Le Paradis perdu (page 4)

John Milton · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Paradis perdu · 21 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« Devant mes yeux, assise en face de moi, l’effrayante Mort ; mon fils et mon ennemi, excite ces chiens. Et moi, sa mère, elle m’aurait bientôt dévorée, faute d’une autre proie, si elle ne savait que sa fin est enveloppée dans la mienne, si elle ne savait que je deviendrai pour elle un morceau amer, son poison, quand jamais cela arrivera : ainsi l’a prononcé le Destin. Mais toi, ô mon père, je t’en préviens, évite sa flèche mortelle ; ne te flatte pas vainement d’être invulnérable sous cette armure brillante, quoique de trempe céleste : car à cette pointe mortelle, hors celui qui règne là-haut, nul ne peut résister. »

Elle dit : et le subtil ennemi profite aussitôt de la leçon ; il se radoucit et répond ainsi avec calme :

« Chère fille, puisque tu me réclames pour ton père et que tu me fais voir mon fils si beau (ce cher gage des plaisirs que nous avons eus ensemble dans le ciel, de ces joies alors douces, aujourd’hui tristes à rappeler à cause du changement cruel tombé sur nous d’une manière imprévue, et auquel nous n’avions pas pensé) ; chère fille, apprends que je ne viens pas en ennemi, mais pour vous délivrer de ce morne et affreux séjour des peines, vous deux, mon fils et toi, et toute la troupe des esprits célestes qui, pour nos justes prétentions armés, tombèrent avec nous.

Envoyé par eux, j’entreprends seul cette rude course, m’exposant seul pour tous ; je vais poser mes pas solitaires sur l’abîme sans fond, et dans mon enquête errante, chercher à travers l’immense vide, s’il ne serait pas un lieu prédit, lequel, à en juger par le concours de plusieurs signes, doit être maintenant créé vaste et rond. C’est un séjour de délices, placé sur la lisière du ciel, habité par des êtres de droite stature, destinés peut-être à remplir nos places vacantes ; mais ils sont tenus plus éloignés, de peur que le ciel, surchargé d’une puissante multitude, ne vînt à exciter de nouveaux troubles. Que ce soit cela, ou quelque chose de plus secret, je cours m’en instruire ; le secret une fois connu, je reviendrai aussitôt, et je vous transporterai, toi et la Mort, dans un séjour où vous demeurerez à l’aise, où en haut et en bas vous volerez silencieusement, sans être vus, dans un doux air embaumé de parfums. Là, vous serez nourris et repus sans mesure ; tout sera votre proie. »

Il se tut, car les deux formes parurent hautement satisfaites, et la Mort grimaça horrible un sourire épouvantable, en apprenant que sa faim serait rassasiée ; elle bénit ses dents réservées à cette bonne heure d’abondance. Sa mauvaise mère ne se réjouit pas moins et tint ce discours à son père :

« Je garde la clef de ce puits infernal par mon droit et par l’ordre du Roi tout-puissant du ciel : il m’a défendu d’ouvrir ces portes adamantines : contre toute violence, la Mort se tient prête à interposer son dard, sans crainte d’être vaincue d’aucun pouvoir vivant. Mais que dois-je aux ordres d’en haut, au commandement de celui qui me hait, et qui m’a poussée ici en bas dans ces ombres du profond Tartare, pour y demeurer assise dans un emploi odieux, ici confinée moi habitante du ciel et née du ciel, ici plongée dans une perpétuelle agonie, environnée des terreurs et des clameurs de ma propre géniture, qui se nourrit de mes entrailles ? Tu es mon père, tu es mon auteur, tu m’as donné l’être : à qui dois-je obéir si ce n’est à toi ? qui dois-je suivre ? Tu me transporteras bientôt dans ce nouveau monde de lumière et de bonheur, parmi les dieux qui vivent tranquilles ; où voluptueuse, assise à ta droite, comme il convient à ta fille et à ton amour, je régnerai sans fin. »

Elle dit, et prit à son côté la clef fatale, triste instrument de tous nos maux, et, traînant vers la porte sa croupe bestiale, elle lève sans délai l’énorme herse qu’elle seule pouvait lever, et que toute la puissance stygienne n’aurait pu ébranler. Ensuite elle tourne dans le trou de la clef les gardes compliquées, et détache sans peine les barres et les verrous de fer massif ou de solide roc. Soudain volent ouvertes, avec un impétueux recul et un son discordant, les portes infernales : leurs gonds firent gronder un rude tonnerre, qui ébranla le creux le plus profond de l’Erèbe.

Le Péché les ouvrit, mais les fermer surpassait son pouvoir ; elles demeurent toutes grandes ouvertes : une armée, ailes étendues, marchant enseignes déployées, aurait pu passer à travers avec ses chevaux et ses chars rangés en ordre sans être serrés ; si larges sont ces portes ! comme la bouche d’une fournaise, elles vomissent une surabondante fumée et une flamme rouge.

Aux yeux de Satan et des deux spectres, apparaissent soudain les secrets du vieil abîme : sombre et illimité océan, sans bornes, sans dimensions, où la longueur, la largeur et la profondeur, le temps et l’espace sont perdus ; où la Nuit aînée et le Chaos, aïeux de la nature, maintiennent une éternelle anarchie au milieu du bruit des éternelles guerres, et se soutiennent par la confusion.

Le chaud, le froid, l’humide et le sec, quatre fiers champions, se disputent la supériorité, et mènent au combat leurs embryons d’atomes. Ceux-ci, autour de l’enseigne de leurs factions, dans leurs clans divers, pesamment ou légèrement armés, aigus, émoussés, rapides ou lents, essaiment leurs populations aussi innombrables que les sables de Barca ou que l’arène torride de Cyrène, enlevés pour prendre parti dans la lutte des vents, et pour servir de lest à leurs ailes légères. L’atome auquel adhère un plus grand nombre d’atomes gouverne un moment. Le Chaos siège surarbitre, et ses décisions embrouillent de plus en plus le désordre par lequel il règne : après lui, juge suprême, le Hasard gouverne tout.

Dans ce sauvage abîme, berceau de la nature, et peut-être son tombeau ; dans cet abîme qui n’est ni mer, ni terre, ni air, ni feu, mais tous ces éléments qui, confusément mêlés dans leurs causes fécondes, doivent ainsi se combattre toujours, à moins que le tout-puissant Créateur n’arrange ses noirs matériaux pour former de nouveaux mondes ; dans ce sauvage abîme, Satan, le prudent ennemi, arrêté sur le bord de l’enfer, regarde quelque temps : il réfléchit sur son voyage, car ce n’est pas un petit détroit qu’il lui faudra traverser. Son oreille est assourdie de bruits éclatants et destructeurs non moins violents (pour comparer les grandes choses aux petites) que ceux des tempêtes de Bellone quand elle dresse ses foudroyantes machines pour raser quelque grande cité ; ou moins grand serait le fracas si cette structure du ciel s’écroulait, et si les éléments mutinés avaient arraché de son axe la terre immobile. Enfin Satan, pour prendre son vol, déploie ses ailes égales à de larges voiles ; et, enlevé dans la fumée ascendante, il repousse du pied le sol.

Pendant plusieurs lieues porté comme sur une chaire de nuages, il monte audacieux ; mais ce siège lui manquant bientôt, il rencontre un vaste vide : tout surpris, agitant en vain ses ailes, il tombe comme un plomb à dix mille brasses de profondeur. Il serait encore tombant à cette heure, si par un hasard malheureux, la forte explosion de quelque nuée tumultueuse imprégnée de feu et de nitre ne l’eût rejeté d’autant de milles en haut : cet orage s’arrêta, éteint dans une syrte spongieuse qui n’était ni mer, ni terre sèche. Satan, presque englouti, traverse la substance crue, moitié à pied, moitié en volant ; il lui faut alors rames et voiles.

Un griffon, dans le désert, poursuit d’une course ailée sur les montagnes ou les vallées marécageuses, l’Arimaspien qui ravit subtilement à sa garde vigilante l’or conservé ; ainsi l’ennemi continue avec ardeur sa route à travers les marais, les précipices, les détroits, à travers les éléments rudes, denses ou rares ; avec sa tête, ses mains, ses ailes, ses pieds, il nage, plonge, guée, rampe, vole.

Enfin, une étrange et universelle rumeur de sons sourds et de voix confuses, née du creux des ténèbres, assaillit l’oreille de Satan avec la plus grande véhémence. Intrépide, il tourne son vol de ce côté, pour rencontrer le pouvoir quelconque ou l’esprit du profond abîme qui réside dans ce bruit, afin de lui demander de quel côté se trouve la limite des ténèbres la plus rapprochée confinant à la lumière.

Soudain voici le trône du Chaos et son noir pavillon se déploie immense sur le gouffre de ruines. La Nuit, vêtue d’une zibeline noire, siège sur le trône à côté du Chaos : fille aînée des êtres, elle est la compagne de son règne. Auprès d’eux se tiennent Orcus et Ades, et Demogorgon au nom redouté, ensuite la Rumeur, et le Hasard, et le Tumulte, et la Confusion toute brouillée, et la Discorde aux mille bouches différentes. Satan hardiment va droit au Chaos.

« Vous, pouvoirs et esprits de ce profond abîme, Chaos et antique Nuit, je ne viens point à dessein, en espion explorer ou troubler les secrets de votre royaume ; mais, contraint d’errer dans ce sombre désert, mon chemin vers la lumière m’a conduit à travers votre vaste empire ; seul et sans guide, à demi perdu, je cherche le sentier le plus court qui mène à l’endroit où vos obscures frontières touchent au ciel. Ou si quelque autre lieu envahi sur votre domaine, a dernièrement été occupé par le Roi éthéré, c’est afin d’arriver là que je voyage dans ces profondeurs. Dirigez ma course : bien dirigée, elle n’apportera pas une médiocre récompense à vos intérêts, si de cette région perdue toute usurpation étant chassée, je la ramène à ces ténèbres primitives et à votre sceptre (mon voyage actuel n’a pas d’autre but) ; j’y planterai de nouveau l’étendard de l’antique Nuit. À vous tous les avantages, à moi la vengeance ! »

Ainsi Satan. Ainsi le vieil anarque, avec une voix chevrotante et un visage décomposé, lui répondit :

« Je te connais, étranger ; tu es ce chef puissant des anges, qui dernièrement fit tête au Roi du ciel et fut renversé. Je vis et j’entendis, car une si nombreuse milice ne put fuir en silence à travers l’abîme effrayé, avec ruine sur ruine, déroute sur déroute, confusion pire que la confusion : les portes du ciel versèrent par millions ses bandes victorieuses à la poursuite. Je suis venu résider ici sur mes frontières : tout mon pouvoir suffit à peine pour sauver le peu qui me reste à défendre et sur lequel empiètent encore vos divisions intestines qui affaiblissent le sceptre de la vieille Nuit. D’abord l’enfer, votre cachot, s’est étendu long et large sous mes pieds ; ensuite, dernièrement, le ciel et la terre, un autre monde, pendent au-dessus de mon royaume, attachés par une chaîne d’or à ce côté du ciel d’où vos légions tombèrent. Si votre marche doit vous faire prendre cette route, vous n’avez pas loin ; le danger est d’autant plus près. Allez, hâtez-vous : ravages, et dépouilles, et ruines, sont mon butin. »

Il dit, et Satan ne s’arrête pas à lui répondre : mais plein de joie que son océan trouve un rivage, avec une ardeur nouvelle et une force renouvelée, il s’élance dans l’immense étendue comme une pyramide de feu : à travers le choc des éléments en guerre qui l’entourent de toutes parts, il poursuit sa route, plus assiégé et plus exposé que le navire Argo quand il passa le Bosphore entre les rochers qui s’entre-heurtent ; plus en péril qu’Ulysse, lorsque d’un côté évitant Charybde, sa manœuvre le portait dans un autre gouffre.

Ainsi Satan s’avançait avec difficulté et un labeur pénible ; il s’avançait avec difficulté et labeur. Mais une fois qu’il eut passé, bientôt après, quand l’homme tomba, quelle étrange altération ! le Péché et la Mort, suivant de près la trace de l’ennemi (telle fut la volonté du ciel), pavèrent un chemin large et battu sur le sombre abîme, dont le gouffre bouillonnant souffrit avec patience qu’un pont d’une étonnante longueur s’étendît de l’enfer à l’orbe extérieur de ce globe fragile. Les esprits pervers, à l’aide de cette communication facile, vont et viennent pour tenter ou punir les mortels, excepté ceux que Dieu et les saints anges gardent par une grâce particulière.

Mais enfin l’influence sacrée de la lumière commence à se faire sentir, et des murailles du ciel, un rayon pousse au loin dans le sein de l’obscure nuit une aube scintillante : ici de la nature commence l’extrémité la plus éloignée ; le Chaos se retire, comme de ses ouvrages avancés ; ennemi vaincu, il se retire avec moins de tumulte et moins d’hostile fracas. Satan, avec moins de fatigue, et bientôt avec aisance, guidé par une douteuse lumière, glisse sur les vagues apaisées, et comme un vaisseau battu des tempêtes, haubans et cordages brisés, il entre joyeusement au port. Dans l’espace plus vide ressemblant à l’air, l’archange balance ses ailes déployées, pour contempler de loin et à loisir le ciel empyrée : si grande en est l’étendue qu’il ne peut déterminer si elle est carrée ou ronde. Il découvre les tours d’opale, les créneaux ornés d’un vivant saphir, jadis sa demeure natale ; il aperçoit attaché au bout d’une chaîne d’or ce monde suspendu, égal à une étoile de la plus petite grandeur serrée près de la lune. Là Satan, tout chargé d’une pernicieuse vengeance, maudit et dans une heure maudite, se hâta.

Livre troisième

Argument.

Dieu, siégeant sur son trône, voit Satan qui vole vers ce monde nouvellement créé. Il le montre à son fils, assis à sa droite. Il prédit le succès de Satan, qui pervertira l’espèce humaine. L’Éternel justifie sa justice et sa sagesse de toute imputation, ayant créé l’homme libre et capable de résister au tentateur. Cependant il déclare son dessein de faire grâce à l’homme, parce qu’il n’est pas tombé par sa propre méchanceté comme Satan, mais par la séduction de Satan. Le Fils de Dieu glorifie son Père pour la manifestation de sa grâce envers l’homme ; mais Dieu déclare encore que cette grâce ne peut être accordée à l’homme si la justice divine ne reçoit satisfaction : l’homme a offensé la majesté de Dieu en aspirant à la divinité ; et c’est pourquoi, dévoué à la mort avec toute sa postérité, il faut qu’il meure, à moins que quelqu’un ne soit trouvé capable de répondre pour son crime et de subir sa punition. Le Fils de Dieu s’offre volontairement pour rançon de l’homme. Le Père l’accepte, ordonne l’incarnation, et prononce que le Fils soit exalté au-dessus de tous, dans le ciel et sur la terre. Il commande à tous les anges de l’adorer. Ils obéissent, et chantant en chœur sur leurs harpes, ils célèbrent le Fils et le Père. Cependant Satan descend sur la convexité nue de l’orbe le plus extérieur de ce monde, où errant le premier, il trouve un lieu appelé dans la suite le limbe de vanité : quelles personnes et quelles choses volent à ce lieu. De là l’ennemi arrive aux portes du ciel. Les degrés par lesquels on y monte décrits, ainsi que les eaux qui coulent au-dessus du firmament. Passage de Satan à l’orbe du soleil. Il y rencontre Uriel, régent de cet orbe, mais il prend auparavant la forme d’un ange inférieur, et prétextant un pieux désir de contempler la nouvelle création et l’homme que Dieu y a placé, il s’informe de la demeure de celui-ci : Uriel l’en instruit. Satan s’abat d’abord sur le sommet du mont Niphates.

Salut, lumière sacrée, fille du ciel, née la première, ou de l’Éternel rayon coéternel ! Ne puis-je pas te nommer ainsi sans être blâmé ? Puisque Dieu est lumière, et que de toute éternité il n’habita jamais que dans une lumière inaccessible, il habita donc en toi, brillante effusion d’une brillante essence incréée. Ou préfères-tu t’entendre appeler ruisseau de pur éther ? Qui dira ta source ? Avant le soleil, avant les cieux, tu étais, et à la voix de Dieu, tu couvris, comme d’un manteau, le monde s’élevant des eaux ténébreuses et profondes, conquête faite sur l’infini vide et sans forme.

Maintenant je te visite de nouveau d’une aile plus hardie, échappé du lac Stygien, quoique longtemps retenu dans cet obscur séjour. Lorsque, dans mon vol, j’étais porté à travers les ténèbres extérieures et moyennes, j’ai chanté, avec des accords différents de ceux de la lyre d’Orphée, le Chaos et l’éternelle Nuit. Une Muse céleste m’apprit à m’aventurer dans la noire descente et à la remonter, chose rare et pénible. Sauvé, je te visite de nouveau, et je sens ta lampe vitale et souveraine. Mais toi tu ne reviens point visiter des yeux qui roulent en vain pour rencontrer ton rayon perçant, et ne trouvent point d’aurore, tant une goutte sereine a profondément éteint leurs orbites, ou un sombre tissu les a voilés !

Cependant, je ne cesse d’errer aux lieux fréquentés des Muses, claires fontaines, bocages ombreux, collines dorées du soleil, épris que je suis de l’amour des chants sacrés. Mais toi surtout, ô Sion, toi et les ruisseaux fleuris qui baignent tes pieds saints et coulent en murmurant, je vous visite pendant la nuit. Je n’oublie pas non plus ces deux mortels, semblables à moi en malheur (puissé-je les égaler en gloire !), l’aveugle Thamyris et l’aveugle Méonides, Tirésias et Phinée, prophètes antiques. Alors je me nourris des pensées qui produisent d’elles-mêmes les nombres harmonieux, comme l’oiseau qui veille chante dans l’obscurité : caché sous le plus épais couvert, il soupire ses nocturnes complaintes.

Ainsi avec l’année reviennent les saisons ; mais le jour ne revient pas pour moi ; je ne vois plus les douces approches du matin et du soir, ni la fleur du printemps, ni la rose de l’été, ni les troupeaux, ni la face divine de l’homme. Des nuages et des ténèbres qui durent toujours m’environnent. Retranché des agréables voies des humains, le livre des belles connaissances ne me présente qu’un blanc universel, où les ouvrages de la nature sont effacés et rayés pour moi : la sagesse à l’une de ses entrées m’est entièrement fermée.

Brille d’autant plus intérieurement, ô céleste lumière ! que toutes les puissances de mon esprit soient pénétrées de tes rayons ! mets tes yeux à mon âme ; disperse et dissipe loin d’elle tous les brouillards, afin que je puisse voir et dire des choses invisibles à l’œil mortel.

Déjà le Père tout-puissant, du haut du ciel, du pur Empyrée, où il siège sur un trône au-dessus de toute hauteur, avait abaissé son regard pour contempler à la fois ses ouvrages et les ouvrages de ses ouvrages. Autour de lui toutes les saintetés du ciel se pressaient comme des étoiles, et recevaient de sa vue une béatitude qui surpasse toute expression ; à sa droite était assise la radieuse image de sa gloire, son Fils unique. Il aperçut d’abord sur la terre nos deux premiers parents, les deux seuls êtres de l’espèce humaine, placés dans le jardin des délices, goûtant d’immortels fruits de joie et d’amour, joie non interrompue, amour sans rival dans une heureuse solitude. Il aperçut aussi l’enfer et le gouffre entre l’enfer et la création ; il vit Satan côtoyant le mur du ciel, du côté de la nuit dans l’air sublime et sombre, et près de s’abattre, avec ses ailes fatiguées et un pied impatient, sur la surface aride de ce monde qui lui semble une terre ferme, arrondie et sans firmament : l’archange est incertain si ce qu’il voit est l’océan ou l’air. Dieu l’observant de ce regard élevé dont il découvre le présent, le passé et l’avenir, parla de la sorte à son Fils unique, en prévoyant cet avenir :

« Unique Fils que j’ai engendré, vois-tu quelle rage transporte notre adversaire ? Ni les bornes prescrites, ni les barreaux de l’enfer, ni toutes les chaînes amoncelées sur lui, ni même du profond Chaos l’interruption immense, ne l’ont pu retenir ; tant il semble enclin à une vengeance désespérée qui retombera sur sa tête rebelle. Maintenant, après avoir rompu tous ses liens, il vole non loin du ciel, sur les limites de la lumière, directement vers le monde nouvellement créé et vers l’homme placé là, dans le dessein d’essayer s’il pourra le détruire par la force, ou, ce qui serait pis, le pervertir par quelque fallacieux artifice ; et il le pervertira : l’homme écoutera ses mensonges flatteurs, et transgressera facilement l’unique commandement, l’unique gage de son obéissance : il tombera lui et sa race infidèle.

« À qui sera la faute ? À qui, si ce n’est à lui seul ? Ingrat ! il avait de moi tout ce qu’il pouvait avoir ; je l’avais fait juste et droit, capable de se soutenir, quoique libre de tomber. Je créai tels tous les pouvoirs éthérés et tous les esprits, ceux qui se soutinrent et ceux qui tombèrent : librement se sont soutenus ceux qui se sont soutenus, et tombés ceux qui sont tombés. N’étant pas libres, quelle preuve sincère auraient-ils pu donner d’une vraie obéissance, de leur constante foi ou de leur amour ? Lorsqu’ils n’auraient fait seulement que ce qu’ils auraient été contraints de faire, et non ce qu’ils auraient voulu, quelle louange en auraient-ils pu recevoir ? quel plaisir aurais-je trouvé dans une obéissance ainsi rendue, alors que la volonté et la raison (raison est aussi choix), inutiles et vaines, toutes deux dépouillées de liberté, toutes deux passives, eussent servi la nécessité, non pas moi ?

« Ainsi créés, comme il appartenait de droit, ils ne peuvent donc justement accuser leur créateur, ou leur nature, ou leur destinée, comme si la prédestination, dominant leur volonté, en disposât par un décret absolu, ou par une prescience suprême. Eux-mêmes ont décrété leur propre révolte ; moi non : si je l’ai prévue, ma prescience n’a eu aucune influence sur leur faute, qui n’étant pas prévue n’en aurait pas moins été certaine. Ainsi sans la moindre impulsion, sans la moindre ombre de destinée ou de chose quelconque par moi immuablement prévue, ils pèchent, auteurs de tout pour eux-mêmes, à la fois en ce qu’ils jugent et en ce qu’ils choisissent : car ainsi je les ai créés libres, et libres ils doivent demeurer, jusqu’à ce qu’ils s’enchaînent eux-mêmes. Autrement, il me faudrait changer leur nature, révoquer le haut décret irrévocable, éternel, par qui fut ordonnée leur liberté ; eux seuls ont ordonné leur chute.

« Les premiers coupables tombèrent par leur propre suggestion, tentés par eux-mêmes, par eux-mêmes dépravés ; l’homme tombe déçu par les premiers coupables. L’homme, à cause de cela, trouvera grâce ; les autres n’en trouveront point. Par la miséricorde et par la justice, dans le ciel et sur la terre, ainsi ma gloire triomphera ; mais la miséricorde, la première et la dernière, brillera la plus éclatante. »

Tandis que Dieu parlait, un parfum d’ambroisie remplissait tout le ciel, et répandait parmi les bienheureux esprits élus, le sentiment d’une nouvelle joie ineffable. Au-dessus de toute comparaison, le Fils de Dieu se montrait dans une très-grande gloire : en lui brillait tout son Père substantiellement exprimé. Une divine compassion apparut visible sur son visage, avec un amour sans fin et une grâce sans mesure ; il les fit connaître à son Père, en lui parlant de la sorte :

« Ô mon Père, miséricordieuse a été cette parole qui a terminé ton arrêt suprême : l’homme trouvera grâce ! Pour cette parole le ciel et la terre publieront tes louanges par les innombrables concerts des hymnes et des sacrés cantiques : de ces cantiques ton trône environné retentira de toi à jamais béni. Car l’homme serait-il finalement perdu ? l’homme, ta créature dernièrement encore si aimée, ton plus jeune fils, tomberait-il circonvenu par la fraude, bien qu’en y mêlant sa propre folie ! Que cela soit loin de toi, que cela soit loin de toi, ô Père, toi qui juges de toutes les choses faites, et qui seul juges équitablement ! Ou l’adversaire obtiendra-t-il ainsi ses fins et te frustrera-t-il des tiennes ? Satisfera-t-il sa malice, et réduira-t-il ta bonté à néant ? Ou s’en retournera-t-il plein d’orgueil, quoique sous un plus pesant arrêt, et cependant avec une vengeance satisfaite, entraînant après lui dans l’enfer la race entière des humains, par lui corrompue ? Ou veux-tu toi-même abolir ta création, et défaire, pour cet ennemi ce que tu as fait pour ta gloire ? Ta bonté et ta grandeur pourraient être mises ainsi en question, et blasphémées sans être défendues. »

Le grand Créateur lui répondit :

« Ô mon Fils, en qui mon âme a ses principales délices, Fils de mon sein, Fils qui es seul mon Verbe, ma sagesse et mon effectuelle puissance, toutes tes paroles ont été comme sont mes pensées, toutes comme ce que mon éternel dessein a décrété, l’homme ne périra pas tout entier, mais se sauvera qui voudra ; non cependant par une volonté de lui-même, mais par une grâce de moi, librement accordée. Une fois encore je renouvellerai les pouvoirs expirés de l’homme, quoique forfaits et assujettis par le péché à d’impurs et exorbitants désirs. Relevé par moi, l’homme se tiendra debout une fois encore, sur le même terrain que son mortel ennemi ; l’homme sera par moi relevé, afin qu’il sache combien est débile sa condition dégradée, afin qu’il ne rapporte qu’à moi sa délivrance, et à nul autre qu’à moi.

« J’en ai choisi quelques-uns, par une grâce particulière élus au-dessus des autres : telle est ma volonté. Les autres entendront mon appel ; ils seront souvent avertis de songer à leur état criminel et d’apaiser au plus tôt la Divinité irritée, tandis que la grâce offerte les y invite. Car j’éclairerai leurs sens ténébreux d’une manière suffisante, et j’amollirai leur cœur de pierre, afin qu’ils puissent prier, se repentir et me rendre l’obéissance due : à la prière, au repentir, à l’obéissance due (quand elle ne serait que cherchée avec une intention sincère), mon oreille ne sera point sourde, mon œil fermé. Je mettrai dans eux, comme un guide, mon arbitre, la conscience : s’ils veulent l’écouter, ils atteindront lumière après lumière ; celle-ci bien employée et eux persévérant jusqu’à la fin, ils arriveront en sûreté.

« Ma longue tolérance et mon jour de grâce, ceux qui les négligeront et les mépriseront ne les goûteront jamais ; mais l’endurci sera plus endurci, l’aveugle plus aveuglé, afin qu’ils trébuchent et tombent plus bas. Et nuls que ceux-ci je n’exclus de la miséricorde.

« Mais cependant tout n’est pas fait : l’homme désobéissant rompt déloyalement sa foi, et pèche contre la haute suprématie du ciel ; affectant la divinité, et perdant tout ainsi, il ne laisse rien pour expier sa trahison ; mais consacré et dévoué à la destruction, lui et toute sa postérité doivent mourir. Lui ou la justice doivent mourir, à moins que pour lui un autre ne soit capable, s’offrant volontairement de donner la rigide satisfaction : mort pour mort.

« Dites, pouvoirs célestes, où nous trouverons un pareil amour ? Qui de vous se fera mortel pour racheter le mortel crime de l’homme ? et quel juste sauvera l’injuste ? Une charité si tendre habite-t-elle dans tout le Ciel ? »

Il adressait cette demande, mais tout le chœur divin resta muet, et le silence était dans le ciel. En faveur de l’homme ni patron ni intercesseur ne paraît, ni encore moins qui ose attirer sur sa tête la proscription mortelle, et payer rançon. Et alors, privée de rédemption, la race humaine entière eût été perdue, adjugée, par un arrêt sévère à la mort et à l’enfer, si le Fils de Dieu, en qui réside la plénitude de l’amour divin, n’eût ainsi renouvelé sa plus chère médiation :

Tous les livres