Colomba (page 31)
Les nègres épouvantés fuyaient sous les écoutilles en poussant des cris de terreur ; mais, comme le vent ne trouvait plus de prise, le vaisseau se releva et se laissa doucement ballotter par les flots. Alors les plus hardis des noirs remontèrent sur le tillac et le débarrassèrent des débris qui l’obstruaient. Tamango restait immobile, le coude appuyé sur l’habitacle et se cachant le visage sur son bras replié. Ayché était auprès de lui, mais n’osait lui adresser la parole. Peu à peu les noirs s’approchèrent ; un murmure s’éleva, qui bientôt se changea en un orage de reproches et d’injures. « Perfide ! imposteur ! s’écriaient-ils, c’est toi qui as causé tous nos maux, c’est toi qui nous as vendus aux blancs, c’est toi qui nous as contraints de nous révolter contre eux. Tu nous avais vanté ton savoir, tu nous avais promis de nous ramener dans notre pays. Nous t’avons cru, insensés que nous étions ! et voilà que nous avons manqué de périr tous parce que tu as offensé le fétiche des blancs. »
Tamango releva fièrement la tête, et les noirs qui l’entouraient reculèrent intimidés. Il ramassa deux fusils, fit signe à sa femme de le suivre, traversa la foule, qui s’ouvrit devant lui, et se dirigea vers l’avant du vaisseau. Là, il se fit comme un rempart avec des tonneaux vides et des planches ; puis il s’assit au milieu de cette espèce de retranchement, d’où sortaient menaçantes les baïonnettes de ses deux fusils. On le laissa tranquille. Parmi les révoltés, les uns pleuraient ; d’autres, levant les mains au ciel, invoquaient leurs fétiches et ceux des blancs ; ceux-ci, à genoux devant la boussole, dont ils admiraient le mouvement continuel, la suppliaient de les ramener dans leur pays ; ceux-là se couchaient sur le tillac dans un morne abattement. Au milieu de ces désespérés, qu’on se représente des femmes et des enfants hurlant d’effroi, et une vingtaine de blessés implorant des secours que personne ne pensait à leur donner.
Tout à coup un nègre paraît sur le tillac : son visage est radieux. Il annonce qu’il vient de découvrir l’endroit où les blancs gardent leur eau-de-vie ; sa joie et sa contenance prouvent assez qu’il vient d’en faire l’essai. Cette nouvelle suspend un instant les cris de ces malheureux. Ils courent à la cambuse et se gorgent de liqueur. Une heure après on les eût vus sauter et rire sur le pont, se livrant à toutes les extravagances de l’ivresse la plus brutale. Leurs danses et leurs chants étaient accompagnés des gémissements et des sanglots des blessés. Ainsi se passa le reste du jour et toute la nuit.
Le matin, au réveil, nouveau désespoir. Pendant la nuit, un grand nombre de blessés étaient morts. Le vaisseau flottait entouré de cadavres. La mer était grosse et le ciel brumeux. On tint conseil. Quelques apprentis dans l’art magique, qui n’avaient point osé parler de leur savoir-faire devant Tamango, offrirent tour à tour leurs services. On essaya plusieurs conjurations puissantes. À chaque tentative inutile, le découragement augmentait. Enfin on reparla de Tamango, qui n’était pas encore sorti de son retranchement. Après tout, c’était le plus savant d’entre eux, et lui seul pouvait les tirer de la situation horrible où il les avait placés. Un vieillard s’approcha de lui, porteur de propositions de paix. Il le pria de venir donner son avis ; mais Tamango, inflexible comme Coriolan, fut sourd à ses prières. La nuit, au milieu du désordre, il avait fait sa provision de biscuits et de chair salée. Il paraissait déterminé à vivre seul dans sa retraite.
L’eau-de-vie restait. Au moins elle fait oublier et la mer, et l’esclavage, et la mort prochaine. On dort, on rêve de l’Afrique, on voit des forêts de gommiers, des cases couvertes en paille, des baobabs dont l’ombre couvre tout un village. L’orgie de la veille recommença. De la sorte se passèrent plusieurs jours. Crier, pleurer s’arracher les cheveux, puis s’enivrer et dormir, telle était leur vie. Plusieurs moururent à force de boire ; quelques-uns se jetèrent à la mer, ou se poignardèrent.
Un matin, Tamango sortit de son fort et s’avança jusqu’auprès du tronçon du grand mât. « Esclaves, dit-il, l’Esprit m’est apparu en songe et m’a révélé les moyens de vous tirer d’ici pour vous ramener dans votre pays. Votre ingratitude mériterait que je vous abandonnasse ; mais j’ai pitié de ces femmes et de ces enfants qui crient. Je vous pardonne : écoutez-moi. » Tous les noirs baissèrent la tête avec respect et se serrèrent autour de lui.
« Les blancs, poursuivit Tamango, connaissent seuls les paroles puissantes qui font remuer ces grandes maisons de bois ; mais nous pouvons diriger à notre gré ces barques légères qui ressemblent à celles de notre pays. » Il montrait la chaloupe et les autres embarcations du brick. « Remplissons-les de vivres, montons dedans, et ramons dans la direction du vent ; mon maître et le vôtre le fera souffler vers notre pays. » On le crut. Jamais projet ne fut plus insensé. Ignorant l’usage de la boussole, et sous un ciel inconnu, il ne pouvait qu’errer à l’aventure. D’après ses idées, il s’imaginait qu’en ramant tout droit devant lui, il trouverait à la fin quelque terre habitée par les noirs, car les noirs possèdent la terre, et les blancs vivent sur leurs vaisseaux. C’est ce qu’il avait entendu dire à sa mère.
Tout fut bientôt prêt pour l’embarquement ; mais la chaloupe avec un canot seulement se trouva en état de servir. C’était trop peu pour contenir environ quatre-vingts nègres encore vivants. Il fallut abandonner tous les blessés et les malades. La plupart demandèrent qu’on les tuât avant de se séparer d’eux.
Les deux embarcations, mises à flot avec des peines infinies et chargées outre mesure, quittèrent le vaisseau par une mer clapoteuse, qui menaçait à chaque instant de les engloutir. Le canot s’éloigna le premier. Tamango avec Ayché avait pris place dans la chaloupe, qui beaucoup plus lourde et plus chargée, demeurait considérablement en arrière. On entendait encore les cris plaintifs de quelques malheureux abandonnés à bord du brick, quand une vague assez forte prit la chaloupe en travers et l’emplit d’eau. En moins d’une minute, elle coula. Le canot vit leur désastre, et ses rameurs redoublèrent d’efforts, de peur d’avoir à recueillir quelques naufragés. Presque tous ceux qui montaient la chaloupe furent noyés. Une douzaine seulement put regagner le vaisseau. De ce nombre étaient Tamango et Ayché. Quand le soleil se coucha, ils virent disparaître le canot derrière l’horizon ; mais ce qu’il devint, on l’ignore.
Pourquoi fatiguerais-je le lecteur par la description dégoûtante des tortures de la faim ? Vingt personnes environ sur un espace étroit, tantôt ballottées par une mer orageuse, tantôt brûlées par un soleil ardent, se disputent tous les jours les faibles restes de leurs provisions. Chaque morceau de biscuit coûte un combat, et le faible meurt, non parce que le fort le tue, mais parce qu’il le laisse mourir. Au bout de quelques jours, il ne resta plus de vivant à bord du brick l’Espérance que Tamango et Ayché.
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Une nuit, la mer était agitée, le vent soufflait avec violence, et l’obscurité était si grande, que de la poupe on ne pouvait voir la proue du navire. Ayché était couchée sur un matelas dans la chambre du capitaine, et Tamango était assis à ses pieds. Tous les deux gardaient le silence depuis longtemps. « Tamango, s’écria enfin Ayché, tout ce que tu souffres, tu le souffres à cause de moi… — Je ne souffre pas, répondit-il brusquement, et il jeta sur le matelas, à côté de sa femme, la moitié d’un biscuit qui lui restait. — Garde-le pour toi, dit-elle en repoussant doucement le biscuit ; je n’ai plus faim. D’ailleurs, pourquoi manger ? Mon heure n’est-elle pas venue ? » Tamango se leva sans répondre, monta en chancelant sur le tillac et s’assit au pied d’un mât rompu. La tête penchée sur sa poitrine, il sifflait l’air de sa famille. Tout à coup un grand cri se fit entendre au-dessus du bruit du vent et de la mer ; une lumière parut. Il entendit d’autres cris, et un gros vaisseau noir glissa rapidement auprès du sien, si près, que les vergues passèrent au-dessus de sa tête. Il ne vit que deux figures éclairées par une lanterne suspendue à un mât. Ces gens poussèrent encore un cri, et aussitôt leur navire, emporté par le vent, disparut dans l’obscurité. Sans doute les hommes de garde avaient aperçu le vaisseau naufragé ; mais le gros temps les empêchait de virer de bord. Un instant après, Tamango vit la flamme d’un canon et entendit le bruit de l’explosion ; puis il vit la flamme d’un autre canon, mais il n’entendit aucun bruit ; puis il ne vit plus rien. Le lendemain, pas une voile ne paraissait à l’horizon. Tamango se recoucha sur son matelas et ferma les yeux. Sa femme Ayché était morte cette nuit-là.
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Je ne sais combien de temps après une frégate anglaise, la Bellone, aperçut un bâtiment démâté et en apparence abandonné de son équipage. Une chaloupe, l’ayant abordé, y trouva une négresse morte et un nègre si décharné et si maigre, qu’il ressemblait à une momie. Il était sans connaissance, mais avait encore un souffle de vie. Le chirurgien s’en empara, lui donna des soins, et quand la Bellone aborda à Kingston, Tamango était en parfaite santé. On lui demanda son histoire. Il dit ce qu’il en savait. Les planteurs de l’île voulaient qu’on le pendît comme un nègre rebelle ; mais le gouverneur, qui était un homme humain, s’intéressa à lui, trouvant son cas justifiable, puisque, après tout, il n’avait fait qu’user du droit de légitime défense ; et puis ceux qu’il avait tués n’étaient que des Français. On le traita comme on traite les nègres pris à bord d’un vaisseau négrier que l’on confisque. On lui donna la liberté, c’est-à-dire qu’on le fit travailler pour le gouvernement ; mais il avait six sous par jour et la nourriture. C’était un fort bel homme. Le colonel du soixante-quinzième le vit, et le prit pour en faire un cymbalier dans la musique de son régiment. Il apprit un peu d’anglais, mais il ne parlait guère. En revanche, il buvait avec excès du rhum et du tafia. — Il mourut à l’hôpital d’une inflammation de poitrine.
Fin de Tamango.
VISION DE CHARLES XI.
1829
There are more things in heav’n and earth, Horatio
Than are dreamt of in your philosophy.Shakespeare, Hamlet.
On se moque des visions et des apparitions surnaturelles ; quelques-unes, cependant, sont si bien attestées, que, si l’on refusait d’y croire, on serait obligé, pour être conséquent, de rejeter en masse toutes les preuves historiques.
Un procès-verbal en bonne forme, revêtu des signatures de quatre témoins dignes de foi, voilà ce qui garantit l’authenticité du fait que je vais raconter. J’ajouterai que la prédiction contenue dans ce procès-verbal était connue et citée bien longtemps avant que des évènements arrivés de nos jours aient paru l’accomplir.
Charles XI, père du fameux Charles XII, était l’un des monarques les plus despotiques, mais l’un des plus sages qu’ait eus la Suède. Il restreignit les privilèges monstrueux de la noblesse, abolit la puissance du sénat et fit des lois de sa propre autorité ; en un mot, il changea la constitution du pays, qui était oligarchique avant lui, et força les États à lui confier l’autorité absolue. C’était d’ailleurs un homme éclairé, brave, fort attaché à la religion luthérienne, d’un caractère inflexible, froid, positif, entièrement dépourvu d’imagination.
Il venait de perdre sa femme Ulrique Éléonore. Quoique sa dureté pour cette princesse eût, dit-on, hâté sa fin, il l’estimait, et parut plus touché de sa mort qu’on ne l’aurait attendu d’un cœur aussi sec que le sien. Depuis cet évènement il devint encore plus sombre et taciturne qu’auparavant, et se livra au travail avec une application qui prouvait un besoin impérieux d’écarter des idées pénibles.
À la fin d’une soirée d’automne, il était assis en robe de chambre et en pantoufles devant un grand feu allumé dans son cabinet au palais de Stockholm. Il avait auprès de lui son chambellan, le comte Brahé, qu’il honorait de ses bonnes grâces, et le médecin Baumgarten, qui, soit dit en passant, tranchait de l’esprit fort, et voulait que l’on doutât de tout, excepté de la médecine. Ce soir-là, il l’avait fait venir pour le consulter sur je ne sais quelle indisposition.
La soirée se prolongeait, et le roi, contre sa coutume, ne leur faisait pas sentir, en leur donnant le bonsoir, qu’il était temps de se retirer. La tête baissée et les yeux fixés sur les tisons, il gardait un profond silence, ennuyé de sa compagnie, mais craignant, sans savoir pourquoi, de rester seul. Le comte Brahé s’apercevait bien que sa présence n’était pas fort agréable, et déjà plusieurs fois il avait exprimé la crainte que Sa Majesté n’eût besoin de repos : un geste du roi l’avait retenu à sa place. À son tour, le médecin parla du tort que les veilles font à la santé ; mais Charles lui répondit entre ses dents : « Restez, je n’ai pas encore envie de dormir. »
Alors on essaya différents sujets de conversation qui s’épuisaient tous à la seconde ou troisième phrase. Il paraissait évident que Sa Majesté était dans une de ses humeurs noires, et, en pareille circonstance, la position d’un courtisan est bien délicate. Le comte Brahé, soupçonnant que la tristesse du roi provenait de ses regrets pour la perte de son épouse, regarda quelque temps le portrait de la reine suspendu dans le cabinet, puis il s’écria avec un grand soupir : « Que ce portrait est ressemblant ! Voilà bien cette expression à la fois si majestueuse et si douce !… »
— « Bah ! » répondit brusquement le roi, qui croyait entendre un reproche toutes les fois qu’on prononçait devant lui le nom de la reine. « Ce portrait est trop flatté ! La reine était laide. » Puis, fâché intérieurement de sa dureté, il se leva et fit un tour dans la chambre pour cacher une émotion dont il rougissait. Il s’arrêta devant la fenêtre qui donnait sur la cour. La nuit était sombre et la lune à son premier quartier.
Le palais où résident aujourd’hui les rois de Suède n’était pas encore achevé, et Charles XI, qui l’avait commencé, habitait alors l’ancien palais situé à la pointe de Ritterholm qui regarde le lac Mœler. C’est un grand bâtiment en forme de fer à cheval. Le cabinet du roi était à l’une des extrémités, et à peu près en face se trouvait la grande salle où s’assemblaient les états quand ils devaient recevoir quelque communication de la couronne.
Les fenêtres de cette salle semblaient en ce moment éclairées d’une vive lumière. Cela parut étrange au roi. Il supposa d’abord que cette lueur était produite par le flambeau de quelque valet. Mais qu’allait-on faire à cette heure dans une salle qui depuis longtemps n’avait pas été ouverte ? D’ailleurs, la lumière était trop éclatante pour provenir d’un seul flambeau. On aurait pu l’attribuer à un incendie ; mais on ne voyait point de fumée, les vitres n’étaient pas brisées, nul bruit ne se faisait entendre ; tout annonçait plutôt une illumination.
Charles regarda ces fenêtres quelque temps sans parler. Cependant le comte Brahé, étendant la main vers le cordon d’une sonnette, se disposait à sonner un page pour l’envoyer reconnaître la cause de cette singulière clarté ; mais le roi l’arrêta. — « Je veux aller moi-même dans cette salle, » dit-il. En achevant ces mots, on le vit pâlir, et sa physionomie exprimait une espèce de terreur religieuse. Pourtant, il sortit d’un pas ferme ; le chambellan et le médecin le suivirent, tenant chacun une bougie allumée.
Le concierge, qui avait la charge des clefs, était déjà couché. Baumgarten alla le réveiller, et lui ordonna, de la part du roi, d’ouvrir sur-le-champ les portes de la salle des États. La surprise de cet homme fut grande à cet ordre inattendu ; il s’habilla à la hâte et joignit le roi avec son trousseau de clefs. D’abord, il ouvrit la porte d’une galerie qui servait d’antichambre ou de dégagement à la salle des États. Le roi entra ; mais quel fut son étonnement en voyant les murs entièrement tendus de noir !
— « Qui a donné l’ordre de faire tendre ainsi cette salle ? » demanda-t-il d’un ton de colère. – « Sire, personne que je sache, » répondit le concierge tout troublé. « Et, la dernière fois que j’ai fait balayer la galerie, elle était lambrissée de chêne comme elle l’a toujours été… Certainement ces tentures-là ne viennent pas du garde-meuble de Votre Majesté. » Et le roi, marchant d’un pas rapide, était déjà parvenu à plus des deux tiers de la galerie. Le comte et le concierge le suivaient de près ; le médecin Baumgarten était un peu en arrière, partagé entre la crainte de rester seul et celle de s’exposer aux suites d’une aventure qui s’annonçait d’une façon assez étrange.
— « N’allez pas plus loin, Sire, » s’écria le concierge. « Sur mon âme, il y a de la sorcellerie là-dedans. À cette heure… et depuis la mort de la reine, votre gracieuse épouse… on dit qu’elle se promène dans cette galerie… Que dieu nous protège ! »
— « Arrêtez, sire, » s’écriait le comte de son côté. « N’entendez-vous pas ce bruit qui part de la salle des États ? Qui sait à quels dangers Votre Majesté s’expose ? »
— « Sire, » disait Baumgarten, dont une bouffée de vent venait d’éteindre la bougie, « permettez du moins que j’aille chercher une vingtaine de vos trabans. »
— « Entrons, » dit le roi d’une voix ferme en s’arrêtant devant la porte de la grande salle ; « et toi, concierge, ouvre vite cette porte. » Il la poussa du pied, et le bruit, répété par l’écho des voûtes, retentit dans la galerie comme un coup de canon.
Le concierge tremblait tellement, que sa clef battait la serrure sans qu’il pût parvenir à la faire entrer. — « Un vieux soldat qui tremble ! » dit Charles en haussant les épaules. « Allons, comte, ouvrez-nous cette porte. »
— « Sire, » répondit le comte en reculant d’un pas, « que Votre Majesté me commande de marcher à la bouche d’un canon danois ou allemand, j’obéirai sans hésiter ; mais c’est l’enfer que vous voulez que je défie. »
Le roi arracha la clef des mains du concierge. — « Je vois bien, dit-il d’un ton de mépris, que ceci me regarde seul ; » et avant que sa suite eût pu l’en empêcher, il avait ouvert l’épaisse porte de chêne, et était entré dans la grande salle en prononçant ces mots : « Avec l’aide de Dieu. » Ses trois acolytes, poussés par la curiosité, plus forte que la peur, et peut-être honteux d’abandonner leur roi, entrèrent avec lui.
La grande salle était éclairée par une infinité de flambeaux. Une tenture noire avait remplacé l’antique tapisserie à personnages. Le long des murailles, paraissaient disposés en ordre, comme à l’ordinaire, des drapeaux allemands, danois ou moscovites, trophées des soldats de Gustave-Adolphe. On distinguait au milieu des bannières suédoises, couvertes de crêpes funèbres.
Une assemblée immense couvrait les bancs. Les quatre ordres de l’État siégeaient chacun à son rang. Tous étaient habillés de noir ; et cette multitude de faces humaines, qui paraissaient lumineuses sur un fond sombre, éblouissaient tellement les yeux, que des quatre témoins de cette scène extraordinaire aucun ne put trouver dans cette foule une figure connue. Ainsi un acteur vis-à-vis d’un public nombreux ne voit qu’une masse confuse, où ses yeux ne peuvent distinguer un seul individu.
Sur le trône élevé d’où le roi avait coutume de haranguer l’assemblée, ils virent un cadavre sanglant, revêtu des insignes de la royauté. À sa droite, un enfant, debout et la couronne en tête, tenait un sceptre à la main ; à sa gauche, un homme âgé, ou plutôt un autre fantôme, s’appuyait sur le trône. Il était revêtu du manteau de cérémonie que portaient les anciens administrateurs de la Suède, avant que Wasa en eût fait un royaume. En face du trône, plusieurs personnages d’un maintien grave et austère, revêtus de longues robes noires, et qui paraissaient être des juges, étaient assis devant une table sur laquelle on voyait de grands in-folios et quelques parchemins. Entre le trône et les bancs de l’assemblée, il y avait un billot couvert d’un crêpe noir, et une hache reposait auprès.
Personne, dans cette assemblée surhumaine, n’eut l’air de s’apercevoir de la présence de Charles et des trois personnes qui l’accompagnaient. À leur entrée, ils n’entendirent d’abord qu’un murmure confus, au milieu duquel l’oreille ne pouvait saisir des mots articulés ; puis le plus âgé des juges en robe noire, celui qui paraissait remplir les fonctions de président, se leva, et frappa trois fois de la main sur un in-folio ouvert devant lui. Aussitôt il se fit un profond silence. Quelques jeunes gens de bonne mine, habillés richement, et les mains liées derrière le dos, entrèrent dans la salle par une porte opposée à celle que venait d’ouvrir Charles XI. Ils marchaient la tête haute et le regard assuré. Derrière eux, un homme robuste, revêtu d’un justaucorps de cuir brun, tenait le bout des cordes qui leur liaient les mains. Celui qui marchait le premier, et qui semblait être le plus important des prisonniers, s’arrêta au milieu de la salle, devant le billot, qu’il regarda avec un dédain superbe. En même temps, le cadavre parut trembler d’un mouvement convulsif, et un sang frais et vermeil coula de sa blessure. Le jeune homme s’agenouilla, tendit la tête ; la hache brilla dans l’air, et retomba aussitôt avec bruit. Un ruisseau de sang jaillit sur l’estrade, et se confondit avec celui du cadavre ; et la tête, bondissant plusieurs fois sur le pavé rougi, roula jusqu’aux pieds de Charles, qu’elle teignit de sang.
Jusqu’à ce moment, la surprise l’avait rendu muet ; mais, à ce spectacle horrible, « sa langue se délia ; » il fit quelques pas vers l’estrade, et s’adressant à cette figure revêtue du manteau d’administrateur, il prononça hardiment la formule bien connue : « Si tu es de Dieu, parle ; si tu es de l’Autre, laisse-nous en paix. »
Le fantôme lui répondit lentement et d’un ton solennel : « Charles Roi ! ce sang ne coulera pas sous ton règne… (ici la voix devint moins distincte) mais cinq règnes après. Malheur, malheur, malheur au sang de Wasa ! »
Alors les formes des nombreux personnages de cette étonnante assemblée commencèrent à devenir moins nettes et ne semblaient déjà plus que des ombres colorées ; bientôt elles disparurent tout à fait ; les flambeaux fantastiques s’éteignirent, et ceux de Charles et de sa suite n’éclairèrent plus que les vieilles tapisseries, légèrement agitées par le vent. On entendit encore, pendant quelque temps, un bruit assez mélodieux, que l’un des témoins compara au murmure du vent dans les feuilles, et un autre, au son que rendent les cordes de harpe en cassant au moment où l’on accorde l’instrument. Tous furent d’accord sur la durée de l’apparition, qu’ils jugèrent avoir été d’environ dix minutes.
Les draperies noires, la tête coupée, les flots de sang qui teignaient le plancher, tout avait disparu avec les fantômes ; seulement la pantoufle de Charles conserva une tache rouge, qui seule aurait suffi pour lui rappeler les scènes de cette nuit, si elles n’avaient pas été trop bien gravées dans sa mémoire.
Rentré dans son cabinet, le roi fit écrire la relation de ce qu’il avait vu, la fit signer par ses compagnons, et la signa lui-même. Quelques précautions que l’on prît pour cacher le contenu de cette pièce au public, elle ne laissa pas d’être bientôt connue, même du vivant de Charles XI ; elle existe encore, et, jusqu’à présent, personne ne s’est avisé d’élever des doutes sur son authenticité. La fin en est remarquable : « Et si ce que je viens de relater, dit le roi, n’est pas l’exacte vérité, je renonce à tout espoir d’une meilleure vie, laquelle je puis avoir méritée pour quelques bonnes actions, et surtout pour mon zèle à travailler au bonheur de mon peuple, et à soutenir les intérêts de la religion de mes ancêtres. »
Maintenant, si l’on se rappelle la mort de Gustave III, et le jugement d’Ankarstroem, son assassin, on trouvera plus d’un rapport entre cet évènement et les circonstances de cette singulière prophétie.
Le jeune homme décapité en présence des états aurait désigné Ankarstroem.
Le cadavre couronné serait Gustave III.
L’enfant, son fils et son successeur, Gustave-Adolphe IV.
Le vieillard, enfin, serait le duc de Sudermanie, oncle de Gustave IV, qui fut régent du royaume, puis enfin roi après la déposition de son neveu.
Fin de la Vision de Charles XI.