L’Avare (page 4)
Harpagon
Au cuisinier.
Maître Jacques
Attendez donc, s’il vous plaît.
Maître Jacques ôte sa casaque de cocher, et paraît vêtu en cuisinier.
Harpagon
Quelle diantre de cérémonie est-ce là ?
Maître Jacques
Vous n’avez qu’à parler.
Harpagon
Je me suis engagé, maître Jacques, à donner ce soir à souper.
Maître Jacques, à part.
Grande merveille !
Harpagon
Dis-moi un peu : nous feras-tu bonne chère ?
Maître Jacques
Oui, Si vous me donnez bien de l’argent.
Harpagon
Que diable, toujours de l’argent ! Il semble qu’ils n’aient autre chose à dire : De l’argent, de l’argent, de l’argent ! Ah ! ils n’ont que ce mot à la bouche, de l’argent ! toujours parler d’argent ! Voilà leur épée de chevet, de l’argent#1 !
Valère
Je n’ai jamais vu de réponse plus impertinente que celle-là. Voilà une belle merveille de faire bonne chère avec bien de l’argent ! c’est une chose la plus aisée du monde, et il n’y a si pauvre esprit qui n’en fît bien autant ; mais, pour agir en habile homme, il faut parler de faire bonne chère avec peu d’argent.
Maître Jacques
Bonne chère avec peu d’argent !
Valère
Oui.
Maître Jacques, à Valère.
Par ma foi, Monsieur l’intendant, vous nous obligerez de nous faire voir ce secret, et de prendre mon office de cuisinier ; aussi bien vous mêlez-vous céans d’être le factoton.
Harpagon
Taisez-vous. Qu’est-ce qu’il nous faudra ?
Maître Jacques
Voilà monsieur votre intendant, qui vous fera bonne chère pour peu d’argent.
Harpagon
Haye ! Je veux que tu me répondes.
Maître Jacques
Combien serez-vous de gens à table ?
Harpagon
Nous serons huit ou dix ; mais il ne faut prendre que huit. Quand il y a à manger pour huit, il y en a bien pour dix.
Valère
Cela s’entend.
Maître Jacques
Eh bien ! il faudra quatre grands potages et cinq assiettes… Potages… Entrées.
Harpagon
Que diable ! voilà pour traiter toute une ville entière.
Maître Jacques
Rôt…
Harpagon, mettant la main sur la bouche de maître Jacques.
Ah ! traître, tu manges tout mon bien.
Maître Jacques
Entremets.
Harpagon, mettant encore la main sur la bouche de maître Jacques. Encore ?
Valère, à maître Jacques. Est-ce que vous avez envie de faire crever tout le monde ? et Monsieur a-t-il invité des gens pour les assassiner à force de mangeaille ? Allez-vous-en lire un peu les préceptes de la santé, et demander aux médecins s’il y a rien de plus préjudiciable à l’homme que de manger avec excès.
Harpagon
Il a raison.
Valère
Apprenez, maître Jacques, vous et vos pareils, que c’est un coupe-gorge qu’une table remplie de trop de viandes ; que pour se bien montrer ami de ceux que l’on invite, il faut que la frugalité règne dans les repas qu’on donne ; et que, suivant le dire d’un ancien, il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger.
Harpagon
Ah ! que cela est bien dit ! Approche, que je t’embrasse pour ce mot. Voilà la plus belle sentence que j’aie entendue de ma vie : Il faut vivre pour manger, et non pas manger pour vi… Non, ce n’est pas cela. Comment est-ce que tu dis ?
Valère
Qu’il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger.
Harpagon, à maître Jacques.
Oui. Entends-tu ? (À Valère.) Qui est le grand homme qui a dit cela ?
Valère
Je ne me souviens pas maintenant de son nom.
Harpagon
Souviens-toi de m’écrire ces mots : je les veux faire graver en lettres d’or sur la cheminée de ma salle.
Valère
Je n’y manquerai pas. Et, pour votre souper, vous n’avez qu’à me laisser faire ; je réglerai tout cela comme il faut.
Harpagon
Fais donc.
Maître Jacques
Tant mieux ! j’en aurai moins de peine.
Harpagon, à Valère.
Il faudra de ces choses dont on ne mange guère, et qui rassasient d’abord ; quelque bon haricot bien gras, avec quelque pâté en pot bien garni de marrons. Là, que cela foisonne.
Valère
Reposez-vous sur moi.
Harpagon
Maintenant, maître Jacques, il faut nettoyer mon carrosse.
Maître Jacques
Attendez. Ceci s’adresse au cocher. (Il remet sa casaque.) Vous dites…
Harpagon
Qu’il faut nettoyer mon carrosse, et tenir mes chevaux tout prêts pour conduire à la foire…
Maître Jacques.
Vos chevaux, Monsieur ? Ma foi, ils ne sont point du tout en état de marcher. Je ne vous dirai point qu’ils sont sur la litière : les pauvres bêtes n’en ont point, et ce serait fort mal parler ; mais vous leur faites observer des jeûnes si austères, que ce ne sont plus rien que des idées ou des fantômes, des façons de chevaux.
Harpagon
Les voilà bien malades ! ils ne font rien.
Maître Jacques
Et, pour ne faire rien, Monsieur, est-ce qu’il ne faut rien manger ? Il leur vaudroit bien mieux, les pauvres animaux, de travailler beaucoup, de manger de même. Cela me fend le cœur de les voir ainsi exténués. Car, enfin, j’ai une tendresse pour mes chevaux, qu’il me semble que c’est moi-même, quand je les vois pâtir. Je m’ôte tous les jours pour eux les choses de la bouche ; et c’est être, Monsieur, d’un naturel trop dur, que de n’avoir nulle pitié de son prochain.
Harpagon
Le travail ne sera pas grand d’aller jusqu’à la foire.
Maître Jacques
Non, Monsieur, je n’ai pas le courage de les mener, et je ferois conscience de leur donner des coups de fouet, en l’état où ils sont. Comment voudriez-vous qu’ils traînassent un carrosse, qu’ils ne peuvent pas se traîner eux-mêmes ?
Valère
Monsieur, j’obligerai le voisin Picard à se charger de les conduire ; aussi bien nous fera-t-il ici besoin pour apprêter le souper.
Maître Jacques
Soit. J’aime mieux encore qu’ils meurent sous la main d’un autre que sous la mienne.
Valère
Maître Jacques fait bien le raisonnable !
Maître Jacques
Monsieur l’intendant fait bien le nécessaire !
Harpagon
Paix.
Maître Jacques
Monsieur, je ne saurois souffrir les flatteurs ; et je vois que ce qu’il en fait, que ses contrôles perpétuels sur le pain et le vin, le bois, le sel et la chandelle, ne sont rien que pour vous gratter et vous faire sa cour. J’enrage de cela, et je suis fâché tous les jours d’entendre ce qu’on dit de vous : car, enfin, je me sens pour vous de la tendresse, en dépit que j’en aie ; et, après mes chevaux, vous êtes la personne que j’aime le plus.
Harpagon
Pourrais-je savoir de vous, maître Jacques, ce que l’on dit de moi ?
Maître Jacques
Oui, monsieur, si j’étois assuré que cela ne vous fâchât point.
Harpagon
Non, en aucune façon.
Maître Jacques
Pardonnez-moi ; je sais fort bien que je vous mettrois en colère.
Harpagon
Point du tout. Au contraire, c’est me faire plaisir, et je suis bien aise d’apprendre comme on parle de moi.
Maître Jacques
Monsieur, puisque vous le voulez, je vous dirai franchement qu’on se moque partout de vous, qu’on nous jette de tous côtés cent brocards à votre sujet, et que l’on n’est point plus ravi que de vous tenir au cul et aux chausses, et de faire sans cesse des contes de votre lésine. L’un dit que vous faites imprimer des almanachs particuliers, où vous faites doubler les quatre-temps et les vigiles, afin de profiter des jeûnes où vous obligez votre monde ; l’autre, que vous avez toujours une querelle toute prête à faire à vos valets dans le temps des étrennes ou de leur sortie d’avec vous, pour vous trouver une raison de ne leur donner rien. Celui-là conte qu’une fois vous fîtes assigner le chat d’un de vos voisins, pour vous avoir mangé un reste d’un gigot de mouton ; celui-ci, que l’on vous surprit, une nuit, en venant dérober vous-même l’avoine de vos chevaux ; et que votre cocher, qui étoit celui d’avant moi, vous donna, dans l’obscurité, je ne sais combien de coups de bâton, dont vous ne voulûtes rien dire. Enfin, voulez-vous que je vous dise ? On ne sauroit aller nulle part où l’on ne vous entende accommoder de toutes pièces. Vous êtes la fable et la risée de tout le monde ; et jamais on ne parle de vous que sous les noms d’avare, de ladre, de vilain et de fesse-matthieu.
Harpagon, en battant maître Jacques.
Vous êtes un sot, un maraud, un coquin, et un impudent.
Maître Jacques
Eh bien ! ne l’avais-je pas deviné ? Vous ne m’avez pas voulu croire. Je vous l’avais bien dit que je vous fâcherois de vous dire la vérité.
Harpagon
Apprenez à parler.
Scène VI.
VALÈRE, MAÎTRE JACQUES.
Valère, riant.
À ce que je puis voir, maître Jacques, on paie mal votre franchise.
Maître Jacques
Morbleu ! Monsieur le nouveau venu, qui faites l’homme d’importance, ce n’est pas votre affaire. Riez de vos coups de bâton quand on vous on donnera, et ne venez point rire des miens.
Valère
Ah ! Monsieur maître Jacques, ne vous fâchez pas, je vous prie.
Maître Jacques, à part.
Il file doux. Je veux faire le brave, et, s’il est assez sot pour me craindre, le frotter quelque peu. (Haut.) Savez-vous bien, Monsieur le rieur, que je ne ris pas, moi, et que, si vous m’échauffez la tête, je vous ferai rire d’une autre sorte ?
Maître Jacques pousse Valère jusqu’au bout du théâtre en le menaçant.
Valère
Hé ! doucement.
Maître Jacques
Comment, doucement ? Il ne me plaît pas, moi.
Valère.
De grâce !
Maître Jacques
Vous êtes un impertinent.
Valère
Monsieur maître Jacques…
Maître Jacques
Il n’y a point de monsieur maître Jacques pour un double. Si je prends un bâton, je vous rosserai d’importance.
Valère
Comment ! un bâton ?
Valère fait reculer maître Jacques à sont tour.
Maître Jacques
Hé ! je ne parle pas de cela.
Valère
Savez-vous bien, Monsieur le fat, que je suis homme à vous rosser vous-même ?
Maître Jacques
Je n’en doute pas.
Valère
Que vous n’êtes, pour tout potage, qu’un faquin de cuisinier ?
Maître Jacques
Je le sais bien.
Valère
Et que vous ne me connoissez pas encore ?
Maître Jacques
Pardonnez-moi.
Valère
Vous me rosserez, dites-vous ?
Maître Jacques
Je le disois en raillant.
Valère
Et moi, je ne prends point de goût à votre raillerie. (Donnant des coups de bâton à maître Jacques.) Apprenez que vous êtes un mauvais railleur.
Maître Jacques, seul.
Peste soit la sincérité ! c’est un mauvais métier : désormais j’y renonce, et je ne veux plus dire vrai. Passe encore pour mon maître : il a quelque droit de me battre ; mais, pour ce monsieur l’intendant, je m’en vengerai si je le puis.
Scène VII
MARIANE, FROSINE, MAÎTRE JACQUES.
Frosine
Savez-vous, maître Jacques, si votre maître est au logis ?
Maître Jacques
Oui, vraiment il y est ; je ne le sais que trop.
Frosine
Dites-lui, je vous prie, que nous sommes ici.
Maître Jacques
Ah ! nous voilà pas mal !
Scène VII.
MARIANE, FROSINE.
Mariane Ah ! que je suis, Frosine, dans un étrange état, et, s’il faut dire ce que je sens, que j’appréhende cette vue !
Frosine
Mais pourquoi, et quelle est votre inquiétude ?
Mariane
Hélas ! me le demandez-vous ? Et ne vous figurez-vous point les alarmes d’une personne toute prête à voir le supplice où l’on veut l’attacher ?
Frosine
Je vois bien que, pour mourir agréablement, Harpagon n’est pas le supplice que vous voudriez embrasser ; et je connais, à votre mine, que le jeune blondin dont vous m’avez parlé vous revient un peu dans l’esprit.
Mariane
Oui. C’est une chose, Frosine, dont je ne veux pas me défendre ; et les visites respectueuses qu’il a rendues chez nous ont fait, je vous l’avoue, quelque effet dans mon âme.
Frosine
Mais avez-vous su quel il est ?
Mariane
Non, je ne sais point quel il est. Mais je sais qu’il est fait d’un air à se faire aimer ; que, si l’on pouvait mettre les choses à mon choix, je le prendrois plutôt qu’un autre ; et qu’il ne contribue pas peu à me faire trouver un tourment effroyable dans l’époux qu’on veut me donner.
Frosine.
Mon Dieu ! tous ces blondins sont agréables, et débitent fort bien leur fait ; mais la plupart sont gueux comme des rats ; il vaut mieux, pour vous, de prendre un vieux mari qui vous donne beaucoup de bien. Je vous avoue que les sens ne trouvent pas si bien leur compte du côté que je dis, et qu’il y a quelques petits dégoûts à essuyer avec un tel époux ; mais cela n’est pas pour durer ; et sa mort, croyez-moi, vous mettra bientôt en état d’en prendre un plus aimable, qui réparera toutes choses.
Mariane
Mon Dieu ! Frosine, c’est une étrange affaire, lorsque, pour être heureuse, il faut souhaiter ou attendre le trépas de quelqu’un ; et la mort ne suit pas tous les projets que nous faisons.
Frosine
Vous moquez-vous ? Vous ne l’épousez qu’aux conditions de vous laisser veuve bientôt ; et ce doit être là un des articles du contrat. Il seroit bien impertinent de ne pas mourir dans trois mois ! Le voici en propre personne.
Mariane
Ah ! Frosine, quelle figure !
Scène IX.
HARPAGON, MARIANE, FROSINE.
Harpagon, à Mariane.
Ne vous offensez pas, ma belle, si je viens à vous avec des lunettes. Je sais que vos appas frappent assez les yeux, sont assez visibles d’eux-mêmes, et qu’il n’est pas besoin de lunettes pour les apercevoir ; mais enfin, c’est avec des lunettes qu’on observe les astres ; et je maintiens et garantis que vous êtes un astre, mais un astre, le plus bel astre qui soit dans le pays des astres. Frosine, elle ne répond mot, et ne témoigne, ce me semble, aucune joie de me voir.
Frosine
C’est qu’elle est encore toute surprise ; et, puis, les filles ont toujours honte à témoigner d’abord ce qu’elles ont dans l’âme.
Harpagon, à Frosine.
Tu as raison. (à Mariane.) Voilà, belle mignonne, ma fille qui vient vous saluer.
Scène 10
HARPAGON, ÉLISE, MARIANE, FROSINE.
Mariane
Je m’acquitte bien tard, Madame, d’une telle visite.
Élise
Vous avez fait, Madame, ce que je devois faire, et c’étoit à moi de vous prévenir.
Harpagon
Vous voyez qu’elle est grande ; mais mauvaise herbe croît toujours.
Mariane, bas, à Frosine.
Oh ! l’homme déplaisant !
Harpagon, bas, à Frosine.
Que dit la belle ?
Frosine
Qu’elle vous trouve admirable.
Harpagon
C’est trop d’honneur que vous me faites, adorable mignonne.
Mariane, à part.
Quel animal !
Harpagon
Je vous suis trop obligé de ces sentiments.
Mariane, à part.
Je n’y puis plus tenir.
Scène XI.
HARPAGON, MARIANE, ÉLISE, CLÉANTE, VALÈRE, FROSINE, BRINDAVOINE.
Harpagon
Voici mon fils aussi qui vous vient faire la révérence.
Mariane, bas, à Frosine.
Ah ! Frosine, quelle rencontre ! C’est justement celui dont je t’ai parlé.
Frosine, à Mariane.
L’aventure est merveilleuse.
Harpagon
Je vois que vous vous étonnez de me voir de si grands enfants ; mais je serai bientôt défait et de l’un et de l’autre.
Cléante, à Mariane.
Madame, à vous dire le vrai, c’est ici une aventure où, sans doute, je ne m’attendois pas ; et mon père ne m’a pas peu surpris lorsqu’il m’a dit tantôt le dessein qu’il avoit formé.
Mariane
Je puis dire la même chose. C’est une rencontre imprévue qui m’a surprise autant que vous ; et je n’étois point préparée à une pareille aventure.
Cléante
Il est vrai que mon père, Madame, ne peut pas faire un plus beau choix, et que ce m’est une sensible joie que l’honneur de vous voir ; mais, avec tout cela, je ne vous assurerai point que je me réjouis du dessein où vous pourriez être de devenir ma belle-mère. Le compliment, je vous l’avoue, est trop difficile pour moi ; et c’est un titre, s’il vous plaît, que je ne vous souhaite point. Ce discours paroîtra brutal aux yeux de quelques-uns ; mais je suis assuré que vous serez personne à le prendre comme il faudra ; que c’est un mariage, Madame, où vous vous imaginez bien que je dois avoir de la répugnance ; que vous n’ignorez pas, sachant ce que je suis, comme il choque mes intérêts, et que vous voulez bien enfin que je vous dise, avec la permission de mon père, que, si les choses dépendaient de moi, cet hymen ne se ferait point.
Harpagon
Voilà un compliment bien impertinent ! Quelle belle confession à lui faire !
Mariane
Et moi, pour vous répondre, j’ai à vous dire que les choses sont fort égales ; et que, si vous auriez de la répugnance à me voir votre belle-mère, je n’en aurois pas moins, sans doute, à vous voir mon beau-fils. Ne croyez pas, je vous prie, que ce soit moi qui cherche à vous donner cette inquiétude. Je serois fort fâchée de vous causer du déplaisir ; et, si je ne m’y vois forcée par une puissance absolue, je vous donne ma parole que je ne consentirai point au mariage qui vous chagrine.
Harpagon
Elle a raison. À sot compliment, il faut une réponse de même. Je vous demande pardon, ma belle, de l’impertinence de mon fils ; c’est un jeune sot qui ne sait pas encore la conséquence des paroles qu’il dit.
Mariane
Je vous promets que ce qu’il m’a dit ne m’a point du tout offensée ; au contraire, il m’a fait plaisir de m’expliquer ainsi ses véritables sentiments. J’aime de lui un aveu de la sorte ; et s’il avoit parlé d’autre façon, je l’en estimerois bien moins.
Harpagon
C’est beaucoup de bonté à vous, de vouloir ainsi excuser ses fautes. Le temps le rendra plus sage, et vous verrez qu’il changera de sentiments.
Cléante
Non, mon père, je ne suis pas capable d’en changer, et je prie instamment Madame de le croire.
Harpagon
Mais voyez quelle extravagance ! il continue encore plus fort.
Cléante
Voulez-vous que je trahisse mon cœur ?
Harpagon
Encore ! Avez-vous envie de changer de discours ?
Cléante
Eh bien, puisque vous voulez que je parle d’autre façon, souffrez, Madame, que je me mette ici à la place de mon père, et que je vous avoue que je n’ai rien vu dans le monde de si charmant que vous ; que je ne conçois rien d’égal au bonheur de vous plaire, et que le titre de votre époux est une gloire, une félicité que je préférerois aux destinées des plus grands princes de la terre. Oui, Madame, le bonheur de vous posséder est, à mes regards, la plus belle de toutes les fortunes ; c’est où j’attache toute mon ambition. Il n’y a rien que je ne sois capable de faire pour une conquête si précieuse ; et les obstacles les plus puissants…
Harpagon
Doucement, mon fils, s’il vous plaît.
Cléante
C’est un compliment que je fais pour vous à Madame.
Harpagon
Mon Dieu, j’ai une langue pour m’expliquer moi-même, et je n’ai pas besoin d’un interprète comme vous. Allons, donnez des sièges.
Frosine.
Non ; il vaut mieux que, de ce pas nous allions à la foire, afin d’en revenir plus tôt, et d’avoir tout le temps ensuite de nous entretenir.
Harpagon, à Brindavoine.
Qu’on mette donc les chevaux au carrosse.
Scène XII.
HARPAGON, MARIANE, ÉLISE, CLÉANTE, VALÈRE, FROSINE.
Harpagon, à Mariane.
Je vous prie de m’excuser, ma belle, si je n’ai pas songé a vous donner un peu de collation avant que de partir.
Cléante
J’y ai pourvu, mon père, et j’ai fait apporter ici quelques bassins d’oranges de la Chine, de citrons doux, et de confitures, que j’ai envoyé quérir de votre part.
Harpagon, bas, à Valère.
Valère !
Valère, à Harpagon.
Il a perdu le sens.
Cléante
Est-ce que vous trouvez, mon père, que ce ne soit pas assez ? Madame aura la bonté d’excuser cela, s’il vous plaît.
Mariane
C’est une chose qui n’étoit pas nécessaire.
Cléante
Avez-vous jamais vu, madame, un diamant plus vif que celui que vous voyez que mon père a au doigt ?
Mariane
Il est vrai qu’il brille beaucoup.
Cléante, ôtant du doigt de son père le diamant, et le donnant à Mariane.
Il faut que vous le voyiez de près.
Mariane
Il est fort beau, sans doute, et jette quantité de feux.
Cléante, se mettant au-devant de Mariane, qui veut rendre le diamant.
Non, madame, il est en de trop belles mains. C’est un présent que mon père vous fait.