L’Avare (page 2)

Molière · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — L’Avare (Molière), éd. Louandre, 1910 · 7 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Cléante

Oui, mon père.

Harpagon

Et vous ?

Élise

J’en ai ouï parler.

Harpagon

Comment, mon fils, trouvez-vous cette fille ?

Cléante

Une fort charmante personne.

Harpagon

Sa physionomie ?

Cléante

Tout honnête et pleine d’esprit.

Harpagon

Son air et sa manière ? Cléante

Admirables, sans doute.

Harpagon

Ne croyez-vous pas qu’une fille comme cela mériteroit assez que l’on songeât à elle ?

Cléante

Oui, mon père.

Harpagon

Que ce serait un parti souhaitable ?

Cléante

Très souhaitable.

Harpagon

Qu’elle a toute la mine de faire un bon ménage ?

Cléante

Sans doute.

Harpagon

Et qu’un mari auroit satisfaction avec elle ?

Cléante

Assurément.

Harpagon

Il y a une petite difficulté : c’est que j’ai peur qu’il n’y ait pas, avec elle, tout le bien qu’on pourrait prétendre.

Cléante

Ah ! mon père, le bien n’est pas considérable, lorsqu’il est question d’épouser une honnête personne.

Harpagon

Pardonnez-moi, pardonnez-moi. Mais ce qu’il y a à dire, c’est que, si l’on n’y trouve pas tout le bien qu’on souhaite, on peut tâcher de regagner cela sur autre chose.

Cléante

Cela s’entend.

Harpagon

Enfin je suis bien aise de vous voir dans mes sentiments ; car son maintien honnête et sa douceur m’ont gagné l’âme, et je suis résolu de l’épouser, pourvu que j’y trouve quelque bien.

Cléante

Euh ?

Harpagon

Comment ? Cléante

Vous êtes résolu, dites-vous… ?

Harpagon

D’épouser Mariane.

Cléante

Qui ? Vous, vous ?

Harpagon

Oui, moi, moi, moi. Que veut dire cela ?

Cléante

Il m’a pris tout à coup un éblouissement, et je me retire d’ici.

Harpagon

Cela ne sera rien. Allez vite boire dans la cuisine un grand verre d’eau claire.

Scène VI.

HARPAGON, ÉLISE.

Harpagon

Voilà de mes damoiseaux flouets, qui n’ont non plus de vigueur que des poules. C’est là, ma fille, ce que j’ai résolu pour moi. Quant à ton frère, je lui destine une certaine veuve dont, ce matin, on m’est venu parler ; et, pour toi, je te donne au seigneur Anselme.

Élise

Au seigneur Anselme ?

Harpagon

Oui, Un homme mûr, prudent et sage, qui n’a pas plus de cinquante ans, et dont on vante les grands biens.

Élise, faisant une révérence.

Je ne veux point me marier, mon père, s’il vous plaît.

Harpagon, contrefaisant Élise.

Et moi, ma petite fille, ma mie, je veux que vous vous mariiez, s’il vous plaît.

Élise, faisant encore la révérence.

Je vous demande pardon, mon père.

Harpagon, contrefaisant Élise.

Je vous demande pardon, ma fille.

Élise

Je suis très humble servante au seigneur Anselme ; mais (Faisant encore la révérence.) avec votre permission, je ne l’épouserai point.

Harpagon

Je suis votre très humble valet ; mais, (Contrefaisant Élise.) avec votre permission, vous l’épouserez dès ce soir.

Élise

Dès ce soir ?

Harpagon

Dès ce soir.

Élise, faisant encore la révérence.

Cela ne sera pas, mon père.

Harpagon, contrefaisant encore Élise.

Cela sera, ma fille.

Élise

Non.

Harpagon

Si.

Élise

Non, vous dis-je.

Harpagon

Si, vous dis-je.

Élise

C’est une chose où vous ne me réduirez point.

Harpagon

C’est une chose où je te réduirai.

Élise

Je me tuerai plutôt que d’épouser un tel mari.

Harpagon

Tu ne te tueras point, et tu l’épouseras. Mais voyez quelle audace ! A-t-on jamais vu une fille parler de la sorte à son père ?

Élise

Mais a-t-on jamais vu un père marier sa fille de la sorte ?

Harpagon

C’est un parti où il n’y a rien à redire ; et je gage que tout le monde approuvera mon choix. Élise

Et moi, je gage qu’il ne sauroit être approuvé d’aucune personne raisonnable.

Harpagon, apercevant Valère de loin.

Voilà Valère. Veux-tu qu’entre nous deux nous le fassions juge de cette affaire ?

Élise

J’y consens.

Harpagon

Te rendras-tu à son jugement ?

Élise

Oui. J’en passerai par ce qu’il dira.

Harpagon

Voilà qui est fait.

Scène VII.

VALÈRE, HARPAGON, ÉLISE.

Harpagon

Ici, Valère. Nous t’avons élu pour nous dire qui a raison de ma fille ou de moi.

Valère

C’est vous, monsieur, sans contredit.

Harpagon

Sais-tu bien de quoi nous parlons ?

Valère

Non ; mais vous ne sauriez avoir tort, et vous êtes toute raison.

Harpagon

Je veux ce soir lui donner pour époux un homme aussi riche que sage ; et la coquine me dit au nez qu’elle se moque de le prendre. Que dis-tu de cela ?

Valère

Ce que j’en dis ?

Harpagon

Oui.

Valère

Hé ! hé !

Harpagon

Quoi !

Valère

Je dis que, dans le fond, je suis de votre sentiment ; et vous ne pouvez pas que vous n’ayez raison. Mais aussi n’a-t-elle pas tort tout à fait, et…

Harpagon

Comment ? Le seigneur Anselme est un parti considérable ; c’est un gentilhomme qui est noble, doux, posé, sage et fort accommodé, et auquel il ne reste aucun enfant de son premier mariage. Sauroit-elle mieux rencontrer ?

Valère

Cela est vrai. Mais elle pourroit vous dire que c’est un peu précipiter les choses, et qu’il faudrait au moins quelque temps pour voir si son inclination pourra s’accommoder avec.

Harpagon

C’est une occasion qu’il faut prendre vite aux cheveux. Je trouve ici un avantage qu’ailleurs je ne trouverois pas ; et il s’engage à la prendre sans dot.

Valère

Sans dot ?

Harpagon

Oui.

Valère

Ah ! je ne dis plus rien. Voyez-vous ? voilà une raison tout à fait convaincante ; il se faut rendre à cela.

Harpagon

C’est pour moi une épargne considérable.

Valère

Assurément ; cela ne reçoit point de contradiction. Il est vrai que votre fille vous peut représenter que le mariage est une plus grande affaire qu’on ne peut croire ; qu’il y va d’être heureux ou malheureux toute sa vie ; et qu’un engagement qui doit durer jusqu’à la mort ne se doit jamais faire qu’avec de grandes précautions.

Harpagon

Sans dot ! Valère

Vous avez raison : voilà qui décide tout ; cela s’entend. Il y a des gens qui pourraient vous dire qu’en de telles occasions l’inclination d’une fille est une chose, sans doute, où l’on doit avoir de l’égard ; et que cette grande inégalité d’âge, d’humeur et de sentiments, rend un mariage sujet à des accidents fâcheux.

Harpagon

Sans dot !

Valère

Ah ! il n’y a pas de réplique à cela ; on le sait bien ! Qui diantre peut aller là contre ? Ce n’est pas qu’il n’y ait quantité de pères qui aimeroient mieux ménager la satisfaction de leurs filles, que l’argent qu’ils pourroient donner ; qui ne les voudroient point sacrifier à l’intérêt, et chercheroient, plus que toute autre chose, à mettre dans un mariage cette douce conformité qui, sans cesse, y maintient l’honneur, la tranquillité et la joie ; et que…

Harpagon

Sans dot !

Valère

Il est vrai ; cela ferme la bouche à tout. Sans dot ! Le moyen de résister à une raison comme celle-là ?

Harpagon, à part, regardant du côté le jardin.

Ouais ! Il me semble que j’entends un chien qui aboie. N’est-ce point qu’on en voudroit à mon argent ? (À Valère.) Ne bougez ; je reviens tout à l’heure.

Scène VIII.

ÉLISE, VALÈRE.

Élise

Vous moquez-vous, Valère, de lui parler comme vous faites ?

Valère

C’est pour ne point l’aigrir, et pour en venir mieux à bout. Heurter de front ses sentiments est le moyen de tout gater ; et il y a de certains esprits qu’il ne faut prendre qu’en biaisant ; des tempéraments ennemis de toute résistance ; des naturels rétifs, que la vérité fait cabrer, qui toujours se roidissent contre le droit chemin de la raison, et qu’on ne mène qu’en tournant où l’on veut les conduire. Faites semblant de consentir à ce qu’il veut, vous en viendrez mieux à vos fins ; et…

Élise

Mais ce mariage, Valère !

Valère

On cherchera des biais pour le rompre.

Élise

Mais quelle invention trouver, s’il se doit conclure ce soir ?

Valère

Il faut demander un délai, et feindre quelque maladie.

Élise

Mais on découvrira la feinte, si l’on appelle des médecins.

Valère

Vous moquez-vous ? Y connoissent-ils quelque chose ? Allez, allez, vous pourrez avec eux avoir quel mal il vous plaira, ils vous trouveront des raisons pour vous dire d’où cela vient.

Scène IX.

HARPAGON, VALÈRE, ÉLISE.

Harpagon, à part, dans le fond du théâtre.

Ce n’est rien, Dieu merci.

Valère, sans voir Harpagon.

Enfin notre dernier recours, c’est que la fuite nous peut mettre à couvert de tout ; et, si votre amour, belle Élise, est capable d’une fermeté… (Apercevant Harpagon.) Oui, il faut qu’une fille obéisse à son père. Il ne faut point qu’elle regarde comme un mari est fait ; et lorsque la grande raison de sans dot s’y rencontre, elle doit être prête à prendre tout ce qu’on lui donne.

Harpagon

Bon : voilà bien parlé, cela !

Valère

Monsieur, je vous demande pardon si je m’emporte un peu, et prends la hardiesse de lui parler comme je fais.

Harpagon

Comment ! j’en suis ravi, et je veux que tu prennes sur elle un pouvoir absolu. (À Élise.) Oui, tu as beau fuir, je lui donne l’autorité que le ciel me donne sur toi, et j’entends que tu fasses tout ce qu’il te dira.

Valère, à Élise.

Après cela, résistez à mes remontrances.

Scène X.

HARPAGON, VALÈRE.

Valère

Monsieur, je vais la suivre, pour continuer les leçons que je lui faisois.

Harpagon

Oui, tu m’obligeras. Certes…

Valère

Il est bon de lui tenir un peu la bride haute.

Harpagon

Cela est vrai. Il faut…

Valère

Ne vous mettez pas en peine, je crois que j’en viendrai à bout.

Harpagon

Fais, fais. Je m’en vais faire un petit tour en ville, et reviens tout à l’heure.

Valère, adressant la parole à Élise, en s’en allant du côté par où elle est sortie.

Oui, l’argent est plus précieux que toutes les choses du monde, et vous devez rendre grâce au ciel, de l’honnête homme de père qu’il vous a donné. Il sait ce que c’est que de vivre. Lorsqu’on s’offre de prendre une fille sans dot, on ne doit point regarder plus avant. Tout est renfermé là-dedans ; et sans dot tient lieu de beauté, de jeunesse, de naissance, d’honneur, de sagesse, et de probité.

Harpagon

Ah ! le brave garçon ! Voilà parlé comme un oracle. Heureux qui peut avoir un domestique de la sorte !

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE SECOND.

Scène I.

CLÉANTE, LA FLÈCHE.

Cléante.

Ah ! traître que tu es ! où t’es-tu donc allé fourrer ? Ne t’avois-je pas donné ordre…

La Flèche

Oui, Monsieur ; et je m’étois rendu ici pour vous attendre de pied ferme ; mais monsieur votre père, le plus malgracieux des hommes, m’a chassé dehors malgré moi, et j’ai couru le risque d’être battu.

Cléante

Comment va notre affaire ? Les choses pressent plus que jamais ; et, depuis que je t’ai vu, j’ai découvert que mon père est mon rival.

La Flèche

Votre père amoureux ?

Cléante

Oui ; et j’ai eu toutes les peines du monde à lui cacher le trouble où cette nouvelle m’a mis.

La Flèche

Lui, se mêler d’aimer ! De quoi diable s’avise-t-il ? Se moque-t-il du monde ? Et l’amour a-t-il été fait pour des gens bâtis comme lui ?

Cléante

Il a fallu, pour mes péchés, que cette passion lui soit venue en tête.

La Flèche

Mais par quelle raison lui faire un mystère de votre amour ?

Cléante

Pour lui donner moins de soupçon, et me conserver, au besoin, des ouvertures plus aisées pour détourner ce mariage. Quelle réponse t’a-t-on faite ?

La Flèche

Ma foi, Monsieur, ceux qui empruntent sont bien malheureux ; et il faut essuyer d’étranges choses lorsqu’on en est réduit à passer, comme vous, par les mains des fesse-matthieux. Cléante.

L’affaire ne se fera point ?

La Flèche

Pardonnez-moi. Notre maître Simon, le courtier qu’on nous a donné, homme agissant et plein de zèle, dit qu’il a fait rage pour vous, et il assure que votre seule physionomie lui a gagné le cœur.

Cléante

J’aurai les quinze mille francs que je demande ?

La Flèche

Oui ; mais à quelques petites conditions qu’il faudra que vous acceptiez, si vous avez dessein que les choses se fassent.

Cléante

T’a-t-il fait parler à celui qui doit prêter l’argent ?

La Flèche

Ah ! vraiment, cela ne va pas de la sorte. Il apporte encore plus de soin à se cacher que vous, et ce sont des mystères bien plus grands que vous ne pensez. On ne veut point du tout dire son nom ; et l’on doit aujourd’hui l’aboucher avec vous dans une maison empruntée, pour être instruit par votre bouche de votre bien et de votre famille ; et je ne doute point que le seul nom de votre père ne rende les choses faciles.

Cléante

Et principalement notre mère étant morte, dont on ne peut m’ôter le bien.

La Flèche

Voici quelques articles qu’il a dictés lui-même à notre entremetteur, pour vous être montrés avant que de rien faire.

« Supposé que le prêteur voie toutes ses sûretés, et que l’emprunteur soit majeur, et d’une famille où le bien soit ample, solide, assuré, clair, et net de tout embarras, on fera une bonne et exacte obligation par-devant un notaire, le plus honnête homme qu’il se pourra, et qui, pour cet effet sera choisi par le prêteur, auquel il importe le plus que l’acte soit dûment dressé. »

Cléante

Il n’y a rien à dire à cela. La Flèche.

« Le prêteur, pour ne charger sa conscience d’aucun scrupule, prétend ne donner son argent qu’au denier dix-huit. »

Cléante

Au denier dix-huit ? Parbleu ! voilà qui est honnête. Il n’y a pas lieu de se plaindre.

La Flèche

Cela est vrai.

« Mais, comme ledit prêteur n’a pas chez lui la somme dont il est question, et que, pour faire plaisir à l’emprunteur, il est contraint lui-même de l’emprunter d’un autre sur le pied du denier cinq, il conviendra que ledit premier emprunteur paye cet intérêt, sans préjudice du reste, attendu que ce n’est que pour l’obliger que ledit prêteur s’engage à cet emprunt. »

Cléante

Comment diable ! Quel Juif, quel Arabe est-ce là ? C’est plus qu’au denier quatre.

La Flèche

Il est vrai ; c’est ce que j’ai dit. Vous avez à voir là-dessus.

Cléante

Que veux-tu que je voie ? J’ai besoin d’argent, et il faut bien que je consente à tout.

La Flèche

C’est la réponse que j’ai faite.

Cléante

Il y a encore quelque chose ?

La Flèche

Ce n’est plus qu’un petit article.

« Des quinze mille francs qu’on demande, le prêteur ne pourra compter en argent que douze mille livres ; et, pour les mille écus restants, il faudra que l’emprunteur prenne les hardes, nippes, bijoux, dont s’ensuit le mémoire, et que ledit prêteur a mis, de bonne foi, au plus modique prix qu’il lui a été possible. » Cléante.

Que veut dire cela ?

La Flèche

Ecoutez le mémoire

« Premièrement, un lit de quatre pieds à bandes de point de Hongrie, appliquées fort proprement sur un drap de couleur d’olive, avec six chaises et la courte-pointe de même : le tout bien conditionné, et doublé d’un petit taffetas changeant rouge et bleu.

» Plus, un pavillon à queue, d’une bonne serge d’Aumale rose sèche, avec le mollet et les franges de soie. »

Cléante

Que veut-il que je fasse de cela ?

La Flèche

Attendez.

« Plus une tenture de tapisserie des amours de Gombaud et de Macée.

» Plus, une grande table de bois de noyer, à douze colonnes ou piliers tournés, qui se tire par les deux bouts, et garnie, par le dessous, de ses six escabelles. »

Cléante

Qu’ai-je affaire, morbleu… ?

La Flèche

Donnez-vous patience.

« Plus trois gros mousquets tout garnis de nacre de perle, avec les trois fourchettes assortissantes.

» Plus un fourneau de brique, avec deux cornues et trois récipients, fort utiles à ceux qui sont curieux de distiller. »

Cléante

J’enrage !

La Flèche

Doucement.

« Plus, un luth de Bologne, garni de toutes ses cordes, ou peu s’en faut.

» Plus, un trou-madame et un damier, avec un jeu de l’oie, renouvelé des Grecs, fort propres à passer le temps lorsque l’on n’a que faire. « Plus, une peau d’un lézard de trois pieds et demi, remplie de foin : curiosité agréable pour pendre au plancher d’une chambre.

» Le tout, ci-dessus mentionné, valant loyalement plus de quatre mille cinq cents livres, et rabaissé à la valeur de mille écus, par la discrétion du prêteur. »

Cléante

Que la peste l’étouffe avec sa discrétion, le traître, le bourreau qu’il est ! A-t-on jamais parlé d’une usure semblable ? et n’est-il pas content du furieux intérêt qu’il exige, sans vouloir encore m’obliger à prendre pour trois mille livres les vieux rogatons qu’il ramasse ? Je n’aurai pas deux cents écus de tout cela ; et cependant il faut bien me résoudre à consentir à ce qu’il veut ; car il est en état de me faire tout accepter, et il me tient, le scélérat, le poignard sur la gorge.

La Flèche

Je vous vois, Monsieur, ne vous en déplaise, dans le grand chemin justement que tenoit Panurge pour se ruiner, prenant argent d’avance, achetant cher, vendant à bon marché, et mangeant son blé en herbe.

Cléante.

Que veux-tu que j’y fasse ? Voilà où les jeunes gens sont réduits par la maudite avarice des pères ; et on s’étonne, après cela, que les fils souhaitent qu’ils meurent !

La Flèche

Il faut convenir que le vôtre animeroit contre sa vilenie le plus posé homme du monde. Je n’ai pas, Dieu merci, les inclinations fort patibulaires ; et, parmi mes confrères que je vois se mêler de beaucoup de petits commerces, je sais tirer adroitement mon épingle du jeu, et me démêler prudemment de toutes les galanteries qui sentent tant soit peu l’échelle ; mais, à vous dire vrai, il me donneroit, par ses procédés, des tentations de le voler ; et je croirais, en le volant, faire une action méritoire.

Cléante

Donne-moi un peu ce mémoire, que je le voie encore.

Scène II.

HARPAGON, MAÎTRE SIMON ; CLÉANTE et LA FLÈCHE, dans le fond du théâtre.

Maître Simon

Oui, Monsieur, c’est un jeune homme qui a besoin d’argent ; ses affaires le pressent d’en trouver, et il en passera par tout ce que vous en prescrirez.

Harpagon

Mais croyez-vous, maître Simon, qu’il n’y ait rien à péricliter ? et savez-vous le nom, les biens et la famille de celui pour qui vous parlez ?

Maître Simon

Non. Je ne puis pas bien vous en instruire à fond ; et ce n’est que par aventure que l’on m’a adressé à lui ; mais vous serez de toutes choses éclairci par lui-même, et son homme m’a assuré que vous serez content quand vous le connoîtrez. Tout ce que je saurais vous dire, c’est que sa famille est fort riche, qu’il n’a plus de mère déjà, et qu’il s’obligera, si vous voulez, que son père mourra avant qu’il soit huit mois.

Harpagon

C’est quelque chose que cela. La charité, maître Simon, nous oblige à faire plaisir aux personnes, lorsque nous le pouvons. Maître Simon.

Cela s’entend.

La Flèche, bas, à Cléante, reconnaissant maître Simon.

Que veut dire ceci ? Notre maître Simon qui parle à votre père !

Cléante, bas, à La Flèche.

Lui auroit-on appris qui je suis ? et serais-tu pour nous trahir ?

Maître Simon, à Cléante et à La Flèche.

Ah ! ah ! vous êtes bien pressés ! Qui vous a dit que c’était céans ? (À Harpagon.) Ce n’est pas moi, Monsieur, au moins, qui leur ai découvert votre nom et votre logis ; mais, à mon avis, il n’y a pas grand mal à cela ; ce sont des personnes discrètes, et vous pouvez ici vous expliquer ensemble.

Tous les livres