Le Paradis perdu (page 2)

John Milton · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Paradis perdu · 21 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Alors sur-le-champ il ordonne qu’au bruit guerrier des clairons et des trompettes retentissantes son puissant étendard soit levé. Cet orgueilleux honneur est réclamé comme un droit par Azazel, grand chérubin ; il déferle de l’hast brillant l’enseigne impériale, qui haute et pleinement avancée brille comme un météore s’écoulant dans le vent : les perles et le riche éclat de l’or y blasonnaient les armes et les trophées séraphiques. Pendant tout ce temps l’airain sonore souffle des sons belliqueux, auxquels l’universelle armée renvoie un cri qui déchire la concavité de l’enfer et épouvante au-delà l’empire du Chaos et de la vieille Nuit.

En un moment, à travers les ténèbres, sont vues dix mille bannières qui s’élèvent dans l’air avec des couleurs orientales ondoyantes. Avec ces bannières se dresse une forêt énorme de lances, et les casques pressés apparaissent, et les boucliers se serrent dans une épaisse ligne d’une profondeur incommensurable. Bientôt les guerriers se meuvent en phalange parfaite, au mode dorien des flûtes et des suaves hautbois : un tel mode élevait à la hauteur du plus noble calme les héros antiques s’armant pour le combat ; au lieu de la fureur, il inspirait une valeur réglée ; ferme, incapable d’être entraînée par la crainte de la mort, à la fuite ou à une retraite honteuse. Cette harmonie ne manque pas de pouvoir pour tempérer et apaiser, avec des accords religieux, les pensées troublées, pour chasser l’angoisse, et le doute, et la frayeur, et le chagrin, et la peine des esprits mortels et immortels.

Ainsi respirant la force unie, avec un dessein fixé, marchaient en silence les anges déchus, au son du doux pipeau, qui charmait leurs pas douloureux sur le sol brûlant ; et alors avancés en vue, ils s’arrêtent ; horrible front d’effroyable longueur, étincelant d’armes, à la ressemblance des guerriers de jadis, rangés sous le bouclier et la lance, attendant l’ordre que leur puissant général avait à leur imposer. Satan, dans les files armées, darde son regard expérimenté, et bientôt voit à travers tout le bataillon la tenue exacte de ces guerriers, leurs visages, et leurs statures comme celles des dieux : leur nombre finalement il résume.

Et alors son cœur se dilate d’orgueil, et, s’endurcissant dans sa puissance, il se glorifie. Car depuis que l’homme fut créé jamais force pareille n’avait été réunie en corps ; nommée auprès de celle-ci, elle ne mériterait pas qu’on s’y arrêtât plus qu’à cette petite infanterie combattue par les grues ; quand même on y ajouterait la race gigantesque de Phlégra avec la race héroïque qui lutta devant Thèbes et Ilion, où de l’un et de l’autre côté se mêlaient des dieux auxiliaires ; quand on y joindrait ce que le roman ou la fable raconte du fils d’Uther entouré de chevaliers bretons et armoricains ; quand on rassemblerait tous ceux qui depuis, baptisés ou infidèles, joutèrent dans Aspremont, ou Montauban, ou Damas, ou Maroc, ou Trébisonde, ou ceux que Biserte envoya de la rive africaine, lorsque Charlemagne avec tous ses pairs tomba près de Fontarabie.

Ainsi cette armée des esprits, loin de comparaison avec toute mortelle prouesse, respectait cependant son redoutable chef. Celui-ci au-dessus du reste par sa taille et sa contenance, superbement dominateur, s’élevait comme une tour. Sa forme n’avait pas encore perdu toute sa splendeur originelle ; il ne paraissait rien moins qu’un archange tombé, un excès de gloire obscurcie : comme lorsque le soleil nouvellement levé, tondu de ses rayons, regarde à travers l’air horizontal et brumeux ; ou tel que cet astre derrière la lune, dans une sombre éclipse, répand un crépuscule funeste sur la moitié des peuples, et par la frayeur des révolutions tourmente les rois : ainsi obscurci, brillait encore au-dessus de tous ses compagnons l’archange. Mais son visage est labouré des profondes cicatrices de la foudre et l’inquiétude est assise sur sa joue fanée ; sous les sourcils d’un courage indompté et d’un orgueil patient veille la vengeance. Cruel était son œil ; toutefois il s’en échappait des signes de remords et de compassion, quand Satan regardait ceux qui partagèrent, ou plutôt qui suivirent son crime (il les avait vus autrefois bien différents dans la béatitude), condamnés maintenant pour toujours à avoir leur lot dans la souffrance ! millions d’esprits mis pour sa faute à l’amende du ciel, et jetés hors des éternelles splendeurs pour sa révolte, néanmoins demeurés fidèles combien que leur gloire flétrie. Comme quand le feu du ciel a écorché les chênes de la forêt ou les pins de la montagne, avec une tête passée à la flamme, leur tronc majestueux, quoique nu, reste debout sur la lande brûlée.

Satan se prépare à parler ; sur quoi les rangs doublés des bataillons se courbent d’une aile à l’autre aile, et l’entourent à demi de tous ses pairs : l’attention les rend muets. Trois fois il essaye de commencer ; trois fois, en dépit de sa fierté, des larmes telles que les anges en peuvent pleurer, débordent. Enfin des mots entrecoupés de soupirs forcent le passage.

« Ô myriades d’esprits immortels ! ô puissances, qui n’avez de pareils que le Tout-Puissant ! il ne fut pas inglorieux, ce combat, bien que l’événement fût désastreux, comme l’attestent ce séjour et ce terrible changement, odieux à exprimer. Mais quelle faculté d’esprit, prévoyant et présageant d’après la profondeur de la connaissance du passé ou du présent, aurait craint que la force unie de tant de dieux, de dieux tels que ceux-ci, fût jamais repoussée ? Car qui peut croire, même après cette défaite, que toutes ces légions puissantes, dont l’exil a rendu le ciel vide, manqueront à se relever, et à reconquérir leur séjour natal ? Quant à moi, toute l’armée céleste est témoin, si des conseils divers, ou des dangers par moi évités, ont ruiné nos espérances. Mais celui qui règne monarque dans le ciel était jusqu’alors demeuré en sûreté assis sur son trône, maintenu par une ancienne réputation, par le consentement, ou l’usage ; il nous étalait en plein son faste royal, mais il nous cachait sa force, ce qui nous tenta à notre tentative et causa notre chute.

« Dorénavant nous connaissons sa puissance et nous connaissons la nôtre, de manière à ne provoquer ni craindre une nouvelle guerre provoquée. Le meilleur parti qui nous reste est de travailler dans un secret dessein, à obtenir de la ruse et de l’artifice ce que la force n’a pas effectué, afin qu’à la longue il apprenne du moins ceci de nous : Celui qui a vaincu par la force, n’a vaincu qu’à moitié son ennemi.

« L’espace peut produire de nouveaux mondes : à ce sujet un bruit courait dans le ciel qu’avant peu le Tout-Puissant avait l’intention de créer et de placer dans cette création une race, que les regards de sa préférence favoriseraient à l’égal des fils du ciel. Là, ne fût-ce que pour découvrir, se fera peut-être notre première irruption ; là où ailleurs : car ce puits infernal ne retiendra jamais des esprits célestes en captivité, ni l’abîme ne les couvrira longtemps de ses ténèbres. Mais ces projets doivent être mûris en plein conseil. Plus d’espoir de paix, car qui songerait à la soumission ? Guerre donc ! guerre ouverte ou cachée, doit être résolue. »

Il dit ; et pour approuver ses paroles, volèrent en l’air des millions d’épées flamboyantes, tirées de dessus la cuisse des puissants chérubins ; la lueur subite au loin à l’entour illumine l’enfer : les démons poussent des cris de rage contre le Très-Haut, et furieux, avec leurs armes saisies, ils sonnent sur leurs boucliers retentissants le glas de la guerre, hurlant un défi à la voûte du Ciel.

À peu de distance s’élevait une colline dont le sommet terrible rendait, par intervalles du feu et une roulante fumée ; le reste entier brillait d’une croûte lustrée ; indubitable signe que dans les entrailles de cette colline était cachée une substance métallique, œuvre du soufre. Là sur les ailes de la vitesse, une nombreuse brigade se hâte, de même que des bandes de pionniers armés de pics et de bêches devancent le camp royal pour se retrancher en plaine, ou élever un rempart. Mammon les conduit ; Mammon, le moins élevé des esprits tombés du ciel, car dans le ciel même ses regards et ses pensées étaient toujours dirigés en bas ; admirant plus la richesse du pavé du ciel où les pas foulent l’or, que toute chose divine ou sacrée dont on jouit dans la vision béatifique. Par lui d’abord, les hommes aussi, et par ses suggestions enseignées, saccagèrent le centre de la terre, et avec des mains impies pillèrent les entrailles de leur mère, pour des trésors qu’il vaudrait mieux cacher. Bientôt la bande de Mammon eut ouvert une large blessure dans la montagne, et extrait de ses flancs des côtes d’or. Personne ne doit s’étonner si les richesses croissent dans l’Enfer ; ce sol est le plus convenable au précieux poison. Et ici que ceux qui se vantent des choses mortelles et qui s’en émerveillant disent Babel et les ouvrages des rois de Memphis ; que ceux-là apprennent combien leurs grands monuments de renommée, de force et d’art, sont aisément surpassés par les esprits réprouvés : ils accomplissent en une heure ce que dans un siècle les rois, avec des labeurs incessants et des mains innombrables, achèvent à peine.

Tout auprès, sur la plaine, dans maints fourneaux préparés sous lesquels passe une veine de feu liquide, éclusée du lac, une seconde troupe avec un art prodigieux fait fondre le minerai massif, sépare chaque espèce, et écume les scories des lingots d’or. Une troisième troupe aussi promptement forme dans la terre des moules variés, et de la matière des bouillants creusets, par une dérivation étonnante, remplissent chaque profond recoin : ainsi dans l’orgue, par un seul souffle de vent divisé entre plusieurs rangs de tuyaux, tout le jeu respire.

Soudain un immense édifice s’éleva de la terre, comme une exhalaison, au son d’une symphonie charmante et de douces voix : édifice bâti ainsi qu’un temple, où tout autour étaient placés des pilastres et des colonnes doriques surchargées d’une architrave d’or : il n’y manquait ni corniches ni frises avec des reliefs gravés en bosse. Le plafond était d’or ciselé. Ni Babylone, ni Memphis, dans toute leur gloire n’égalèrent une pareille magnificence pour enchâsser Bélus ou Sérapis, leurs dieux, ou pour introniser leurs rois, lorsque l’Égypte et l’Assyrie rivalisaient de luxe et de richesses.

La masse ascendante arrêta fixe sa majestueuse hauteur : et sur-le-champ les portes ouvrant leurs battants de bronze, découvrent au large en dedans ses amples espaces sur un pavé nivelé et poli : sous l’arc de la voûte pendent, par une subtile magie, plusieurs files de lampes étoilées et d’étincelants falots qui, nourris de naphte et d’asphalte, émanent la lumière comme un firmament.

La foule empressée entre en admirant, et les uns vantent l’ouvrage, les autres l’ouvrier. La main de cet architecte fut connue dans le ciel par la structure de plusieurs hautes tours où des anges portant le sceptre faisaient leur résidence et siégeaient comme des princes : le Monarque suprême les éleva à un tel pouvoir, et les chargea de gouverner, chacun dans sa hiérarchie, les milices brillantes.

Le même architecte ne fut point ignoré ou sans adorateurs dans l’antique Grèce ; et dans la terre d’Ausonie, les hommes l’appelèrent Mulciber. Et la Fable disait comment il fut précipité du ciel, jeté par Jupiter en courroux par-dessus les créneaux de cristal : du matin jusqu’au midi il roula, du midi jusqu’au soir d’un jour d’été ; et avec le soleil couchant, il s’abattit du zénith, comme une étoile tombante, dans Lemnos, île de l’Ægée : ainsi les hommes le racontaient, en se trompant, car la chute de Mulciber, avec cette bande rebelle, avait eu lieu longtemps auparavant. Il ne lui servit de rien à présent d’avoir élevé de hautes tours dans le ciel ; il ne se sauva point à l’aide de ses machines ; mais il fut envoyé la tête la première, avec sa horde industrieuse, bâtir dans l’enfer.

Cependant les hérauts ailés, par le commandement du souverain pouvoir, avec un appareil redoutable, et au son des trompettes, proclament dans toute l’armée la convocation d’un conseil solennel qui doit se tenir incontinent à Pandæmonium, la grande capitale de Satan et de ses pairs. Leurs sommations appellent de chaque bande et de chaque régiment régulier les plus dignes en rang ou en mérite : ils viennent aussitôt, par troupes de cent et de mille, avec leurs cortèges. Tous les abords sont obstrués ; les portes et les larges parvis s’encombrent, moins surtout l’immense salle (quoique semblable à un champ couvert, où de vaillants champions étaient accoutumés à chevaucher en armes, et devant le siège du soudan, à défier la fleur de la chevalerie païenne, au combat à mort ou au courre d’une lance). L’essaim des esprits fourmille épais, à la fois sur la terre et dans l’air froissé du sifflement de leurs ailes bruyantes. Au printemps, quand le soleil marche avec le Taureau, des abeilles répandent en grappes autour de la ruche leur populeuse jeunesse : elles voltigent çà et là parmi la fraîche rosée et les fleurs, ou, sur une planche unie, faubourg de leur citadelle de paille, nouvellement frottée de baume, elles discourent et délibèrent de leurs affaires d’État : aussi épaisse la troupe aérienne fourmillait et était serrée, jusqu’au moment du signal donné.

Voyez la merveille ! ceux qui paraissaient à présent surpasser en grandeur les géants, fils de la Terre, à présent moindres que les plus petits nains, s’entassent sans nombre dans un espace étroit : ils ressemblent à la race des pygmées au-delà de la montagne de l’Inde, ou bien à des fées dans leur orgie de minuit, à la lisière d’une forêt ou au bord d’une fontaine, que quelque paysan en retard voit ou rêve qu’il voit, tandis que sur sa tête la lune siège arbitre et incline plus près de la terre sa pâle course : appliqués à leurs danses ou à leurs jeux, ces esprits légers charment l’oreille du paysan avec une agréable musique ; son cœur bat à la fois de joie et de frayeur.

Ainsi, des esprits incorporels réduisirent à la plus petite proportion leur stature immense, et furent au large, quoique toujours sans nombre, dans la salle de cette cour infernale. Mais loin dans l’intérieur, et dans leurs propres dimensions, semblables à eux-mêmes, les grands seigneurs séraphiques et les chérubins se réunissent en un lieu retiré, et en secret conclave ; mille demi-dieux assis sur des sièges d’or, conseil nombreux et complet ! Après un court silence et la semonce lue, la grande délibération commença.

Livre second

Argument.

La délibération commencée, Satan examine si une autre bataille doit être hasardée pour recouvrer le ciel : quelques-uns sont de cet avis, d’autres en dissuadent. Une troisième proposition, suggérée d’abord par Satan, est préférée ; on conclut à éclaircir la vérité de cette prophétie ou de cette tradition du ciel, concernant un autre monde, et une autre espèce de créatures égales ou peu inférieures aux anges, qui devaient être formées à peu près dans ce temps. Embarras pour savoir qui sera envoyé à cette difficile recherche. Satan, leur chef, entreprend seul le voyage ; il est honoré et applaudi. Le conseil ainsi fini, les esprits prennent différents chemins, et s’occupent à différents exercices suivant que leur inclination les y porte, pour passer le temps jusqu’au retour de Satan. Celui-ci, dans son voyage, arrive aux portes de l’enfer ; il les trouve fermées, et qui siégeait là pour les garder. Par qui enfin elles sont ouvertes. Satan découvre l’immense gouffre entre l’enfer et le ciel. Avec quelles difficultés il le traverse : dirigé par le Chaos, puissance de ce lieu, il parvient à la vue du monde nouveau qu’il cherchait.

Haut, sur un trône d’une magnificence royale, qui effaçait de beaucoup en éclat la richesse d’Ormus et de l’Inde ou des contrées du splendide Orient, dont la main la plus opulente fait pleuvoir sur ses rois barbares les perles et l’or, Satan est assis, porté par le mérite à cette mauvaise prééminence. Du désespoir si haut élevé au-delà de l’espérance, il aspire encore plus haut ; insatiable de poursuivre une vaine guerre contre les cieux, et non instruit par son succès, il déploya de la sorte ses imaginations orgueilleuses :

« Pouvoirs et dominations ! divinités du ciel ! puisque aucune profondeur ne peut retenir dans ses abîmes une vigueur immortelle, quoique opprimés et tombés, je ne regarde pas le ciel comme perdu. De cet abaissement des vertus célestes relevées paraîtront plus glorieuses et plus redoutables que s’il n’y avait pas eu de chute, et rassurées par elles-mêmes contre la crainte d’une seconde catastrophe. Un juste droit et les lois fixées du ciel m’ont d’abord créé votre chef, ensuite un choix libre et ce qui, en outre, dans le conseil ou dans le combat, a été acheté de quelque valeur : cependant notre malheur est du moins jusque-là assez bien réparé, puisqu’il m’a établi beaucoup plus en sûreté sur un trône non envié, cédé d’un plein consentement. Dans le ciel, le plus heureux état qu’une dignité accompagne, peut attirer la jalousie de chaque inférieur : mais ici qui envierait celui que la plus haute place expose le plus en avant, comme votre boulevard, aux coups du Foudroyant, et le condamne à la plus forte part des souffrances sans terme ? Là où il n’est aucun bien à disputer, là aucune dispute ne peut naître des factions, car nul sûrement ne réclamera la préséance dans l’enfer ; nul dont la portion du présent malheur est si petite, par un esprit ambitieux n’en convoitera une plus grande. Donc avec cet avantage pour l’union, et cette constante fidélité, et cet accord plus ferme qu’il ne peut l’être dans le ciel, nous venons maintenant réclamer notre juste héritage d’autrefois ; plus assurés de prospérer que si la prospérité nous en assurait elle-même. Et quelle voie est la meilleure, la guerre ouverte, ou la guerre cachée ? C’est ce que nous débattrons à présent. Que celui qui peut donner un avis parle. »

Satan se tut ; et près de lui Moloch, roi portant le sceptre, se leva ; Moloch, le plus fort, le plus furieux des esprits qui combattirent dans le ciel, à présent plus furieux par le désespoir. Sa prétention est d’être réputé égal en force à l’Éternel, et, plutôt que d’être moins, il ne se souciait pas du tout d’exister : délivré de ce soin d’être, il était délivré de toute crainte. De Dieu, ou de l’enfer, ou de pire que l’enfer il ne tenait compte : et d’après cela il prononça ces mots :

« Mon avis est pour la guerre ouverte : aux ruses très inexpert, point ne m’en vante. Que ceux-là qui en ont besoin, trament, mais quand il en est besoin, non à présent. Car tandis qu’ils sont assis complotant faudra-t-il que des millions d’esprits qui restent debout armés, et soupirant après le signal de la marche, languissent ici fugitifs du ciel et acceptent pour leur demeure cette sombre et infâme caverne de la honte, prison d’une tyrannie qui règne par nos retardements ! Non : plutôt armés de la furie et des flammes de l’enfer, tous à la fois, au-dessus des remparts du ciel, préférons de nous frayer un chemin irrésistible, transformant nos tortures en des armes affreuses contre l’auteur de ces tortures : alors pour répondre au bruit de son foudre tout-puissant, il entendra le tonnerre infernal, et pour éclairs il verra un feu noir et l’horreur lancés d’une égale rage parmi ses anges, son trône même enveloppé du bitume du Tartare et d’une flamme étrange, tourments par lui-même inventés. Mais peut-être la route paraît difficile et roide pour escalader à tire d’aile un ennemi plus élevé ! Ceux qui se l’imaginent peuvent se souvenir (si le breuvage assoupissant de ce lac d’oubli ne les engourdit pas encore) que de notre propre mouvement nous nous élevons à notre siège natif ; la descente et la chute nous sont contraires. Dernièrement, lorsque le fier ennemi pendait sur notre arrière-garde rompue, nous insultant, et qu’il nous poursuivait à travers le gouffre, qui n’a senti avec quelle contrainte et quel vol laborieux nous nous coulions bas ainsi ? L’ascension est donc aisée.

« On craint l’événement : faudra-t-il encore provoquer notre plus fort à chercher quel pire moyen sa colère peut trouver à notre destruction, s’il est en enfer une crainte d’être détruit davantage ? Que peut-il y avoir de pis que d’habiter ici, chassés de la félicité, condamnés dans ce gouffre abhorré à un total malheur ; dans ce gouffre où les ardeurs d’un feu inextinguible doivent nous éprouver sans espérance de finir, nous les vassaux de sa colère, quand le fouet inexorable et l’heure de la torture nous appellent au châtiment ? Plus détruits que nous ne le sommes, nous serions entièrement anéantis ; il nous faudrait expirer. Que craignons-nous donc ? Pourquoi balancerions-nous à allumer son plus grand courroux, qui, monté à la plus grande fureur, nous consumerait et annihilerait à la fois notre substance ? beaucoup plus heureux que d’être misérables et éternels ! Ou si notre substance est réellement divine et ne peut cesser d’être, nous sommes dans la pire condition de ce côté-ci du néant, et nous avons la preuve que notre pouvoir suffit pour troubler son ciel et pour alarmer par des incursions perpétuelles son trône fatal, quoique inaccessible : si ce n’est là la victoire, du moins c’est vengeance. »

Il finit en sourcillant ; et son regard dénonçait une vengeance désespérée, une dangereuse guerre pour tout ce qui serait moins que des dieux. Du côté opposé se leva Bélial, d’une contenance plus gracieuse et plus humaine.

Les cieux n’ont pas perdu une plus belle créature : il semblait créé pour la dignité et les grands exploits ; mais en lui tout était faux et vide, bien que sa langue distillât la manne, qu’il pût faire passer la plus mauvaise raison pour la meilleure, embrouiller et déconcerter les plus mûrs conseils. Car ses pensées étaient basses ; ingénieux aux vices, mais craintif et lent aux actions plus nobles : toutefois il plaisait à l’oreille, et avec un accent persuasif il commença ainsi :

« Je serais beaucoup pour la guerre ouverte, ô pairs, comme ne restant point en arrière en fait de haine, si ce qui a été allégué comme principale raison pour nous déterminer à une guerre immédiate, n’était pas plus propre à m’en dissuader, et ne me semblait être de sinistre augure pour tout le succès : celui qui excelle le plus dans les faits d’armes, plein de méfiance dans ce qu’il conseille et dans la chose en quoi il excelle, fonde son courage sur le désespoir et sur un entier anéantissement, comme le but auquel il vise, après quelque cruelle revanche.

« Premièrement, quelle revanche ? Les tours du ciel sont remplies de gardes armés, qui rendent tout accès impossible. Souvent leurs légions campent au bord de l’abîme, ou d’une aile obscure fouillent au loin et au large les royaumes de la nuit, sans crainte de surprise. Quand nous nous ouvririons un chemin par la force ; quand tout l’enfer sur nos pas se lèverait dans la plus noire insurrection, pour confondre la plus pure lumière du ciel ; notre grand ennemi tout incorruptible demeurerait encore sur son trône non souillé, et la substance éthérée, incapable de tache saurait bientôt expulser son mal et purger le ciel du feu inférieur victorieux.

« Ainsi repoussés, notre finale espérance est un plat désespoir : il nous faut exciter le Tout-Puissant vainqueur à épuiser toute sa rage et à en finir avec nous ; nous devons mettre notre soin à n’être plus ; triste soin ! Car qui voudrait perdre, quoique remplies de douleur, cette substance intellectuelle, ces pensées qui errent à travers l’éternité, pour périr, englouti et perdu dans les larges entrailles de la nuit incréée, privé de sentiment et de mouvement ? Et qui sait, même quand cela serait bon, si notre ennemi courroucé peut et veut nous donner cet anéantissement ? Comment il le peut est douteux ; comment il ne le voudra jamais est sûr. Voudra-t-il, lui si sage, lâcher à la fois son ire, apparemment par impuissance et par distraction, pour accorder à ses ennemis ce qu’ils désirent et pour anéantir dans sa colère ceux que sa colère sauve afin de les punir sans fin ?

« Qui nous arrête donc ? disent ceux qui conseillent la guerre ? Nous sommes jugés, réservés, destinés à un éternel malheur. Quoi que nous fassions, que pouvons-nous souffrir de plus ? que pouvons-nous souffrir de pis ?

« Est-ce donc le pire des états que d’être ainsi siégeant, ainsi délibérant, ainsi en armes ? Ah ! quand nous fuyions, vigoureusement poursuivis et frappés du calamiteux tonnerre du ciel, et quand nous suppliions l’abîme de nous abriter, cet enfer nous paraissait alors un refuge contre ces blessures ; ou quand nous demeurions enchaînés sur le lac brûlant, certes, c’était un pire état ! — Que serait-ce si l’haleine qui alluma ces pâles feux se réveillait, leur soufflait une septuple rage et nous rejetait dans les flammes ; ou si là-haut la vengeance intermittente réarmait sa droite rougie pour nous tourmenter ? Que serait-ce si tous ses trésors s’ouvraient et si ce firmament de l’enfer versait ses cataractes de feu ; horreurs suspendues menaçant un jour nos têtes de leur effroyable chute ? Tandis que nous projetons ou conseillons une guerre glorieuse, saisis peut-être par une tempête brûlante, nous serons lancés et chacun sur un roc transfixés jouets et proies des tourbillons déchirants, ou plongés à jamais, enveloppés de chaînes, dans ce bouillant océan. Là nous y converserons avec nos soupirs éternels, sans répit, sans miséricorde, sans relâche pendant des siècles, dont la fin ne peut être espérée : notre condition serait pire.

« Ma voix vous dissuadera donc pareillement de la guerre ouverte ou cachée. Car que peut la force ou la ruse contre Dieu, ou qui peut tromper l’esprit de celui dont l’œil voit tout d’un seul regard ? De la hauteur des cieux il s’aperçoit et se rit de nos délibérations vaines, non moins tout-puissant qu’il est à résister à nos forces qu’habile à déjouer nos ruses et nos complots.

« Mais vivrons-nous ainsi avilis ? La race du ciel restera-t-elle ainsi foulée aux pieds, ainsi bannie, condamnée à supporter ici ces chaînes et ces tourments ?… Cela vaut mieux que quelque chose de pire, selon moi, puisque nous sommes subjugués par l’inévitable sort et le décret tout-puissant, la volonté du vainqueur. Pour souffrir, comme pour agir, notre force est pareille ; la loi qui en a ordonné ainsi n’est pas injuste : ceci dès le commencement aurait été compris si nous avions été sages en combattant un si grand ennemi, et quand ce qui pouvait arriver était si douteux.

« Je ris quand ceux qui sont hardis et aventureux à la lance se font petits lorsqu’elle vient à leur manquer ; ils craignent d’endurer ce qu’ils savent pourtant devoir suivre : l’exil, ou l’ignominie, ou les chaînes, ou les châtiments, loi de leur vainqueur.

« Tel est à présent notre sort ; lequel si nous pouvons nous y soumettre et le supporter, notre suprême ennemi pourra, avec le temps, adoucir beaucoup sa colère ; et peut-être si loin de sa présence, ne l’offensant pas, il ne pensera pas à nous, satisfait de la punition subie. De là ces feux cuisants se ralentiront, si son souffle ne ranime pas leurs flammes. Notre substance, pure alors, surmontera la vapeur insupportable, ou y étant accoutumée ne la sentira plus, ou bien encore altérée à la longue, et devenue conforme aux lieux en tempérament et en nature, elle se familiarisera avec la brûlante ardeur qui sera vide de peine. Cette horreur deviendra douceur, cette obscurité, lumière. Sans parler de l’espérance que le vol sans fin des jours à venir peut nous apporter des chances, des changements valant la peine d’être attendus : puisque notre lot présent peut passer pour heureux, quoiqu’il soit mauvais, de mauvais il ne deviendra pas pire, si nous ne nous attirons pas nous-mêmes plus de malheurs. »

Ainsi Bélial, par des mots revêtus du manteau de la raison, conseillait un ignoble repos, paisible bassesse, non la paix. Après lui, Mammon parla :

« Nous faisons la guerre (si la guerre est le meilleur parti), ou pour détrôner le roi du ciel, ou pour regagner nos droits perdus. Détrôner le roi du ciel, nous pouvons espérer cela, quand le Destin d’éternelle durée cédera à l’inconstant Hasard, et quand le Chaos jugera le différend. Le premier but, vain à espérer, prouve que le second est aussi vain ; car est-il pour nous une place dans l’étendue du ciel, à moins que nous ne subjuguions le Monarque suprême du ciel ? Supposons qu’il s’adoucisse, qu’il fasse grâce à tous, sur la promesse d’une nouvelle soumission, de quel œil pourrions-nous, humiliés, demeurer en sa présence, recevoir l’ordre, strictement imposé de glorifier son trône en murmurant des hymnes, de chanter à sa divinité des alleluia forcés, tandis que lui siégera impérieusement notre souverain envié ; tandis que son autel exhalera des parfums d’ambroisie et des fleurs d’ambroisie, nos serviles offrandes ? Telle sera notre tâche dans le ciel, telles seront nos délices. Oh ! combien ennuyeuse une éternité ainsi consumée en adorations offertes à celui qu’on hait !

« N’essayons donc pas de ravir de force ce qui obtenu par le consentement serait encore inacceptable, même dans le ciel, l’honneur d’un splendide vasselage ! Mais cherchons plutôt notre bien en nous ; et vivons de notre fond pour nous-mêmes, libres quoique dans ce vaste souterrain, ne devant compte à personne, préférant une dure liberté au joug léger d’une pompe servile. Notre grandeur alors sera beaucoup plus frappante, lorsque nous créerons de grandes choses avec de petites, lorsque nous ferons sortir l’utile du nuisible, un état prospère d’une fortune adverse ; lorsque dans quelque lieu que ce soit, nous lutterons contre le mal, et tirerons l’aise de la peine, par le travail et la patience.

« Craignons-nous ce monde profond d’obscurité ? Combien de fois parmi les nuages noirs et épais le souverain Seigneur du ciel s’est-il plu à résider, sans obscurcir sa gloire, à couvrir son trône de la majesté des ténèbres d’où rugissent les profonds tonnerres en réunissant leur rage : le ciel alors ressemble à l’enfer ! De même qu’il imite notre nuit, ne pouvons-nous, quand il nous plaira, imiter sa lumière ? Ce sol désert ne manque point de trésor caché, diamants et or ; nous ne manquons point non plus d’habileté ou d’art pour en étaler la magnificence : et qu’est-ce que le ciel peut montrer de plus ? Nos supplices aussi par longueur de temps peuvent devenir notre élément, ces flammes cuisantes devenir aussi bénignes qu’elles sont aujourd’hui cruelles ; notre nature se peut changer dans la lueur, ce qui doit éloigner de nous nécessairement le sentiment de la souffrance. Tout nous invite donc aux conseils pacifiques et à l’établissement d’un ordre stable : nous examinerons comment en sûreté nous pouvons le mieux adoucir nos maux présents, eu égard à ce que nous sommes et au lieu où nous sommes, renonçant entièrement à toute idée de guerre. Vous avez mon avis. »

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