Colomba (page 8)

Prosper Mérimée · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Colomba et autres contes et nouvelles · 31 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Adieu, chère mademoiselle Colomba. — Votre amie,

» Lydia Nevil. »

— Elle n’a donc pas reçu ma seconde lettre ? s’écria Orso.

— Vous voyez, par la date de la sienne, que mademoiselle Lydia devait être en route quand votre lettre est arrivée à Ajaccio. Vous lui disiez donc de ne pas venir ?

— Je lui disais que nous étions en état de siège. Ce n’est pas, ce me semble, une situation à recevoir du monde.

— Bah ! ces Anglais sont des gens singuliers. Elle me disait, la dernière nuit que j’ai passée dans sa chambre, qu’elle serait fâchées de quitter la Corse sans avoir vu une belle vendette. Si vous le vouliez, Orso, on pourrait lui donner le spectacle d’un assaut contre la maison de nos ennemis ?

— Sais-tu, dit Orso, que la nature a eu tort de faire de toi une femme, Colomba ? Tu aurais été un excellent militaire.

— Peut-être. En tout cas je vais faire mon bruccio.

— C’est inutile. Il faut envoyer quelqu’un pour les prévenir et les arrêter avant qu’ils se mettent en route.

— Qui ? vous voulez envoyer un messager par le temps qu’il fait pour qu’un torrent l’emporte avec votre lettre… Que je plains les pauvres bandits par cet orage ! Heureusement, ils ont de bons piloni… Savez-vous ce qu’il faut faire, Orso ? Si l’orage cesse, partez demain de très-bonne heure, et arrivez chez notre parente avant que vos amis se soient mis en route. Cela vous sera facile, miss Lydia se lève toujours tard. Vous leur conterez ce qui s’est passé chez nous ; et s’ils persistent à venir, nous aurons grand plaisir à les recevoir.

Orso se hâta de donner son assentiment à ce projet, et Colomba, après quelques moments de silence :

— Vous croyez peut-être, Orso, reprit-elle, que je plaisantais lorsque je vous parlais d’un assaut contre la maison Barricini ? Savez-vous que nous sommes en force, deux contre un au moins ? Depuis que le préfet a suspendu le maire, tous les hommes d’ici sont pour nous. Nous pourrions les hacher ! Il serait facile d’entamer l’affaire. Si vous le vouliez, j’irais à la fontaine, je me moquerais de leurs femmes ; ils sortiraient… Peut-être… car ils sont si lâches ! peut-être tireraient-ils sur moi par leurs archere ; ils me manqueraient. Tout est dit alors : ce sont eux qui attaquent. Tant pis pour les vaincus : dans une bagarre où trouver ceux qui ont fait un bon coup ? Croyez-en votre sœur, Orso ; les robes noires qui vont venir saliront du papier, diront bien des mots inutiles. Il n’en résultera rien. Le vieux renard trouverait moyen de leur faire voir des étoiles en plein midi. Ah ! si le préfet ne s’était pas mis devant Vincentello, il y en avait un de moins.

Tout cela était dit avec le même sang-froid qu’elle mettait l’instant d’auparavant à parler des préparatifs du bruccio.

Orso, stupéfait, regardait sa sœur avec une admiration mêlée de crainte.

— Ma douce Colomba, dit-il en se levant de table, tu es, je le crains, le diable en personne ; mais sois tranquille. Si je ne parviens à faire pendre les Barricini, je trouverai moyen d’en venir à bout d’une autre manière. Balle chaude ou fer froid ! Tu vois que je n’ai pas oublié le corse.

— Le plus tôt serait le mieux, dit Colomba en soupirant. Quel cheval monterez-vous demain, Ors’ Anton’ ?

— Le noir. Pourquoi me demandes-tu cela ?

— Pour lui faire donner de l’orge.

Orso s’étant retiré dans sa chambre, Colomba envoya coucher Saveria et les bergers, et demeura seule dans la cuisine où se préparait le bruccio. De temps en temps, elle prêtait l’oreille et paraissait attendre impatiemment que son frère se fût couché. Lorsqu’elle le crut enfin endormi, elle prit un couteau, s’assura qu’il était tranchant, mit ses petits pieds dans de gros souliers, et, sans faire le moindre bruit, elle entra dans le jardin.

Le jardin, fermé de murs, touchait à un terrain assez vaste, enclos de haies, où l’on mettait les chevaux, car les chevaux corses ne connaissent guère l’écurie. En général on les lâche dans un champ et l’on s’en rapporte à leur intelligence pour trouver à se nourrir et à s’abriter contre le froid et la pluie.

Colomba ouvrit la porte du jardin avec la même précaution, entra dans l’enclos, et en sifflant doucement elle attira près d’elle les chevaux, à qui elle portait souvent du pain et du sel. Dès que le cheval noir fut à sa portée, elle le saisit fortement par la crinière et lui fendît l’oreille avec son couteau. Le cheval fit un bond terrible et s’enfuit en faisant entendre ce cri aigu qu’une vive douleur arrache quelquefois aux animaux de son espèce. Satisfaite alors, Colomba rentrait dans le jardin, lorsque Orso ouvrit sa fenêtre et cria Qui va là ? En même temps elle entendit qu’il armait son fusil. Heureusement pour elle, la porte du jardin était dans une obscurité complète, et un grand figuier la couvrait en partie. Bientôt, aux lueurs intermittentes qu’elle vit briller dans la chambre de son frère, elle conclut qu’il cherchait à rallumer sa lampe. Elle s’empressa alors de fermer la porte du jardin, et, se glissant le long des murs, de façon que son costume noir se confondit avec le feuillage sombre des espaliers, elle parvint à rentrer dans la cuisine quelques moments avant qu’Orso ne parût.

— Qu’y a-t-il ? lui demanda-t-elle.

— Il m’a semblé, dit Orso, qu’on ouvrait la porte du jardin.

— Impossible. Le chien aurait aboyé. Au reste, allons voir.

Orso fit le tour du jardin, et après avoir constaté que la porte extérieure était bien fermée, un peu honteux de cette fausse alerte, il se disposa à regagner sa chambre.

— J’aime à voir, mon frère, dit Colomba, que vous devenez prudent, comme on doit l’être dans votre position.

— Tu me formes, répondit Orso. Bonsoir.

Le matin avec l’aube Orso était levé, prêt à partir. Son costume annonçait à la fois la prétention à l’élégance d’un homme qui va se présenter devant une femme à qui il veut plaire, et la prudence d’un Corse en vendette. Par-dessus une redingote bleue bien serrée à la taille, il portait en bandoulière une petite boîte de fer-blanc contenant des cartouches, suspendue à un cordon de soie verte ; son stylet était placé dans une poche de côté, et il tenait à la main le beau fusil de Manton chargé à balles. Pendant qu’il prenait à la hâte une tasse de café versée par Colomba, un berger était sorti pour seller et brider le cheval. Orso et sa sœur le suivirent de près et entrèrent dans l’enclos. Le berger s’était emparé du cheval, mais il avait laissé tomber selle et bride, et paraissait saisi d’horreur, pendant que le cheval, qui se souvenait de la blessure de la nuit précédente et qui craignait pour son autre oreille, se cabrait, ruait, hennissait, faisait le diable à quatre.

— Allons, dépêche-toi lui cria Orso.

— Ha ! Ors’ Anton’ ! ha ! Ors’ Anton’ ! s’écriait le berger, sang de la Madone ! etc. C’étaient des imprécations sans nombre et sans fin, dont la plupart ne pourraient se traduire.

— Qu’est-il donc arrivé ? demanda Colomba.

Tout le monde s’approcha du cheval, et, le voyant sanglant et l’oreille fendue, ce fut une exclamation générale de surprise et d’indignation. Il faut savoir que mutiler le cheval de son ennemi est, pour les Corses, à la fois une vengeance, un défi et une menace de mort. « Rien qu’un coup de fusil est capable d’expier ce forfait. » Bien qu’Orso, qui avait longtemps vécu sur le continent, sentît moins qu’un autre l’énormité de l’outrage, cependant, si dans ce moment quelque barriciniste se fût présenté à lui, il est probable qu’il lui eût fait immédiatement expier une insulte qu’il attribuait à ses ennemis. — Les lâches coquins ! s’écria-t-il, se venger sur une pauvre bête, lorsqu’ils n’osent me rencontrer en face !

— Qu’attendons-nous ? s’écria Colomba impétueusement. Ils viennent nous provoquer, mutiler nos chevaux, et nous ne leur répondrions pas ! Êtes-vous hommes ?

— Vengeance ! répondirent les bergers. Promenons le cheval dans le village et donnons l’assaut à leur maison.

— Il y a une grange couverte de paille qui touche à leur tour, dit le vieux Polo Griffo, en un tour de main je la ferai flamber. — Un autre proposait d’aller chercher les échelles du clocher de l’église ; un troisième, d’enfoncer les portes de la maison Barricini au moyen d’une poutre déposée sur la place et destinée à quelque bâtiment en construction. Au milieu de toutes ces voix furieuses, on entendait celle de Colomba annonçant à ses satellites qu’avant de se mettre à l’œuvre chacun allait recevoir d’elle un grand verre d’anisette.

Malheureusement, ou plutôt heureusement, l’effet qu’elle s’était promis de sa cruauté envers le pauvre cheval était perdu en grande partie pour Orso. Il ne doutait pas que cette mutilation sauvage ne fût l’œuvre d’un de ses ennemis, et c’était Orlanduccio qu’il soupçonnait particulièrement ; mais il ne croyait pas que ce jeune homme, provoqué et frappé par lui, eût effacé sa honte en fendant l’oreille à un cheval. Au contraire, cette basse et ridicule vengeance augmentait son mépris pour ses adversaires, et il pensait maintenant avec le préfet que de pareilles gens ne méritaient pas de se mesurer avec lui. Aussitôt qu’il put se faire entendre, il déclara à ses partisans confondus qu’ils eussent à renoncer à leurs intentions belliqueuses, et que la justice, qui allait venir, vengerait fort bien l’oreille de son cheval. — Je suis le maître ici, ajouta-t-il d’un ton sévère, et j’entends qu’on m’obéisse. Le premier qui s’avisera de parler encore de tuer ou de brûler, je pourrai bien le brûler à son tour. Allons ! qu’on me selle le cheval gris.

— Comment, Orso, dit Colomba en le tirant à l’écart, vous souffrez qu’on nous insulte ! Du vivant de notre père, jamais les Barricini n’eussent osé mutiler une bête à nous.

— Je te promets qu’ils auront lieu de s’en repentir ; mais c’est aux gendarmes et aux geôliers à punir des misérables qui n’ont de courage que contre des animaux. Je te l’ai dit, la justice me vengera d’eux… ou sinon… tu n’auras besoin de me rappeler de qui je suis fils…

— Patience ! dit Colomba en soupirant.

— Souviens-toi bien, ma sœur, poursuivit Orso, que si à mon retour je trouve qu’on a fait quelque démonstration contre les Barricini, jamais je ne te le pardonnerai. — Puis, d’un ton plus doux : — Il est fort possible, fort probable même, ajouta-t-il, que je reviendrai ici avec le colonel et sa fille ; fais en sorte que leurs chambres soient en ordre, que le déjeuner soit bon, enfin que nos hôtes soient le moins mal possible. C’est très-bien, Colomba, d’avoir du courage, mais il faut encore qu’une femme sache tenir une maison. Allons, embrasse-moi, sois sage ; voilà le cheval gris sellé.

— Orso, dit Colomba, vous ne partirez point seul.

— Je n’ai besoin de personne, dit Orso, et je te réponds que je ne me laisserai pas couper l’oreille.

— Oh ! jamais je ne vous laisserai partir seul en temps de guerre. Ho ! Polo Griffo ! Gian’ Francè ! Memmo ! prenez vos fusils ; vous allez accompagner mon frère.

Après une discussion assez vive, Orso dut se résigner à se faire suivre d’une escorte. Il prit parmi ses bergers les plus animés ceux qui avaient conseillé le plus haut de commencer la guerre ; puis, après avoir renouvelé ses injonctions à sa sœur et aux bergers restants, il se mit en route, prenant cette fois un détour pour éviter la maison Barricini.

Déjà ils étaient loin de Pietranera, et marchaient de grande hâte, lorsqu’au passage d’un petit ruisseau qui se perdait dans un marécage le vieux Polo Griffo aperçut plusieurs cochons confortablement couchés dans la boue, jouissant à la fois du soleil et de la fraîcheur de l’eau. Aussitôt, ajustant le plus gros, il lui tira un coup de fusil dans la tête et le tua sur la place. Les camarades du mort se levèrent et s’enfuirent avec une légèreté surprenante, et, bien que l’autre berger fît feu à son tour, ils gagnèrent sains et saufs un fourré où ils disparurent.

— Imbéciles ! s’écria Orso ; vous prenez des cochons pour des sangliers.

— Non pas, Ors’ Anton’, répondit Polo Griffo ; mais ce troupeau appartient à l’avocat, et c’est pour lui apprendre à mutiler nos chevaux.

— Comment, coquins ! s’écria Orso transporté de fureur, vous imitez les infamies de nos ennemis ! Quittez-moi, misérables. Je n’ai pas besoin de vous. Vous n’êtes bons qu’à vous battre contre des cochons. Je jure Dieu que si vous osez me suivre, je vous casse la tête !

Les deux bergers s’entre-regardèrent interdits. Orso donna des éperons à son cheval et disparut au galop.

— Eh bien ! dit Polo Griffo, en voilà d’une bonne ! Aimez donc les gens pour qu’ils vous traitent comme cela ! Le colonel, son père, t’en a voulu parce que tu as une fois couché en joue l’avocat… Grande bête, de ne pas tirer !… Et le fils… tu vois ce que j’ai fait pour lui… Il parle de me casser la tête, comme on fait d’une gourde qui ne tient plus le vin. Voilà ce qu’on apprend sur le continent, Memmo !

— Oui, et si l’on sait que tu as tué ce cochon, on te fera un procès, et Ors’ Anton’ ne voudra pas parler aux juges ni payer l’avocat. Heureusement personne ne t’a vu, et sainte Nega est là pour te tirer d’affaire.

Après une courte délibération, les deux bergers conclurent que le plus prudent était de jeter le porc dans une fondrière ; projet qu’ils mirent à exécution, bien entendu après avoir pris chacun quelques grillades sur l’innocente victime de la haine des della Rebbia et des Barricini.

XVII.

Débarrassé de son escorte indisciplinée, Orso continuait sa route, plus préoccupé du plaisir de revoir miss Nevil que de la crainte de rencontrer ses ennemis. — Le procès que je vais avoir avec ces misérables Barricini, se disait-il, va m’obliger d’aller à Bastia. Pourquoi n’accompagnerais-je pas miss Nevil ? Pourquoi, de Bastia, n’irions-nous pas ensemble aux eaux d’Orezza ? Tout à coup des souvenirs d’enfance lui rappelèrent nettement ce site pittoresque. Il se crut transporté sur une verte pelouse au pied des châtaigniers séculaires. Sur un gazon d’une herbe lustrée, parsemé de fleurs bleues ressemblant à des yeux qui lui souriaient, il voyait miss Lydia assise auprès de lui. Elle avait ôté son chapeau, et ses cheveux blonds, plus fins et plus doux que la soie, brillaient comme de l’or au soleil, qui pénétrait au travers du feuillage. Ses yeux, d’un bleu si pur, lui paraissaient plus bleus que le firmament. La joue appuyée sur une main, elle écoutait toute pensive les paroles d’amour qu’il lui adressait en tremblant. Elle avait cette robe de mousseline qu’elle portait le dernier jour qu’il l’avait vue à Ajaccio. Sous les plis de cette robe s’échappait un petit pied dans un soulier de satin noir. Orso se disait qu’il serait bien heureux de baiser ce pied ; mais une des mains de miss Lydia n’était pas gantée, et elle tenait une pâquerette. Orso lui prenait cette pâquerette, et la main de Lydia serrait la sienne ; et il baisait la pâquerette, et puis la main, et on ne se fâchait pas… Et toutes ces pensées l’empêchaient de faire attention à la route qu’il suivait, et cependant il trottait toujours. Il allait pour la seconde fois baiser en imagination la blanche main de miss Nevil, quand il pensa baiser en réalité la tête de son cheval qui s’arrêta tout à coup. C’est que la petite Chilina lui barrait le chemin et lui saisissait la bride.

— Où allez-vous ainsi, Ors’ Anton’ ? disait-elle. Ne savez-vous pas que votre ennemi est près d’ici ?

— Mon ennemi ! s’écria Orso furieux de se voir interrompu dans un moment aussi intéressant. Où est-il ?

— Orlanduccio est près d’ici. Il vous attend. Retournez, retournez.

— Ah ! il m’attend ! Tu l’as vu ?

— Oui, Ors’ Anton’, j’étais couchée dans la fougère quand il a passé. Il regardait de tous les côtés avec sa lunette.

— De quel côté allait-il ?

— Il descendait par là, du côté où vous allez.

— Merci.

— Ors’ Anton’, ne feriez-vous pas bien d’attendre mon oncle ? Il ne peut tarder, et avec lui vous seriez en sûreté.

— N’aie pas peur, Chili, je n’ai pas besoin de ton oncle.

— Si vous vouliez, j’irais devant vous.

— Merci, merci.

Et Orso, poussant son cheval, se dirigea rapidement du côté que la petite fille lui avait indiqué.

Son premier mouvement avait été un aveugle transport de fureur, et il s’était dit que la fortune lui offrait une excellente occasion de corriger ce lâche qui mutilait un cheval pour se venger d’un soufflet. Puis, tout en avançant, l’espèce de promesse qu’il avait faite au préfet, et surtout la crainte de manquer la visite de miss Nevil, changeaient ses dispositions et lui faisaient presque désirer de ne pas rencontrer Orlanduccio. Bientôt le souvenir de son père, l’insulte faite à son cheval, les menaces des Barricini rallumaient sa colère, et l’excitaient à chercher son ennemi pour le provoquer et l’obliger à se battre. Ainsi agité par des résolutions contraires, il continuait de marcher en avant ; mais, maintenant, avec précaution, examinant les buissons et les haies, et quelquefois même s’arrêtant pour écouter les bruits vagues qu’on entend dans la campagne. Dix minutes après avoir quitté la petite Chilina (il était alors environ neuf heures du matin), il se trouva au bord d’un coteau extrêmement rapide. Le chemin, ou plutôt le sentier à peine tracé qu’il suivait, traversait un mâquis récemment brûlé. En ce lieu la terre était chargée de cendres blanchâtres, et çà et là des arbrisseaux et quelques gros arbres noircis par le feu et entièrement dépouillés de leurs feuilles se tenaient debout, bien qu’ils eussent cessé de vivre. En voyant un mâquis brûlé, on se croit transporté dans un site du Nord au milieu de l’hiver, et le contraste de l’aridité des lieux que la flamme a parcourus avec la végétation luxuriante d’alentour les fait paraître encore plus tristes et désolés. Mais dans ce paysage Orso ne voyait en ce moment qu’une chose, importante, il est vrai, dans sa position : la terre étant nue ne pouvait cacher une embuscade, et celui qui peut craindre à chaque instant de voir sortir d’un fourré un canon de fusil dirigé contre sa poitrine, regarde comme une espèce d’oasis un terrain uni où rien n’arrête la vue. Au mâquis brûlé succédaient plusieurs champs en culture, enclos, selon l’usage du pays, de murs en pierres sèches à hauteur d’appui. Le sentier passait entre ces enclos, où d’énormes châtaigniers, plantés confusément, présentaient de loin l’apparence d’un bois touffu.

Obligé par la roideur de la pente à mettre pied à terre, Orso, qui avait laissé la bride sur le cou de son cheval, descendait rapidement en glissant sur la cendre ; et il n’était guère qu’à vingt-cinq pas d’un de ces enclos en pierre à droite du chemin, lorsqu’il aperçut, précisément en face de lui, d’abord un canon de fusil, puis une tête dépassant la crête du mur. Le fusil s’abaissa, et il reconnut Orlanduccio prêt à faire feu. Orso fut prompt à se mettre en défense, et tous les deux, se couchant en joue, se regardèrent quelques secondes avec cette émotion poignante que le plus brave éprouve au moment de donner ou de recevoir la mort.

— Misérable lâche ! s’écria Orso… Il parlait encore quand il vit la flamme du fusil d’Orlanduccio, et presque en même temps un second coup partit à sa gauche, de l’autre côté du sentier, tiré par un homme qu’il n’avait point aperçu, et qui l’ajustait posté derrière un autre mur. Les deux balles l’atteignirent : l’une, celle d’Orlanduccio, lui traversa le bras gauche, qu’il lui présentait en le couchant en joue ; l’autre le frappa à la poitrine, déchira son habit, mais, rencontrant heureusement la lame de son stylet, s’aplatit dessus et ne lui fit qu’une contusion légère. Le bras gauche d’Orso tomba immobile le long de sa cuisse, et le canon de son fusil s’abaissa un instant ; mais il le releva aussitôt, et, dirigeant son arme de sa seule main droite, il fit feu sur Orlanduccio. La tête de son ennemi, qu’il ne découvrait que jusqu’aux yeux, disparut derrière le mur. Orso, se tournant à sa gauche, lâcha son second coup sur un homme entouré de fumée qu’il apercevait à peine. À son tour, cette figure disparut. Les quatre coups de fusil s’étaient succédé avec une rapidité incroyable, et jamais soldats exercés ne mirent moins d’intervalle dans un feu de file. Après le dernier coup d’Orso, tout rentra dans le silence. La fumée sortie de son arme montait lentement vers le ciel ; aucun mouvement derrière le mur, pas le plus léger bruit. Sans la douleur qu’il ressentait au bras, il aurait pu croire que ces hommes sur qui il venait de tirer étaient des fantômes de son imagination.

S’attendant à une seconde décharge, Orso fit quelques pas pour se placer derrière un des arbres brûlés restés debout dans le mâquis. Derrière cet abri, il plaça son fusil entre ses genoux et le rechargea à la hâte. Cependant son bras gauche le faisait cruellement souffrir, et il lui semblait qu’il soutenait un poids énorme. Qu’étaient devenus ses adversaires ? Il ne pouvait le comprendre. S’ils s’étaient enfuis, s’ils avaient été blessés, il aurait assurément entendu quelque bruit, quelque mouvement dans le feuillage. Étaient-ils donc morts, ou bien plutôt n’attendaient-ils pas, à l’abri de leur mur, l’occasion de tirer de nouveau sur lui ? Dans cette incertitude, et sentant ses forces diminuer, il mit en terre le genou droit, appuya sur l’autre son bras blessé et se servit d’une branche qui partait du tronc de l’arbre brûlé pour soutenir son fusil. Le doigt sur la détente, l’œil fixé sur le mur, l’oreille attentive au moindre bruit, il demeura immobile pendant quelques minutes, qui lui parurent un siècle. Enfin, bien loin derrière lui, un cri éloigné se fit entendre, et bientôt un chien, descendant le coteau avec la rapidité d’une flèche, s’arrêta auprès de lui en remuant la queue. C’était Brusco, le disciple et le compagnon des bandits, annonçant sans doute l’arrivée de son maître ; et jamais honnête homme ne fut plus impatiemment attendu. Le chien, le museau en l’air, tourné du côté de l’enclos le plus proche, flairait avec inquiétude. Tout à coup il fit entendre un grognement sourd, franchit le mur d’un bond, et presque aussitôt remonta sur la crête, d’où il regarda fixement Orso, exprimant dans ses yeux la surprise aussi clairement que chien le peut faire ; puis il se remit le nez au vent, cette fois dans la direction de l’autre enclos, dont il sauta encore le mur. Au bout d’une seconde, il reparaissait sur la crête, montrant le même air d’étonnement et d’inquiétude ; puis il sauta dans le mâquis, la queue entre les jambes, regardant toujours Orso et s’éloignant de lui à pas lents, par une marche de côté, jusqu’à ce qu’il s’en trouvât à quelque distance. Alors, reprenant sa course, il remonta le coteau presque aussi vite qu’il l’avait descendu, à la rencontre d’un homme qui s’avançait rapidement malgré la roideur de la pente.

— À moi, Brando ! s’écria Orso dès qu’il le crut à portée de la voix.

— Oh ! Ors’ Anton’ ! vous êtes blessé ! lui demanda Brandolaccio accourant tout essoufflé. Dans le corps ou dans les membres ?…

— Au bras.

— Au bras ! ce n’est rien. Et l’autre ?

— Je crois l’avoir touché.

Brandolaccio, suivant son chien, courut à l’enclos le plus proche et se pencha pour regarder de l’autre côté du mur. Là, ôtant son bonnet :

— Salut au seigneur Orlanduccio, dit-il. Puis, se tournant du côté d’Orso, il le salua à son tour d’un air grave : — Voilà, dit-il, ce que j’appelle un homme proprement accommodé.

— Vit-il encore ? demanda Orso respirant avec peine.

— Oh ! il s’en garderait ; il a trop de chagrin de la balle que vous lui avez mise dans l’œil. Sang de la Madone, quel trou ! Bon fusil, ma foi ! Quel calibre ! Ça vous écarbouille une cervelle ! Dites donc, Ors’ Anton’, quand j’ai entendu d’abord pif ! pif ! je me suis dit : Sacrebleu ! ils escofient mon lieutenant. Puis j’entends boum ! boum ! Ah ! je dis, voilà le fusil anglais qui parle : il riposte… Mais, Brusco, qu’est-ce que tu me veux donc ?

Le chien le mena à l’autre enclos. — Excusez ! s’écria Brandolaccio stupéfait. Coup double ! rien que cela ! Peste ! on voit bien que la poudre est chère, car vous l’économisez.

— Qu’y a-t-il, au nom de Dieu ! demanda Orso.

— Allons ! ne faites donc pas le farceur, mon lieutenant ! vous jetez le gibier par terre, et vous voulez qu’on vous le ramasse… En voilà un qui va en avoir un drôle de dessert aujourd’hui ! c’est l’avocat Barricini. De la viande de boucherie, en veux-tu, en voilà ! Maintenant qui diable héritera ?

— Quoi ! Vincentello mort aussi ?

— Très mort. Bonne santé à nous autres ! Ce qu’il y a de bon avec vous, c’est que vous ne les faites pas souffrir. Venez donc voir Vincentello : il est encore à genoux, la tête appuyée contre le mur. Il a l’air de dormir. C’est là le cas de dire : Sommeil de plomb. Pauvre diable !

Orso détourna la tête avec horreur. — Es-tu sûr qu’il soit mort ?

— Vous êtes comme Sampiero Corso, qui ne donnait jamais qu’un coup. Voyez-vous, là…, dans la poitrine, à gauche ? tenez, comme Vincileone fut attrapé à Waterloo. Je parierais bien que la balle n’est pas loin du cœur. Coup double !… Ah ! je ne me mêle plus de tirer. Deux en deux coups !… À balle !… Les deux frères !… S’il avait eu un troisième coup, il aurait tué le papa… On fera mieux une autre fois… Quel coup, Ors’ Anton’ !… Et dire que cela n’arrivera jamais à un brave garçon comme moi de faire coup double sur des gendarmes !

Tout en parlant, le bandit examinait le bras d’Orso et fendait sa manche avec son stylet.

— Ce n’est rien, dit-il. Voilà une redingote qui donnera de l’ouvrage à mademoiselle Colomba… Hein ! qu’est-ce que je vois ? cet accroc sur la poitrine ?… Rien n’est entré par là ? Non, vous ne seriez pas si gaillard. Voyons, essayez de remuer les doigts… Sentez-vous mes dents quand je vous mords le petit doigt ?… Pas trop ?… C’est égal, ce ne sera rien. Laissez-moi prendre votre mouchoir et votre cravate… Voilà votre redingote perdue… Pourquoi diable vous faire si beau ? Alliez-vous à la noce ?… Là, buvez une goutte de vin… Pourquoi donc ne portez-vous pas de gourde ? Est-ce qu’un Corse sort jamais sans gourde ? — Puis, au milieu du pansement, il s’interrompait pour s’écrier : Coup double ! tous les deux roides morts !… C’est le curé qui va rire… Coup double ! Ah ! voici enfin cette petite tortue de Chilina.

Orso ne répondait pas. Il était pâle comme un mort et tremblait de tous ses membres.

— Chili, cria Brandolaccio, va regarder derrière ce mur. Hein ? L’enfant, s’aidant des pieds et des mains, grimpa sur le mur, et aussitôt qu’elle eut aperçu le cadavre d’Orlanduccio, elle fit le signe de la croix.

— Ce n’est rien, continua le bandit : va voir plus loin, là-bas.

L’enfant fit un nouveau signe de croix.

— Est-ce vous, mon oncle ? demanda-t-elle timidement.

— Moi, est-ce que je ne suis pas devenu un vieux bon à rien ? Chili, c’est de l’ouvrage de monsieur. Fais-lui ton compliment.

— Mademoiselle en aura bien de la joie, dit Chilina, et elle sera bien fâchée de vous savoir blessé, Ors’ Anton’.

— Allons, Ors’ Anton’, dit le bandit après avoir achevé le pansement, voilà Chilina qui a rattrapé votre cheval. Montez et venez avec moi au mâquis de la Stazzona. Bien avisé qui vous y trouverait. Nous vous y traiterons de notre mieux. Quand nous serons à la croix de Sainte-Christine, il faudra mettre pied à terre. Vous donnerez votre cheval à Chilina, qui s’en ira prévenir mademoiselle, et, chemin faisant, vous la chargerez de vos commissions. Vous pouvez tout dire à la petite, Ors’ Anton’ : elle se ferait plutôt hacher que de trahir ses amis. — Et d’un ton de tendresse : Va, coquine, disait-il, sois excommuniée, soit maudite, friponne ! — Brandolaccio, superstitieux comme beaucoup de bandits, craignait de fasciner les enfants en leur adressant des bénédictions ou des éloges, car on sait que les puissances mystérieuses qui président à l’anocchiatura ont la mauvaise habitude d’exécuter le contraire de nos souhaits.

— Où veux-tu que j’aille, Brando ? dit Orso d’une voix éteinte.

— Parbleu ! vous avez à choisir : en prison ou bien au mâquis. Mais un della Rebbia ne connaît pas le chemin de la prison. Au mâquis, Ors’ Anton’.

— Adieu donc toutes mes espérances ! s’écria douloureusement le blessé.

— Vos espérances ? Diantre ! espériez-vous faire mieux avec un fusil à deux coups ?… Ah çà ! comment diable vous ont-ils touché ? Il faut que ces gaillards-là aient la vie plus dure que les chats.

— Ils ont tiré les premiers, dit Orso.

— C’est vrai, j’oubliais… Pif ! pif ! boum ! boum !… coup double d’une main !… Quand on fera mieux, je m’irai pendre ! Allons, vous voilà monté… avant de partir, regardez donc un peu votre ouvrage. Il n’est pas poli de quitter ainsi la compagnie sans lui dire adieu.

Orso donna des éperons à son cheval ; pour rien au monde il n’eût voulu voir les malheureux à qui il venait de donner la mort.

— Tenez, Ors’ Anton’, dit le bandit s’emparant de la bride du cheval, voulez-vous que je vous parle franchement ? Eh bien ! sans vous offenser, ces deux pauvres jeunes gens me font de la peine. Je vous prie de m’excuser… Si beaux… si forts… si jeunes !… Orlanduccio avec qui j’ai chassé tant de fois… Il m’a donné, il y a quatre jours, un paquet de cigares… Vincentello, qui était toujours de si belle humeur… C’est vrai que vous avez fait ce que vous deviez faire… et d’ailleurs le coup est trop beau pour qu’on le regrette… Mais moi, je n’étais pas dans votre vengeance… Je sais que vous avez raison ; quand on a un ennemi, il faut s’en défaire. Mais les Barricini, c’était une vieille famille… En voilà encore une qui fausse compagnie !… et par un coup double ! c’est piquant.

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