par le bras, et me tira à l’écart.
— « D’ici à deux heures, » me dit-il, « l’affaire va s’engager ; ce brave homme là-bas qui se démène sur le gaillard d’arrière a perdu la tête. Il y avait deux partis à prendre : le premier, le plus honorable, était de laisser l’ennemi arriver sur nous, puis de l’aborder vigoureusement en jetant à son bord une centaine de gaillards déterminés ; l’autre parti, qui n’est pas mauvais, mais qui est assez lâche, serait de nous alléger en jetant à la mer une partie de nos canons. Alors nous pourrions serrer de très-près la côte d’Afrique que nous découvrons là-bas à bâbord. L’Anglais, de peur de s’échouer, serait bien obligé de nous laisser échapper ; mais notre… capitaine n’est ni un lâche ni un héros : il va se laisser démolir de loin à coups de canon, et, après quelques heures de combat, il amènera honorablement son pavillon. Tant pis pour vous : les pontons de Portsmouth vous attendent. Quant à moi, je ne veux pas les voir. »
— « Peut-être, » lui dis-je, « nos premiers coups de canon feront-ils à l’ennemi des avaries assez fortes pour l’obliger à cesser la chasse. »
— « Écoute, je ne veux pas être prisonnier, je veux me faire tuer ; il est temps que j’en finisse. Si par malheur je ne suis que blessé, donne-moi ta parole que tu me jetteras à la mer. C’est le lit où doit mourir un bon marin comme moi. »
— « Quelle folie ! » m’écriai-je, « et quelle commission me donnes-tu là ! »
— « Tu rempliras le devoir d’un bon ami. Tu sais qu’il faut que je meure. Je n’ai consenti à ne pas me tuer que dans l’espoir d’être tué, tu dois t’en souvenir. Allons, fais-moi cette promesse ; si tu me refuses, je fais demander ce service à ce contre-maître, qui ne me refusera pas. »
» Après avoir réfléchi quelque temps, je lui dis : « Je te donne ma parole de faire ce que tu désires, pourvu que tu sois blessé à mort, sans espérance de guérison. Dans ce cas, je consens à t’épargner des souffrances. »
— « Je serai blessé à mort ou bien je serai tué. » Il me tendit la main, je la serrai fortement. Dès lors, il fut plus calme, et même une certaine gaieté martiale brilla sur son visage.
» Vers trois heures de l’après-midi les canons de chasse de l’ennemi commencèrent à porter dans nos agrès. Nous carguâmes alors une partie de nos voiles ; nous présentâmes le travers à l’Alceste, et nous fîmes un feu roulant auquel les Anglais répondirent avec vigueur. Après environ une heure de combat, notre capitaine, qui ne faisait rien à propos, voulut essayer l’abordage. Mais nous avions déjà beaucoup de morts et de blessés, et le reste de notre équipage avait perdu de son ardeur ; enfin nous avions beaucoup souffert dans nos agrès, et nos mâts étaient fort endommagés. Au moment où nous déployâmes nos voiles pour nous rapprocher de l’Anglais, notre grand mât, qui ne tenait plus à rien, tomba avec un fracas horrible. L’Alceste profita de la confusion où nous jeta d’abord cet accident. Elle vint passer à notre poupe en nous lâchant à demi-portée de pistolet toute sa bordée ; elle traversa de l’avant à l’arrière notre malheureuse frégate, qui ne pouvait lui opposer sur ce point que deux petits canons. Dans ce moment, j’étais auprès de Roger, qui s’occupait à faire couper les haubans qui retenaient encore le mât abattu. Je le sens qui me serrait le bras avec force ; je me retourne, et je le vois renversé sur le tillac et tout couvert de sang. Il venait de recevoir un coup de mitraille dans le ventre.
» Le capitaine courut à lui : « Que faire, lieutenant ? » s’écria-t-il.
— « Il faut clouer notre pavillon à ce tronçon de mât et nous faire couler. » Le capitaine le quitta aussitôt, goûtant fort peu ce conseil.
« Allons, » me dit Roger, « souviens-toi de ta promesse. »
— « Ce n’est rien, » lui dis-je, « tu peux en revenir. »
— « Jette-moi par-dessus le bord, » s’écria-t-il en jurant horriblement et me saisissant par la basque de mon habit ; « tu vois bien que je n’en puis réchapper ; jette-moi à la mer, je ne veux pas voir amener notre pavillon. »
» Deux matelots s’approchèrent de lui pour le porter à fond de cale. « À vos canons, coquins ! » s’écria-t-il avec force ; « tirez à mitraille et pointez au tillac. Et toi, si tu manques à ta parole, je te maudis, et je te tiens pour le plus lâche et le plus vil de tous les hommes ! »
» Sa blessure était certainement mortelle. Je vis le capitaine appeler un aspirant et lui donner l’ordre d’amener notre pavillon. « Donne-moi une poignée de main, » dis-je à Roger.
» Au moment même où notre pavillon fut amené… »
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
— « Capitaine, une baleine à bâbord ! » interrompit un enseigne accourant à nous.
— « Une baleine ? » s’écria le capitaine transporté de joie et laissant là son récit ; « vite, la chaloupe à la mer ! la yole à la mer ! toutes les chaloupes à la mer ! — Des harpons, des cordes ! etc., etc. »
Je ne pus savoir comment mourut le pauvre lieutenant Roger.
Fin de la partie de trictrac.
LA PERLE DE TOLÈDE.
IMITÉ DE L’ESPAGNOL
Qui me dira si le soleil est plus beau à son lever qu’à son coucher ? Qui me dira de l’olivier ou de l’amandier lequel est le plus beau des arbres ? Qui me dira qui du Valencien ou de l’Andalous est le plus brave ? Qui me dira quelle est la plus belle des femmes ? — Je vous dirai quelle est la plus belle des femmes : c’est Aurore de Vargas, la perle de Tolède.
Le noir Tuzani a demandé sa lance, il a demandé son bouclier : sa lance, il la tient de sa main droite ; son bouclier pend à son cou. Il descend dans son écurie, et considère ses quarante juments l’une après l’autre. Il dit : « Berja est la plus vigoureuse ; sur sa large croupe j’emporterai la perle de Tolède, ou, par Allah ! Cordoue ne me reverra jamais. »
Il part, il chevauche, il arrive à Tolède, et il rencontre un vieillard près du Zacatin. « Vieillard à la barbe blanche, porte cette lettre à don Guttiere, à don Guttiere de Saldana. S’il est homme, il viendra combattre contre moi près de la fontaine d’Almami. La perle de Tolède doit appartenir à l’un de nous. »
Et le vieillard a pris la lettre, il l’a prise et l’a portée au comte de Saldana, comme il jouait aux échecs avec la perle de Tolède. Le comte a lu la lettre, il a lu le cartel, et de sa main il a frappé la table si fort que toutes les pièces sont tombées. Et il se lève et demande sa lance et son bon cheval ; et la perle s’est levée aussi toute tremblante, car elle a compris qu’il allait à un duel.
« Seigneur Guttiere, don Guttiere de Saldana, restez, je vous en prie, et jouez encore avec moi. — Je ne jouerai pas davantage aux échecs ; je veux jouer au jeu des lances à la fontaine d’Almami. » Et les pleurs d’Aurore ne purent l’arrêter ; car rien n’arrête un cavalier qui se rend à un duel. Alors la perle de Tolède a pris son manteau, et, montée sur sa mule, s’en est allée à la fontaine d’Almami.
Autour de la fontaine le gazon est rouge ; l’eau de la fontaine est rouge aussi : mais ce n’est point le sang d’un chrétien qui rougit le gazon, qui rougit l’eau de la fontaine. Le noir Tuzani est couché sur le dos ; la lance de don Guttiere s’est brisée dans sa poitrine ; tout son sang se perd peu à peu. Sa jument Berja le regarde en pleurant, car elle ne peut guérir la blessure de son maître.
La perle descend de sa mule : « Cavalier, ayez bon courage ; vous vivrez encore pour épouser une belle Moresque ; ma main sait guérir les blessures que fait mon chevalier. — O perle si blanche, ô perle si belle, arrache de mon sein ce tronçon de lance qui le déchire : le froid de l’acier me glace et me transit. » Elle s’est approchée sans défiance ; mais il a ranimé ses forces, et du tranchant de son sabre il balafre ce visage si beau.
Fin de la perle de Tolède.
LA VÉNUS D’ILLE.
1837
Ἵλεως, ἢν δ’ἐγώ, ἔστω ὁ ἀνδριὰς καὶ ἤπιος οὕτως ἀνδρεῖος ὤν.ΛΟΥΚΙΑΝΟΥ ΦΙΛΟΨΕΥΔΗΣ
Je descendais le dernier coteau du Canigou, et, bien que le soleil fût déjà couché, je distinguais dans la plaine les maisons de la petite ville d’Ille, vers laquelle je me dirigeais.
— Vous savez, dis-je au Catalan qui me servait de guide depuis la veille, vous savez sans doute où demeure M. de Peyrehorade ?
— Si je le sais ! s’écria-t-il, je connais sa maison comme la mienne ; et s’il ne faisait pas si noir, je vous la montrerais. C’est la plus belle d’Ille. Il a de l’argent, oui, M. de Peyrehorade ; et il marie son fils à plus riche que lui encore.
— Et ce mariage se fera-t-il bientôt ? lui demandai-je.
— Bientôt ! il se peut que déjà les violons soient commandés pour la noce. Ce soir, peut-être, demain, après-demain, que sais-je ! C’est à Puygarrig que ça se fera ; car c’est mademoiselle de Puygarrig que monsieur le fils épouse. Ce sera beau, oui !
J’étais recommandé à M. de Peyrehorade par mon ami M. de P. C’était, m’avait-il dit, un antiquaire fort instruit et d’une complaisance à toute épreuve. Il se ferait un plaisir de me montrer toutes les ruines à dix lieues à la ronde. Or je comptais sur lui pour visiter les environs d’Ille, que je savais riches en monuments antiques et du moyen-âge. Ce mariage, dont on me parlait alors pour la première fois, dérangeait tous mes plans.
Je vais être un trouble-fête, me dis-je. Mais j’étais attendu ; annoncé par M. de P., il fallait bien me présenter.
— Gageons, monsieur, me dit mon guide, comme nous étions déjà dans la plaine, gageons un cigare que je devine ce que vous allez faire chez M. de Peyrehorade ?
— Mais, répondis-je en lui tendant un cigare, cela n’est pas bien difficile à deviner. À l’heure qu’il est, quand on a fait six lieues dans le Canigou, la grande affaire, c’est de souper.
— Oui, mais demain ?… Tenez, je parierais que vous venez à Ille pour voir l’idole ? j’ai deviné cela à vous voir tirer en portrait les saints de Serrabona.
— L’idole ? quelle idole ? Ce mot avait excité ma curiosité.
— Comment ! l’on ne vous a pas conté, à Perpignan, comment M. de Peyrehorade avait trouvé une idole en terre ?
— Vous voulez dire une statue en terre cuite, en argile ?
— Non pas. Oui, bien en cuivre, et il y en a de quoi faire des gros sous. Elle vous pèse autant qu’une cloche d’église. C’est bien avant dans la terre, au pied d’un olivier, que nous l’avons eue.
— Vous étiez donc présent à la découverte ?
— Oui, monsieur. M. de Peyrehorade nous dit, il y a quinze jours, à Jean Coll et à moi, de déraciner un vieil olivier qui était gelé de l’année dernière, car elle a été bien mauvaise, comme vous savez. Voilà donc qu’en travaillant, Jean Coll, qui y allait de tout cœur, il donne un coup de pioche, et j’entends bimm… comme s’il avait tapé sur une cloche. Qu’est-ce que c’est ? que je dis. Nous piochons toujours, nous piochons, et voilà qu’il paraît une main noire, qui semblait la main d’un mort qui sortait de terre. Moi, la peur me prend. Je m’en vais à monsieur, et je lui dis : — Des morts, notre maître, qui sont sous l’olivier ! Faut appeler le curé. — Quels morts ? qu’il me dit. Il vient, et il n’a pas plutôt vu la main qu’il s’écrie : — Un antique ! un antique ! — Vous auriez cru qu’il avait trouvé un trésor. Et le voilà avec la pioche, avec les mains, qu’il se démène et qu’il faisait quasiment autant d’ouvrage que nous deux.
— Et enfin que trouvâtes-vous ?
— Une grande femme noire plus qu’à moitié nue, révérence parler, monsieur, toute en cuivre ; et M. de Peyrehorade nous a dit que c’était une idole du temps des païens… du temps de Charlemagne, quoi !
— Je vois ce que c’est… Quelque bonne-vierge en bronze d’un couvent détruit.
— Une bonne-vierge ! ah bien oui !… Je l’aurais bien reconnue, si ç’avait été une bonne-vierge. C’est une idole, vous dis-je ; on le voit bien à son air. Elle vous fixe avec ses grands yeux blancs… On dirait qu’elle vous dévisage. On baisse les yeux, oui, en la regardant.
— Des yeux blancs ? Sans doute ils sont incrustés dans le bronze. Ce sera peut-être quelque statue romaine.
— Romaine ! c’est cela. M. de Peyrehorade dit que c’est une romaine. Ah ! je vois bien que vous êtes un savant comme lui.
— Est-elle entière, bien conservée ?
— Oh ! monsieur, il ne lui manque rien. C’est encore plus beau et mieux fini que le buste de Louis-Philippe, qui est à la mairie, en plâtre peint. Mais avec tout cela, la figure de cette idole ne me revient pas. Elle a l’air méchante… et elle l’est aussi.
— Méchante ! Quelle méchanceté vous a-t-elle faite ?
— Pas à moi précisément, mais vous allez voir. Nous nous étions mis à quatre pour la dresser debout et M. de Peyrehorade, qui lui aussi tirait à la corde, bien qu’il n’ait guère plus de force qu’un poulet, le digne homme ! Avec bien de la peine nous la mettons droite. J’amassais un tuileau pour la caler, quand, patatras ! la voilà qui tombe à la renverse tout d’une masse. Je dis : Gare dessous ! Pas assez vite pourtant, car Jean Coll n’a pas eu le temps de tirer sa jambe…
— Et il a été blessé ?
— Cassée net comme un échalas, sa pauvre jambe ! Pécaïre ! quand j’ai vu cela, moi, j’étais furieux. Je voulais défoncer l’idole à coups de pioche, mais M. de Peyrehorade m’a retenu. Il a donné de l’argent à Jean Coll, qui tout de même est encore au lit depuis quinze jours que cela lui est arrivé, et le médecin dit qu’il ne marchera jamais de cette jambe-là comme de l’autre. C’est dommage, lui qui était notre meilleur coureur et, après monsieur le fils, le plus malin joueur de paume. C’est que M. Alphonse de Peyrehorade en a été triste, car c’est Coll qui faisait sa partie. Voilà qui était beau à voir comme ils se renvoyaient les balles. Paf ! paf ! Jamais elles ne touchaient terre.
Devisant de la sorte, nous entrâmes à Ille, et je me trouvai bientôt en présence de M. de Peyrehorade. C’était un petit vieillard vert encore et dispos, poudré, le nez rouge, l’air jovial et goguenard. Avant d’avoir ouvert la lettre de M. de P., il m’avait installé devant une table bien servie, et m’avait présenté à sa femme et à son fils comme un archéologue illustre, qui devait tirer le Roussillon de l’oubli où le laissait l’indifférence des savants.
Tout en mangeant de bon appétit, car rien ne dispose mieux que l’air vif des montagnes, j’examinais mes hôtes. J’ai dit un mot de M. de Peyrehorade ; je dois ajouter que c’était la vivacité même. Il parlait, mangeait, se levait, courait à sa bibliothèque, m’apportait des livres, me montrait des estampes, me versait à boire ; il n’était jamais deux minutes en repos. Sa femme, un peu trop grasse, comme la plupart des Catalanes lorsqu’elles ont passé quarante ans, me parut une provinciale renforcée, uniquement occupée des soins de son ménage. Bien que le souper fût suffisant pour six personnes au moins, elle courut à la cuisine, fit tuer des pigeons, frire des miliasses, ouvrit je ne sais combien de pots de confitures. En un instant la table fut encombrée de plats et de bouteilles, et je serais certainement mort d’indigestion si j’avais goûté seulement à tout ce qu’on m’offrait. Cependant, à chaque plat que je refusais, c’étaient de nouvelles excuses. On craignait que je ne me trouvasse bien mal à Ille. Dans la province on a si peu de ressources, et les Parisiens sont si difficiles !
Au milieu des allées et venues de ses parents, M. Alphonse de Peyrehorade ne bougeait pas plus qu’un Terme. C’était un grand jeune homme de vingt-six ans, d’une physionomie belle et régulière, mais manquant d’expression. Sa taille et ses formes athlétiques justifiaient bien la réputation d’infatigable joueur de paume qu’on lui faisait dans le pays. Il était ce soir-là habillé avec élégance, exactement d’après la gravure du dernier numéro du Journal des modes. Mais il me semblait gêné dans ses vêtements. Il était roide comme un piquet dans son col de velours, et ne se tournait que tout d’une pièce. Ses mains grosses et hâlées, ses ongles courts, contrastaient singulièrement avec son costume. C’étaient des mains de laboureur sortant des manches d’un dandy. D’ailleurs, bien qu’il me considérât de la tête aux pieds fort curieusement, en ma qualité de Parisien, il ne m’adressa qu’une seule fois la parole dans toute la soirée ; ce fut pour me demander où j’avais acheté la chaîne de ma montre.
— Ah çà ! mon cher hôte, me dit M. de Peyrehorade, le souper tirant à sa fin, vous m’appartenez, vous êtes chez moi. Je ne vous lâche plus, sinon quand vous aurez vu tout ce que nous avons de curieux dans nos montagnes. Il faut que vous appreniez à connaître notre Roussillon, et que vous lui rendiez justice. Vous ne vous doutez pas de tout ce que nous allons vous montrer. Monuments phéniciens, celtiques, romains, arabes, byzantins, vous verrez tout, depuis le cèdre jusqu’à l’hysope. Je vous mènerai partout et ne vous ferai pas grâce d’une brique.
Un accès de toux l’obligea de s’arrêter. J’en profitai pour lui dire que je serais désolé de le déranger dans une circonstance aussi intéressante pour sa famille. S’il voulait bien me donner ses excellents conseils sur les excursions que j’aurais à faire, je pourrais, sans qu’il prît la peine de m’accompagner…
— Ah ! vous voulez parler du mariage de ce garçon-là, s’écria-t-il en m’interrompant. Bagatelle ! ce sera fait après-demain. Vous ferez la noce avec nous, en famille, car la future est en deuil d’une tante dont elle hérite. Ainsi point de fête, point de bal… C’est dommage… vous auriez vu danser nos Catalanes… Elles sont jolies, et peut-être l’envie vous aurait-elle pris d’imiter mon Alphonse. Un mariage, dit-on, en amène d’autres… Samedi, les jeunes gens mariés, je suis libre, et nous nous mettons en course. Je vous demande pardon de vous donner l’ennui d’une noce de province. Pour un Parisien blasé sur les fêtes… et une noce sans bal encore ! Pourtant, vous verrez une mariée… une mariée… vous m’en direz des nouvelles… Mais vous êtes un homme grave et vous ne regardez plus les femmes. J’ai mieux que cela à vous montrer. Je vous ferai voir quelque chose !… Je vous réserve une fière surprise pour demain.
— Mon Dieu ! lui dis-je, il est difficile d’avoir un trésor dans sa maison sans que le public en soit instruit. Je crois deviner la surprise que vous me préparez. Mais si c’est de votre statue qu’il s’agit, la description que mon guide m’en a faite n’a servi qu’à exciter ma curiosité et à me disposer à l’admiration.
— Ah ! il vous a parlé de l’idole, car c’est ainsi qu’ils appellent ma belle Vénus Tur… mais je ne veux rien vous dire. Demain, au grand jour, vous la verrez, et vous me direz si j’ai raison de la croire un chef-d’œuvre. Parbleu ! vous ne pouviez arriver plus à propos ! Il y a des inscriptions que moi, pauvre ignorant, j’explique à ma manière. Mais un savant de Paris !… Vous vous moquerez peut-être de mon interprétation… car j’ai fait un mémoire… moi qui vous parle… vieil antiquaire de province, je me suis lancé… Je veux faire gémir la presse… Si vous vouliez bien me lire et me corriger, je pourrais espérer… Par exemple, je suis bien curieux de savoir comment vous traduirez cette inscription sur le socle : CAVE… Mais je ne veux rien vous demander encore ! À demain, à demain ! Pas un mot sur la Vénus aujourd’hui !
— Tu as raison, Peyrehorade, dit sa femme, de laisser là ton idole. Tu devrais voir que tu empêches monsieur de manger. Va, monsieur a vu à Paris de bien plus belles statues que la tienne. Aux Tuileries, il y en a des douzaines, et en bronze aussi.
— Voilà bien l’ignorance, la sainte ignorance de la province ! interrompit M. de Peyrehorade. Comparer un antique admirable aux plates figures de Coustou !
Comme avec irrévérence
Parle des dieux ma ménagère !
Savez-vous que ma femme voulait que je fondisse ma statue pour en faire une cloche à notre église ? C’est qu’elle en eût été la marraine. Un chef-d’œuvre de Myron, monsieur !
— Chef-d’œuvre ! chef-d’œuvre ! un beau chef-d’œuvre qu’elle a fait ! casser la jambe d’un homme !
— Ma femme, vois-tu ? dit M. de Peyrehorade d’un ton résolu, et tendant vers elle sa jambe droite dans un bas de soie chinée, si ma Vénus m’avait cassé cette jambe-là, je ne la regretterais pas.
— Bon Dieu ! Peyrehorade, comment peux-tu dire cela ! Heureusement que l’homme va mieux… Et encore je ne peux pas prendre sur moi de regarder la statue qui fait des malheurs comme celui-là. Pauvre Jean Coll !
— Blessé par Vénus, monsieur, dit M. de Peyrehorade riant d’un gros rire, blessé par Vénus, le maraud se plaint.
veneris nec præmia noris.
Qui n’a été blessé par Vénus ?
M. Alphonse, qui comprenait le français mieux que le latin, cligna de l’œil d’un air d’intelligence, et me regarda comme pour me demander : Et vous, Parisien, comprenez-vous ?
Le souper finit. Il y avait une heure que je ne mangeais plus. J’étais fatigué, et je ne pouvais parvenir à cacher les fréquents bâillements qui m’échappaient. Madame de Peyrehorade s’en aperçut la première, et remarqua qu’il était temps d’aller dormir. Alors commencèrent de nouvelles excuses sur le mauvais gîte que j’allais avoir. Je ne serais pas comme à Paris. En province on est si mal ! Il fallait de l’indulgence pour les Roussillonnais. J’avais beau protester qu’après une course dans les montagnes une botte de paille me serait un coucher délicieux, on me priait toujours de pardonner à de pauvres campagnards s’ils ne me traitaient pas aussi bien qu’ils l’eussent désiré. Je montai enfin à la chambre qui m’était destinée, accompagné de M. de Peyrehorade. L’escalier, dont les marches supérieures étaient en bois, aboutissait au milieu d’un corridor, sur lequel donnaient plusieurs chambres.