Colomba (page 6)
Il y eut un moment de silence.
— Mon frère, dit Colomba en lui versant du café, vous savez peut-être que Charles-Baptiste Pietri est mort la nuit passée ? Oui, il est mort de la fièvre des marais.
— Qui est-ce Pietri ?
— C’est un homme de ce bourg, mari de Madeleine, qui a reçu le portefeuille de notre père mourant. Sa veuve est venue me prier de paraître à sa veillée et d’y chanter quelque chose. Il convient que vous veniez aussi. Ce sont nos voisins, et c’est une politesse dont on ne peut se dispenser dans un petit endroit comme le nôtre.
— Au diable ta veillée, Colomba ! Je n’aime point à voir ma sœur se donner ainsi en spectacle au public.
— Orso, répondit Colomba, chacun honore ses morts à sa manière. La ballata nous vient de nos aïeux, et nous devons la respecter comme un usage antique. Madeleine n’a pas le don, et la vieille Fiordispina, qui est la meilleure voceratrice du pays, est malade. Il faut bien quelqu’un pour la ballata.
— Crois-tu que Charles-Baptiste ne trouvera pas son chemin dans l’autre monde si l’on ne chante de mauvais vers sur sa bière ? Va à la veillée si tu veux, Colomba ; j’irai avec toi, si tu crois que je le doive, mais n’improvise pas ; cela est inconvenant à ton âge, et… je t’en prie, ma sœur.
— Mon frère, j’ai promis. C’est la coutume ici, vous le savez, et, je vous le répète, il n’y a que moi pour improviser.
— Sotte coutume !
— Je souffre beaucoup de chanter ainsi. Cela me rappelle tous nos malheurs. Demain j’en serai malade ; mais il le faut. Permettez-le-moi, mon frère. Souvenez-vous qu’à Ajaccio vous m’avez dit d’improviser pour amuser cette demoiselle anglaise qui se moque de nos vieux usages. Ne pourrai-je donc improviser aujourd’hui pour de pauvres gens qui m’en sauront gré, et que cela aidera à supporter leur chagrin ?
— Allons, fais comme tu voudras, Je gage que tu as déjà composé ta ballata, et tu ne veux pas la perdre.
— Non, je ne pourrais pas composer cela d’avance, mon frère. Je me mets devant le mort, et je pense à ceux qui restent. Les larmes me viennent aux yeux, et alors je chante ce qui me vient à l’esprit.
Tout cela était dit avec une simplicité telle qu’il était impossible de supposer le moindre amour-propre poétique à la signora Colomba. Orso se laissa fléchir et se rendit avec sa sœur à la maison de Pietri. Le mort était couché sur une table, la figure découverte, dans la plus grande pièce de la maison. Portes et fenêtres étaient ouvertes, et plusieurs cierges brûlaient autour de la table. À la tête du mort se tenait sa veuve, et derrière elle un grand nombre de femmes occupaient tout un côté de la chambre ; de l’autre étaient rangés les hommes, debout, tête nue, l’œil fixé sur le cadavre, observant un profond silence. Chaque nouveau visiteur s’approchait de la table, embrassait le mort, faisait un signe de tête à sa veuve et à son fils, puis prenait place dans le cercle sans proférer une parole. De temps en temps, néanmoins, un des assistants rompait le silence solennel pour adresser quelques mots au défunt. — Pourquoi as-tu quitté ta bonne femme ? disait une commère. N’avait-elle pas bien soin de toi ? Que te manquait-il ? Pourquoi ne pas attendre un mois encore ? ta bru t’aurait donné un fils.
Un grand jeune homme, fils de Pietri, serrant la main froide de son père, s’écria : Oh ! pourquoi n’es-tu pas mort de la male mort ? Nous t’aurions vengé !
Ce furent les premières paroles qu’Orso entendit en entrant. À sa vue le cercle s’ouvrit, et un faible murmure de curiosité annonça l’attente de l’assemblée excitée par la présence de la voceratrice. Colomba embrassa la veuve, prit une de ses mains et demeura quelques minutes recueillie et les yeux baissés. Puis elle rejeta son mezzaro en arrière, regarda fixement le mort, et, penchée sur ce cadavre, presque aussi pâle que lui, elle commença de la sorte :
« Charles-Baptiste ! le Christ reçoive ton âme ! — Vivre, c’est souffrir. Tu vas dans un lieu — où il n’y a ni soleil ni froidure. — Tu n’as plus besoin de ta serpe — ni de ta lourde pioche. — Plus de travail pour toi. — Désormais tous tes jours sont des dimanches. — Charles-Baptiste, le Christ ait ton âme ! — Ton fils gouverne ta maison. — J’ai vu tomber le chêne — desséché par le Libeccio. — J’ai cru qu’il était mort. — Je suis repassée, et sa racine — avait poussé un rejeton. — Le rejeton est devenu un chêne, — au vaste ombrage. — Sous ses fortes branches, Maddelè, repose-toi, — et pense au chêne qui n’est plus. »
Ici Madeleine commença à sangloter tout haut, et deux ou trois hommes qui, dans l’occasion, auraient tiré sur des chrétiens avec autant de sang-froid que sur des perdrix, se mirent à essuyer de grosses larmes sur leurs joues basanées.
Colomba continua de la sorte pendant quelque temps, s’adressant tantôt au défunt, tantôt à sa famille, quelquefois, par une prosopopée fréquente dans les ballate, faisant parler le mort lui-même pour consoler ses amis ou leur donner des conseils. À mesure qu’elle improvisait, sa figure prenait une expression sublime ; son teint se colorait d’un rose transparent qui faisait ressortir davantage l’éclat de ses dents et le feu de ses prunelles dilatées. C’était la pythonisse sur son trépied. Sauf quelques soupirs, quelques sanglots étouffés, on n’eût pas entendu le plus léger murmure dans la foule qui se pressait autour d’elle. Bien que moins accessible qu’un autre à cette poésie sauvage, Orso se sentit bientôt atteint par l’émotion générale. Retiré dans un coin obscur de la salle, il pleura comme pleurait le fils de Pietri.
Tout à coup un léger mouvement se fit dans l’auditoire : le cercle s’ouvrit, et plusieurs étrangers entrèrent. Au respect qu’on leur montra, à l’empressement qu’on mit à leur faire place, il était évident que c’étaient des gens dont la visite honorait singulièrement la maison. Cependant, par respect pour la ballata, personne ne leur adressa la parole. Celui qui était entré le premier paraissait avoir une quarantaine d’années. Son habit noir, son ruban rouge à rosette, l’air d’autorité et de confiance qu’il portait sur sa figure, faisaient d’abord deviner le préfet. Derrière lui venait un vieillard voûté, au teint bilieux, cachant mal sous des lunettes vertes un regard timide et inquiet. Il avait un habit noir trop large pour lui, et qui, bien que tout neuf encore, avait été évidemment fait plusieurs années auparavant. Toujours à côté du préfet, on eût dit qu’il voulait se cacher dans son ombre. Enfin, après lui, entrèrent deux jeunes gens de haute taille, le teint brûlé par le soleil, les joues enterrées sous d’épais favoris, l’œil fier, arrogant, montrant une impertinente curiosité. Orso avait eu le temps d’oublier les physionomies des gens de son village ; mais la vue du vieillard en lunettes vertes réveilla sur-le-champ en son esprit de vieux souvenirs. Sa présence à la suite du préfet suffisait pour le faire reconnaître. C’était l’avocat Barricini, le maire de Pietranera, qui venait avec ses deux fils donner au préfet la représentation d’une ballata. Il serait difficile de définir ce qui se passa en ce moment dans l’âme d’Orso ; mais la présence de l’ennemi de son père lui causa une espèce d’horreur, et, plus que jamais, il se sentit accessible aux soupçons qu’il avait longtemps combattus.
Pour Colomba, à la vue de l’homme à qui elle avait voué une haine mortelle, sa physionomie mobile prit aussitôt une expression sinistre. Elle pâlit ; sa voix devint rauque, le vers commencé expira sur ses lèvres… Mais bientôt, reprenant sa ballata, elle poursuivit avec une nouvelle véhémence :
« Quand l’épervier se lamente — devant son nid vide, — les étourneaux voltigent alentour, — insultant à sa douleur. »
Ici on entendit un rire étouffé ; c’étaient les deux jeunes gens nouvellement arrivés qui trouvaient sans doute la métaphore trop hardie.
« L’épervier se réveillera, — il déploiera ses ailes, — Il lavera son bec dans le sang ! — Et toi, Charles-Baptiste, que tes amis — t’adressent leur dernier adieu. — Leurs larmes ont assez coulé. — La pauvre orpheline seule ne te pleurera pas. — Pourquoi te pleurerait-elle ? — Tu t’es endormi plein de jours — au milieu de ta famille — préparé à comparaître — devant le Tout-Puissant. — L’orpheline pleure son père, — surpris par de lâches assassins, — frappé par derrière ; — son père dont le sang est rouge — sous l’amas de feuilles vertes. — Mais elle a recueilli son sang, — ce sang noble et innocent ; — elle l’a répandu sur Pietranera, — pour qu’il devînt un poison mortel. Et Pietranera restera marquée, — jusqu’à ce qu’un sang coupable — ait effacé la trace du sang innocent. »
En achevant ces mots, Colomba se laissa tomber sur une chaise, elle rabattit son mezzaro sur sa figure, et on l’entendit sangloter. Les femmes en pleurs s’empressèrent autour de l’improvisatrice ; plusieurs hommes jetaient des regards farouches sur le maire et ses fils ; quelques vieillards murmuraient contre le scandale qu’ils avaient occasionné par leur présence. Le fils du défunt fendit la presse et se disposait à prier le maire de vider la place au plus vite ; mais celui-ci n’avait pas attendu cette invitation. Il gagnait la porte, et déjà ses deux fils étaient dans la rue. Le préfet adressa quelques compliments de condoléance au jeune Pietri, et les suivit presque aussitôt. Pour Orso, il s’approcha de sa sœur, lui prit le bras et l’entraîna hors de la salle. — Accompagnez-les, dit le jeune Pietri à quelques-uns de ses amis. Ayez soin que rien ne leur arrive ! Deux ou trois jeunes gens mirent précipitamment leur stylet dans la manche gauche de leur veste, et escortèrent Orso et sa sœur jusqu’à la porte de leur maison.
XIII.
Colomba, haletante, épuisée, était hors d’état de prononcer une parole. Sa tête était appuyée sur l’épaule de son frère, et elle tenait une de ses mains serrée entre les siennes. Bien qu’il lui sût intérieurement assez mauvais gré de sa péroraison, Orso était trop alarmé pour lui adresser le moindre reproche. Il attendait en silence la fin de la crise nerveuse à laquelle elle semblait en proie, lorsqu’on frappa à la porte, et Severia entra tout effarée annonçant : Monsieur le Préfet ! À ce nom, Colomba se releva comme honteuse de sa faiblesse, et se tint debout, s’appuyant sur une chaise qui tremblait visiblement sous sa main.
Le préfet débuta par quelques excuses banales sur l’heure indue de sa visite, plaignit mademoiselle Colomba, parla du danger des émotions fortes, blâma la coutume des lamentations funèbres que le talent même de la voceratrice rendait encore plus pénibles pour les assistants ; il glissa avec adresse un léger reproche sur la tendance de la dernière improvisation. Puis, changeant de ton : — Monsieur della Rebbia, dit-il, je suis chargé de bien des compliments pour vous par vos amis anglais : miss Nevil fait mille amitiés à mademoiselle votre sœur. J’ai pour vous une lettre d’elle à vous remettre.
— Une lettre de miss Nevil ? s’écria Orso.
— Malheureusement je ne l’ai pas sur moi, mais vous l’aurez dans cinq minutes. Son père a été souffrant. Nous avons craint un moment qu’il n’eût gagné nos terribles fièvres. Heureusement, le voilà hors d’affaire, et vous en jugerez par vous-même, car vous le verrez bientôt, j’imagine.
— Miss Nevil a dû être bien inquiète ?
— Par bonheur elle n’a connu le danger que lorsqu’il était déjà loin. Monsieur della Rebbia, miss Nevil m’a beaucoup parlé de vous et de mademoiselle votre sœur. — Orso s’inclina. — Elle a beaucoup d’amitié pour vous deux. Sous un extérieur plein de grâce, sous une apparence de légèreté, elle cache une raison parfaite.
— C’est une charmante personne, dit Orso.
— C’est presque à sa prière que je viens ici, monsieur. Personne ne connaît mieux que moi une fatale histoire que je voudrais bien n’être pas obligé de vous rappeler. Puisque M. Barricini est encore maire de Pietranera, et moi préfet ce département, je n’ai pas besoin de vous dire le cas que je fais de certains soupçons, dont, si je suis bien informé, quelques personnes imprudentes vous ont fait part, et que vous avez repoussés, je le sais, avec l’indignation qu’on devait attendre de votre position et de votre caractère.
— Colomba, dit Orso s’agitant sur sa chaise, tu es bien fatiguée. Tu devrais aller te coucher.
Colomba fit un signe de tête négatif. Elle avait repris son calme habituel et fixait des yeux ardents sur le préfet.
— Monsieur Barricini, continua le préfet, désirerait vivement voir cesser cette espèce d’inimitié,… c’est-à-dire cet état d’incertitude où vous vous trouvez l’un vis-à-vis de l’autre… Pour ma part, je serais enchanté de vous voir établir avec lui les rapports que doivent avoir ensemble des gens faits pour s’estimer…
— Monsieur, interrompit Orso d’une voix émue, je n’ai jamais accusé l’avocat Barricini d’avoir fait assassiner mon père, mais il a fait une action qui m’empêchera toujours d’avoir aucune relation avec lui. Il a supposé une lettre menaçante, au nom d’un certain bandit, … du moins il l’a sourdement attribuée à mon père. Cette lettre enfin, monsieur, a probablement été la cause indirecte de sa mort.
Le préfet se recueillit un instant. — Que monsieur votre père l’ait cru, lorsque, emporté par la vivacité de son caractère, il plaidait contre monsieur Barricini, la chose est excusable ; mais, de votre part, un semblable aveuglement n’est plus permis. Réfléchissez donc que Barricini n’avait point intérêt à supposer cette lettre… Je ne vous parle pas de son caractère,… vous ne le connaissez point, vous êtes prévenu contre lui,… mais vous ne supposez pas qu’un homme connaissant les lois…
— Mais, monsieur, dit Orso en se levant, veuillez songer que me dire que cette lettre n’est pas l’ouvrage de monsieur Barricini, c’est l’attribuer à mon père. Son honneur, monsieur, est le mien.
— Personne plus que moi, monsieur, poursuivit le préfet, n’est convaincu de l’honneur du colonel della Rebbia… mais… l’auteur de cette lettre est connu maintenant.
— Qui ? s’écria Colomba s’avançant vers le préfet.
— Un misérable, coupable de plusieurs crimes, … de ces crimes que vous ne pardonnez pas, vous autres Corses, un voleur, un certain Tomaso Bianchi, à présent détenu dans les prisons de Bastia, a révélé qu’il était l’auteur de cette fatale lettre.
— Je ne connais pas cet homme, dit Orso. Quel aurait pu être son but ?
— C’est un homme de ce pays, dit Colomba, frère d’un ancien meunier à nous. C’est un méchant et un menteur, indigne qu’on le croie.
— Vous allez voir, continua le préfet, l’intérêt qu’il avait dans l’affaire. Le meunier dont parle mademoiselle votre sœur, il se nommait, je crois, Théodore, tenait à loyer du colonel un moulin sur le cours d’eau dont monsieur Barricini contestait la possession à monsieur votre père. Le colonel, généreux à son habitude, ne tirait presque aucun profit de son moulin. Or, Tomaso a cru que si monsieur Barricini obtenait le cours d’eau, il aurait un loyer considérable à lui payer, car on sait que monsieur Barricini aime assez l’argent. Bref, pour obliger son frère, Tomaso a contrefait la lettre du bandit, et voilà toute l’histoire. Vous savez que les liens de famille sont si puissants en Corse, qu’ils entraînent quelquefois au crime… Veuillez prendre connaissance de cette lettre que m’écrit le procureur général, elle vous confirmera ce que je viens de vous dire.
Orso parcourut la lettre qui relatait en détail les aveux de Tomaso, et Colomba lisait en même temps par-dessus l’épaule de son frère.
Lorsqu’elle eut fini, elle s’écria : Orlanduccio Barricini est allé à Bastia il y a un mois, lorsqu’on a su que mon frère allait revenir. Il aura vu Tomaso et lui aura acheté ce mensonge.
— Mademoiselle, dit le préfet avec impatience, vous expliquez tout par des suppositions odieuses ; est-ce le moyen de découvrir la vérité ? Vous, monsieur, vous êtes de sang-froid ; dites-moi, que pensez-vous maintenant ? Croyez-vous, comme mademoiselle, qu’un homme qui n’a à redouter qu’une condamnation assez légère se charge de gaieté de cœur d’un crime de faux pour obliger quelqu’un qu’il ne connaît pas ?
Orso relut la lettre du procureur général, pesant chaque mot avec une attention extraordinaire, car, depuis qu’il avait vu l’avocat Barricini, il se sentait plus difficile à convaincre qu’il ne l’eût été quelques jours auparavant. Enfin il se vit contraint d’avouer que l’explication lui paraissait satisfaisante. — Mais Colomba s’écria avec force :
— Tomaso Bianchi est un fourbe. Il ne sera pas condamné, ou il s’échappera de prison, j’en suis sûre.
Le préfet haussa les épaules.
— Je vous ai fait part, monsieur, dit-il, des renseignements que j’ai reçus. Je me retire, et je vous abandonne à vos réflexions. J’attendrai que votre raison vous ait éclairé, et j’espère qu’elle sera plus puissante que les… suppositions de votre sœur.
Orso, après quelques paroles pour excuser Colomba, répéta qu’il croyait maintenant que Tomaso était le seul coupable.
Le préfet s’était levé pour sortir.
— S’il n’était pas si tard, dit-il, je vous proposerais de venir avec moi prendre la lettre de miss Nevil… Par la même occasion, vous pourriez dire à monsieur Barricini ce que vous venez de me dire, et tout serait fini.
— Jamais Orso della Rebbia n’entrera chez un Barricini ! s’écria Colomba avec impétuosité.
— Mademoiselle est le tintinajo de la famille, à ce qu’il paraît, dit le préfet d’un air de raillerie.
— Monsieur, dit Colomba d’une voix ferme, on vous trompe. Vous ne connaissez pas l’avocat. C’est le plus rusé, le plus fourbe des hommes. Je vous en conjure, ne faites pas faire à Orso une action qui le couvrirait de honte.
— Colomba ! s’écria Orso, la passion te fait déraisonner.
— Orso ! Orso ! par la cassette que je vous ai remise, je vous en supplie, écoutez-moi. Entre vous et les Barricini il y a du sang ; vous n’irez pas chez eux !
— Ma sœur !
— Non, mon frère, vous n’irez point, ou je quitterai cette maison, et vous ne me reverrez plus… Orso, ayez pitié de moi.
Et elle tomba à genoux.
— Je suis désolé, dit le préfet, de voir mademoiselle della Rebbia si peu raisonnable. Vous la convaincrez, j’en suis sûr. Il entr’ouvrit la porte et s’arrêta, paraissant attendre qu’Orso le suivît.
— Je ne puis la quitter maintenant, dit Orso… Demain, si…
— Je pars de bonne heure, dit le préfet.
— Au moins, mon frère, s’écria Colomba les mains jointes, attendez jusqu’à demain matin. Laissez-moi revoir les papiers de mon père… Vous ne pouvez me refuser cela.
— Eh bien ! tu les verras ce soir, mais au moins tu ne me tourmenteras plus ensuite avec cette haine extravagante… Mille pardons, monsieur le préfet… Je me sens moi-même si mal à mon aise. Il vaut mieux que ce soit demain.
— La nuit porte conseil, dit le préfet, en se retirant, j’espère que demain toutes vos irrésolutions auront cessé.
— Saveria, s’écria Colomba, prends la lanterne et accompagne monsieur le préfet. Il te remettra une lettre pour mon frère.
Elle ajouta quelques mots que Saveria seule entendit.
— Colomba, dit Orso lorsque le préfet fut parti, tu m’as fait beaucoup de peine. Te refuseras-tu donc toujours à l’évidence ?
— Vous m’avez donné jusqu’à demain, répondit-elle. J’ai bien peu de temps, mais j’espère encore.
Puis elle prit un trousseau de clefs et courut dans une chambre de l’étage supérieur. Là, on l’entendit ouvrir précipitamment des tiroirs et fouiller dans un secrétaire où le colonel della Rebbia enfermait autrefois des papiers importants.
XIV.
Saveria fut longtemps absente, et l’impatience d’Orso était à son comble lorsqu’elle reparut enfin, tenant une lettre, et suivie de la petite Chilina, qui se frottait les yeux, car elle avait été réveillée de son premier somme.
— Enfant, dit Orso, que viens-tu faire ici à cette heure ?
— Mademoiselle me demande, répondit Chilina.
— Que diable lui veut-elle ? pensa Orso ; mais il se hâta de décacheter la lettre de miss Lydia, et, pendant qu’il lisait, Chilina montait auprès de sa sœur.
« Mon père a été un peu malade, monsieur, disait miss Nevil, et il est d’ailleurs si paresseux pour écrire, que je suis obligée de lui servir de secrétaire. L’autre jour, vous savez qu’il s’est mouillé les pieds sur le bord de la mer, au lieu d’admirer le paysage avec nous, et il n’en faut pas davantage pour donner la fièvre dans votre charmante île. Je vois d’ici la mine que vous faites, vous cherchez sans doute votre stylet, mais j’espère que vous n’en avez plus. Donc, mon père a eu un peu de fièvre, et moi beaucoup de frayeur ; le préfet, que je persiste à trouver très-aimable, nous a donné un médecin fort aimable aussi, qui, en deux jours, nous a tirés de peine : l’accès n’a pas reparu, et mon père veut retourner à la chasse ; mais je la lui défends encore. — Comment avez-vous trouvé votre château des montagnes ? Votre tour du nord est-elle toujours à la même place ? Y a-t-il des fantômes ? Je vous demande tout cela, parce que mon père se souvient que vous lui avez promis daims, sangliers, mouflons… Est-ce bien là le nom de cette bête étrange ? En allant nous embarquer à Bastia, nous comptons vous demander l’hospitalité, et j’espère que le château della Rebbia, que vous dites si vieux et si délabré, ne s’écroulera pas sur nos têtes. Quoique le préfet soit si aimable qu’avec lui on ne manque jamais de sujet de conversation, by the bye, je me flatte de lui avoir fait tourner la tête, — nous avons parlé de votre seigneurie. Les gens de loi de Bastia lui ont envoyé certaines révélations d’un coquin qu’ils tiennent sous les verrous, et qui sont de nature à détruire vos derniers soupçons ; votre inimitié, qui parfois m’inquiétait, doit cesser dès lors. Vous n’avez pas d’idée comme cela m’a fait plaisir. Quand vous êtes parti avec la belle voceratrice, votre fusil à la main, et le regard sombre, vous m’ayez paru plus Corse qu’à l’ordinaire…, trop Corse même. Basta ! je vous en écris si long, parce que je m’ennuie. Le préfet va partir, hélas ! nous vous enverrons un message lorsque nous nous mettrons en route pour vos montagnes, et je prendrai la liberté d’écrire à mademoiselle Colomba pour lui demander un bruccio, ma solenne. En attendant, dites-lui mille tendresses. Je fais grand usage de son stylet, j’en coupe les feuillets d’un roman que j’ai apporté ; mais ce fer terrible s’indigne de cet usage et me déchire mon livre d’une façon pitoyable. Adieu, monsieur ; mon père vous envoie his best love. Écoutez le préfet, il est homme de bon conseil, et se détourne de sa route, je crois, à cause de vous ; il va poser une première pierre à Corte ; je m’imagine que ce doit être une cérémonie bien imposante, et je regrette fort de n’y pas assister. Un monsieur en habit brodé, bas de soie, écharpe blanche, tenant une truelle !… et un discours ; la cérémonie se terminera par les cris mille fois répétés de Vive le roi ! — Vous allez être bien fat de m’avoir fait remplir les quatre pages ; mais je m’ennuie, monsieur, je vous le répète, et, par cette raison, je vous permets de m’écrire très-longuement. À propos, je trouve extraordinaire que vous ne m’ayez pas encore mandé votre heureuse arrivée dans Pietranera Castle.Lydia.
P. S. Je vous demande d’écouter le préfet, et de faire ce qu’il vous dira. Nous avons arrêté ensemble que vous deviez en agir ainsi, et cela me fera plaisir. »
Orso lut trois ou quatre fois cette lettre, accompagnant mentalement chaque lecture de commentaires sans nombre ; puis il fit une longue réponse, qu’il chargea Saveria de porter à un homme du village qui partait la nuit même pour Ajaccio. Déjà il ne pensait guère à discuter avec sa sœur les griefs vrais ou faux des Barricini, la lettre de miss Lydia lui faisait tout voir en couleur de rose ; il n’avait plus ni soupçons ni haine. Après avoir attendu quelque temps que sa sœur redescendît, et ne la voyant pas reparaître, il alla se coucher, le cœur plus léger qu’il ne se l’était senti depuis longtemps. Chilina ayant été congédiée avec des instructions secrètes, Colomba passa la plus grande partie de la nuit à lire de vieilles paperasses. Un peu avant le jour, quelques petits cailloux furent lancés contre sa fenêtre ; à ce signal, elle descendit au jardin, ouvrit une porte dérobée, et introduisit dans sa maison deux hommes de fort mauvaise mine ; son premier soin fut de les mener à la cuisine et de leur donner à manger. Ce qu’étaient ces hommes, on le saura tout à l’heure.
XV.
Le matin, vers six heures, un domestique du préfet frappait à la maison d’Orso. Reçu par Colomba, il lui dit que le préfet allait partir, et qu’il attendait son frère. Colomba répondit sans hésiter que son frère venait de tomber dans l’escalier et de se fouler le pied ; qu’étant hors d’état de faire un pas, il suppliait M. le préfet de l’excuser, et serait très reconnaissant, s’il daignait prendre la peine de passer chez lui. Peu après ce message, Orso descendit et demanda à sa sœur si le préfet ne l’avait pas envoyé chercher. — Il vous prie de l’attendre ici, dit-elle avec la plus grande assurance. Une demi-heure s’écoula sans qu’on aperçût le moindre mouvement du côté de la maison des Barricini ; cependant Orso demandait à Colomba si elle avait fait quelque découverte ; elle répondit qu’elle s’expliquerait devant le préfet. Elle affectait un grand calme, mais son teint et ses yeux annonçaient une agitation fébrile.
Enfin, on vit s’ouvrir la porte de la maison Barricini ; le préfet, en habit de voyage, sortit le premier, suivi du maire et de ses deux fils. Quelle fut la stupéfaction des habitants de Pietranera, aux aguets depuis le lever du soleil pour assister au départ du premier magistrat du département, lorsqu’ils le virent, accompagné des trois Barricini, traverser la place en droite ligne et entrer dans la maison della Rebbia. — Ils font la paix ! s’écrièrent les politiques du village.
— Je vous le disais bien, ajouta un vieillard, Orso Antonio a trop vécu sur le continent pour faire les choses comme un homme de cœur.